D. LUCAS ALAMAN.

Dans les derniers mois de l'année 1830, il arriva au Mexique deux

événements mystérieux, qui tinrent pendant longtemps la curiosité

publique en éveil. Un matin, aux premières lueurs du jour, on trouva le

cadavre du corregidor Quesada adossé contre un des angles de la

cathédrale de Mexico. Il nageait dans une mare de sang qui s'était

échappé d'une large ouverture faite par un coup de poignard appliqué

entre les côtes avec une force telle, que l'une d'elles était brisée, et

que la garde avait dû entrer profondément dans le corps après la lame.

Parmi les spectateurs qui considéraient cette effroyable blessure, il y

avait certes des experts en semblable matière, qui assuraient que le

coup avait été donné de main de maître, et qui ne semblaient pas le voir

sans quelque jalousie. On ne connaissait pas d'ennemis au corregidor,

seulement on savait qu'il était un des ennemis déclarés du gouvernement

d'alors. Pendant plusieurs jours le corps, revêtu de son plus bel

uniforme, resta exposé sur un lit de parade aux visites du public;

ensuite les plus actives recherches furent faites pour découvrir

l'assassin, mais ces recherches furent inutiles.

Peu de temps après, un événement non moins étrange avait lieu à Jalapa.

Un sénateur, également réputé comme hostile au gouvernement de

Bustamante, était victime d'un empoisonnement plus mystérieux encore que

l'assassinat du corrégidor Quesada. Ce sénateur prit un jour, en se

réveillant, un des cigares qui se trouvaient sur une table près de son

lit; il sonna son valet de chambre, qui lui apporta du feu dans un

_brasero_ en argent. A peine avait-il commencé à fumer, qu'un

éternuement violent le saisit; puis, à une seconde bouffée, son oeil

gauche sortit, violemment arraché de son orbite, et il expira. Le

résultat de l'examen fut que la fumée de ce cigare empoisonné, en

passant par les fosses nasales, avait déterminé dans le cerveau un

ébranlement assez fort pour donner instantanément la mort, en y

produisant le phénomène qu'on vient de lire. Quelle main avait déposé

pendant le sommeil du sénateur le poison qui l'avait tué? Son domestique

avait raconté ce terrible événement d'une façon si pleine d'innocence,

qu'on n'osa pas le mettre en jugement. Qui donc pouvait être le

coupable? Ou se perdait en conjectures sur ces deux inexplicables

meurtres dans un pays où ils sont loin d'être rares, et les partisans

des deux victimes disaient entre eux que la main qui avait payé le

poignard dont Quesada avait été frappé était la même qui avait fait

glisser un cigare empoisonné parmi ceux du sénateur de Jalapa; que cette

main, enfin, était celle du ministre des relations extérieures, D. Lucas

Alaman.

Cette double calomnie, que nous ne rapportons ici que pour montrer

jusqu'à quel point l'esprit de parti dénature les intentions les plus

louables, était cependant dirigée contre l'homme qui voulait le plus

sincèrement le bien de son pays; mais il la foulait aux pieds pour

atteindre le noble but, avec ce courage moral, ce courage de cabinet

d'autant plus héroïque, qu'il n'a pour soutenir ses élans ni le clairon

des batailles, ni l'enivrement des combats.

Comme on l'a vu dans la biographie de Bustamante, c'était vers la fin de

l'année 1829 que celui-ci gouvernait le Mexique à la place de Guetiero.

A l'époque dont nous parlons, Alaman n'avait pu donner que quelques

preuves de cette énergie qu'il déploya plus tard. Cependant les Mexicains

avaient pu déjà pressentir qu'une main plus ferme ne tarderait pas à

tenir en bride toutes les passions ambitieuses, qui fermentaient dans

leurs pays, et que jusqu'alors l'impunité avait encouragées. S'il est

vrai qu'on puisse arriver à juger les hommes en prenant le contre-pied

de leur apparence, ce qui peut paraître un peu paradoxal, on n'aurait su

d'après son extérieur prêter au ministre mexicain ni trop de vigueur

morale, ni trop de duplicité. Une petite taille, un front haut et large,

pur et poli comme celui d'une jeune fille, des cheveux noirs épais et

soyeux, des yeux vifs et perçants, cachés par des lunettes en or, des

traits enfantins, un teint blanc et rose qui aurait fait honneur à un

fils du Nord, un embonpoint qui paraissait être celui de l'adolescence,

et l'absence d'une barbe toujours soigneusement rasée, donnaient de

prime abord à supposer tout ce qu'Alaman n'est certainement pas,

c'est-à-dire à le supposer faible, timide, irrésolu, lymphatique,

indolent. D'une complexion forte sans être robuste, d'une résolution

vigoureuse, d'une énergie morale à toute épreuve, il est en outre

travailleur infatigable; son activité veut et peut tout embrasser, même

les occupations les plus opposées; nul ne connaît mieux le prix du

temps, nul ne sait mieux l'utiliser. Au plus fort de ses occupations,

lorsqu'il était à la fois industriel, chargé d'affaires du duc de

Monteleune et ministre d'État, il trouvait encore le loisir de s'occuper

de l'éducation de ses enfants, à qui il donnait des leçons dans les

quelques minutes employées à se raser. C'est ainsi qu'il est arrivé à

connaître à fond la littérature anglaise, française, italienne et

latine, et, chose plus rare qu'on ne le penserait parmi ses

compatriotes, à écrire aussi purement sa langue maternelle qu'il la

parle.

Toutefois, malgré la justesse de son jugement, comme Alaman est

essentiellement un homme de cabinet, il n'a jamais su faire la part de

la difficulté matérielle de l'exécution d'une mesure qu'il avait dictée.

Quant à lui, son histoire prouvera que la vigueur de ces mesures,

quelles qu'elles fussent, ne l'épouvantait pas, et que sa devise était

que: qui veut la fin, veut les moyens. Voilà pourquoi ses adversaires

politiques, qui connaissaient cette particularité de son caractère,

n'hésitaient pas à l'accuser du double assassinat que nous avons

raconté; mais, en conséquence de ce même caractère, Alaman n'était pas

homme à se laisser décourager par ces accusations odieuses, ni à sortir

de la voie qu'il s'était tracée.

D. Lucas Alaman doit avoir aujourd'hui quarante-huit ou cinquante ans.

Il est né à Guanajuato, d'une famille aisée, qui l'envoya à Mexico faire

son éducation au collège des Mines, où il se distingua par son aptitude

au travail. Né sur un sol qui _sue_ l'argent, près d'exploitations

minières colossales, il était tout naturel qu'il s'adonnât, soit par sa

propre inclination, soit par la volonté de sa famille, à l'étude des

mines. La guerre de l'indépendance l'arracha, comme tant d'autres, à la

carrière qu'il avait embrassée, quoique ce ne fut pas poursuivre celle

des armes, ainsi qu'on pourrait le croire. La nature ne l'avait pas fait

pour être soldat; il se livra donc à l'étude des lois, pour pouvoir

prendre part aux affaires publiques.

Nous ne raconterons pas ici ses débuts publiques, notre intention

n'étant que de donner un précis de l'histoire des quatorze dernières

années qui viennent de s'écouler, et dans lesquelles il a joué un rôle

important. Nous dirons seulement que peu après la chute de l'empereur

Iturbide, il accepta le portefeuille des relations extérieures, et qu'il

remplissait encore ce poste quand ce prince, mal conseillé, remit le

pied sur le sol mexicain à Ioto-la-Marina, en 1821. On sait que son

exécution eut lieu aussitôt après son arrestation, en vertu d'un décret

(rendu le 8 avril 1822) qui l'avait mis hors la loi, et qui prononçait

contre lui la peine de mort dans le cas où il reviendrait au Mexique. Il

y a cela de remarquable, que dans ce pays où les délits politiques sont

toujours pardonnés, toutes les fois qu'Alaman a été au pouvoir, ils ont

constamment ensuivis de châtiments terribles, et qu'il a été le seul qui

ait élevé le métier de perturbateur à une certaine noblesse, en forçant

d'engager sa tête pour enjeu.

A sa sortie du ministère, il vint en Europe et y fit un assez long

séjour. A cette époque, l'horizon politique de la république n'étant

plus aussi menaçant, les Anglais avaient commencé à exploiter les mines

du Mexique, et formaient alors la compagnie la plus considérable à cet

effet, sous le nom de _Compagnie unie Mexicaine_. Les premières études

d'Alaman, ainsi que ses connaissances du pays et le rôle qu'il y avait

joué, lui en firent donner l'administration comme directeur, avec des

condition» magnifiques. Son ambition ne fut pas encore satisfaite de ce

poste lucratif, et il se fit donner par le duc de Monteleune, la gestion

de ses propriétés au Mexique.. Le prince de Monteleune, qui est Italien,

est le dernier héritier et descendant de Fernand Cortez, et possède à ce

titre, sur le sol mexicain, d'immenses biens fonds.

Ce fut pendant son séjour en Angleterre qu'il s'imbut des idées

anglaises, et qu'il prit pour le nom français Daverstin qu'il n'a jamais

su ou voulu déguiser, tandis qu'il montrait en toute occasion pour les

Anglais la partialité et la préférence la plus manifeste. Cependant

cette préférence ne fut ni exclusive ni au détriment des intérêts de son

pays, comme on le verra dans les efforts qu'il fit pour le doter de

l'industrie manufacturière, lors de la fondation de la banque de secours

_**** de acto_.

De retour dans sa patrie après les pérégrinations qui lui avaient été si

fructueuses, il fut tranquillement occupé pendant quelque» années à la

gestion de deux emplois qui lui avaient été confiés, et ce dut être là

le temps le plus heureux de sa vie. La chute de Guerrero arriva en

décembre 1829, comme on l'a déjà vu, et Bustamante le sollicita de

rentrer encore au ministère des affaires étrangères. Alaman voulut

décliner cet honneur en alléguant des occupations multipliées, car il ne

se dissimulait pas la difficulté de la tâche qu'il allait entreprendre;

mais à la fin il accepta, et se rendit aux instances du président.

Lors de son avènement, ou pour mieux dire de sa rentrée aux affaires,

voici quelle était la situation du Mexique. Un an s'était à peine écoulé

depuis que Mexico avait été livré comme une proie à ses partisans par le

général Guerrero. La confiance n'était pas encore rétablie, et ce

dernier soutenait encore dans le sud une lutte obstinée contre le

nouveau gouvernement. Santa-Anna, retiré dans son _hacienda de Manga de

Clavo_, n'attendait que le retour d'un semblant de tranquillité pour

avoir le bonheur de la troubler par quelque apparition soudaine dans

l'endroit où il fût le moins redouté. Les finances étaient épuisées, les

troupes et les officiers réclamaient leur paye à grands cris, le chemin

de Vera-Cruz à Mexico était infesté de voleurs; les places, sollicitées

par tout ce qu'il y avait d'immoral dans la république, étaient vendues

au plus offrant, et une contrebande effrénée, tolérée par les employés

supérieurs de la douane de Vera-Cruz, empêchait cet important revenu de

remédier à la pénurie du gouvernement.

Voici sur quelle vaste échelle s'exerçait cette contrebande: un navire

arrivait de France, par exemple, avec un riche chargement. Des colis

composés des plus fastueuses soieries de Lyon, des draps lus plus fins

d'Elbeuf et de Louviers, des articles de Paris les plus coûteux, des

marchandises, en un mot, les plus luxueuses, et toutes taxées de droits

énormes, étaient accouplés à des colis composes des marchandises les

plus ordinaires, assujetties à des droits insignifiants. Une même toile

d'emballage les enveloppait, et de deux ballots, n'en présentait qu'un

seul à la vue. Le navire jetait l'ancre, envoyait à la douane ses

manifestes; un douanier mis à bord en était constitué le gardien. Dans

la nuit suivante, soit qu'elle fût obscure, soit que la lune brillai le

plus glorieusement au haut du ciel, quand on n'entendait plus dans la

rade que le sourd clapotement de la mer contre le flanc des navires

mouillés, quand tous les feux de la ville mouraient l'un après l'autre,

une _lanche_, partie du Môle, accostait mystérieusement le bâtiment

contrebandier. La toile d'emballage des caisses était coupée; il ne

restait plus dans la cale à moitié vide que le nombre des colis accusé,

mais diminué chacun de sa plus précieuse moitié, que la lanche

transportait à terre, et que de vigoureux matelots jetaient par-dessus

la muraille d'enceinte, à moitié comblée par le sable, aux gardiens de

la douane qui les recevaient. Pendant ce temps, le douanier préposé à la

surveillance à bord feignait de dormir profondément dans son manteau, ou

fumait obstinément son cigare de la Havane dans un coin où il ne pouvait

rien voir, ou encore prêtait effrontément la main aux opérateurs, bien

sûr, dans tous les cas, que son salaire ne pouvait pas lui échapper. On

conçoit aisément que ce mode de perception des droits ne devait pas

prodigieusement remplir les coffres de l'État.

Par une conséquence immédiate, le trésor, privé de ses ressources, ne

pouvait payer les soldats, qui ne se faisaient aucun scrupule de mendier

dans les rues, même pendant leurs factions, et de s'associer aux voleurs

de grandes routes pour compenser l'absence de paye. Ceux-ci n'étaient

pas alors, et ne sont pas encore aujourd'hui, organisés comme tous les

coureurs de chemins en bandes permanentes qui lèvent un tribut sur tout

voyageur qui passe. Ce sont des pères de famille fort estimables, ornés

chez eux de toutes les vertus domestiques, en relations avec tous les

hôteliers de la route, protégés par l'alcade de leur village, et bénis

par leur curé, qui prélevait et prélève encore une dîme sur le produit

de leurs courses. Tous, ayant un chez-soi plus ou moins confortable,

dédaignent de se mettre en campagne sans qu'un de leurs espions leur ait

signalé une riche proie. Alors leurs chevaux fougueux, arrachés à leur

succulente provende de maïs, sont sellés et bridés, leurs armes mises en

état, et la _cuadrilla_ commence, la croisière sur le passage des

victimes qui lui ont été désignées. La petite ville de Tepeaca, le

village de Muamantla sont les endroits, sur le chemin de Vera-Cruz à

Mexico, qui mettent sur pied les bandes les plus redoutables.

Il arrive alors qu'on rencontre dans les plaines poudreuses de

Tepeyalmaleo, dans les steppes arides si bien nommées _Mal Païs_, dans

les gorges terrifiantes du Pinal ou dans les forêts glaciales de Rio

Frio, une horde de ces routiers, tous admirablement montés. Leurs

chevaux frémissants font jaillir sous leurs pieds impatients le sable de

la route, et témoignent, par des bonds prodigieux, leur fougueuse ardeur

et l'inébranlable solidité de leurs cavaliers. Ceux-ci, la figure

ombragée par de larges chapeaux, masqués par des mouchoirs qui ne

laissent apercevoir que des yeux étincelants, tenant en main leur

inévitable lacet, les excitent et les modèrent tour à tour, pour qu'au

moment décisif leur ardeur se change en frénésie, et qu'ils puissent au

besoin franchir un précipice pour fuir, ou se jeter pour attaquer à

corps perdu au milieu du danger. Le voyageur isolé, qui n'a pour bagage,

sur son cheval que son sarape et sa lance, peut tranquillement passer au

milieu d'eux en échangeant un salut amical s'il ne les connaît pas, mais

se bien garder sous peine de la vie, de témoigner qu'il puisse

reconnaître l'un d'eux; il est en sûreté, une proie plus riche leur est

promise, et ce n'est pas pour pareille aubaine qu'ils ont quitté leurs

foyers et leur famille. Puis, une fois leur coup exécuté, après avoir

impitoyablement massacré ceux qui ont tenté de la résistance, ou avoir

traité avec assez d'urbanité ceux qui se sont pacifiquement laissés

dépouiller, ils regagnent leur village, en n'oubliant pas, dans le

partage du butin, l'alcade qui leur a signé leur port d'armes, et le

curé qui leur donne l'absolution.

Alaman sentait qu'il n'était pas homme à tolérer de semblables désordres

quand il aurait en main l'autorité nécessaire pour les faire cesser;

d'un autre côté, il ne se dissimulait pas les obstacles formidables

qu'il rencontrerait pour couper dans le vif un mal qui serait devenu

chronique, et cette alternative l'avait fait hésiter à accepter le poste

qu'on lui offrait. Toutefois, la partie une fois engagée, il n'était

plus homme à reculer.

Deux ans ne s'étaient pas écoulés sans que de notables changements

n'eussent été opérés par l'énergie de son vouloir.

_(La suite et le portrait à un prochain numéro.)_

De l'autre côté de l'Eau.

SOUVENIRS D'UNE PROMENADE. (Suite.--Voir vol. II, pages 6, 18, 50 et

134)

L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843 · 第 4 / 15 题