--«Oui, madame,» reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent

devenu plus ferme. «Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord,

permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à

la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à

craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui

qu'elle m'a transmis... Je comprends les scrupules auxquels vous

obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi, je les approuve. Je

tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera

la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir

entendu... Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en

était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de

mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez

vous-même, au lieu d'employer un tiers, même Mme de Candale. Vous

m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais

dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà...»

--«Hé bien!» reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort.» Elle

voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les

mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un

frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle

essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine

qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense: «Oui, j'ai eu

tort, mais, vous le voyez, j'étais, je suis encore bien souffrante...

Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous

l'avouer? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire,

surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées...

Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez

combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour

elle les moindres rapports de la malveillance... Je n'ai pas le droit

d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi... Ne voyez donc

là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous

recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime

et une très vraie sympathie.»

--«Tout cela est irréfutable,» répondit Raymond en inclinant la tête,

«et encore une fois j'ai accepté cet arrêt... Seulement, voici ce que je

tiens à y ajouter... En me parlant comme vous venez de le faire, vous

vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été

présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme

avec Mme de Candale, avec Mme d'Arcole et vingt autres... Tiendriez-vous

exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple

connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma

vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me

croyais fini, usé de coeur, incapable d'un sentiment profond. J'en

éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre

le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours

après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir.

Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus

passionné des intérêts... Je vous affirme que j'aurais mis des semaines

et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient

pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me

suis assis auprès de vous à la table de Mme de Candale, et ce que je

suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni

imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de

passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le

droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de

revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même coeur

rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et

de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non?»

Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, Mme de

Tillières s'était bien attendue à ce qu'il lui dît: «Je vous aime!» Et,

comme on a vu, elle s'était préparée à recevoir cette déclaration un peu

en badinant, quitte à s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop

vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d'elle-même pour se

gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne

soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles

d'une si caressante délicatesse, ni surtout qu'il eût pu concevoir ce

projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu'elle connaissait

de son caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces

termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes

les protestations, en faveur du sentiment que Mme de Tillières avait su

lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa

personne, elle eût, certes, trouvé l'énergie d'une révolte immédiate et

qui l'eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d'explication,

n'eût-elle pas eu l'arme du léger persiflage et sa tenue officielle de

femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'était insinuée dans

son coeur malade à mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui

révélait si tendre, si semblable à ce qu'elle n'avait même pas osé

désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà

coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d'un éclair illuminant

un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée.--Elle portait

encore la robe de sa visite à Passy!--Elle comprit, à la terreur que lui

donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce

rendez-vous si récent, qu'elle était perdue, si elle ne dressait pas une

barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de

la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un

mouvement d'entière franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas à Casal

qu'elle n'était pas libre? Que de malheurs eussent été épargnés et à

elle-même et à d'autres! Mais ces confessions-là, et qui parfois

arrêtent à jamais l'espérance d'un homme, si épris soit-il, par la

sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu'à ceux

dont elles ne se soucient pas. À ceux qu'elles veulent décourager, mais

sans cesser d'en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs

fautes.--Et, tout exceptionnelle qu'elle fût par tant de côtés de sa

nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi!--Elles

excellent alors à inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques

qui les protègent en les auréolant; et celle-ci eut la force de

répondre:

--«Vous voyez que je vous ai écouté jusqu'au bout, quoique j'eusse le

droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots... Je vous

répondrai bien nettement. J'ai juré dans une circonstance solennelle

que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais

jamais... Ce serment, je l'ai prêté et je le tiendrai...»

Elle devait plus tard éprouver souvent le remords de ce mensonge qui

sous-entendait le souvenir de son mari, car à qui pouvait-elle avoir

fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon à Roger de

Tillières et lors du départ pour la campagne de 1870? Et cela n'était

pas dans la manière de sa délicatesse habituelle de mêler un tel

souvenir à un tel entretien. Mais elle n'avait pas le choix parmi les

moyens: il s'agissait avant tout pour elle de ne pas mettre Casal sur la

piste de sa liaison avec Poyanne. C'était le plus redoutable des dangers

dans la situation si fausse où elle s'était engagée. Sur le moment,

d'ailleurs, elle n'eut pas le temps d'avoir ce remords, car elle put

voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait

ainsi toute l'espérance se décomposer. Le jeune homme était venu rue

Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois,

qu'il était aimé. Il n'avait pas douté du prétexte de rupture transmis

par Mme de Candale, et il avait été lui-même d'une entière bonne foi en

disant à Mme de Tillières ce qu'il lui avait dit. Toute la conduite de

Juliette à son égard lui paraissait dominée par ces deux faits: le

premier, qu'elle s'intéressait à lui avec passion; le second, qu'elle

combattait cette passion à cause de la défiance éveillée en elle par

d'Avançon, dès le lendemain de leur rencontre,--défiance sans doute

augmentée par de méchants propos. Il n'avait pas supposé qu'elle

répondrait nettement à sa demande, mais il s'attendait à une phrase qui,

dans sa crise de sentimentalisme exalté, lui suffirait pour supporter

l'absence et l'exil: «Revenez dans six mois et alors seulement je vous

parlerai...» Il avait déjà escompté l'occupation de ces six mois qu'il

se proposait de passer de nouveau sur mer avec Herbert Bohun. Il était

si sûr de rentrer avec le même amour au coeur, les mêmes paroles aux

lèvres, et si sûr aussi qu'avec sa nature Juliette n'aurait pas changé

d'ici là! Par un phénomène fréquent chez les grands mépriseurs de femmes

lorsqu'ils se laissent prendre au charme d'une d'entre elles, il mettait

Mme de Tillières très à part de tout ce que lui avait appris son

expérience, et il croyait d'elle, par instinct, ce qu'il niait le plus

habituellement des autres. Aussi n'éprouva-t-il pas un doute d'une

seconde devant la révélation inattendue du romanesque et mystérieux

engagement qui ruinait du coup l'échafaudage d'illusions construit dans

son rêve. Comme il se fût moqué autrefois d'un camarade qui eût admis

ainsi sans hésiter une histoire de cette simplicité d'invention! Mais,

après tout, croire à cette histoire n'était pas pour lui plus

extraordinaire que ce rêve de mariage. Il disait vrai. Cette idée

d'épouser Mme de Tillières avait germé en lui depuis des jours et des

jours. Elle était née de la conviction que cette femme n'avait jamais

eu, n'aurait jamais, ne pouvait pas avoir d'amant; puis, de cette autre

conviction que lui, Raymond, n'avait non plus jamais éprouvé,

n'éprouverait jamais ce qu'il éprouvait auprès d'elle. Pourtant, et

malgré la vivacité des sentiments qu'il portait à Juliette, il

conservait, de tant d'intrigues, ce tact particulier qui fait qu'un

homme comprend à quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de

céder. Il eut la finesse d'apercevoir combien Mme de Tillières était

troublée, mais aussi que ce trouble se changerait vite en révolte s'il

essayait de lutter contre elle. S'il se dérobait, au contraire, il se

ménageait un retour possible; et il avait la chance de renouer la

conversation sur un autre terrain, au cas où, dans sa phrase d'adieu,

elle relèverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de

lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il était lui-même trop

bouleversé pour raisonner avec cette précision. Mais les hommes très

habitués aux aventures et qui ont beaucoup réfléchi sur l'amour

ressemblent à ces soldats bien exercés, qui font la manoeuvre savamment

même sous le feu de l'ennemi.

--«Alors, madame,» dit-il en se levant, «puisqu'il en est ainsi, il ne

me reste plus qu'à prendre congé de vous pour toujours. Je sais ce qui

me reste à faire...»

Elle s'était levée aussi. Ses malheureux nerfs étaient si émus et sa

pensée si tendue qu'elle entrevit derrière les paroles du jeune homme

une résolution funeste, et involontairement:

--«Quoi?» s'écria-t-elle. «Vous ne partirez pas d'ici sans m'avoir

juré...»

--«Que je ne me tuerai pas,» répondit Casal avec une nuance d'ironie.

«Vous venez d'en avoir la pensée... Non, n'ayez pas peur d'avoir ma mort

sur la conscience... J'ai voulu simplement dire qu'il ne me reste plus

qu'à reprendre mon existence d'autrefois. Elle ne m'amusait guère, elle

m'amusera moins encore, mais elle m'aidera à vous oublier...

Permettez-moi pourtant un dernier conseil,» ajouta-t-il, en la fixant

avec des yeux devenus durs. «Ne jouez plus jamais avec un coeur d'homme,

même si l'on vous a dit beaucoup de mal de cet homme; cela n'est pas

loyal d'abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu'un qui

aurait l'idée de se venger le jour où il s'en apercevrait... Je vous

l'affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoi que pensent de moi vos

amis.»

--«Moi!» dit-elle, «j'ai joué avec vous!...» Et elle répéta, d'une voix

plus basse: «J'ai joué avec vous! Ah! vous ne le croyez pas... Vous ne

pouvez pas le croire...»

Elle s'était approchée de lui en prononçant ces mots. Voyant ce

mouvement, il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Elle était

brûlante de fièvre, cette petite main qu'il serra d'une pression lente.

Il attira Juliette vers lui, sans qu'elle se défendît. Elle était à bout

de ses forces, et, au moment de se séparer de lui pour toujours, son

courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d'une voix pénétrante

et passionnée:

--«Hé bien! non,» osait-il lui murmurer, «non, vous ne vous êtes pas

jouée de moi; oui, vous avez été sincère depuis le premier jour jusqu'à

celui d'aujourd'hui; non, vous n'avez pas été, vous n'êtes pas une

coquette. Et puisque vous n'avez pas joué avec moi, savez-vous ce que

cela signifie?... Ah! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous

êtes et qui voulez lutter contre l'évidence, c'est que vous avez deviné

mon sentiment, c'est qu'il vous touchait, que vous le partagez, c'est

que vous m'aimez... Ne me répondez pas. Vous m'aimez. Je l'ai senti si

souvent depuis ces dernières semaines, et tout à l'heure encore en

entrant. À cette seconde je le sens de nouveau si vivement après en

avoir douté... Pardonnez-le-moi... Et puis taisez-vous... Laissez-moi

vous le répéter, nous nous aimons. Je comprends bien à qui et dans quel

moment vous avez juré de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la

passion des promesses d'enfant, que l'on n'a le droit ni de donner ni

d'exiger, puisque l'on n'a pas le droit de jurer que l'on ne vivra plus,

que l'on ne respirera plus, que l'on fermera son âme pour jamais à la

lumière, au ciel, à l'amour.»

* * * * *

Ces phrases, dans le goût de celles que tous les amants ont soupirées

dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu'elles

traduisent quelque chose d'immortellement vrai, l'élan instinctif vers

le bonheur,--Raymond les disait, le visage tout près de celui de

Juliette. Il l'attira plus près encore, et il sentit la tête de la jeune

femme s'abandonner sur son épaule. Il se pencha pour lui prendre un

baiser. Il en fut empêché par la peur... Elle avait fermé les yeux et

elle était blanche comme une morte. L'excès de l'émotion venait de la

faire s'évanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la

chaise longue, épouvanté de sa pâleur et cherchant des sels. Cinq

minutes s'écoulèrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin,

elle rouvrit les paupières, elle passa les mains sur son front, et,

voyant Casal à ses genoux, la mémoire lui revint, foudroyante. La

conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et

s'éloignant de lui avec terreur:

--«Allez-vous-en,» dit-elle, «allez-vous-en. J'ai votre parole de

m'obéir... Ah! vous me tuez...»

Il voulut parler, lui reprendre les mains; elle répéta:

--«J'ai votre parole, allez-vous-en.»

Il n'avait même pas eu le temps de répondre, qu'elle avait pressé sur le

timbre de la sonnette électrique qui traînait sur la table, parmi les

bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique

entra:

--«Excusez-moi, monsieur,» dit Mme de Tillières, «si je suis trop

souffrante et forcée de vous quitter... François, quand vous aurez

reconduit M. Casal, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens

bien mal...»

IX

CASAL JALOUX

On s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l'expérience des

femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie inévitablement

où cette expérience ne leur sert de rien. Elle n'empêche pas en effet

que l'illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique

bandeau de l'Amour ne s'interpose tôt ou tard entre les plus désabusés

et la réalité, aussitôt que le coeur est pris, et l'on voit Don Juan se

conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casal demander en

mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la

maîtresse d'un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène

singulier une preuve de plus à l'appui de la thèse qui assimile l'amour

à une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet

endormi. Il lui dit: «Respirez cette rose,» et l'hypnotisé approche le

volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d'un promeneur

qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le

caressant arome... La femme que nous aimons nous raconte les plus

romanesques, les plus étranges histoires; et, de sa bouche idolâtrée,

nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui,

venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules.

L'analogie est même d'autant plus frappante que cet état d'illusion se

dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un

souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement

presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le

crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de

scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant

la scène où il s'était enfin décidé à se déclarer, Casal n'avait mis en

doute la véracité de Mme de Tillières. Il avait cru à l'observation

faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se

remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d'autres prétextes et

plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et

lui, que cet ancien amant de Mme de Corcieux, de Christine Anroux et de

cinquante autres, n'aurait même pas eu l'ombre de l'ombre d'une

défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point

que ni dans l'après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le

surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide,

s'arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double

évidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir,

et il ne pensait pas à se servir de la première de ces deux certitudes

pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il

s'inclinait--comme un collégien en vacances devant les prétendus remords

d'une tante qui lui a savamment tourné la tête. Enfin il aimait, lui

aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus

terrible.

Il y avait donc trois jours que le jeune homme s'était retrouvé sur le

pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses

bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le baiser

pour lequel il s'était penché sur elle,--trois jours qui avaient passé

pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs contradictoires, à

esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer

en se raisonnant:

--«Si j'essaie de m'imposer à elle, qu'arrivera-t-il? Qu'elle me jugera

mal, et voilà tout...»

Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une

certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de femme. Ce

code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui,

par conséquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme à l'amant qui

paraît avoir tous les droits. De même que le second, fût-il indignement

trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est

éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne

veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce

règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un

homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord à l'estime de celle

qu'il aime; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure,

vraisemblablement Casal aurait continué, pendant des semaines, de

souffrir ainsi à l'écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'était

survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle

capable de briser le charme du magnétisme lorsqu'il passe sur les yeux

de l'hypnotisé.--Oh! un très petit fait et très simple et presque

insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un coeur

que le regret consume?--Il pouvait être deux heures de l'après-midi, et

Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais,--un

déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris,--s'en revenait

seul à pied. Il s'était rendu à l'invitation de l'insidieux personnage,

pour n'être pas seul avec ses pensées, et il s'était en allé, sous un

prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les

amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur

peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le

jeune homme,--ô décadence d'un prince des viveurs transformé en

soupirant éconduit!--suivait le trottoir de la rue de la Paix, et

pourquoi? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les

boutiques avec l'inavouée, l'enfantine espérance d'apercevoir au passage

la femme à laquelle il songeait uniquement... Son coeur bat plus vite,

il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de

pied de Juliette, ce même valet de pied qui l'a reconduit lors de sa

dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras

de voitures permet à Casal de se hâter et d'arriver sur le trottoir, de

manière que Mme de Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait?

De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera

peut-être, et, pour lui, de la regarder, ne fût-ce qu'une demi-minute,

sera encore un bonheur, et voici qu'à l'étroite fenêtre, au lieu du

profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et

tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les

prunelles sévères, les cheveux blancs de Mme de Nançay, de cette mère

soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon.

La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre

à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de

tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si

volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l'éloquence de ces

riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou

son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune,--mille

nuances. Les quelques fois où Casal avait rencontré Mme de Nançay, il

lui avait plu infiniment, soit qu'elle eût été sensible à l'empressement

discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui eût fait

deviner la jolie qualité de l'affection vouée par Raymond à Mme de

Tillières, soit enfin que, renseignée par Mme de Candale, et en dépit

des racontars de d'Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari

possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention

contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut

échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop

fort entre ce que lui avaient dit Mme de Candale d'abord, puis Juliette,

pour qu'un homme de son bon sens ne s'en étonnât point:

--«Voilà qui est bien étrange,» songea-t-il, «et pourquoi me

salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle l'a

fait, que l'on me consignât à la porte de la rue Matignon?... Si c'est

de l'hypocrisie, elle est bien inutile... Je n'ai cependant pas été la

dupe d'une fantasmagorie:--elle était là tout à l'heure, encore plus

avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai

rencontrée chez Mme de Tillières pour la dernière fois... Ça n'a pas de

sens...»

Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se

prononçait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgré lui d'un

hochement d'épaules. Il monta droit à la salle d'armes, décidé,--car,

même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes

d'entraînement continuel,--à se briser l'âme en brisant en lui la bête à

force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport

préféré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres, aussi

durement que s'ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put

échapper aux réflexions qu'enveloppait sa surprise de tout à l'heure. Il

y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en

nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous

retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle

distance du point de départ. Le «ça n'a pas de sens» d'avant la séance

d'escrime s'était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du

cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant:

Un Coeur de femme · 第 14 / 22 段