Ce soir-là cétaient des épinards.
Nous savons que Gilberte était loin den raffoler; mais elle
avait son petit plan tout dressé.
Très perplexe, Lazare, qui avait un faible pour lorpheline,
hésitait à la servir, craignant à la fois de faire de la
peine à lenfant et dattirer sur elle lattention de son
maître.
Mais Gilberte trancha elle-même la question:
Merci, Lazare, je nen veux point, dit-elle dun ton
délibéré en regardant son oncle en face, très bravement.
M. Simiès, qui sapprêtait à boire, posa son verre sur la
table, sans le porter à ses lèvres.
Vous dites?... fit-il étonné.
Puis, sadressant au valet de chambre:
Servez Mademoiselle, ajouta-t-il froidement.
Je nen veux pas, reprit lenfant.
Est-ce que, reprit Simiès, est-ce que par hasard, petite
fille, cela aussi vous fera mal au cur?
Je ne peux pas le savoir davance, riposta Gilberte
toujours très animée, mais je nai pas envie dessayer.
Vous en goûterez pourtant.
Non, mon oncle.
Si.
Non.
Au fond la fillette tremblait un peu et elle était pâle pour
son premier coup dessai, mais elle était fine et voyait très
bien que chez son tuteur la surprise était plus forte que le
courroux.
Néanmoins, Simiès, quoique cette petite scène lamusât en
réalité, tenta davoir le dessus et servit lui-même lenfant
révoltée.
Alors, prompte comme léclair, Gilberte saisit son assiette
et la jeta au loin sur le parquet, ayant soin seulement de ne
pas atteindre Lazare qui la regardait agir, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte.
Vous serez privée de dessert, petite sotte, sécria M.
Simiès feignant une grande colère.
Quest-ce que ça me fait? répondit Gilberte en dénouant
elle-même sa serviette, heureuse déchapper à si bon marché
aux terribles épinards.
Elle quitta la salle à manger et, en passant, jeta un coup
dil triomphant à Lazare et à son oncle. A travers la porte
refermée derrière elle elle put entendre ce dernier sécrier
en riant à gorge déployée:
Mon brave Lazare, je crois, ma parole, quon ma changé ma
pupille. Quel petit démon! Je ne la connaissais pas sous ce
nouvel aspect. As-tu vu comme elle a lancé son assiette à
terre? Ca ma rappelé mon jeune temps, lorsque je faisais de
même avec ma soupe. Ah! ah! ah! et de quel air elle a
déposé sa serviette sans réclamer son dessert! Voilà ce que
jappelle montrer du caractère; au moins elle a du sang dans
les veines et ainsi ne ressemble plus à son père, mon pauvre
neveu, qui ne savait pas résister en face à qui que ce fût.
"Cest bon, pensa Gilberte en séloignant, Lazare avait
raison, cest comme cela quil faut prendre mon oncle."
Et elle alla conter à Nora ses succès du jour.
Le surlendemain seulement, car elle ne boulait pas se
transformer trop promptement, pour amener son oncle peu à peu
à trouver drôles ses sottises, elle fit un nouvel acte
dindépendance: en attendant son entrée à la pension qui ne
devait plus guère tarder, Gilberte recevait quelques leçons
de son oncle, auquel le rôle dinstituteur ne plaisait quà
demi.
Ce matin-là il appela sa nièce pour sa leçon de calcul;
Gilberte arriva boudeuse.
Le calcul mennuie, dit-elle en sasseyant à califourchon
sur sa chaise.
Tant pis! répondit Simiès. Asseyez-vous donc
convenablement, Gilberte.
Je suis très bien comme cela, répondit la petite sans
changer dattitude. Je naime pas larithmétique, répéta-t-
elle.
Ca mest tout à fait égal, riposta Simiès.
A vous, certainement, mon oncle, mais pas à moi. Si nous ne
calculions pas, ce matin?
Tu es folle.
Pas plus que bien dautres.
Ah çà! ma nièce, sécria le vieil athée en se croisant les
bras, est-ce que vous vous moquez de moi?
Et quand cela serait? Vous avez dit lautre jour à table
quil faut rire de tout et nagir quà sa guise, que cest le
seul moyen de mener une vie agréable.
Cette fois-là Simiès neut plus envie de plaisanter; il leva
la main pour frapper lenfant, mais cette main retomba sans
même avoir effleuré sa joue blanche: Gilberte se dressait
devant lui, les yeux flamboyants et la lèvre dédaigneuse.
Vous ne savez donc pas que cest lâche à un homme de
toucher une femme, mon oncle? vous oseriez?
Simiès stupéfié se rassit, contenant un immense accès
dhilarité.
"Sur ma foi! elle aurait vingt ans quelle ne parlerait pas
mieux, pensa-t-il. Cette petite commence à mamuser, vraiment;
et puis, elle est trop jolie, il ny a pas moyen de la
gronder."
Allons, dit-il tout haut, sois sage, fillette, et prends
ton ardoise, je raccourcirai la leçon si tu es gentille.
Mais, enhardie par son succès, lenfant résistait encore.
Mon oncle, je vous le répète, le calcul mexcède. Vous
dites que la vie est faite pour jouir, quil faut lui
arracher le plus de satisfactions possibles... oui, ce sont
bien vos propres paroles...
Tu as trop de mémoire, enfant.
On nen a jamais trop, mon oncle.
Et puis tu me parais aimer furieusement la philosophie.
Oh! oui, apprenez-moi cela! sécria Gilberte en
bondissant.
Hélas! elle ne savait pas ce quelle demandait à cet homme
sans foi, déjà trop disposé à remplir sa petite âme de
sophismes mauvais, de principes antireligieux!
"La petite rusée! se disait Simiès en considérant cet
adorable visage pur et ouvert; je ne la croyais pas si
spirituelle; diable! elle comprend et entend tout, il
faudra désormais que je veille sur mes paroles, autrement
elle me battra avec mes propres armes."
Un peu vite, Gilberte, ajouta-t-il en essayant de prendre
un ton sévère, pas tant de raisonnements; écrivez: problème
77.
Gilberte saisit la plume à contre-cur, et barbouillant
quelques numéros:
Vous nêtes pas logique avec vous-même, mon oncle, dit-elle
en répétant une phrase quelle avait entendu dire peu
auparavant.
Dis donc, Gilberte, fit M. Simiès en la regardant à travers
son binocle, crois-tu que, en pension, on te permettra de
bavarder comme cela au milieu des leçons?
Dabord quirais-je faire en pension?
Comment, Mademoiselle, ce que vous irez y faire? Ce quy
font vos pareilles, qui sont punies quand elles ne
travaillent pas et récompensées lorsque cest le contraire.
Je ne veux pas aller en pension. Je me sauverai si vous my
envoyez.
Pourquoi?
La pension, cest une vilaine maison sans air ni lumière,
ni soleil, où les jeunes filles se disputent en récréation,
où les grandes font des méchancetés aux petites. Jaime mieux
rester ici.
Simiès se croisa les bras:
Vous aimez mieux, cest possible, mais moi pas.
Cest bien sûr, mon oncle, puisque vous ne menfermeriez
là-bas que pour vous débarrasser de moi. Cependant je ne vous
gêne pas beaucoup, vous nenvoyez coucher aussitôt après
dîner quand vous recevez vos amis, et vous me faites prendre
mes repas dans ma chambre quand vous causez de choses que
vous ne voulez pas que jentende.
"Comment a-t-elle pu deviner cela? pensa Simiès qui nen
revenait pas. Cette enfant a le diable au corps, mais, ma foi! elle
mamuse."
Ca vous ennuie de me donner des leçons, poursuivit la
fillette avec son imperturbable sang-froid, et je le
comprends, ça nest pas non plus drôle den recevoir; mais
qui vous empêche de me chercher une institutrice pour vous
remplacer?
"Elle a réponse à tout, se dit le vieillard. Et, de fait,
elle a raison."
Vous me répétez sans cesse que vous voulez plus tard me
voir jeune fille accomplie et femme du monde dans toute
lacception du mot. Comment le deviendrai-je si vous me
mettez en cage?
Cest parbleu vrai.
Ensuite, je suis jolie...
Vous êtes jolie? Voyez-vous ça! sécria Simiès pouffant
de rire. Dabord qui vous la dit?
Tout le monde; et la glace, donc? riposta Gilberte très
crânement.
Peut-être avez-vous mauvais goût; une petite fille ne doit
pas savoir si elle est jolie.
Cependant, mon oncle, le jour de mon arrivée chez vous,
vous mavez dit que toute femme doit être vaniteuse.
Mais quest-ce que vous deviendrez plus tard, alors, si
vous en êtes là aujourdhui?
Je ne sais pas, répondit Gilberte avec indifférence.
"Comme je vais amuser les amis ce soir en leur racontant
cela! pensait le vieil athée. Cest quelle est à croquer,
cette petite; cest un vrai bijou et, ma foi! elle a
raison, ce serait dommage si la pension me la rendait gauche
et guindée. Enfin, nous réfléchirons."
Et pour clore cet entretien qui devait être une leçon de
calcul, Simiès raconta une histoire à la fillette, qui
préférait infiniment cela aux problèmes annoncés.
V
Quelle tuile, mon pauvre ami, quelle tuile!...
Eh! pas tant que cela.
Comment, pas tant que cela? Sais-tu que, aussitôt que jai
appris le malheur qui tarrivait sous la forme dune tutelle,
jai laissé ma banque et mes affaires pour venir tapporter
mes compliments de condoléance?
Eh bien! je ne suis pas trop à plaindre, répondit Simiès
en caressant sa barbe grise.
Est-ce que tu trouves amusant quune petite fille te tombe
ainsi du ciel? Je ne te reconnais plus: on ma changé mon
vieil ami Simiès. Donc il te plaît de remplir le rôle de
nourrice, de bonne, de papa, que sais-je! de promener,
moucher, dorloter la bambine? Je tai mal jugé, mon cher,
pardonne-moi.
Voyons, Félix, laisse-moi mexpliquer: cette tutelle ma
dabord on ne peut plus mécontenté. Gilberte se montrait
sournoise, sérieuse comme une petite nonne...
Ah! elle se nomme Gilberte?
Oui, comme sa mère.
Un joli nom.
Et qui lui va!
Lenfant est gentille physiquement?
Charmante; elle sera ravissante plus tard.
Blonde, brune?
Blonde comme de lor avec des yeux foncés, un teint de lis
et de roses.
Et comme caractère?
Du lait sucré, les premiers jours, du vinaigre, à présent.
A quoi tient de changement?
Je ne sais trop; je ny comprends rien; peut-être la rusée
a-t-elle tâté le terrain, puis sest-elle montrée telle
quelle est réellement dès quelle a saisi mes goûts. Jai
dabord essayé de la mâter, croyant la shlague un moyen
infaillible pour dompter les enfants, mais cela na pas
réussi; la petite est trop résolue pour quon la prenne
ainsi.
Enfin que vas-tu en faire?
Voilà; pour linstant je ne mattends pas à ce quelle me
donne beaucoup de satisfaction; mais plus tard, quand je
laurai façonnée daprès mes principes, que jen aurai fait
un petit philosophe en jupons, bref, quand elle sera femme et
non plus fillette, ce me sera une compagnie agréable; elle
me distraira. Je ne me suis pas marié, trouvant plus commode
la vie de garçon et parce que je ne me sentais pas de goût
pour les obligations que comporte létat de père de famille;
mais javoue que, à présent que je commence à sentir le poids
de lâge et des rhumatismes, la société et les soins dune
jeune fille me seront chose précieuse.
Nas-tu pas pensé, Simiès, que cette petite pourrait te
causer quelque ennui, élevée comme elle la été par des
parents cléricaux, imbus des principes les plus absurdes?
Simiès fit entendre un ricanement aigu en allumant un cigare.
Tu me crois donc bien sot, Félix? Jai déjà travaillé à
les faire oublier à Gilberte, ces principes; et cest bien
facile, elle na pas dix ans. Va, elle ne sera pas depuis six
mois sous ma direction quelle se montrera une petite
voltairienne accomplie, fie-toi à moi.
Je ne doute nullement de ton habileté, répondit M. Félix
qui se leva pour prendre congé de son ami.
Demeuré seul, Simiès rêva quelques minutes en regardant
sélever dans lair la fumée bleue de son londrès, puis Mme
Dutel vint le trouver, ayant à lui demander quelques ordres
relatifs au dîner du soir.
A propos, Monsieur, ajouta-t-elle sur le point de
séloigner et revenant sur ses pas, pour quel jour faut-il
préparer le trousseau de Mlle Gilberte?
Le trousseau de Mlle Gilberte? répéta Simiès étonné.
Pourquoi faire, le préparer?
Et pour la pension donc? Monsieur oublie quelle y entre
le mois prochain.
Ah! cest vrai, ma bonne Dutel, jai négligé de vous
prévenir que jai changé didée.
Lenfant va rester ici?
Oui, répliqua la vieillard un peu embarrassé, le médecin la
trouve délicate et...
Cest-à-dire que Monsieur la trouve amusante à présent
quelle a le diable au corps. Moi je ne suis pas de cet avis;
est-ce que ce matin je nai pas rencontré Néro coiffé de
mon plus beau bonnet; Monsieur pense-t-il que cest agréable
des choses comme ça?
Elle a fait cela?... Ah! jaurais voulu voir Néro ainsi
accoutré! sécria Simiès en se tordant de rire; ah! ah!
ah! la gamine a des inspirations aussi originales?
Dabord, continua Mme Dutel très piquée, je ne suis pas
entrée dans la maison de Monsieur pour y être bonne denfant,
et...
Quà cela ne tienne, sortez-en, ma bonne Dutel, sortez-en.
Je naurai plus besoin de vous, dailleurs, car je vais
donner une institutrice à ma nièce.
Alors Monsieur me renvoie? demanda la femme de charge qui
étouffait de colère à lidée de perdre une si belle place.
Nullement; mais vous paraissez si affligée de ce que je
garde chez moi lenfant de mon neveu...
Moi affligée? Dieu garde! Monsieur me connaît bien peu:
jadore les petites filles.
Alors tout est pour le mieux; soignez Gilberte et montrez-
vous complaisante avec elle: vous naurez pas lieu de vous
en repentir.
Rassurée, Mme Dutel quitta la chambre et murmura en
séloignant:
"Tu mets ça sur le compte de la santé de la gamine, vieille
cervelle détraquée, mais tu trouves à présent du plaisir à
voir jouer lenfant; ça va aller comme ça jusqu'à la fin de
lété; puis si, passé cette époque, elle te gêne ou te
lasse, tu sauras bien la coffrer sous un prétexte quelconque.
Qui vivra verra."
Puis elle annonça à Gilberte la décision de son oncle; la
fillette ne manifesta aucun étonnement.
Je le savais, répondit-elle tranquillement; jai dit à mon
oncle quil me déplairait de vivre au pensionnat.
Voilà quelle le mène déjà par le bout du nez!... sécria
Mme Dutel en levant ses grands bras au ciel. Quest-ce que ça
sera alors dans un an ou deux?