LA VITA NUOVA.

J'avais connu Fred pendant un voyage qu'il fit à Paris, où il venait

prendre brevet pour une brosse merveilleuse, dure aux habits, molle aux

chapeaux, demi-dure ou demi-molle à volonté.

Fred avait d'autant plus le droit d'inventer une brosse qu'il avait fait

ses preuves, auparavant, comme doctor-medicus; témoin son beau traite

d'_ostéologie_ que je n'ai jamais lu.

Je déterrai cet excellent ami le surlendemain de notre arrivée. Il me

reconnut,--probablement au squelette, car mon visage était bien changé

depuis notre dernière entrevue,--et je le trouvai tout disposé à me

faire les honneurs de son pays.

Quand les premières protestations de bon souvenir furent épuisées: «Eh

bien, Fred, lui dis-je, comment avons-nous vécu?

--Mais, pas mal; vous voyez.»

En effet, la maison était confortable, le parloir bien meublé. J'étais

assis sur une causeuse élastique, à côté d'un piano splendide. Un

domestique noir m'avait ouvert la porte; une cuisinière proprette était

venue prendre les ordres de mon ami pour le dîner qu'il voulait m'offrir

le jour même. Or, j'avais déjà quelques notions suffisantes pour juger

de ce que coûte, à Londres, un petit ménage de célibataire monté sur ce

pied.

«Oui-da, repris-je; vous avez abordé le côté pratique et lucratif de

votre profession?

--Pas le moins du monde.

--Alors ce sont les libraires qui...

--Fi donc!

--Vous n'avez pas hérité?

--Non, Dieu merci.

--Comment... la brosse aurait-elle?...

--Ah bien, oui!... Depuis la brosse, _my dear friend_, j'ai mangé

successivement des queues de boutons, des marche-pieds d'omnibus, des

bobines à rouler la soie, deux ou trois espèces différentes de théières

économiques, un pavage en cuir bouilli, pas mal de procédés pour

l'épuration des huiles, mais surtout un savon de toilette... ah! quel

savon! sans le savon j'étais perdu... Grâces à lui, je puis attendre mon

grand _improvement_ pour la fonte des suifs.

--Vraiment? J'en suis bien aise. Ce savon m'intéresse au dernier point;

j'en userai. Comment le fabriquez-vous?

--Je ne le fabrique pas; et Dieu me préserve d'en user. On le fait

d'après mes idées, en substituant à la graisse, qui se vend assez cher,

les entrailles d'animaux, qui ne coûtent rien. Cette base économique

permet une réduction de prix dont vous pouvez, apprécier le mérite.

--Je l'apprécie... théoriquement; mais, si cela ne vous contrarie pas

trop, j'en resterai, pour mon usage personnel, à ce cosmétique suranné

qu'on appelle la pâte d'amandes. Vertu Dieu! du savon de toilette fait

avec les rebuts de la boucherie!... vous n'y songez, pas, cher ami?

--J'y ai au contraire beaucoup songé. C'est tout un ordre d'idées à

exploiter que celui-là. Et, l'homme dont la science utilise les

substances regardées avant lui comme inertes, mérite aussi bien de

l'humanité que le créateur d'une Force nouvelle... Mais, à part toute

considération philosophique, pesez celle-ci... j'ai vécu jusqu'à

présent. Je serai riche l'année prochaine.»

Par parenthèse, Fred a tenu parole, et plus tôt qu'il ne le croyait

lui-même. L'_improvement_ dans la fabrication des suifs vient de lui

assurer une jolie fortune.

Je n'avais rien à répliquer; mais je songeais à part moi que nous vivons

dans un temps fertile en miracles, où les queues de boulons soutiennent

très-bien leur homme, tandis que ses plus belles inspirations

n'empêcheraient pas un nouveau Lamartine de mourir de faim.

Fred devina mes réflexions et y répondit indirectement.

«C'est la vie nouvelle,» me dit-il en me conduisant à la salle à manger.

J'eus le bonheur de lui répliquer par un jeu de mots anglais; et pour la

rareté du fait, je demande à le consigner ici textuellement:

«_Yes_ m'écriai-je... _live on patents, is a new patent life!_»

Il faut croire que, sans m'en douter, j'étais heureusement tombé; car

mon ami parut tout étonné de me trouver tant d'esprit.

Aucune sorte d'entrailles ne fut servie sur la table, qui pliait sous le

poids de l'argenterie, et des cristaux.

L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843 · 第 5 / 15 题