Ainsi fut modifiée lexistence de Gilberte Mauduit: lenfant
douce, pieuse et soumise devint une petite fille indomptée,
incroyante et capricieuse. Mais Simiès laimait ainsi.
Elle avait en germe dans sa petite âme beaucoup de qualités
exquises: il les étouffa; elle avait aussi beaucoup de
défauts, non grossiers ni vulgaires, mais dangereux pour
cette jeune nature; Simiès les développa.
Il avait, nous le savons, un système à lui pour léducation
des jeunes filles.
"Cest un vautour couvant une aiglonne", disaient ses amis
amusés de voir le vieux Simiès transformé en père de famille.
Ce vautour devait arriver promptement à ses fins et extirper
de ce petit cur aimant toute idée religieuse.
Je te préfère telle que tu es maintenant à ce que tu tes
montrée en marrivant, cest-à-dire guindée et ridicule, lui
disait le vieillard en caressant la joue satinée de Gilberte.
Vois-tu, être si sage et si posée, cest bon pour les petites
de Carcanne. Ces nobles, entichés de dévotion, sont
assommants: on dit que leurs enfants sont des anges; or
cest absurde dêtre un ange.
Puis, souriant en voyant Gilberte lui échapper pour esquisser
une gambade:
De ce côté-là je nai plus rien à craindre avec toi: je
tai façonnée à mon goût en peu de temps.
Cependant elles sont bien gentilles et bien complaisantes,
les petites de Carcanne, répondit Gilberte en revenant à son
oncle un peu essoufflée par ses exercices gymnastiques.
Je te laccorde; mais aimerais-tu, toi, à leur ressembler?
Elles ne savent que chanter des cantiques ou réciter des
poésies où ciel rime avec fiel.
Cest vrai; et puis elles se sont scandalisées lautre
jour parce que, jouant au croquet, jai manqué mon coup et
crié: "Sapristi!" et puis parce que je fredonnais la
chanson que vous mavez apprise, vous savez bien, mon oncle?
Et Gilberte chantonna de sa petite voix claire:
Cétait pendant lhorreur dune profonde nuit,
On eût dit que Racine davance leût prédit;
Quatre millions de singes, pères, mères et fils,
Savançaient à pas lents, chantant De profundis,
Sur lair du tra la la la...
Aussi, reprit lenfant, boudeuse à ce ressouvenir, Mlle
Maudrey, leur institutrice, ma ordonné de me taire, comme si
elle avait le droit de me faire des observations. Je ne
laime pas, Mlle Maudrey.
Tu préfères ta fräulen Frida, nest-ce pas? Tu en fais
tout ce que tu veux.
Oh! Fräulen, répliqua Gilberte, allongeant ses fines
lèvres roses dans une moue dédaigneuse, je ne laime pas non
plus.
Que lui reproches-tu donc? De ne pas assez te gâter, peut-
être?
Ce nest pas cela. Je la trouve trop... trop...
Eh bien?
Trop souple avec moi et trop obséquieuse avec vous!
sécria la fillette toute rouge dindignation.
La supporterais-tu mieux si elle timposait ses volontés
avec fermeté, Gilberte?
Qui sait?... murmura lenfant songeuse.
"Mais, reprit-elle, pour en revenir aux petites de Carcanne
dont nous parlions tout à lheure, au fond jai de lamitié
pour elles, car elles ont bon cur et ne disent de mal de
personne."
Gilberte, par bonheur, avait un sentiment droit, un jugement
sain que ne pouvait dénaturer tout à fait le malheureux
Simiès.
Aussi, après avoir jeté sa pointe à ladresse de ses petites
compagnes de jeux, sempressait-elle de témoigner de leurs
bonnes qualités.
Gilberte grandissait donc entre cet athée intelligent, mais
horriblement dévoyé, et une gouvernante qui lui enseignait
fort bien lallemand, langlais, litalien et la géographie,
mais fort mal ce que tout enfant doit savoir touchant la
vérité et la justice.
Gilberte apprenait vite et retenait ce quelle apprenait;
son oncle lui donna les meilleurs professeurs pour le piano,
le chant, le dessin, léquitation, etc. Il se chargea de la
philosophie et de lhistoire; aussi fit-il de sa nièce une
libre penseuse comme il lavait désiré, dailleurs.
De plus, la fillette jouait du billard assez habilement ainsi
quau lawn-tennis et au cricket; elle montait tous les
chevaux de lécurie des Marnes et conduisait four in hand, ce
qui, pour Simiès et ses amis, était le comble de la bonne
éducation; enfin elle dansait à ravir et navait pas sa
pareille dans les sauteries ou les matinées quelle pouvait
seulement aborder, aspirant de toute son âme au temps où les
grands bals lui seraient ouverts.
Elle nageait comme un poisson, faisant le désespoir des
jeunes filles de Trouville ou de Royan; de plus, elle était
déjà fort entourée malgré son âge encore enfantin, car ses
saillies originales étaient très goûtées et, selon
lexpression des jeunes gens, elle navait pas froid aux
yeux.
Simiès jouissait orgueilleusement des précoces succès de sa
nièce, et, afin de mieux sen parer pour ainsi dire, et la
faire admirer, il lui permettait quelquefois de trôner en
face de lui dans les dîners quil donnait à ses amis, pourvu
quelle allât se coucher au dessert.
Ainsi de bonne heure il déclassait la pauvrette dans une
compagnie de mauvais ton où la religion, le prêtre et la
vertu étaient dénigrés à qui mieux mieux.
Ces viveurs, oubliant la présence de lenfant et excités par
les boissons capiteuses, se lançaient souvent dans des récits
très risqués, jusquà ce que leur amphytrion sécriât en
riant:
"Gazez, mes chers amis, gazez, je vous en prie, il y a ici
de jeunes oreilles pour lesquelles vos paroles ne sont pas
perdues."
Alors Gilberte nen écoutait que mieux, ne comprenant rien du
tout, mais trouvant très drôle tout ce qui se disait là.
De jour en jour, et cela se conçoit avec une telle éducation,
elle acquérait un aplomb plus grand, et elle démontait ses
interlocuteurs par ses questions à brûle-pourpoint ou ses
réflexions inattendues.
Elle jugeait tout, discutait tout avec un sang-froid
imperturbable. Il fallait quelle sût toutes les nouvelles
des salons parisiens; qui avait couru ou fait courir; qui
avait gagné le Grand-Prix; jubilant si elle avait
pronostiqué juste aux dernières courses, car Mlle Mauduit,
cette bambine de treize ans, aimait avec passion les concours
hippiques et tout ce qui concernait le cheval. Puis elle
discutait politique avec lassurance dun vieux général et se
rangeait successivement dun parti ou dun autre à mesure que
ceux-ci lui paraissaient plus dignes de son approbation.
Lorsque, après le dîner, Gilberte avait joué son morceau de
piano, servi le café et chanté quelque leste chansonnette, le
sommeil de son âge la gagnait; alors elle secouait à la
ronde la main des invités de son oncle, à langlaise, cest-
à-dire par ce mouvement gracieux qui détache lavant-bras de
lépaule, et elle allait se coucher en faisant à part soi ses
petites remarques:
"Un tel était moins bien teint aujourdhui que jeudi
dernier. Le jeune D... posait pour le spleen; X... buvait
trop, cela nuisait à son intelligence; oh! il baissait, il
baissait depuis quelque temps! M. Simiès navait pas lair
de sen apercevoir."
Parfois Fräulen croyait de son devoir de faire quelques
observations à sa caustique élève.
Oh! miss Gilberte, lui disait-elle en anglais, la fillette
préférant cet idiome à celui, plus dur, dOutre-Rhin, young
misses must never speak so boldly as you do; it is shocking!
Les jeunes demoiselles ne doivent pas parler hardiment
comme je le fais?... Ah! Fräulen! sécriait la petite
folle, navez-vous donc jamais entendu mon oncle dire que
tout mest permis?
Ya, miss Gilberte.
Tout mest permis parce que je suis jolie et spirituelle;
ces Messieurs aussi disent la même chose.
Miss Gilberte, you are proud.
Orgueilleuse? et après, nen ai-je pas le droit?
No.
Mon oncle veut que je sois fière et capricieuse; il dit
que les imbéciles seuls sont humbles.
La gouvernante ne répliqua plus; elle ne voulait pas
contredire M. Simiès et elle redoutait les réponses
embarrassantes de son élève.
Cependant Gilberte ne dépassait généralement pas les limites
du convenable, et si elle parlait souvent à tort et à
travers, elle gardait une certaine délicatesse dans ses
paroles, toute vulgarité lui répugnant.
Cette enfant, très intelligente, douée dune beauté rare et
dinstincts artistiques, ravissait en effet, non seulement
son oncle, mais les amis de son oncle; or ceux-ci, peu
soucieux de ce quil en pouvait résulter pour cette petite
nature encore innocente, lui laissaient entendre quelle
était jolie et spirituelle, à tel point quelle finit par
savoir ce quelle valait et au delà, et elle naccepta plus
les compliments quavec cette indifférence banale des femmes
assurées davance de ce quon va leur dire. Quant au vieux
Simiès, elle nignorait pas que sa petite main le menait où
elle voulait et quil nétait pas un de ses caprices auquel
il nobéît. Il lemmenait dîner ou déjeuner avec lui dans les
restaurants à la mode et ses fantaisies étaient des plus
coûteuses, non que lenfant fût gourmande, mais elle aimait à
commander les mets les plus rares, quitte à les laisser
intacts dans son assiette sils ne lui plaisaient plus une
fois servis.
Cest quelle ignorait encore que, à la porte de ces
restaurants étincelants où sont prodigués les vins fins, les
truffes et le gibier exquis, de pauvres affamés tendent la
main, souvent en vain, pour obtenir un morceau de pain dur.
Ce nétait pas légoïste Simiès que lui eût appris.
Aux courses où il ne manquait jamais de lemmener, il lui
permettait de parier.
Pour satisfaire sa passion pour les chevaux il lui avait fait
présent de deux amours de poneys quelle conduisait tous les
jours attelés à un élégant panier; aux Marnes où lon
passait une partie de la belle saison, quatre ou cinq chiens
énormes et magnifiques suivaient partout la fillette.
Simiès lui avait aussi donné le goût de la chasse, mais
Gilberte navait pas encore usé beaucoup du petit fusil
anglais quil avait fait faire exprès pour elle; elle était
surtout ravie de se voir vêtue en jeune Diane chasseresse, la
jupe aux genoux, chaussée de bottes rouges, la toque posée
cavalièrement sur ses cheveux blonds.
Quant au patinage, la petite Mauduit, comme on le disait au
Bois de Boulogne, était de première force; elle ressemblait
à un cygne avec son visage rosé et sa longue chevelure au
vent, habillée de fourrures claires, tandis quelle glissait
avec une grâce incomparable, dessinant sur la glace mille
arabesques, de son petit patin dargent.
En revanche, Gilberte ne savait tenir ni une aiguille, ni un
crochet.
Le travail manuel massomme! disait-elle à Fräulen Frida
qui gémissait sur cette lacune dans léducation de son élève.
Bah! sécriait alors le vieil oncle, quest-ce que cela
fait? elle naura jamais besoin de raccommoder elle-même ses
nippes.
Et regardant avec un tendre orgueil cette adorable tête de
linotte posée sur des épaules mignonnes, mais déjà
charmantes, il ajoutait in petto:
Quand elle sera une femme, elle tournera tous les cerveaux
masculins et fera le désespoir de ses pareilles; elle sera
coquette comme une petite tigresse, si toutefois on ne la
blase pas trop vite sur la louange.
Le malheureux encourageait ses faiblesses; si parfois il la
trouvait assise au petit salon, un peu songeuse, regardant le
feu, il sécriait:
Pour Dieu! ne sois pas si tranquille. Casse plutôt quelque
chose, mais ris; tu as lair malade comme cela.
Cest que, sans quil sen doutât, ce petit cheval échappé
pensait quelquefois, ou plutôt elle essayait de ressaisir un
peu de la petite Gilberte dautrefois, celle quaimait sa
mère; mais, hélas! cétait chose difficile à présent.
Cependant le souvenir demeurait vivace dans cette tête folle;
elle revoyait toujours cette scène navrante: le vaisseau
lOhio entrant au Havre son pavillon baissé et voilé en signe
de deuil, pendant quelle se tordait de douleur entre les
bras du capitaine, un brave homme qui essayait de la consoler
avec sa grosse voix de marin; en bas, dans une cabine de
premières, Maïa, la négresse fidèle, priait avec quelques
passagers charitables, auprès du corps dune jeune femme que
la mort avait frappée presque subitement.
Gilberte voyait toujours ce tableau.
Maïa la négresse, seul souvenir de ce passé, avait dû quitter
lenfant et retourner aux Antilles.
Et la morte avait été enterrée au Havre, bien loin, là-bas,
et loncle Simiès navait jamais offert à Gilberte de
lemmener visiter cette tombe.