--«Il n'y a pas à dire: mon bel ami... Mme de Nançay n'a rien contre

moi, absolument rien. Voilà qui est évident d'après ce salut.

D'ailleurs, où avais-je l'esprit pour admettre qu'une mère prudente, et

qui sait la vie, demande à sa fille de ne plus recevoir du tout un

monsieur compromettant? Comme si un pareil changement d'habitudes ne

compromettait pas davantage une jeune femme, aux yeux des amis qui

viennent dans la maison, et aux yeux de ses gens?... Mais alors cette

discussion avec la vieille dame n'aurait été qu'un prétexte?... Mme de

Tillières aurait imaginé ce moyen de ne plus me voir?... Cette

habileté-là ne lui ressemble pas, elle si droite, si simple, si vraie, à

moins que?...»

Il hésita quelques minutes devant l'hypothèse nouvelle qui surgissait

devant lui. Elle lui était horriblement douloureuse, parce qu'elle

impliquait que Juliette lui avait menti, et quand une femme vous a menti

sur un point, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne vous ait pas menti

sur d'autres. Dans la magnifique et définitive étude que Shakespeare

nous a donnée de la jalousie en composant _Othello_, cet analyste

incomparable n'a pas négligé de marquer cette influence de l'analogie

sur le soupçon. La première goutte du virus est inoculée dans le coeur

du Maure par cette phrase de Brabantio: «Elle a trompé son père. Elle

pourrait bien te tromper...,» et Yago insiste: «Elle a trompé son père,

en vous épousant...» Tous les hommes qui aiment savent cela: que la

première défiance marque le passage d'une frontière impossible à

repasser. Aussi une sorte d'instinct presque animal les pousse-t-il

souvent à ne pas vouloir constater le premier mensonge. Ils préfèrent

ignorer, avec le vague, l'inexprimé sentiment au fond du coeur, qu'il y

a quelque chose à savoir. Casal, lui, possédait un esprit trop viril

pour ne pas préférer la vérité la plus amère à l'illusion la plus douce,

et il continua son raisonnement:

--«A moins que?... Hé bien! Pourquoi pas? À moins qu'elle ne m'ait

roulé--tout simplement... De plus forts que moi ont été mis dedans par

des femmes qui n'avaient ni ces yeux, ni ce sourire, ni cette voix, ni

ces manières... D'ailleurs, c'est tout naturel qu'elle m'ait menti,

puisqu'elle voulait ne plus me revoir et que je ne lui fournissais aucun

motif... Mais pourquoi ne plus me recevoir? À cause de ce serment? Un

serment fait à son mari avant le départ pour la guerre?... Ça n'a pas

beaucoup de sens non plus, cette histoire-là. Quand j'ai commencé de lui

faire la cour, elle s'en est parfaitement aperçue. Je ne pouvais vouloir

d'elle que deux choses: ou devenir son amant ou l'épouser... Son amant?

Non, elle ne l'a pas cru, elle m'aurait fermé sa porte tout de suite,

puisqu'elle est décidée à ne pas être ma maîtresse. Son procédé actuel

prouve du moins cela d'une façon irréfutable. Elle devait donc prévoir

que je lui demanderais sa main, un jour ou l'autre. Le serment existait

déjà,--s'il existe,--et elle me laissait aller... S'il existe?... Et

s'il n'existe pas, si c'est un prétexte comme la discussion avec la

mère? Alors qu'y a-t-il au fond de cette soudaine rupture?... Voyons,

monsieur Casal, vous aurait-on fait poser comme un simple tompin?»

* * * * *

Cette reprise d'un terme du vocabulaire le plus trivial, dans une phrase

de ce discours intérieur et à propos de Juliette, marquait la rentrée en

scène du Casal d'avant les visites à la rue Matignon,--de ce Casal qui

se demandait, en quittant l'hôtel de Candale: «Avec qui peut bien être

cette petite femme?»--et c'était aussi la disparition, pour toujours

sans doute, du Raymond sentimental, qui, depuis plusieurs semaines,

chantait la romance à Madame avec des innocences de Chérubin attendri!

Le petit souffle avait passé sur les yeux de l'hypnotisé. Cette crise de

premier désenchantement fut si dure qu'il lui fallut, le soir, s'abolir

à coup d'alcool pour se supporter, et, à minuit, lord Herbert et lui

étaient à peine capables de penser ou de parler, tant ils avaient

«chargé,»--comme disait l'Anglais dans ses métaphores de yachtman. Il

n'y avait pas de meilleur compagnon que Bohun pour des parties de ce

genre, étant de ces ivrognes taciturnes qui s'intoxiquent méthodiquement

et continuent à se tenir raides, comme des soldats en parade. Casal ne

risquait pas de verser avec lui dans la confidence. Dans ces moments-là,

l'Anglais n'écoutait ni ne répondait. Quelle vision regardait-il avec

ses yeux bleus de fils des rois de la mer? Comment était-il arrivé à

systématiser sa passion pour le whisky, au point de pouvoir compter les

nuits de tout cet hiver, où il était rentré lucide? La seule personne

qu'il aimât au monde était Casal,--pourquoi encore? Était-il

vraisemblable que ce goût de l'ivresse et cette amitié tinssent à la

même cause? Herbert avait, dans sa jeunesse, été l'amant d'une femme qui

le trompait avec tout Paris et dont Casal, en effet, n'avait pas voulu à

cause de son camarade. Ce dernier le savait-il? Jamais il ne s'était

expliqué là-dessus. Il est certain d'autre part qu'à travers les

apparentes stupeurs de son ivresse il gardait assez de lucidité pour

deviner tout ce qui se passait dans la tête de son unique ami. Car, au

moment de le quitter, il lui serra la main en lui disant, d'une façon

très particulière, le mot du poète de son pays: «_She was false as

water..._» Et ce «fausse comme l'eau» représentait dans sa bouche une

injure fort énergique, étant donné l'opinion qu'il professait sur ce

liquide.--Il se vantait de n'en jamais consommer que pour son _tub_.--Il

est certain aussi que le conseil de défiance formulé de la sorte par son

compagnon d'orgie répondait trop bien aux idées douloureuses qui

continuaient de hanter Raymond, car il eut besoin d'un suprême effort de

volonté pour ne pas se laisser aller à cet attendrissement de la

boisson, qui a déterminé tant d'irréparables aveux.

--«Herbert a raison,» songeait-il le lendemain matin, à cheval, poussant

Téméraire dans les allées les plus désertes du Bois, sous un ciel gris

et qui achevait de torturer ses nerfs déjà irrités par l'alcool de la

veille: «Les meilleures ne valent rien... Celle-là pourtant, une

hypocrite!... Hé oui, puisqu'elle m'a vraisemblablement menti sur deux

points... Derrière cette rupture il y a autre chose... Mais quoi?...»

* * * * *

Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même

le mot qui lui dévorait le coeur. Il entrevoyait que l'influence d'un

autre homme expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son

égard, et il ne supportait pas de l'entrevoir. Cette tempête intérieure

eut pour résultat, d'abord, que le pauvre Téméraire fut ramené à

l'écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée,--pour le plus

grand désespoir du groom préposé à son entretien,--et puis, que Casal

lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon.

Pourquoi? Il savait d'avance que Mme de Tillières l'aurait, suivant

toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il

éprouvait l'impérieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y

avait une chance contre mille pour qu'elle n'eût pas osé donner cet

ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait

l'aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face

dans leurs relations. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus

cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la

borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au

concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite

guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui,--et nous sommes

toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement,--que ce lui

fut une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une

physionomie inscrutable:

--«Madame la marquise n'est pas chez elle...»

--«Je devais m'y attendre,» se dit Casal, «et ce n'est pas fier d'être

venu me faire dire cela...»

Il s'en allait sur cette pensée, du pas mélancolique d'un homme qui n'a

aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet oeil aiguisé

qui fonctionne quasi mécaniquement chez les chasseurs, les pêcheurs et

les escrimeurs, tous gens dressés à une observation continuelle du

détail des choses autour d'eux et devant eux, il aperçut, marchant en

sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien

d'abord, et avec lequel il échangea un coup de chapeau presque hésitant.

--«Parbleu,» se souvint-il tout d'un coup, «c'est le comte Henry de

Poyanne... C'est juste... Il est lié avec Mme de Tillières... Je me

rappelle avoir entendu Mme de Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire

qu'il revenait ces jours-ci... Il va peut-être chez elle... Je verrai

bien s'il est reçu... S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte

me soit fermée...»

Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne soupçonnait

pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrêté sur le seuil de la

maison de Mme de Tillières, s'était, lui aussi, retourné, pour le suivre

également des yeux. Les deux hommes demeurèrent quelques secondes,

immobiles, à se dévisager. Puis le comte poussa le battant de la porte

et ne reparut plus.

--«Allons,» pensa Casal, «ça y est... Elle le reçoit et elle ne me

reçoit pas... Mais pourquoi diable a-t-il fait ainsi attention à moi? Au

temps où nous nous voyions chez Pauline de Corcieux, à peine si nous

nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis

que maintenant... Mme de Tillières lui aurait-elle raconté qu'elle m'a

consigné? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je

n'aie pas vu avec elle... Nous en avons parlé. Dans quelles

circonstances?...»

Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrême,

d'une petite scène qui, sur le moment, avait passé pour lui

inaperçue;--mais cette rencontre à cette porte la fit ressusciter

soudain dans le champ de sa vision intérieure, comme si elle eût daté de

la veille. C'était chez Mme de Candale. Juliette se montrait gaie et

rieuse. La comtesse avait par hasard prononcé le nom du grand orateur

monarchiste, et Casal s'était mis à le plaisanter. Avec son tact

habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car

les deux amies n'avaient pas relevé un seul de ses mots et les sourcils

de Mme de Tillières s'étaient subitement froncés. Puis la causerie avait

changé et la jeune femme ne s'y était plus mêlée que distraitement.

Casal se rappela encore ce détail. Quel rapport pouvait bien rattacher

ses préoccupations d'aujourd'hui à son impression d'alors? Il ne s'en

rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte de

Juliette et qui l'accompagnait, lui, l'évincé, de son regard, lui resta

présente toute l'après-midi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries.

Là, ayant rencontré le jeune marquis de La Môle, député de la droite

comme le comte Henry, il lui demanda:

--«Tu connais Poyanne, toi, Norbert?»

--«Beaucoup. Pourquoi cela?»

--«Parce que je dois dîner avec lui un de ces jours. Quel homme est-ce?»

--«Du talent, mais...,» et le jeune marquis fit avec sa raquette le

geste d'un barbier qui vous rase le visage..., «dans les grands prix...»

--«Et sous le rapport des femmes?...»

--«Un prédestiné... Tu sais que la sienne l'a lâché et qu'elle vit à

Florence avec un des Bonnivet, m'a-t-on dit... Quant à lui, nous ne lui

connaissons pas de maîtresse... Pourtant,» ajouta-t-il en riant, «j'ai

bien cru autrefois que Mme de Candale en tenait pour lui... Elle était

là, dans la tribune, toutes les fois qu'il devait parler, avec une de

ses amies que l'on voit quelquefois dans sa baignoire, à l'Opéra, une

blonde, un peu fade, d'assez beaux yeux. Tu ne saisis pas?...»

--«Pas du tout,» répondit Raymond qui venait de reconnaître Mme de

Tillières à ce signalement rapide. «Mais,» ajouta-t-il, «c'est justement

chez Mme de Candale que nous devons ou devions dîner. Il était absent,

et tout a été remis...»

--«Il est revenu il y a quatre ou cinq jours,» reprit La Môle, «nous

sommes de la commission de l'armée ensemble... Il est allé dans le Doubs

faire une campagne qui n'a pas réussi...»

Ce bout de dialogue entre ces deux artistes dans l'art de couper la

balle fut interrompu par la reprise d'une partie où Raymond commit

fautes sur fautes. Il venait d'apercevoir nettement une piste nouvelle

de douloureux soupçons, et il sentait qu'il allait lui être impossible

de ne pas s'y engager aussitôt. Il se produit dans tout homme chez qui

s'éveille la défiance un phénomène d'hyperacuité des sens analogue à cet

instinct du sauvage en guerre à qui n'échappe ni le froissement d'une

herbe, ni le bris d'une branche, ni un fil accroché à un buisson, ni un

caillou déplacé par un pied hâtif. Que celui-ci avait marché vite,

conduit ainsi de petits signes en petits signes sur le fatal chemin! La

rencontre avec Mme de Nançay l'avait fait douter du prétexte imaginé par

Juliette. Ce doute sur ce premier point l'avait amené au doute sur le

mystérieux serment, et il en était à suspecter tout le caractère de

celle en qui, depuis deux mois, il avait tant cru, lorsque le regard

échangé avec Poyanne avait appelé son attention sur cet ami mystérieux

de Mme de Tillières. D'apprendre que le comte n'avait aucune maîtresse

connue, que les discours du célèbre orateur étaient assidûment suivis

par Juliette, enfin que le retour de ce personnage coïncidait absolument

avec son exclusion à lui,--n'était-ce pas assez pour provoquer une autre

crise d'imagination jalouse? Son expérience de Parisien, si longtemps

endormie par l'ensorcellement de son nouvel amour, devait rendre cette

crise plus intense encore. Il avait trop vécu pour ne pas savoir qu'avec

les femmes tout est toujours possible, et pourtant Juliette lui était si

chère que de concevoir qu'elle avait, elle, un amant, lui paraissait

presque monstrueux, et il se raisonnait au soir de cette fatale

conversation dans le jeu de paume, couché sur un des divans de son petit

salon, s'empoisonnant de tabac, contre toutes ses habitudes, et

incapable de supporter même la société d'Herbert Bohun:

--«Oui, il y a un homme derrière cette résolution... C'est trop net,

trop carré, trop absolu... Pour que Juliette ne m'ait pas prié

simplement d'espacer mes visites, il faut que quelqu'un soit intervenu

qui ait dit:--Ou lui ou moi... Et ce quelqu'un serait Poyanne? Averti

par qui? Mais par d'Avançon, cela va de soi. Encore l'autre jour, il me

regardait d'une manière... Je le repincerai au demi-cercle, ce

voyageur-là... Donc Poyanne débarque chez elle... Il la met au pied du

mur. Mais de quel droit, s'il n'est pas son amant? Et elle n'a pas

d'amant. Non. Elle n'en a pas. Ou bien c'est une coquine comme je n'en

ai pas rencontré... Allons donc!» Et il se raidit contre sa propre

douleur. «Et pourquoi ne serait-ce pas une allumeuse?» Il éprouvait un

atroce plaisir à salir son sentiment par ce terme odieux. «Ça l'aura

amusée de me rouler, moi, Casal, de m'avoir là, par terre, sous ses

petits pieds, à cause de tout ce qu'on lui avait dit de moi... Elle

était inoccupée, ce printemps, j'ai fait un intérim; l'autre, le vrai,

est revenu... La vieille mère, la foi jurée, le vague fantôme du mari

mort, on m'a tout servi, j'ai tout gobé,--et le tour est joué... Hé

bien! non, elle était sincère. Il a fallu la croix et la bannière pour

forcer sa porte dans les commencements... Dans cette première visite, sa

pâleur, puis sa rougeur,--sa manière d'être à l'Opéra, puis chez Mme de

Candale, puis chez elle, tout a été si naturel de sa part, et si peu

_fair_... Puis sa tristesse ces derniers temps? Mais si elle est la

maîtresse de Poyanne et si elle ne peut pas le quitter pour une raison

quelconque, tout en m'aimant? Cela encore est possible.--La maîtresse de

Poyanne?» Il répétait ces mots à haute voix, avec une amertune infinie,

et, de même qu'il recommençait d'employer, en pensant à Juliette, des

paroles brutales, il retrouva dans sa fièvre de défiance ce pouvoir de

flétrir l'image qu'il se formait d'elle, abandonné dès le premier jour.

Il se contraignit à se la figurer dans les détails d'un rendez-vous de

galanterie, et cette vision exaltant son trouble intime jusqu'à la

frénésie:

--«Cela ne peut pas durer ainsi,» conclut-il après des heures de

pareilles allées et venues de sa pensée, «je veux savoir et je

saurai...»

* * * * *

Que de maris, que d'amants tourmentés ainsi par les affres du doute,

angoissantes comme celles de la mort, se sont prononcé la même phrase et

se sont heurtés au même indéchiffrable problème! Savoir, tenir la

preuve, quelle qu'elle soit; mais la preuve, après laquelle on comprend

du moins l'être dont on souffre,--c'est pour le jaloux le rêve de l'eau

pour le marcheur du désert, de la maison close pour le vagabond de la

route, de la terre ferme pour le marin en détresse. Par un étrange

illogisme de la passion, le malheureux qui soupçonne a pour suprême

désir de connaître avec certitude la chose dont la simple imagination le

désespère. C'est dans ces minutes-là que se commettent des infamies qui

révèlent l'arrière-fond criminel de tout coeur exaspéré. Espionner,

briser des cachets de lettres, forcer des serrures, le soupçon conçoit

tout, il ose tout. La première idée de Casal fut qu'il mettrait à la

poursuite de Mme de Tillières quelqu'un de ces limiers de police privée,

dont l'existence presque avouée est une des hontes du Paris moderne.

Puis le jeune homme éprouva comme un haut-le-coeur à la pensée de livrer

le nom de celle qu'il aimait si profondément à travers ses défiances,

aux infâmes exécuteurs de ces basses oeuvres de jalousie. Il y avait en

lui cette droiture native qui se retrouve aux heures tragiques de la

vie, et que révoltent les abjections de certains compromis. Après avoir

creusé dans tous les sens cette question des rapports de Poyanne et de

Juliette, Raymond en vint à cette évidence que Mme de Candale, elle,

savait la vérité. C'était aussi la seule personne avec laquelle il eût

un champ libre d'action. Mais comment arracher à cette loyale amie un

secret qu'elle devait garder avec plus d'énergie encore que s'il eût été

le sien propre? Voici le procédé auquel il s'arrêta au sortir d'un de

ces accès de méditation concentrée qui finissent, devant un problème

infiniment compliqué, par vous faire mettre le doigt sur la solution

simple, et c'est le plus souvent la juste. Mme de Candale aimait

vraiment Mme de Tillières. En admettant qu'une liaison cachée existât

entre son amie et Poyanne, elle devait se demander avec une certaine

anxiété ce que Raymond pouvait en soupçonner. Dans ces conditions il

était assuré de la bouleverser, s'il allait droit à elle, lui dire: «Je

sais tout...» Puis il profiterait de ce bouleversement pour nommer

quelqu'un dont il connaissait les relations avec Juliette comme

certainement innocentes. La comtesse défendrait Mme de Tillières. Ce

serait le moment alors de lui nommer Poyanne et de constater si cette

seconde défense était exactement identique à la première. Toute

maîtresse d'elle-même que fût la jeune femme, il y avait beaucoup de

chances pour qu'elle fût déconcertée, et elle se laisserait aller à

repousser plus vivement celle des deux accusations qui serait vraie.

L'ingéniosité de ce plan parut si forte à Casal, qu'il résolut de

l'exécuter le jour même, et, dès les deux heures, il entrait dans le

salon de la rue de Tilsitt, où il avait goûté, entre Mme de Candale et

son amie, de si douces heures de conversation. Ce souvenir lui fit mal,

à revoir la figure connue de la pièce, la disposition des meubles, le

buste du vieux maréchal, et, assise dans son fauteuil préféré, Gabrielle

qui n'était pas seule. Alfred Mosé se trouvait là, et un détail prouvera

le déraillement moral de Raymond: lui qui considérait avec justice le

petit-fils du célèbre banquier comme le plus fin des hommes et le plus

difficile à tromper, à peine put-il cacher son impatience de rencontrer

un tiers entre lui et la comtesse. Heureusement, Mosé possédait, au

service de sa conduite mondaine, un tact d'une finesse supérieure, et il

ne resta que dix minutes après l'arrivée du nouveau visiteur,--juste

assez de temps pour ne point paraître se douter qu'il était de trop.

L'effort que fit Mme de Candale pour le retenir le trompa cependant, car

il crut cet effort joué, au lieu que la pauvre femme, à qui les yeux de

Raymond avaient causé une épouvante, appréhendait réellement de rester

seule avec le nouveau venu.

--«Ah çà!» se disait donc Alfred en descendant l'escalier, «y aurait-il

quelque chose entre la jolie comtesse et Raymond?»

Tandis que ce subtil observateur, aussi habile diplomate dans la

manoeuvre de ses propres intérêts que d'Avançon l'était peu, repassait

en esprit les diverses observations qui pouvaient donner un corps à son

hypothèse, Casal, lui, commençait déjà l'attaque, avec cette brusquerie

qu'il jugeait, non sans raison, le meilleur procédé pour surprendre le

secret dont la possession devait, lui semblait-il, tuer du coup son

amour. Car il s'était bien juré, s'il acquérait la preuve d'une intrigue

entre Poyanne et Juliette, de considérer cette dernière comme morte pour

lui. Il y penserait sans plus d'émotion que s'il se fût agi d'une petite

actrice ou d'une fille par laquelle il eût été roulé.

--«Savez-vous,» dit-il, lorsque la porte se fut refermée derrière la

mince silhouette de Mosé, après une minute d'un de ces silences de

tête-à-tête si gros d'orages, «savez-vous, madame, que vous n'avez pas

été gentilles, Mme de Tillières et vous, de vous moquer de moi comme

vous avez fait?...»

Il avait pris, pour lancer cette phrase, son ton le plus détaché, celui

d'un homme qui a été victime d'une mystification, qui l'a démasquée et

qui s'apprête à la rendre au mystificateur. Mais il n'avait pu changer

l'expression de ses prunelles claires, plus dures encore à cette minute

qu'à son entrée, et ce fut avec une anxiété singulière que Gabrielle

répondit:

--«Expliquez-vous.» Et elle ajouta: «Et puis n'ayez pas votre air

persifleur. Quand il s'agit de mon amie et de moi, vous savez qu'il est

très déplacé...»

À tout hasard, la brave et fière petite comtesse se préparait à se

fâcher, afin de couper court à l'entretien, et tout net, s'il tournait

du côté qu'elle appréhendait déjà. Casal soupçonnait quelque chose,

voilà qui était évident,--mais quoi?

--«Non,» reprit Raymond, «vous n'avez pas été gentilles. Pourquoi

avez-vous imaginé de mêler Mme de Nançay à toute cette histoire, quand

il était si simple à votre amie de me dire tout bravement, tout

uniment:--Monsieur, vous êtes un galant homme, je m'en fie à votre

honneur... Je ne suis pas libre. Vous me gênez en venant chez moi, vous

bouleversez toute ma vie. Ne venez plus?»

--«Vous continuez à parler par énigmes,» dit Mme de Candale en fronçant

le sourcil et avisant sur la table un ouvrage commencé, «mais cela vaut

peut-être mieux... Vous m'avez négligée depuis quelques jours, vous êtes

retourné dans votre bande et j'ai bien peur qu'en venant ici

aujourd'hui, vous ne vous soyez trompé d'adresse.»

--«Hé bien!» répondit-il avec un accent de plus en plus âpre, «puisque

vous voulez que je mette les points sur les i, madame, j'irai droit au

fait... Je sais, entendez-vous bien? je sais que Mme de Nançay n'est

pour rien dans la résolution de Mme de Tillières... C'est un homme qui a

exigé que je fusse consigné à la porte, parce qu'il en a le droit,--et

cet homme, je connais son nom...»

S'il avait espéré surprendre une émotion quelconque sur le délicat

visage de la comtesse, cette attente était bien trompée, car les petites

mains, qui avaient pris le crochet, continuaient d'en faire courir la

pointe dans la laine sans un tressaillement. La bouche demeurait

immobile et empreinte d'une expression de demi-dégoût. Les yeux

suivaient le travail des mains, et c'était la plus naturelle attitude du

monde: celle d'une femme à laquelle un fâcheux débite un récit

parfaitement insignifiant. Seules les épaules se soulevaient, avec ce

joli geste qui ne daigne même pas s'indigner contre une accusation

insensée. Mais, si fidèle amie que fût Mme de Candale et si prudente,

elle était femme et curieuse, et elle commit la faute de laisser Raymond

parler encore, pour en savoir davantage. Elle avait échappé au premier

des deux pièges qu'il avait résolu de lui tendre. Accepter que le jeune

homme continuât, c'était lui permettre de dresser le second.

Un Coeur de femme · 第 15 / 22 段