Non, je naime pas mon oncle, disait Gilberte en secouant
sa tête blonde avec mélancolie.
Pourquoi? demanda à son tour Lazare en frottant
énergiquement son argenterie tandis que la petite fille le
regardait faire avec distraction.
Parce que... parce que... je ne sais pas; il est si
différent de mon pauvre papa.
Il est cependant bon pour vous quelquefois, à sa manière.
Oui, à sa manière, répéta Gilberte.
Est-ce quil vous fait peur? demanda Lazare en secouant sa
peau de chamois.
Gilberte allongea ses lèvres roses:
Non, sauf quand il se met en colère. Papa se fâchait
quelquefois, lui aussi, mais sans crier comme mon oncle. Et
puis mon oncle il dit des choses, des choses enfin qui sont
tout le contraire de ce que disait maman.
En fait de religion sans doute?
Oui, en fait de religion. Est-ce que vous pensez comme mon
oncle, vous, Lazare?
Dame, Mamzelle, Monsieur est si savant; autrefois, moi,
je croyais comme vous; à présent ça a changé. Monsieur ma
dit tant de fois que jétais un imbécile auparavant.
Ah!
Et Gilberte rêva quelques minutes sur ces paroles, son fin
menton blanc dans sa petite main délicate.
Est-ce que vous vous plaisez à Paris? reprit Lazare pour
rompre le silence.
Je suis si peu sortie encore! répondit lenfant.
Dame, Mamzelle, vous vous êtres enrhumée et vous navez pu
beaucoup vous promener. Cest tout de même une chance, allez,
cette bronchite qui vous tient là; sans elle, vous entriez
en pension tout droit.
Cest joli, ici, dit Gilberte qui suivait sa rêverie; mais
chez mon papa cétait plus beau encore.
Aux Antilles, nest-ce pas?
Oui; il y avait la mer si bleue, des fleurs si parfumées,
un jardin superbe.
Mais, si vous aimez la campagne, vous vous plairez aux
Marnes.
Aux Marnes?
Oui, une grande propriété que possède Monsieur dans
lIsère. Moi, jaime mieux la ville, parce quil y a les
amis, les cafés où lon va un peu rire avec les camarades
quand on a fini louvrage. Cependant aux Marnes on reçoit
quantité détrennes; Monsieur a beaucoup de visites, vous y
mènerez joyeuse vie, allez, Mademoiselle.
Moi, je ne dois pas mamuser cette année, Lazare, fit
Gilberte en jetant un regard éloquent à ses vêtements noirs.
Oh! que si; Monsieur vous fera bien divertir pour peu que
vous vous y prêtiez un peu. Plus vous vous montrerez gamine
et dégourdie, plus il vous gâtera; il est comme ça,
Monsieur.
Maman naimait pas, au contraire, que je me montrasse
ainsi.
Ah! cest certain quil est plus joli pour une demoiselle
de nêtre pas trop garçon, mais puisque Monsieur est votre
maître à présent et que cest son goût, faut vous permettre
de petites diableries qui le feront rire.
Gilberte ne répondit pas et alla chercher sa poupée délaissée
sur le tapis.
Son oncle était bien peu apte, hélas! à comprendre cette
nature fine et aimante qui, avec une éducation chrétienne,
fût devenue exquise. Le malheureux voulait, selon son
expression, façonner à sa manière le caractère et lesprit de
la fillette, en faire une philosophe, une libre penseuse, et
Dieu sait que cette uvre satanique lui était facile, car
lenfant était jeune et son intelligence aimait à fouiller
tous les mystères, à savoir tout ce quelle ignorait.
Néanmoins, Gilberte navait pas fait un grand pas dans le
cur de Simiès: il nadmirait encore en elle que sa beauté
qui le flattait; il était fier quand il la montrait à ses
amis ou, sil sortait avec elle, dentendre murmurer autour
de lui:
"La ravissante fillette!"
Seulement le sérieux et la mélancolie de ses neuf ans
lennuyaient.
"Bah! se disait-il, sous peu de jours elle va entrer en
pension et quel débarras. Je ne len retirerai que pour la
marier, et vive la joie! ma tutelle ne maura pas trop pesé!"
En attendant, il pesait assez durement sur la vie de lenfant
et se montrait parfois dur jusqu'à lexagération.
Un matin, à déjeuner, on servit des ufs brouillés, la bête
noire de Gilberte!
Elle refusa de se servir lorsque le plat lui fut présenté et
elle leva sur son oncle un regard craintif qui néchappa
point au despotique vieillard.
Il fit signe à Lazare qui obéit à regret et il mit lui-même
sur lassiette de la petite fille une portion assez
considérable du mets détesté.
Lenfant résista dabord.
Si vous ne mangez pas cela tout de suite, lui dit Simiès
avec rudesse, je fais étrangler aujourdhui même votre chien
Néro que vous aimez tant.
Entre son fidèle ami et les ufs brouillés Gilberte ne
balança point et se mit en devoir dobéir, mais son petit
cur se soulevait bien fort et elle pensait:
"Comme il est méchant, mon oncle!"
Pendant ce temps Simiès se félicitait in petto, se disant:
"Décidément je suis fait pour élever et mâter les petites
filles indisciplinées; mon système est parfait."
Le repas terminé à la grande satisfaction de Gilberte, il
lenvoya shabiller pour sa promenade quotidienne; mais au
bout dun quart dheure Mme Dutel vint prévenir son maître
que lenfant, tout à fait malade, ne pouvait sortir; il
fallut la coucher et la nourrir de thé pendant quarante-huit
heures. Comme elle eut un peu de fièvre et que Simiès,
effrayé des conséquences de sa dureté, fit venir le médecin,
celui-ci déclara que ce nétait quun accident, mais que la
petite fille était dune constitution délicate qui exigeait
de grands ménagements.
Elle va entrer en pension la semaine prochaine, dit le
terrible oncle qui aspirait à cet instant de toutes les
puissances de son âme.
En pension? Eh bien! dans lintérêt de votre nièce, je
vous conseille de la garder un peu plus longtemps auprès de
vous; vos soins lui sont nécessaires.
Mais, docteur! sécria linfortuné tuteur, elle sera bien
mieux soignée chez les dames H... que chez moi qui nai pas
lhabitude des petites filles.
Je ne suis pas de votre avis. Que vous importe de la
conserver quelques jours ici? Il serait bien plus ennuyeux
pour vous si les dames H... vous la renvoyaient tout à fait
malade, une semaine après son entrée chez elles.
Cest vrai, murmura légoïste, épouvanté de cette
perspective.
Et il se décida à confier Gilberte aux soins de Mme Dutel
encore une quinzaine.
Une après-midi, la fillette, guérie, quoique toujours un peu
pâle, jouait avec une vieille poupée que, toute fanée quelle
était, elle préférait aux splendides dames que son oncle,
dans une heure de générosité, lui avait données; elle était
seule et, assise sur sa petite chaise basse, elle berçait en
silence sa chère Nora.
Dans la chambre voisine deux voix se faisaient entendre,
alternant dans une conversation animée; cétait celle de Mme
Dutel et celle de Lazare qui balayait lappartement.
Oui, Madame Dutel, disait ce dernier sans sarrêter de
cirer ou de frotter, je garderai la petite en votre absence,
puisque vous avez un rendez-vous à Montmartre.
Le temps daller et de revenir avant que Monsieur ne
rentre, mon bon Lazare.
Il nen saura rien, Monsieur; ce nest pas moi qui vous
vendrai, allez, ni la petite.
Pour ça non; la petite nest pas bavarde.
Cest ma foi vrai; il y a des moments où jai pitié de
cette enfant, quand je la vois si seule, abandonnée à elle-
même.
Sans compter quelle ne sera pas beaucoup plus heureuse
dans cette pension où Monsieur veut lenfermer. Ah! si elle
savait seulement le prendre, la fine mouche, elle en ferait
tout ce quelle voudrait, de ce vieux mécréant.
Vous croyez, Madame Dutel?
Si je le crois, bonté du ciel! mais Monsieur disait lui-
même hier: "Elle mennuie, cette mioche, avec ses grands
yeux tristes et son air grave; et puis elle est trop soumise
et trop craintive; si elle me ripostait quelque bonne
impertinence, si elle faisait un peu le diable à quatre dans
ma maison, je crois que je laimerais."
Ben oui, Madame Dutel, mais voyez-vous, ça nest pas dans
le tempérament de lenfant; cest doux, cest sage, cest
résigné, mais ça ne sait pas se rebeller, et puis ça na pas
de ruse, cest franc comme lor; ça nira jamais à Monsieur.
Gilberte entendait tout cela; elle se dressa sans bruit sur
ses petits pieds, déposa Nora sur le tapis et, le cur
battant, se rapprocha de la porte.
"Cest mal ce que je fais, se disait-elle, cest mal
découter les conversations des autres, maman me ferait honte
et elle aurait raison, mais je ne peux pas men empêcher."
Pour ça oui, reprenait Lazare heureux de souffler entre
deux coups de brosse; la petite demoiselle est trop douce;
un petit garçon bien lutin ou alors une petite fillette comme
celle de Mme Martelle aurait bien mieux convenu à Monsieur.
Ah! Dieu non, quel démon!
Jolie comme est cette petite Gilberte, avec un air
endiablé, une voix impérieuse et des colères furibondes, elle
ferait le bonheur de Monsieur.
Et cependant, Lazare, ce nest pas beau; moi qui vous
parle, jai refusé dentrer chez Mme Martelle comme
gouvernante de la petite demoiselle, et malgré un gage
énorme, parce que autant vivre en enfer que vivre avec cette
enfant.
Cest sûr que les bambins bien élevés et gentils comme ceux
que jai vus chez mes maîtres davant cette maison-ci, cest
bien plus agréable et plus joli; mais avec un homme comme M.
Simiès...
Un fameux original, Lazare!
Puisquil a ses idées à lui sur léducation, faut bien les
flatter, ses manies; puisquon le sert et quil paie bien,
faut lui plaire; voilà pourquoi je dis que cette petite
Gilberte, si elle était adroite, le mènerait par le bout du
nez.
Cette conversation plus ou moins juste et intelligente prit
fin et Mme Dutel alla passer sa robe des dimanches pour se
rendre à Montmartre, tandis que Gilberte revenait sur la
pointe des pieds à son petit fauteuil: seulement cette fois
linfortunée Nora demeura oubliée, le nez sur le tapis, car
lenfant resta immobile, ressassant dans sa tête les paroles
quelle venait de recueillir.
Ainsi son oncle laimerait si elle était méchante, si elle
lui tenait tête? Comme cétait étonnant! son papa et sa
maman laimaient et la caressaient autrefois, justement quand
elle avait été obéissante et sage.
"Alors je serai colère, bruyante et insupportable, se dit la
fillette avec un dernier scrupule au fond de sa petite âme
agitée; je serai comme cela puisquil le faut pour être
aimée ici.
"Heureusement que je suis jolie, ajouta-t-elle; cest
toujours ça de gagné. Quelle chance!"
Elle grimpa sur sa petite chaise et sa mignonne personne se
refléta en partie dans la glace: elle put voir tout à son
aise ses cheveux dor ondés, ses grands yeux brillants, sa
peau blanche et sa bouche rose.
"Mais certainement je suis jolie, poursuivit-elle après cet
examen, ils le disent tous, même les passants des rues...
Alors, à présent il va falloir être indisciplinée et
capricieuse? ça va être très drôle."
Puis, une pensée soudaine lui venant à lesprit:
Maman!... balbutia-t-elle dans un sanglot; et elle courut
se jeter sur son petit lit où elle sendormit dans ses
larmes.
Pauvre âme enfantine quon allait flétrir ainsi, doù lon
enlevait peu à peu les douces qualités et les sages
résolutions, que deviendrait-elle entre cet impie qui
prétendait la former et ces serviteurs ignorants et dépourvus
de tact?
Heureusement que Dieu a des grâces réservées à ceux quil
expose ainsi aux griffes du démon, et souvent la lutte des
premières années prépare lâme et la trempe fortement pour
lavenir.