Vous comprenez que c'est un peu dur tout de même d'être sacrifié aux
jalousies de qui? d'un monsieur Félix Miraut, un cabotin de peinture qui
se croit un grand seigneur de la Renaissance parce qu'il s'habille en
velours pour copier trois brins de lilas et une rose, d'un industriel en
couleurs qui se fait cent mille francs de rente à coup de visite...»
Il allait, allait, traçant du brave artiste une de ces caricatures
atroces et faussement ressemblantes, comme l'envie excelle à en
dessiner, d'après les traits visibles des hommes célèbres. Il lui suffit
d'interpréter en mal quelques-uns des innocents enfantillages presque
toujours inséparables du talent. Les ennemis de Miraut lui reprochaient
en effet l'excentricité de ses costumes d'intérieur comme un cabotinage,
et le goût du monde comme une marque de vilaine diplomatie. Il portait
ces costumes, parce qu'il s'en amusait, et il allait dans les salons,
parce qu'après sept heures, et fatigué de travail, cet artiste très
raffiné aimait à reposer ses yeux sur un joli décor. En outrant, dans ce
cas, la critique contre un homme encore assez jeune pour plaire et assez
intimement lié avec Mme de Tillières pour être suspecté sans trop
d'invraisemblance, Casal comptait bien tromper la finesse de son
interlocutrice, d'autant plus qu'en parlant de Miraut, il pensait à
l'autre, à son vrai rival; et sa voix n'avait pas de peine à se faire
railleuse et dure, sa physionomie à exprimer une souffrance dont la
comtesse fut la dupe; car, soudain rassurée sur la piste suivie par la
défiance de Raymond, elle se prit à lui sourire indulgemment comme à un
malade:
--«Mais vous êtes fou, mon pauvre ami,» répondait-elle, «fou à enfermer.
Miraut jaloux de vous! Miraut ayant des droits sur Mme de Tillières!...
Voyez, je ne peux même pas me fâcher contre vous... Miraut! Pourquoi pas
d'Artelles? Pourquoi pas Prosny? Pourquoi pas d'Avançon? Tenez, pendant
que vous y êtes, vous devriez vous défier de d'Avançon... Je vous assure
que les assiduités d'un homme aussi dangereux sont un beau sujet de
méditation pour un connaisseur en caractères comme vous vous montrez en
ce moment.»
--«Alors, si ce n'est pas Miraut...,» dit Casal avec une ironie qui fit
soudain se refroncer les sourcils de Mme de Caudale.
--«Si ce n'est pas Miraut?...» répéta-t-elle.
--«C'est peut-être bien l'ami qui est revenu précisément le jour où l'on
m'a donné congé... M. de Poyanne, je crois.»
--«Écoutez, Casal,» répondit la jeune femme en haussant de nouveau les
épaules, mais cette fois sans sourire, «je vous ai toujours défendu
quand on vous attaquait, j'ai toujours dit que vous valiez mieux que
votre réputation, qui est détestable. Tout à l'heure encore je n'ai pas
voulu vous prendre au sérieux... Mais si vous l'êtes, sérieux, si vous
soupçonnez vraiment d'une aussi vilaine façon une femme qui est ma
meilleure amie, que vous avez connue par moi et chez moi, et si vous
allez colportant vos calomnies comme vous venez le faire ici, c'est une
abominable action, entendez-vous, et que je n'admettrai pas... Mme de
Tillières a été avec vous d'une loyauté parfaite. Elle nourrissait des
préventions qu'elle a dominées par égard pour moi. Elle vous a reçu et
n'a eu avec vous aucune coquetterie. Des difficultés avec sa mère lui
rendent vos rapports pénibles, presque impossibles... Elle vous en
prévient loyalement, et voilà qu'au lieu de lui obéir, vous la
calomniez, et que vous exercez votre imagination à salir les amitiés qui
l'entourent... C'est une indignité, entendez-vous? une indignité...»
--«Vous avez raison, madame,» dit Raymond, après un nouveau silence, «et
je vous demande pardon... Je vous promets,» ajouta-t-il d'une voix
sourde, «que je ne vous parlerai plus jamais de Mme de Tillières...»
--«Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire?»
insista la comtesse.
--«Et que je ne le penserai plus...,» dit Casal; et il eut la force de
continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais
cette fois, il n'arriva plus à tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha
pas à en savoir davantage. Elle se reprochait déjà de n'avoir pas suivi
le seul procédé vraiment efficace pour dérouter une inquisition jalouse:
le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la
ruse employée par le jeune homme, qu'elle avait trop parlé. Aussi,
lorsque Casal eut pris congé d'elle, demeura-t-elle longtemps,
longtemps, le front dans sa main, à se faire des reproches et à se
demander si elle devait ou non prévenir Juliette. Un danger menaçait son
amie. Elle le sentait, par le même instinct qui lui faisait apercevoir
maintenant dans Raymond des abîmes de passion auxquels elle n'eût pas
cru avant cette visite:
--«Oui,» conclut-elle, «j'irai rue Matignon, et tout de suite, la mettre
en garde... Après tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre
ou d'une scène? Mais comment a-t-il découvert la vérité?»
* * * * *
Non. Casal ne l'avait pas entièrement découverte, cette vérité
cruelle.--L'épreuve pourtant avait réussi et Mme de Candale, en
défendant son amie d'une façon si légère à propos de Miraut, puis si
vive à propos de l'autre, venait de préciser le champ de recherches où
cette jalousie en éveil allait opérer: c'était bien du côté de Poyanne
qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de Mme de Tillières. Trop
évidemment, la comtesse n'avait pas attaché une importance égale aux
deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait à
quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva
face à face avec lui-même, au sortir de cette visite, il subit la crise
de souffrance dont s'accompagne chaque progrès de la jalousie vers la
certitude. Un fait nouveau était acquis et Raymond l'interpréta
aussitôt, comme il arrive aux coeurs tourmentés, dans le sens de ses
pires imaginations. «Plus de doute,» se disait-il en marchant du côté du
Bois pour dompter son anxiété par une de ces promenades forcenées qui,
dans ces heures-là, ne fatiguent même pas le corps, «non, plus de doute,
Poyanne est son amant.»
Les visions affreuses qu'il avait essayé de fuir en hasardant son
étrange démarche auprès de Mme de Candale lui revinrent, sans qu'il
luttât contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsédaient
de nouveau, le soir, assis à table avec son inséparable lord Herbert.
Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et
qu'il employa tour à tour à lutter contre sa peine à force d'excès, puis
à prendre et reprendre encore les idées d'où naissait cette peine. Ne
possédant pas les données qui lui eussent permis de reconstituer toute
l'histoire de Juliette depuis dix années, il ne devinait en aucune
manière le drame qui s'était joué dans cette âme, ce duel entre l'amour
et la pitié, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin
de fidélité à des engagements pris. Cette créature si fine lui
apparaissait comme une énigme de duplicité d'autant plus monstrueuse
qu'il l'avait sentie plus charmante. S'était-il assez abandonné à sa
merci! L'avait-il assez sottement jugée noble, fière, délicate, pure! et
elle s'amusait à tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence
d'un amant!--«Oui, d'un amant,» insistait-il, apercevant, à mesure que
les jours succédaient aux jours, s'efforçant d'apercevoir plus
d'indiscutable signification dans l'attitude de Mme de Candale. Puis, à
de certaines minutes, il était bien contraint de se dire:
--«Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, la _preuve_... Mais
l'a-t-on jamais, à moins d'avoir _vu_?...»
Telles étaient les dispositions d'esprit où se trouvait cet homme
malheureux en gagnant, une semaine environ après sa visite chez Mme de
Candale, son fauteuil du Théâtre-Français, le dernier mardi de la
saison. Malgré son malaise intime, étant de la race de ceux qui ne se
rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et,
après avoir vaqué toute la journée à des occupations de sport, il
s'entraînait le soir à des corvées de vie élégante, comme s'il n'eût pas
porté dans son coeur la lancinante plaie du plus affreux soupçon. Et
puis, en allant dans les endroits comme l'Opéra ou la Comédie qu'il
détestait le plus jadis, et à cette époque de l'année, il
recherchait,--sans se l'avouer,--la possibilité de revoir Mme de
Tillières. Il ne l'avait pas rencontrée une seule fois depuis que,
réveillée de son évanouissement, elle l'avait renvoyé de chez elle. En
vain se tendait-il à ne pas écouter la voix qui plaidait dans son coeur
pour la jeune femme. Elle éveille en nous un écho si tendre, cette voix
qui défend notre amour contre nous-mêmes! Et, malgré lui, Casal voyait
dans la réclusion que supposait cette constante absence un signe que son
trouble de la dernière entrevue n'avait pas été joué. Une de ces
superstitions inexplicables et invincibles, comme en ont les amants,
l'empêchait de croire qu'elle eût quitté Paris, quoiqu'il y eût bien des
probabilités pour qu'elle eût pris ce sage parti. Mais non, tout ne
pouvait pas être ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et décisive
explication, et, ce soir encore, il était là dans une stalle, n'écoutant
pas la pièce et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il eût déjà
constaté que la baignoire de Mme de Candale, où Mme de Tillières venait
toujours, restait désespérément vide. Tout d'un coup, à trois rangées de
fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrèrent le visage, tourné de
son côté, de quelqu'un qui le regardait lui-même, et il reconnut Henry
de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de
Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitôt
le comte parut uniquement occupé à suivre le dialogue et le jeu des
acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se détourner pour continuer
à considérer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il
voyait les cheveux blonds par places et grisonnants à d'autres du
célèbre orateur, son profil perdu, ses maigres épaules, la main sur
laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une
contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosité
qui révélait une émotion contenue. Du moins Casal se l'imagina ainsi.
Lui-même était bouleversé. Il y a dans la présence du rival que nous
soupçonnons de posséder ou d'avoir possédé la femme dont nous sommes
épris, un principe de répulsion qui va chez certains êtres jusqu'à
l'anéantissement et qui chez d'autres éveille de ces rages froides
auxquelles un crime ne coûterait pas. De telles rencontres remuent dans
notre nature amoureuse tout l'arrière-fond féroce du mâle qui tue plutôt
que de partager. Les volontés les plus étranges en jaillissent qui nous
étonnent, plus tard, comme si c'était un autre qui les avait conçues et
exécutées. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidité de la
jalousie cet homme assis à quelques mètres de lui et l'objet de ses plus
douloureuses rêveries depuis des heures et des heures, une singulière,
une folle idée s'empara soudain de Casal. Il eut l'intuition qu'il la
tenait, cette preuve tant désirée. Cette fois il allait pouvoir achever
en évidence absolue les probabilités, encore douteuses malgré tout, de
son entretien avec Mme de Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'était
battu en héros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de
Besançon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il
avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre
affront:
* * * * *
--«Raisonnons,» se dit-il. «Si je l'aborde dans l'entr'acte et que je
lui fasse, de lui à moi, et sans témoins, une de ces demi-avanies qu'un
homme de son caractère ne peut tolérer sans obéir pour cela à des
raisons impérieuses, je saurai tout enfin... S'il est l'amant de Mme de
Tillières et si c'est lui qui m'a réellement fait mettre dehors, à tout
prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononcé ni entre nous,
ni à propos de nous, et il s'arrangera pour éviter une rencontre. S'il
n'y a rien entre eux, il m'arrêtera au premier mot, et puis je lui
donnerai ou il me donnera un coup d'épée... On ne sait jamais... Ça
m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance
d'avoir ma preuve... Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette
fois, et indiscutable.»
* * * * *
Ce projet insensé n'eut pas plus tôt saisi cette âme frénétique que
l'accomplissement en devint inévitable. À de certaines minutes,--et
Casal en était à une de ces minutes-là,--il semble que l'amour
ressuscite en nous le sauvage primitif pour lequel concevoir et agir ne
font qu'un, et un peu du calme impassible du sauvage se mélange en effet
à ces fureurs lucides d'un instant. Si tous les nerfs de Raymond étaient
tendus comme pour un combat au couteau, personne ne s'en aperçut parmi
les camarades qui lui serrèrent la main, lorsque, la toile tombée, il
alla se poster à l'entrée du couloir, afin d'attendre Poyanne au
passage, et il l'abordait avec les formes les plus courtoises:
--«Me ferez-vous l'honneur, monsieur,» lui dit-il, «de m'accorder un
instant d'entretien?... Ici, voulez-vous?» Et il lui indiqua un angle
dans ce couloir à l'écart des allants et venants: «Nous serons plus
seuls...»
--«Je vous écoute, monsieur,» répondit le comte, visiblement stupéfait
de cette entrée en matière. Il eut la sensation immédiate que son
interlocuteur inattendu voulait lui parler de Juliette, puis il se dit:
«C'est impossible. D'abord, il ne sait rien, et puis, malgré tout, il
est trop _gentleman_ pour cela.» Cependant l'autre reprenait, toujours à
mi-voix, et du même ton que s'il se fût agi d'une petite confidence
échangée entre deux indifférents du monde sur une histoire de cercle ou
de salon:
--«C'est bien simple, monsieur, et je ne vous retiendrai pas longtemps;
je voulais uniquement vous demander si vous avez quelque raison
particulière pour me dévisager comme vous venez de le faire tout à
l'heure, à plusieurs reprises, avec une insistance qui, j'ai le regret
de vous le dire, ne saurait en aucune manière me convenir.»
--«Il y a un malentendu entre nous, monsieur,» répliqua Poyanne. Il
était devenu très pâle et faisait un visible effort pour garder la plus
tranquille politesse devant un si étrange discours. «Car j'ignorais,
voici cinq minutes, que vous fussiez dans la salle...»
--«Je suis désolé de devoir vous contredire, monsieur,» repartit
Raymond. «Vous m'avez fixé, je vous le répète, à plusieurs reprises, et
comme ce n'est pas la première fois que pareille chose arrive, j'ai
voulu en avoir le coeur net et vous avertir que je suis prêt, au besoin,
à vous défendre de me regarder ainsi...»
À mesure qu'il prononçait ces paroles d'une si gratuite et d'une si
extraordinaire insolence, il pouvait suivre, sur le visage du comte, la
lutte qui se livrait, dans le gentilhomme, la lutte entre la fierté
outragée et l'absolue résolution de ne rien relever. Poyanne venait, en
effet, d'apercevoir, avec la rapidité de raisonnement qui s'éveille en
nous dans de semblables moments, cette vérité: «Casal sait que Mme de
Tillières l'a renvoyé à cause de moi. Donc, il sait aussi mes relations
avec elle. Un homme capable de cette inqualifiable algarade est aussi
capable de la nommer si nous nous battons... Il faut à tout prix éviter
cela...» Et il eut l'énergie de se dompter à nouveau et de répondre:
--«Encore une fois, monsieur, je vous affirme qu'il y a entre nous un
malentendu. Je n'ai jamais eu aucun motif pour vous regarder d'une façon
qui puisse vous gêner, et je n'ai pas l'intention de commencer après un
entretien qui n'a par conséquent plus la moindre raison de se prolonger
et que je vous prie de vouloir bien interrompre...»
--«En effet!» dit Casal, «je vois que je n'ai pas à causer davantage
avec un lâche...» Cette phrase d'insulte lui partit des lèvres malgré
lui. Elle était absolument contraire à son plan de simple enquête. Mais
c'est qu'à trouver le comte si troublé à la fois et si maître de ce
trouble, si sensible et si délibérément disposé à éviter une querelle,
il avait eu de nouveau, comme dans sa conversation avec Mme de Candale,
une seconde d'évidence. Cette seconde suffit pour que la fureur de la
jalousie lui arrachât le mot irréparable après lequel un homme de coeur,
qu'il soit ou non l'amant d'une femme, ne recule plus. De si pâle, le
visage du comte était devenu pourpre.
--«Monsieur,» dit-il, «je vous ai répondu comme j'ai fait tout à
l'heure, parce que j'ai cru que vous vous trompiez de bonne foi... Je
vois que vous me cherchez une mauvaise querelle et que vous désirez une
affaire. Vous l'aurez... J'ignore pour quel motif vous voulez bien vous
occuper de quelqu'un qui ne s'est jamais occupé de vous. Mais je
n'admets pas que personne au monde me parle comme vous venez de me
parler, et j'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis, à une
seule condition,» ajouta-t-il impérieusement, «c'est que vous exigerez
des vôtres ce que j'exigerai des miens, leur parole que cette affaire
demeure absolument secrète...»
--«Cela allait de soi, monsieur,» dit Casal; et comme pour prouver à son
interlocuteur la sincérité de cette promesse, il interpella Mosé qui
passait, pour lui demander:
--«Voyons, Alfred, vous rappelez-vous exactement à quelle date on jouait
ici la pièce de Feuillet, où Bressant était si étonnant? _L'Acrobate_,
je crois,--le même sujet que ce chef-d'oeuvre de _La Petite Marquise_,
mais en romanesque. Nous discutions là-dessus, M. de Poyanne et moi. Il
tient pour 1872 et moi pour 1873...»
X
AVANT LE DUEL
Le lendemain du jour où avait eu lieu dans les couloirs du
Théâtre-Français cette scène impossible à prévoir et qui jetait
brusquement la tragédie à travers le roman tout sentimental de la faible
Juliette, elle était, elle, à suivre seule, vers les deux heures de
l'après-midi, l'allée circulaire de son petit jardin. Les grappes rosées
des acacias en fleur parfumaient l'air de leur arome sucré que la
songeuse respirait longuement. Elle regardait les feuillages verdoyer
sous la lumière du soleil d'été, le massif épanoui des roses rouges et
blanches dressées sur leurs tiges, le frémissement du lierre sur la
muraille, et le vol d'un oiseau qui de temps à autre se posait sur le
gazon pour s'enfuir ensuite aux branches prochaines. Depuis sa
conversation avec Casal, elle n'avait pas cessé de se sentir souffrante,
et ç'avait été pour elle un comble de peine dans cette peine de ne
pouvoir entièrement cacher à Poyanne la mélancolie où elle s'enfonçait,
où elle se noyait un peu plus avant chaque jour. Et comment tromper tout
à fait l'inquiète lucidité de cet homme? Il était si tendre que cela
semblait aisé; mais, à un certain degré d'intensité, la tendresse
devient si maladivement susceptible qu'elle équivaut à la plus
perspicace défiance, et, dès le premier de leurs nouveaux rendez-vous,
Poyanne n'avait-il pas soupçonné sa maîtresse d'être venue là pour lui
et non pour elle, par pitié et non par amour? D'ailleurs, est-ce que
cela s'imite, l'amour véritable, cet élan de tout l'être, ce ravissement
intime qui fait que la présence adorée est réellement pour nous le terme
du monde et du temps, la sensation suprême, celle au delà de quoi nous
ne concevons rien, tant notre âme est remplie par elle jusqu'à la
dernière limite de sa capacité. Non, la comédie de ces extases du coeur
n'est pas possible à jouer. La voix d'une femme saura s'adoucir pour
prononcer des phrases plus douces encore que cette voix, ses yeux
apprendront à ressembler à ces phrases. Elle aura soif de persuader à
son amant qu'elle est heureuse--pour qu'il soit heureux. Stérile
mensonge! Si cet amant aime véritablement, il aura bientôt, par une
douloureuse magie de divination, discerné sous l'accent ému
l'arrière-fond caché d'effort, dans les prunelles la brisure du regard,
et ce qu'il y a de cruellement factice dans cette volonté de tendresse.
Hélas! Peut-il se plaindre d'un mensonge qui prouve encore tant
d'affection à défaut d'un trouble plus passionné? Avons-nous le droit de
reprocher à un être de ne pas sentir comme nous voudrions qu'il sentît,
comme il croit quelquefois sentir? Et l'on se tait de cet étrange
malaise, et l'on retombe, comme fit Henry de Poyanne dès le lendemain de
ce rendez-vous de Passy, dans cette silencieuse et folle scrutation des
moindres nuances où une parole, un geste, un jeu distrait de physionomie
deviennent des preuves à l'appui de cette affreuse et fixe idée: «Je
suis plaint, je ne suis plus aimé...» Pour le comte cette idée se
doublait d'une autre plus affreuse encore et qu'il tentait vainement de
chasser. Un nouvel entretien avec d'Avançon lui avait révélé que Casal
était définitivement consigné à la porte. Le vieux diplomate ne s'y
était pas trompé:
--«Je n'ai qu'à voir la tête qu'il me fait au petit club,» avait-il dit
en se frottant les mains, «pour en être sûr.»
Ainsi, Mme de Tillières avait tenu sa promesse. Elle ne recevait plus le
jeune homme. Même sans confirmation d'aucune sorte et sans enquête
nouvelle, Henry en était sûr. Sa rencontre avec Raymond, presque au
seuil de la porte, le lui avait d'ailleurs prouvé. Il avait vu, d'une
extrémité de la rue, Casal entrer puis ressortir aussitôt, et son
imprudent regard pour accompagner le visiteur éconduit n'avait pas été
exempt de cet orgueil masculin dont même les plus nobles amants
subissent parfois la mauvaise ivresse. Mais si, après avoir exécuté
Casal, Juliette ne le regrettait pas, pourquoi donnait-elle tous les
signes d'une consomption intérieure, inexplicable sinon par la morsure
cachée d'une douleur constante? Ils sont si amers à constater pour un
amant épris, ces signes-là, même lorsqu'il connaît la cause du ravage
qu'ils révèlent. Voir le visage de l'être qui vous est si cher pâlir et
comme se fondre, ses paupières se lasser, ses joues se creuser, ses
tempes jaunir, ses lèvres se décolorer, partout la preuve que la flamme
de cette vie adorée tremble et vacille!... Dieu! si elle allait
s'éteindre! Et quel frisson à la pensée que l'objet de tant d'amour est
si fragile, que tout notre coeur est suspendu au souffle d'une créature
mortelle! Le supplice de cette inquiétude s'exaspère parfois en des
lancinations si aiguës que l'on souhaite de cesser d'aimer comme un
malade crucifié par la névralgie souhaite de ne plus vivre. Que devenir
lorsque cette torture de voir s'en aller heure par heure la femme que
l'on aime s'augmente de cette autre:
--«Elle meurt peut-être de chagrin à cause d'un autre...»
C'est la grande forme de la jalousie, celle-là, et c'est la seule que
connaissent les âmes nobles qui s'attachent, non pas, comme les esprits
positifs et vulgaires, aux actions, mais aux sentiments. Elle a pour
principe non plus la vision impure des caresses, mais la certitude que
nous ne suffisons pas au bonheur de ce que nous aimons. Elle ne produit
pas les crises des résolutions violentes, les flétrissantes enquêtes
comme celles que poursuivait Casal à cette même période. Mais lentement,
inévitablement elle épuise toutes les forces du coeur. Elle nous
enveloppe d'une atmosphère irrespirable d'où nous sortirons, si nous en
sortons, incapables d'espérance, impuissants à la joie, le coeur tari et
comme usé. Beaucoup de jours ne s'étaient pas écoulés entre la matinée
où d'Avançon était venu faire rue Matignon son dangereux métier de
dénonciateur volontaire et la soirée du Théâtre-Français où Raymond
avait abordé Poyanne,--et ce peu de temps avait suffi pour que ce
dernier tombât dans une détresse intime encore plus déprimante que celle
de son voyage à Besançon. Il était arrivé à cette hypothèse pour lui
terrible et qu'il sentait vraie:
--«Elle aime Casal sans se l'avouer; et moi, si elle me garde, c'est par
honneur, c'est peut-être par charité surtout.»