La paix et la rêverie,--voilà bien ce que Juliette venait d'habitude

chercher et trouver dans ses promenades, et elle s'en revenait plus

sérieuse encore, plus résignée à cette acceptation du sort que conseille

l'âme végétale avec sa beauté sans conscience, sans ambitions et sans

désirs... Quelle pensée habite la plante? D'être dans la forme permise,

à la place imposée, et rien de plus. Il n'est pas besoin de philosophie

pour l'écouter, pour le comprendre, cet apaisant conseil des arbres et

des fleurs. Il suffit de ne pas fermer son coeur à l'harmonie des choses

et de les sentir, sans les raisonner; mais il est aussi des heures où

cette nature, au lieu de nous prodiguer les enseignements de sa

soumission, semble nous convier à la révolte par l'ironie d'une sérénité

étalée avec trop de complaisance autour de nos troubles intimes. Elles

ne nous disent pas simplement, ces feuilles baignées de lumière, ces

chansons des oiseaux, ces corolles des fleurs: «Accepte le sort!» Elles

disent: «Abandonne-toi à l'instinct. Notre félicité fut à ce prix...» Et

quand le devoir nous ordonne, au contraire, de dompter, d'étouffer cet

instinct du libre bonheur, le ciel de mai, les joyeuses verdures, la

clarté du jour, tout avive en nous le supplice de la passion combattue.

Si Mme de Tillières, au sortir de son entretien avec Poyanne, avait

espéré que cette promenade baignerait ses nerfs de tranquillité, comme

elle s'était trompée! Le long des chemins ombragés des feuillages

nouveaux, elle aperçut devant elle, au lieu des rêves pacifiés qui

l'enveloppaient d'habitude, cette inévitable, cette cruelle idée: après

cet entretien, elle devait absolument, irrémédiablement fermer sa porte

à Casal. Elle le devait parce qu'elle l'avait promis, sans que Poyanne

relevât sa promesse, il est vrai. Mais ne pas la relever, c'était

l'accepter. Elle le devait, parce que les deux hommes, si elle

n'agissait pas ainsi, se rencontreraient tôt ou tard chez elle, et la

seule imagination du regard échangé entre eux à cette rencontre la

faisait défaillir. Elle le devait enfin, parce qu'elle était la

maîtresse de Poyanne, et qui voulait lui rester fidèle. Et voir Casal,

elle ne pouvait plus s'y tromper à présent, c'était une

déloyauté:--puisqu'elle l'aimait!

* * * * *

Oui, elle l'aimait. Cette évidence, contre laquelle son malheureux

esprit tourmenté luttait en vain depuis des jours, s'imposait à elle par

la douleur presque folle que lui infligeait en ce moment la seule pensée

de cette séparation nécessaire... Elle l'aimait! Comment cet amour

n'avait-il pas été assez fort tout à l'heure pour lui inspirer le

courage de se rendre libre en acceptant l'offre de Poyanne et en

prononçant le «je ne vous aime plus» qu'il lui demandait? Mais c'est

qu'elle n'aurait pas pu dire sincèrement cette phrase de la rupture,

puisque la sensation de la souffrance de cet amant, déjà trahi dans son

coeur, était si puissante sur elle--puissante jusqu'à paralyser son

amour nouveau et son élan vers le bonheur! Quel désordre insensé de sa

sensibilité la faisait à cet instant vivre à la fois par ces deux

hommes? Tout le courant de son être intime la portait vers l'un, mais il

lui fallait, pour aller vers lui, marcher sur l'autre, et cela, elle ne

le pouvait pas. Elle venait de subir, avec une force terrifiante, et qui

lui avait permis de se comprendre enfin tout entière, la dictature de

douleur exercée sur elle par celui à qui elle appartenait de par son

libre choix depuis des années,--et cette dictature, jamais, non, jamais,

elle ne la secouerait. Elle revoyait les yeux d'Henry, elle entendait sa

voix. La pitié la brisait de nouveau à ce souvenir. Était-ce même la

pitié? Quand on plaint seulement quelqu'un, on demeure calme, ou du

moins on a sa vie à soi à côté de cette souffrance qui vous demeure

extérieure, au lieu que Juliette, au contact de cette agonie d'âme

qu'elle avait vue dans le regard, sur le visage, sous les paroles de son

amant, avait senti un mortel malaise s'insinuer dans l'être de son être,

dans le coeur de son coeur. L'énergie de l'existence personnelle s'était

subitement tarie en elle, et pourtant elle aimait Raymond!... Elle le

revoyait, lui aussi, avec ses prunelles claires, avec son sourire, avec

sa noble physionomie, avec le charme qui émanait de son moindre geste,

et dont elle s'était enivrée, sans s'en douter, minute par minute,

depuis des semaines, au point que rompre avec lui pour toujours, c'était

entrer dans le noir et le froid du tombeau. Elle l'aimait, de quel

étrange, de quel maladif amour, et qui n'était pas capable d'abolir

entièrement l'ancienne affection? C'était de l'amour cependant. Si elle

en avait douté, le trouble qui la possédait par cette après-midi de

printemps l'en aurait trop avertie. À cette heure, elle se sentait de la

tendresse plein l'âme, des larmes plein les yeux, un désir fou d'avoir

Raymond là auprès d'elle, et qu'elle pût le regarder, s'appuyer à son

bras, et que cela fût permis... La langueur tiède de l'atmosphère,

l'arome que les fleurs invisibles répandaient dans la brise, la douceur

du ciel de la divine saison, tout remuait chez elle ce songe du bonheur

qui nous rend quelquefois si ravis, quelquefois si tristes par ces

journées d'un azur clément, et elle évoquait tantôt Casal pour

s'abandonner à ce songe, tantôt Poyanne pour y résister, désespérée du

dualisme inexplicable, presque monstrueux, qui la déchirait. Elle

s'attachait avec toute sa force à cette résolution de la fidélité quand

même au premier amour, qui, chez les femmes d'une certaine race, est

comme l'honneur et l'absolution de la faute. Contrairement à l'aphorisme

du moraliste, il n'est pas rare qu'une femme n'ait eu dans toute sa vie

qu'un amant. Il est rare qu'en en ayant eu deux, elle n'en ait pas

plusieurs autres encore. C'est dans le passage de la passion unique à la

seconde faiblesse que se fane, pour ne plus renaître, cette fleur de sa

propre estime dont une créature fière a besoin comme de l'air qu'elle

respire, comme du pain qui la nourrit.

--«Non,» se répétait Mme de Tillières, «je suis la femme d'Henry. Je me

suis donnée à lui pour toute la vie. Même si j'étais indifférente à ses

douleurs, je lui devrais, je me devrais de lui rester fidèle. Je ne suis

pas responsable de mes sentiments. Je le suis de mes actes. Je veux être

forte et je le serai... Je le veux...,» insistait-elle; et elle tendait

toute son énergie à dominer l'excessive détresse qui lui noyait soudain

toute l'âme quand elle se reprenait à se dire, trouvant une dernière

douceur à employer mentalement un prénom que sa bouche n'avait jamais

prononcé:

--«Je ne verrai plus Raymond!»

Après deux heures de cette promenade où elle essayait de tromper, par un

mouvement physique, l'anxiété qui la dévorait, Juliette finit par

remonter dans sa voiture, ayant du moins fixé sa pensée flottante sur

une résolution positive. Elle ne s'était pas senti la force de dire

elle-même à Casal qu'elle ne voulait plus, qu'elle ne pouvait plus le

recevoir. Le consigner à la porte sans explication était un procédé

inqualifiable et qu'il n'avait d'ailleurs pas mérité. Elle avait donc

imaginé de demander à Gabrielle de Candale qu'elle voulût bien prier le

jeune homme de ne plus venir rue Matignon, sous le simple prétexte que

de mauvais propos de monde rapportés à Mme de Nançay avaient créé des

difficultés entre Juliette et sa mère. Elle n'aperçut les inconvénients

de cette ruse qu'après l'avoir exposée à son amie, chez laquelle elle se

fit conduire au retour du Bois, et qui lui répondit, en secouant sa

blonde tête:

--«Tu sais que je ferai ce que tu voudras, mais croira-t-il à cette

raison?»

--«Qu'il y croie ou non,» reprit Juliette, «il comprendra que je ne veux

plus le recevoir et il est trop galant homme pour essayer de s'imposer.»

--«Il t'aime,» répondit Gabrielle.

--«Ne me dis pas cela,» interrompit nerveusement Mme de Tillières, «tu

ne dois pas me le dire...»

--«Mais, ma douce, c'est pour te montrer qu'il peut vouloir une

explication...»

--«Hé bien!» reprit Juliette d'une voix sourde, «je serai toujours à

temps de lui répéter ce qu'il saura déjà par toi...»

--«Es-tu sûre d'en avoir le courage?» demanda la comtesse.

--«Ah!» fit Juliette en cachant son visage dans ses mains, «tu vois que

tu ne crois plus en moi, depuis que je t'ai tout avoué... Tu vois comme

tu as cessé de m'estimer.»

--«Moi,» s'écria Mme de Candale en embrassant son amie, «je ne crois

plus en toi! J'ai cessé de t'estimer! Mais je n'ai jamais compris

combien je t'aime, avant cette journée d'hier... Si tu savais comme j'ai

pensé à toi toute cette nuit, comme j'ai tremblé à l'idée de cette

entrevue avec Poyanne, comme je t'attendais avec anxiété?... Ne plus

t'estimer! Et de quoi? De ce que ma fatale imprudence n'a pas deviné

l'engagement secret qui te rendait si rebelle quand je te donnais ce

nouvel ami?... Car c'est moi qui te l'ai donné... Mais c'est vrai, à

présent, j'ai peur...» Et elle ajoutait, voyant dans les yeux de

Juliette une détresse infinie: «Non, ne m'écoute pas, je suis folle. Je

te promets d'être adroite et de t'éviter cette visite... Il ne

soupçonnera pas l'intimité à laquelle tu le sacrifies. Il ne sera donc

pas jaloux. Il n'a pas la moindre idée de tes sentiments pour lui. Il

n'osera pas enfreindre ta défense... Et, la semaine prochaine ou

l'autre, nous partirons toutes deux pour Nançay ou pour Candale,

veux-tu? Je te soignerai comme une soeur. Je te gâterai. Je te guérirai.

Mais, je t'en supplie, ne répète pas que je t'aime moins!...»

--«Que tu me fais du bien de me parler ainsi!» Et, appuyant sa tête sur

l'épaule de son amie, elle ajouta: «C'est la seule place au monde où je

ne souffre pas. J'ai tant besoin que tu me dises que je ne suis pas un

monstre...»

* * * * *

Ce soupir, échappé du plus profond d'une âme en proie aux plus obscurs,

aux plus douloureux des troubles moraux, ceux dont nous avons honte, à

la minute où nous en mourons, devait pour toujours rester dans le

souvenir de Mme de Candale. Jamais plus elle ne laisserait tomber,

fût-ce par étourderie, une seule phrase comme celle que son anxiété lui

avait arrachée tout à l'heure, où Juliette pût deviner une défiance de

son caractère. Mais la chère comtesse eut beau prodiguer les tendres

consolations de sa sympathie à sa pauvre amie, elle avait trop montré

d'un mot que cette dernière n'était plus absolument la même femme pour

elle. Rien que dans la façon de prononcer le nom de Poyanne, dans

l'effort visible que lui coûtaient ces deux syllabes, la pure et fière

Gabrielle avait mis, à son insu, de quoi percer un coeur endolori auquel

tout maintenant devait être blessure. Ses adorables gâteries furent

impuissantes à détruire cette impression entièrement, de même qu'en

multipliant les assurances sur l'issue heureuse de son ambassade auprès

de Casal, elle n'arriva pas à supprimer l'effet de son premier cri:

«Mais croira-t-il à cette raison?...»

Au lieu de quitter la rue de Tilsitt, tranquillisée du moins sur

l'exécution pratique du plan qu'elle avait combiné, Mme de Tillières

rentra chez elle, plus remuée encore, et plus misérable; et il lui

fallut bien constater qu'une coupable espérance s'était déjà glissée

dans son esprit malade, qui l'épouvanta comme un crime. Certes, elle

avait été très sincère dans son projet de ne plus jamais recevoir

Raymond,--très sincère dans sa démarche auprès de Gabrielle. Et

pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de souhaiter que la première idée

de son amie fût réalisée et que le jeune homme tentât d'avoir avec elle

un entretien définitif et direct. Par un détour étrange et qui lui

donnait un remords affreux, elle éprouvait un besoin irrésistible, à

l'heure de la séparation, d'être bien sûre qu'elle était aimée de lui.

Inconséquence si naturelle à un coeur qui ne s'accepte pas tout entier!

N'en arrive-t-il pas ainsi chaque fois que nous quittons pour des motifs

étrangers à l'amour: orgueil, intérêt ou noblesse, un être idolâtré?

Quel amant a pu sacrifier une maîtresse chérie, même à quelque impérieux

devoir, et lui pardonner, si elle s'est consolée trop vite? La vanité

n'entre pas seule en jeu dans ce singulier sentiment. La passion s'y

montre dans la franchise de son invincible égoïsme, et Juliette ne

pouvait pas comprendre cela, qu'après sa visite chez Mme de Candale,

elle se trouvait justement moins forte contre la passion, par suite d'un

phénomène moral qui allait dorénavant dominer le cruel va-et-vient de

son âme désemparée, et l'affoler de contradictions constantes. Partagée,

comme elle était, entre deux sentiments incompatibles, il était

inévitable qu'elle s'abandonnât toujours en imagination à celui des deux

qu'elle immolait dans l'ordre des faits, d'autant plus qu'un des deux,

celui qui l'attachait à Poyanne, était tout négatif et incapable de lui

donner jamais aucune joie. Avec quels remords elle le constata, dans

cette nuit qui suivit et dans la matinée du lendemain! Elle n'avait pu

supporter que cet homme souffrît pour elle. Pour lui épargner cette

souffrance, elle avait résolu de tout lui dévouer d'elle-même, son corps

et son âme, et maintenant qu'elle le voyait moins anxieux, elle n'avait

plus de pensée que pour l'autre! Était-elle donc un monstre, comme elle

l'avait crié à son amie dans une angoisse suprême?

Ah! cette matinée du lendemain, où, pour la première fois depuis si

longtemps, elle se rendit au petit appartement de Passy pour s'y

retrouver avec son amant, quel frisson d'inexprimable effroi elle devait

en garder pour des jours et des jours! Qu'elle devait se revoir de fois

arrivant devant la maison, entrant dans le logis paré de fleurs par le

comte, comme s'il eût été un amoureux de vingt-cinq ans,--et le reste!

C'était pourtant un drame bien banal que celui dont ces murs mystérieux

furent le théâtre, et il se reproduit chaque soir dans des centaines

d'alcôves conjugales où des femmes, ayant un amour caché au coeur,

s'abandonnent par devoir à des maris que souvent elles haïssent d'une

haine mortelle. Mais la plupart du temps, l'intérêt qui les pousse à ces

abandons est si fort qu'il noie, chez elles, et cette haine et le dégoût

et jusqu'à la tristesse. Il s'agit de faire accepter à ce mari une

grossesse illégitime, d'endormir des soupçons jaloux, ou simplement de

régler une note de modiste trop chargée. Que leur importe de prêter leur

personne à des plaisirs qu'elles ne partagent point, lorsqu'elles ont la

perspective, à côté, de bonheurs défendus, mais qui leur font d'avance

oublier cette corvée des sens, hideuse quand elle n'est pas enivrante!

Il en est pourtant, parmi ces femmes, qui, tout en aimant hors du

mariage, ont voulu demeurer fidèles à la foi jurée, et qui n'ont pas

cédé à cet amour. Elles ont mis leur orgueil à cacher leur coeur, même à

celui qui l'a troublé. Et elles continuent d'être des épouses soumises

avec ce dévorant cancer de la passion en train de ronger le plus profond

de leur être. Celles-là, du moins, ces martyres de l'honneur et de

l'amour, s'il s'en rencontre qui lisent ce récit d'une longue et cruelle

tragédie intime, comprendront vraiment l'assaut de mélancolie dont

Juliette fut la victime avant, pendant et après ce rendez-vous. Elle

l'avait offert la première cependant, et elle en partit sans avoir même

pu donner le change à celui qu'elle voulait rendre heureux,--à quel

prix! Car le comte lui dit, au moment de se séparer, cette phrase qui

entra dans ce coeur de femme tourmentée comme une lame aiguë:

--«Répète-moi qu'en venant ici, tu es venue pour toi et non pour moi.»

--«Pour moi, pour toi?» dit-elle avec un sourire frémissant, «et est-ce

que je distingue ton bonheur du mien? Quelle idée as-tu encore?»

--«Ah!» fit-il, «c'est que ton regard est si triste! Je connais trop

bien tes yeux.»

--«Ce sont les yeux d'une amie un peu malade!» reprit-elle en haussant

ses fines épaules, avec cette grâce vaincue des êtres trop souffrants et

qui ne peuvent plus lutter; «mais ce n'est rien. Quand vous reverrai-je?

Demain? Voulez-vous venir à deux heures, rue Matignon?»

--«Voilà qui est convenu,» dit Poyanne en l'attirant contre lui par un

geste caressant, «vous avez raison. C'est moi qui suis un inquiet, un

maniaque, un insensé... Si vous ne m'aimiez pas, seriez-vous ici?

Pardonnez-moi...»

--«Lui pardonner?» songeait Juliette dans la voiture qui la ramenait

chez elle quelques minutes plus tard. «Pauvre ami et si délicat! Il faut

que lui du moins ne doute jamais plus de moi. Je lui dois cela. Ma vie

est à lui, tout entière. Devant ma conscience, je l'ai épousé... Comme

j'ai de la peine à lui cacher ce que j'éprouve!... C'est qu'il m'aime...

Comme il m'aime!...» Puis elle revenait malgré elle vers une autre

image. Elle se rappelait Casal: «Lui aussi, il m'aime, ou croit m'aimer.

Il croit... Dans quinze jours, il aura oublié ces quelques semaines

d'une si douce intimité. Il reprendra sa vie de plaisir. Quand on

prononcera mon nom devant lui, il se dira: Ah! oui, cette petite Mme de

Tillières, à qui j'ai commencé de faire la cour... Et puis sa mère m'a

empêché de continuer... Allons, c'est fini, fini... Et mon beau rêve de

prendre sur lui une bienfaisante influence, de le tirer de ses

désordres, de le faire valoir tout ce qu'il vaut, d'empêcher qu'il ne

tombe plus bas!... Du moins je lui aurai prouvé qu'il existe d'honnêtes

femmes et qui ne se laissent pas dire ce qu'elles ne doivent pas

entendre. Il a été si simple, si parfait avec moi!... D'honnêtes femmes?

mon Dieu, s'il savait...» Elle se sentit rougir sous son voile et dans

son coin de fiacre clandestin à cette seule idée: «Non, je ne pourrais

pas lui expliquer. Et pourtant, si Henry avait été libre, il n'y aurait

pas un mot à prononcer contre moi, et ce que je fais me le prouve à

moi-même!... Cela doit suffire...»

Elle se répétait ces phrases, une fois rentrée, et d'autres pareilles.

Elle n'arrivait pas à vaincre l'espèce d'obsession qui maintenant la

contraignait de penser à Casal dans un éclair de vision intense comme la

réalité même. Ce ne sont pas les mêmes côtés de notre âme qui raisonnent

et qui sentent, et Juliette eut beau se démontrer que, ses relations

avec le jeune homme étant rompues pour toujours, elle devait l'oublier,

toute sa force d'imagination ne fut plus occupée, à l'approche du moment

où elle le savait appelé rue de Tilsitt, qu'à se représenter ses faits

et gestes... «Midi. Il doit revenir du Bois et trouver la lettre de

Gabrielle, s'il ne l'a pas eue ce matin. Il se demande ce qu'elle peut

avoir à lui dire. Il croit peut-être qu'il s'agit de régler la partie de

bateau arrêtée l'autre semaine, sur le yacht de son ami lord Herbert...»

À l'évocation de ce projet évanoui, tout un décor d'eau bleue, de ciel

clair, de collines vertes, se peignait dans la rêverie de Mme de

Tillières, et les heures de lente et douce causerie dans cet uniforme

mouvement du mince vapeur qui glisse avec le courant du fleuve.

--«A quoi penses-tu?» lui demanda sa mère, assise en face d'elle, à la

table du déjeuner. «Est-ce que tu as un chagrin?»

--«Ma chère maman, quelle idée!» répondit-elle en tressaillant, comme si

les yeux clairs de la vieille femme lisaient jusqu'au fond de son coeur.

Et vainement elle se força au sourire, à la conversation, à la gâterie

envers cette mère trop perspicace et qui secoua sa tête blanchie tout en

observant en silence combien le pauvre visage de sa chère fille avait

changé. Il était comme réduit à présent, comme consumé. Quel malaise

mystérieux avait battu ces paupières où se devinait l'insomnie, pâli ces

joues où semblaient rester des traces de larmes? Juliette

nourrissait-elle en secret un sentiment malheureux? Car de soupçonner

son enfant d'une faute ou d'un remords, la noble, la pieuse Mme de

Nançay en était incapable comme elle eût été incapable de se consoler si

elle avait deviné la vérité; et cette confiance absolue de la mère était

aussi une douleur pour Juliette, même à ce moment où tant de plaies

saignaient en elle, et tout en se le reprochant, elle aspirait à la

solitude. Car là, du moins, il lui était permis de s'abandonner au

tourbillonnement de ses pensées. Ce matin surtout, ce lui fut un

soulagement infini de redescendre dans son petit salon, et là, de

nouveau, les yeux fixés sur la pendule, elle se reprit à ce dévorant

calcul des minutes et des secondes par lequel nous nous associons de

loin au moindre geste de ceux que nous aimons, faute de pouvoir être

auprès d'eux, à vivre leur vie, à tout éprouver de leurs sensations:

--«Une heure et demie... Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reçoit en

haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d'heures si

douces. Elles ne reviendront plus... Elle lui parle... Mon Dieu! pourvu

qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-même?... Non.

Il croira que c'est simplement un signe d'indifférence. Hélas!... Mais

le croira-t-il? Allons, qu'est-ce que cela me fait?... Il écoute. Qui

sait? Tout n'était sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit

Gabrielle lui est bien égal. Mais non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a

jamais dit, c'était par respect... Quelle délicatesse dans ce

coeur--malgré sa vie!... Que va-t-il devenir, maintenant?... Ah! que

c'est dur!...»

Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s'en

va de nous dans celui d'un autre, et d'où nous nous réveillons comme

d'un sommeil morbide, brusquement:

--«Deux heures et quart,» reprit-elle, «c'est fini. Pourvu que Gabrielle

n'ait pas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitôt pour

venir tout me raconter... Mais on sonne... On va ouvrir... Ce ne peut

être qu'elle...»

Mme de Tillières avait en effet pris la précaution de condamner sa porte

pour tout le monde, excepté pour Mme de Candale. Ce lui fut donc une

surprise, presque à s'évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la

personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs,

avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d'extrême

tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-même. Elle s'était

levée pour s'élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui

infligea la présence inattendue du jeune homme fut si violent qu'elle

dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l'habitude

qu'elle avait de se dominer et quel que fût son intérêt dans ce moment à

dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix

s'arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans

cette émotion, de voir que Casal n'était pas lui-même moins ému qu'elle.

Lui aussi, la démarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa présence

d'esprit pour ce début d'entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce

petit salon, il n'était ni le séducteur de sa propre légende, ni le

viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par

ses retentissants et faciles succès, ni rien qu'un amoureux avec les

spontanéités de la passion sincère. Si Juliette s'était jamais imaginé

qu'il jouât la comédie avec elle, l'attitude qu'il gardait à cette

seconde l'eût détrompée. Ce qu'il y a en effet de particulier dans

l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c'est qu'il souffre de

son triomphe, si ce triomphe coûte une douleur à celle qui en est la

victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un éclair d'orgueil

devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une

déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes

laissait paraître lui-même le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa

propre audace--et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore

qu'il n'espère réussir...

--«Pardonnez-moi, madame,» fit-il après un silence, «si je me suis

permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mme de Candale...

J'arrive de chez elle et j'ai tenu à vous parler aussitôt... Peut-être

ce que j'ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer

du moins mon indiscrétion... Mais si vous désirez que je me retire et

remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à

vous obéir...»

Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidité. Mme de Tillières,

elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit

que cette attitude non jouée lui touchât le coeur, soit qu'elle voulût

ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cédât

à cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les

faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir

pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de

répondre: «Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même,» et

d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casal de manière à en rendre le

renouvellement impossible! Au lieu de cela, elle s'écoutait elle-même

répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses

termes, si grosse de dangers à cet instant:

--«Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'après ce qu'a dû vous dire Mme de

Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour

refuser de vous écouter et de vous répondre, s'il s'agit, comme je le

pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j'avais chargé

Gabrielle...»

Un Coeur de femme · 第 13 / 22 段