devenu plus ferme. «Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord,
permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à
la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à
craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui
qu'elle m'a transmis... Je comprends les scrupules auxquels vous
obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi, je les approuve. Je
tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera
la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir
entendu... Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en
était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de
mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez
vous-même, au lieu d'employer un tiers, même Mme de Candale. Vous
m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais
dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà...»
--«Hé bien!» reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort.» Elle
voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les
mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un
frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle
essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine
qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense: «Oui, j'ai eu
tort, mais, vous le voyez, j'étais, je suis encore bien souffrante...
Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous
l'avouer? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire,
surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées...
Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez
combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour
elle les moindres rapports de la malveillance... Je n'ai pas le droit
d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi... Ne voyez donc
là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous
recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime
et une très vraie sympathie.»
--«Tout cela est irréfutable,» répondit Raymond en inclinant la tête,
«et encore une fois j'ai accepté cet arrêt... Seulement, voici ce que je
tiens à y ajouter... En me parlant comme vous venez de le faire, vous
vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été
présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme
avec Mme de Candale, avec Mme d'Arcole et vingt autres... Tiendriez-vous
exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple
connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma
vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me
croyais fini, usé de coeur, incapable d'un sentiment profond. J'en
éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre
le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours
après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir.
Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus
passionné des intérêts... Je vous affirme que j'aurais mis des semaines
et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient
pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me
suis assis auprès de vous à la table de Mme de Candale, et ce que je
suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni
imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de
passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le
droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de
revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même coeur
rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et
de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non?»
Dès la minute où le jeune homme avait commencé de parler, Mme de
Tillières s'était bien attendue à ce qu'il lui dît: «Je vous aime!» Et,
comme on a vu, elle s'était préparée à recevoir cette déclaration un peu
en badinant, quitte à s'indigner si Raymond s'exprimait en termes trop
vifs. Elle avait espéré redevenir assez maîtresse d'elle-même pour se
gouverner et ne lui laisser plus rien deviner de ses angoisses. Elle ne
soupçonnait pas qu'il dût trouver au service de sa passion des paroles
d'une si caressante délicatesse, ni surtout qu'il eût pu concevoir ce
projet de mariage, si étrangement opposé à tout ce qu'elle connaissait
de son caractère et de son passé. Une pareille offre, énoncée en ces
termes et par cet homme, constituait une preuve plus forte que toutes
les protestations, en faveur du sentiment que Mme de Tillières avait su
lui inspirer. Contre un aveu brûlant et qui révélât un désir de sa
personne, elle eût, certes, trouvé l'énergie d'une révolte immédiate et
qui l'eût sauvée. Contre des reproches et des exigences d'explication,
n'eût-elle pas eu l'arme du léger persiflage et sa tenue officielle de
femme du monde? Au contraire, une douceur infinie s'était insinuée dans
son coeur malade à mesure que le discours de celui qu'elle aimait le lui
révélait si tendre, si semblable à ce qu'elle n'avait même pas osé
désirer. Elle sentit sa volonté se dissoudre en une défaillance déjà
coupable, que traversa soudain, avec la rapidité d'un éclair illuminant
un vaste paysage, le souvenir de Poyanne et de la matinée.--Elle portait
encore la robe de sa visite à Passy!--Elle comprit, à la terreur que lui
donna la double sensation de son attendrissement actuel et de ce
rendez-vous si récent, qu'elle était perdue, si elle ne dressait pas une
barrière infranchissable entre elle et celui qui possédait le pouvoir de
la remuer de la sorte. Pourquoi ne se produisit-il pas alors en elle un
mouvement d'entière franchise? Pourquoi n'avoua-t-elle pas à Casal
qu'elle n'était pas libre? Que de malheurs eussent été épargnés et à
elle-même et à d'autres! Mais ces confessions-là, et qui parfois
arrêtent à jamais l'espérance d'un homme, si épris soit-il, par la
sublimité de leur loyal courage, les femmes ne les font guère qu'à ceux
dont elles ne se soucient pas. À ceux qu'elles veulent décourager, mais
sans cesser d'en être aimées, elles préfèrent cacher à tout prix leurs
fautes.--Et, tout exceptionnelle qu'elle fût par tant de côtés de sa
nature, Juliette obéit dans cette circonstance à la commune loi!--Elles
excellent alors à inventer quelqu'une de ces imaginations romanesques
qui les protègent en les auréolant; et celle-ci eut la force de
répondre:
--«Vous voyez que je vous ai écouté jusqu'au bout, quoique j'eusse le
droit et le devoir de vous arrêter dès les premiers mots... Je vous
répondrai bien nettement. J'ai juré dans une circonstance solennelle
que, si j'avais le malheur de devenir veuve, je ne me remarierais
jamais... Ce serment, je l'ai prêté et je le tiendrai...»
Elle devait plus tard éprouver souvent le remords de ce mensonge qui
sous-entendait le souvenir de son mari, car à qui pouvait-elle avoir
fait un pareil serment et dans quelle circonstance, sinon à Roger de
Tillières et lors du départ pour la campagne de 1870? Et cela n'était
pas dans la manière de sa délicatesse habituelle de mêler un tel
souvenir à un tel entretien. Mais elle n'avait pas le choix parmi les
moyens: il s'agissait avant tout pour elle de ne pas mettre Casal sur la
piste de sa liaison avec Poyanne. C'était le plus redoutable des dangers
dans la situation si fausse où elle s'était engagée. Sur le moment,
d'ailleurs, elle n'eut pas le temps d'avoir ce remords, car elle put
voir, tandis qu'elle parlait, la physionomie de celui dont elle brisait
ainsi toute l'espérance se décomposer. Le jeune homme était venu rue
Matignon avec la certitude, grandie chaque jour depuis ces deux mois,
qu'il était aimé. Il n'avait pas douté du prétexte de rupture transmis
par Mme de Candale, et il avait été lui-même d'une entière bonne foi en
disant à Mme de Tillières ce qu'il lui avait dit. Toute la conduite de
Juliette à son égard lui paraissait dominée par ces deux faits: le
premier, qu'elle s'intéressait à lui avec passion; le second, qu'elle
combattait cette passion à cause de la défiance éveillée en elle par
d'Avançon, dès le lendemain de leur rencontre,--défiance sans doute
augmentée par de méchants propos. Il n'avait pas supposé qu'elle
répondrait nettement à sa demande, mais il s'attendait à une phrase qui,
dans sa crise de sentimentalisme exalté, lui suffirait pour supporter
l'absence et l'exil: «Revenez dans six mois et alors seulement je vous
parlerai...» Il avait déjà escompté l'occupation de ces six mois qu'il
se proposait de passer de nouveau sur mer avec Herbert Bohun. Il était
si sûr de rentrer avec le même amour au coeur, les mêmes paroles aux
lèvres, et si sûr aussi qu'avec sa nature Juliette n'aurait pas changé
d'ici là! Par un phénomène fréquent chez les grands mépriseurs de femmes
lorsqu'ils se laissent prendre au charme d'une d'entre elles, il mettait
Mme de Tillières très à part de tout ce que lui avait appris son
expérience, et il croyait d'elle, par instinct, ce qu'il niait le plus
habituellement des autres. Aussi n'éprouva-t-il pas un doute d'une
seconde devant la révélation inattendue du romanesque et mystérieux
engagement qui ruinait du coup l'échafaudage d'illusions construit dans
son rêve. Comme il se fût moqué autrefois d'un camarade qui eût admis
ainsi sans hésiter une histoire de cette simplicité d'invention! Mais,
après tout, croire à cette histoire n'était pas pour lui plus
extraordinaire que ce rêve de mariage. Il disait vrai. Cette idée
d'épouser Mme de Tillières avait germé en lui depuis des jours et des
jours. Elle était née de la conviction que cette femme n'avait jamais
eu, n'aurait jamais, ne pouvait pas avoir d'amant; puis, de cette autre
conviction que lui, Raymond, n'avait non plus jamais éprouvé,
n'éprouverait jamais ce qu'il éprouvait auprès d'elle. Pourtant, et
malgré la vivacité des sentiments qu'il portait à Juliette, il
conservait, de tant d'intrigues, ce tact particulier qui fait qu'un
homme comprend à quelle minute il doit insister ou bien avoir l'air de
céder. Il eut la finesse d'apercevoir combien Mme de Tillières était
troublée, mais aussi que ce trouble se changerait vite en révolte s'il
essayait de lutter contre elle. S'il se dérobait, au contraire, il se
ménageait un retour possible; et il avait la chance de renouer la
conversation sur un autre terrain, au cas où, dans sa phrase d'adieu,
elle relèverait, elle, un mot quelconque. Ce ne fut pas, il convient de
lui rendre cet hommage, un calcul aussi lucide. Il était lui-même trop
bouleversé pour raisonner avec cette précision. Mais les hommes très
habitués aux aventures et qui ont beaucoup réfléchi sur l'amour
ressemblent à ces soldats bien exercés, qui font la manoeuvre savamment
même sous le feu de l'ennemi.
--«Alors, madame,» dit-il en se levant, «puisqu'il en est ainsi, il ne
me reste plus qu'à prendre congé de vous pour toujours. Je sais ce qui
me reste à faire...»
Elle s'était levée aussi. Ses malheureux nerfs étaient si émus et sa
pensée si tendue qu'elle entrevit derrière les paroles du jeune homme
une résolution funeste, et involontairement:
--«Quoi?» s'écria-t-elle. «Vous ne partirez pas d'ici sans m'avoir
juré...»
--«Que je ne me tuerai pas,» répondit Casal avec une nuance d'ironie.
«Vous venez d'en avoir la pensée... Non, n'ayez pas peur d'avoir ma mort
sur la conscience... J'ai voulu simplement dire qu'il ne me reste plus
qu'à reprendre mon existence d'autrefois. Elle ne m'amusait guère, elle
m'amusera moins encore, mais elle m'aidera à vous oublier...
Permettez-moi pourtant un dernier conseil,» ajouta-t-il, en la fixant
avec des yeux devenus durs. «Ne jouez plus jamais avec un coeur d'homme,
même si l'on vous a dit beaucoup de mal de cet homme; cela n'est pas
loyal d'abord, et puis vous risqueriez de tomber sur quelqu'un qui
aurait l'idée de se venger le jour où il s'en apercevrait... Je vous
l'affirme, tout le monde ne me vaut pas, quoi que pensent de moi vos
amis.»
--«Moi!» dit-elle, «j'ai joué avec vous!...» Et elle répéta, d'une voix
plus basse: «J'ai joué avec vous! Ah! vous ne le croyez pas... Vous ne
pouvez pas le croire...»
Elle s'était approchée de lui en prononçant ces mots. Voyant ce
mouvement, il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Elle était
brûlante de fièvre, cette petite main qu'il serra d'une pression lente.
Il attira Juliette vers lui, sans qu'elle se défendît. Elle était à bout
de ses forces, et, au moment de se séparer de lui pour toujours, son
courage la trahissait. Il lui parlait maintenant d'une voix pénétrante
et passionnée:
--«Hé bien! non,» osait-il lui murmurer, «non, vous ne vous êtes pas
jouée de moi; oui, vous avez été sincère depuis le premier jour jusqu'à
celui d'aujourd'hui; non, vous n'avez pas été, vous n'êtes pas une
coquette. Et puisque vous n'avez pas joué avec moi, savez-vous ce que
cela signifie?... Ah! laissez-moi vous le dire, orgueilleuse que vous
êtes et qui voulez lutter contre l'évidence, c'est que vous avez deviné
mon sentiment, c'est qu'il vous touchait, que vous le partagez, c'est
que vous m'aimez... Ne me répondez pas. Vous m'aimez. Je l'ai senti si
souvent depuis ces dernières semaines, et tout à l'heure encore en
entrant. À cette seconde je le sens de nouveau si vivement après en
avoir douté... Pardonnez-le-moi... Et puis taisez-vous... Laissez-moi
vous le répéter, nous nous aimons. Je comprends bien à qui et dans quel
moment vous avez juré de ne pas vous marier, mais que peuvent contre la
passion des promesses d'enfant, que l'on n'a le droit ni de donner ni
d'exiger, puisque l'on n'a pas le droit de jurer que l'on ne vivra plus,
que l'on ne respirera plus, que l'on fermera son âme pour jamais à la
lumière, au ciel, à l'amour.»
* * * * *
Ces phrases, dans le goût de celles que tous les amants ont soupirées
dans des heures pareilles et qui ne sont banales que parce qu'elles
traduisent quelque chose d'immortellement vrai, l'élan instinctif vers
le bonheur,--Raymond les disait, le visage tout près de celui de
Juliette. Il l'attira plus près encore, et il sentit la tête de la jeune
femme s'abandonner sur son épaule. Il se pencha pour lui prendre un
baiser. Il en fut empêché par la peur... Elle avait fermé les yeux et
elle était blanche comme une morte. L'excès de l'émotion venait de la
faire s'évanouir. Il la souleva entre ses bras, et il la porta sur la
chaise longue, épouvanté de sa pâleur et cherchant des sels. Cinq
minutes s'écoulèrent ainsi pour lui dans une horrible angoisse. Enfin,
elle rouvrit les paupières, elle passa les mains sur son front, et,
voyant Casal à ses genoux, la mémoire lui revint, foudroyante. La
conscience de sa situation la saisit avec une violence presque folle, et
s'éloignant de lui avec terreur:
--«Allez-vous-en,» dit-elle, «allez-vous-en. J'ai votre parole de
m'obéir... Ah! vous me tuez...»
Il voulut parler, lui reprendre les mains; elle répéta:
--«J'ai votre parole, allez-vous-en.»
Il n'avait même pas eu le temps de répondre, qu'elle avait pressé sur le
timbre de la sonnette électrique qui traînait sur la table, parmi les
bibelots. Devant ce geste, le jeune homme dut se relever. Un domestique
entra:
--«Excusez-moi, monsieur,» dit Mme de Tillières, «si je suis trop
souffrante et forcée de vous quitter... François, quand vous aurez
reconduit M. Casal, vous ferez descendre ma femme de chambre. Je me sens
bien mal...»
IX
CASAL JALOUX
On s'est souvent moqué des hommes qui prétendent avoir l'expérience des
femmes, en montrant qu'un jour se rencontre dans leur vie inévitablement
où cette expérience ne leur sert de rien. Elle n'empêche pas en effet
que l'illusion symbolisée dans la légende païenne par le classique
bandeau de l'Amour ne s'interpose tôt ou tard entre les plus désabusés
et la réalité, aussitôt que le coeur est pris, et l'on voit Don Juan se
conduire avec autant de naïveté que Fortunio, et un Casal demander en
mariage avec une timidité folle une femme qui est depuis des années la
maîtresse d'un autre. Peut-être faut-il reconnaître dans ce phénomène
singulier une preuve de plus à l'appui de la thèse qui assimile l'amour
à une suggestion. L'hypnotiseur met un livre dans la main du sujet
endormi. Il lui dit: «Respirez cette rose,» et l'hypnotisé approche le
volume de son visage, sur lequel se trahit la félicité d'un promeneur
qui a cueilli une belle fleur et qui en savoure avec gourmandise le
caressant arome... La femme que nous aimons nous raconte les plus
romanesques, les plus étranges histoires; et, de sa bouche idolâtrée,
nous acceptons comme vrais, presque avec religion, des récits qui,
venant de n'importe quelle autre, nous feraient hausser les épaules.
L'analogie est même d'autant plus frappante que cet état d'illusion se
dissipe le plus souvent en une seconde, comme le sommeil hypnotique. Un
souffle sur les paupières, et voilà le dormeur réveillé. Un événement
presque insignifiant, mais qui touche à la place juste, et voilà le
crédule amoureux en réaction contre sa confiance, avec une force de
scepticisme proportionnée à cette confiance même. Pas une minute, durant
la scène où il s'était enfin décidé à se déclarer, Casal n'avait mis en
doute la véracité de Mme de Tillières. Il avait cru à l'observation
faite par la mère. Il avait cru au mystérieux serment de ne jamais se
remarier. Juliette eût imaginé de lui servir bien d'autres prétextes et
plus invraisemblables, afin de prévenir tout conflit entre Poyanne et
lui, que cet ancien amant de Mme de Corcieux, de Christine Anroux et de
cinquante autres, n'aurait même pas eu l'ombre de l'ombre d'une
défiance. Le magnétisme émané de la jeune femme le dominait à ce point
que ni dans l'après-midi qui suivit cette scène, ni le lendemain, ni le
surlendemain, il ne put, lui si ferme d'ordinaire et si lucide,
s'arrêter à un projet. Il avait retiré de cette visite la double
évidence que Juliette l'aimait et qu'elle ne voulait plus le recevoir,
et il ne pensait pas à se servir de la première de ces deux certitudes
pour tenter la lutte contre une résolution devant laquelle il
s'inclinait--comme un collégien en vacances devant les prétendus remords
d'une tante qui lui a savamment tourné la tête. Enfin il aimait, lui
aussi, et pour la première fois. Le réveil devait être encore plus
terrible.
Il y avait donc trois jours que le jeune homme s'était retrouvé sur le
pavé de la rue Matignon, après avoir tenu Juliette évanouie entre ses
bras, sans même appuyer sur ses lèvres pâlies par la fièvre le baiser
pour lequel il s'était penché sur elle,--trois jours qui avaient passé
pour lui, dans la dévorante anxiété des désirs contradictoires, à
esquisser des brouillons de lettres aussitôt raturées, et à les déchirer
en se raisonnant:
--«Si j'essaie de m'imposer à elle, qu'arrivera-t-il? Qu'elle me jugera
mal, et voilà tout...»
Il existe comme un code tacite du gentleman, et qui domine, dans une
certaine classe sociale, toutes les relations d'homme et de femme. Ce
code impose ses prescriptions à l'amoureux qui n'a rien obtenu et qui,
par conséquent, semblerait-il, n'a aucun devoir, comme à l'amant qui
paraît avoir tous les droits. De même que le second, fût-il indignement
trahi, doit se taire et ne pas se venger, le premier doit, s'il est
éconduit, ne pas troubler de ses importunités la vie de celle qui ne
veut plus le recevoir. Si injuste que soit, au regard de la passion, ce
règlement conventionnel établi tout entier au profit de la femme, un
homme s'y soumet toujours lorsqu'il tient d'abord à l'estime de celle
qu'il aime; et, quelque douleur que lui infligeât cette absolue mesure,
vraisemblablement Casal aurait continué, pendant des semaines, de
souffrir ainsi à l'écart et sans pouvoir agir, si un petit fait n'était
survenu, qui produisit sur lui cette brusque impression du souffle
capable de briser le charme du magnétisme lorsqu'il passe sur les yeux
de l'hypnotisé.--Oh! un très petit fait et très simple et presque
insignifiant, mais y a-t-il quelque chose d'insignifiant pour un coeur
que le regret consume?--Il pouvait être deux heures de l'après-midi, et
Raymond, qui avait accepté à déjeuner avec Mosé, au Café Anglais,--un
déjeuner offert à un prince étranger de passage à Paris,--s'en revenait
seul à pied. Il s'était rendu à l'invitation de l'insidieux personnage,
pour n'être pas seul avec ses pensées, et il s'était en allé, sous un
prétexte quelconque, afin de les retrouver, ces maudites pensées. Les
amants malheureux sont ainsi. Ils fuient leur peine et l'oubli de leur
peine avec une égale impuissance à se supporter malades ou guéris. Le
jeune homme,--ô décadence d'un prince des viveurs transformé en
soupirant éconduit!--suivait le trottoir de la rue de la Paix, et
pourquoi? pour fouiller du regard tour à tour les voitures et les
boutiques avec l'inavouée, l'enfantine espérance d'apercevoir au passage
la femme à laquelle il songeait uniquement... Son coeur bat plus vite,
il vient de reconnaître le cheval bai brun, le cocher et le valet de
pied de Juliette, ce même valet de pied qui l'a reconduit lors de sa
dernière visite. Le coupé débouche de la rue des Capucines. Un embarras
de voitures permet à Casal de se hâter et d'arriver sur le trottoir, de
manière que Mme de Tillières ne puisse pas esquiver son salut. Qui sait?
De le voir guettant ainsi sur cet angle du trottoir la touchera
peut-être, et, pour lui, de la regarder, ne fût-ce qu'une demi-minute,
sera encore un bonheur, et voici qu'à l'étroite fenêtre, au lieu du
profil délicat de Juliette, de ses beaux yeux d'un bleu sombre et
tendre, de sa pâle et fine joue, il reconnaît le visage ridé, les
prunelles sévères, les cheveux blancs de Mme de Nançay, de cette mère
soupçonneuse qui lui a fermé la porte du petit salon de la rue Matignon.
La vieille dame le reconnaît aussi, et il la voit avec stupeur répondre
à son salut, maintenant inévitable, par la plus gracieuse inclinaison de
tête, un sourire amical de ces yeux graves et de cette bouche si
volontiers triste. Un Parisien ne se trompe pas à l'éloquence de ces
riens où une femme jeune ou âgée sait empreindre toute sa sympathie ou
son antipathie, toute son indifférence ou toute sa rancune,--mille
nuances. Les quelques fois où Casal avait rencontré Mme de Nançay, il
lui avait plu infiniment, soit qu'elle eût été sensible à l'empressement
discret du jeune homme, soit qu'une divination instinctive lui eût fait
deviner la jolie qualité de l'affection vouée par Raymond à Mme de
Tillières, soit enfin que, renseignée par Mme de Candale, et en dépit
des racontars de d'Avançon, elle eût vu en lui pour sa fille un mari
possible. Mais pour Raymond qui en était resté au récit de la prévention
contre lui de cette mère inquiète, la visible bienveillance de ce salut
échangé au passage devait être inexplicable. Le contraste était trop
fort entre ce que lui avaient dit Mme de Candale d'abord, puis Juliette,
pour qu'un homme de son bon sens ne s'en étonnât point:
--«Voilà qui est bien étrange,» songea-t-il, «et pourquoi me
salue-t-elle avec cette amabilité, après avoir exigé, comme elle l'a
fait, que l'on me consignât à la porte de la rue Matignon?... Si c'est
de l'hypocrisie, elle est bien inutile... Je n'ai cependant pas été la
dupe d'une fantasmagorie:--elle était là tout à l'heure, encore plus
avenante de physionomie qu'il y a quinze jours lorsque je l'ai
rencontrée chez Mme de Tillières pour la dernière fois... Ça n'a pas de
sens...»
Il passait la porte du cercle des Mirlitons au moment où il se
prononçait en esprit cette phrase qu'il accompagna malgré lui d'un
hochement d'épaules. Il monta droit à la salle d'armes, décidé,--car,
même dans son désarroi moral actuel, il suivait ses anciens principes
d'entraînement continuel,--à se briser l'âme en brisant en lui la bête à
force d'exercices. Mais il eut beau se livrer avec fureur à son sport
préféré, et boutonner ses adversaires, les uns après les autres, aussi
durement que s'ils eussent été ses rivaux auprès de Juliette, il ne put
échapper aux réflexions qu'enveloppait sa surprise de tout à l'heure. Il
y a dans le dévidement logique des idées une force qui travaille en
nous, à notre insu, et nous demeurons confondus, parfois, de nous
retrouver, sans nous être doutés du chemin parcouru, à une telle
distance du point de départ. Le «ça n'a pas de sens» d'avant la séance
d'escrime s'était résolu, quand Raymond franchit de nouveau la porte du
cercle pour rentrer rue de Lisbonne, dans le petit monologue suivant: