Telles étaient les phrases, suivies de vingt autres pareilles, par

lesquelles cette intelligence, redevenue maîtresse d'elle-même, avait le

courage de rédiger, si l'on peut dire, le dossier de la situation. Le

coeur saignait, quoique le malheureux homme en eût, car l'une et l'autre

de ces deux raisons sous-entendait toutes les angoisses supportées

depuis tant de jours. Que Juliette se fût laissé prendre à quelque

comédie de sentiment jouée par Casal ou qu'elle accueillît ce garçon par

simple goût de se distraire, c'était le signe, dans les deux cas, d'une

lassitude intime et profonde pour ce qui concernait sa liaison avec

Henry. Et elle le comprenait si bien elle-même qu'elle s'était tue de

ces visites. Cette explication de son silence parut évidente au comte.

--«Elle a eu pitié de moi,»--songea-t-il; et cette idée lui fut un

martyre dans son martyre, comme pour tous ceux qui, sentant gronder en

eux la passion, ont rencontré cette pitié-là. Un instinct les avertit

que la haine, la perfidie, les égarements mêmes des abandons cruels,

laissent encore, pour un amant, place à une espérance,--et la pitié,

non. Une femme qui a voulu vous tuer tombera peut-être dans vos bras

après vous avoir blessé d'un coup de couteau; celle qui a été séduite

par un rival insidieux vous reviendra folle de remords, et celle aussi

qui aura cédé, loin de vous, à l'attrait du libertinage. Mais la

maîtresse qui plaint dans son amant une souffrance d'amour qu'elle ne

partage plus, l'amie désenchantée qui voudrait vous guérir doucement,

comme elle s'est elle-même guérie, de la délicieuse fièvre de trop

sentir, n'attendez plus que jamais celle-là se reprenne à vous aimer

comme vous l'aimez. Fuyez cette affreuse bonté qui ne vous permet même

pas de vous repaître de votre peine. Suppliez-la d'être cruelle, de vous

chasser, de vous brutaliser jusqu'à la mort. Elle vous serait moins dure

qu'en vous ménageant, avec cette câlinerie meurtrière dont chaque

délicatesse vous prouve ce que vous avez perdu en perdant l'amour de

cette créature si tendre. Les profondes amertumes de cette charité

cruelle, Henry de Poyanne les goûta soudain en imagination, et elles lui

firent si mal qu'il se dit:--«Tout plutôt que cela, fût-ce même une

rupture.» À partir de cette minute il n'hésita plus, et, en arrivant rue

Matignon, à deux heures, sa volonté de tout savoir était aussi entière

que l'avait pu être celle d'entrer dans l'armée à l'époque de la guerre.

Qu'allait-il apprendre? Un frisson de mort le saisissait à la pensée que

cette bouche tant aimée lui dirait peut-être:--«C'est vrai, je ne vous

aime plus...»--Mais, à un certain degré de doute, la certitude, si

horrible soit-elle, paraît préférable à cette nuit du coeur où l'on

ignore tout de l'être que l'on adore, et la confidence de d'Avançon

venait de porter du coup cet homme déjà malade à ce degré-là. Dans les

quatre heures qui s'étaient écoulées entre les discours du diplomate et

cette entrée dans le petit salon Louis XVI, il avait pu mesurer

l'étendue de la plaie ouverte dans son âme. Et qu'elle était blessée

aussi, l'âme de la femme à laquelle il allait montrer sa misère; et

pourquoi avait-il, à force de silence, laissé venir les choses au point

où les explications ne font plus que montrer les fautes irréparables du

passé?

Au moment où la porte s'ouvrait devant Henry, Mme de Tillières était

assise sur une des deux profondes bergères, qui sait? les mêmes

peut-être dont la soie aujourd'hui joliment passée avait entendu les

phrases de rupture échangées entre l'aïeule d'il y a cent ans et le

cruel Alexandre de Tilly. Il n'y avait certes aucun rapport entre le

noble Poyanne et le cynique séducteur des célèbres _Mémoires_. Mais, à

coup sûr, si désespérée que fût alors la misérable amante de cet émule

de Valmont, elle ne l'était pas plus que son arrière-petite-fille de

1881. Quoique le soleil du mois de mai remplît de sa gaie lumière et le

ciel bleu aperçu par les portes-fenêtres et les grands arbres déjà verts

du jardin, Juliette avait fait allumer du feu. Enveloppée d'une longue

robe flottante et toute blanche, avec sa pâleur lassée, avec ses yeux

battus d'insomnie, avec sa bouche contractée, on la devinait grelottante

de ce froid intérieur qu'aucun printemps ne réchauffe. Le comte lui prit

la main pour y mettre un baiser; il sentit que cette petite main moite

d'émotion tremblait dans la sienne. À retrouver ainsi, vaincue et

brisée, celle qu'il venait interroger, quoiqu'il en eût, un peu comme un

juge, cet homme si misérable oublia pour une minute ses propres peines.

De voir consumés, tirés, comme fondus, les traits de ce visage trop

aimé, lui serra le coeur. Un détail de physionomie acheva de le

bouleverser en lui révélant le trouble de sa maîtresse: les yeux bleus

de Juliette avaient leur regard noir des minutes où l'iris agrandi

démesurément envahissait jusqu'au bord de la prunelle. Quel motif secret

de souffrance torturait jusqu'au fond de l'âme cet être trop sensible?

Cette question, Poyanne se la posa involontairement, et il lui fut

impossible de ne pas rattacher aussitôt cette visible souffrance aux

sentiments d'un ordre inconnu que la dénonciation de d'Avançon lui avait

montrés dans son amie de dix années. Quoique bien rapides, ces pensées

altérèrent son visage, à son tour, et Mme de Tillières, qui, dès

l'entrée, l'avait deviné, elle aussi, rongé d'inquiétude, comprit qu'il

venait lui demander une explication. Mais sur quoi? Arrivé du matin, il

ne pouvait pas avoir entendu parler des visites de Casal. D'ailleurs

elle s'était fixée, dans son insomnie de la dernière nuit, à cette

volonté définitive: elle les lui apprendrait, ces visites, dès cette

première entrevue. Mais il fallait pour cela qu'il fût dans une

situation d'esprit ouverte et facile, et il arrivait si évidemment

tendu, si contracté. Sans doute la faute en était aux lettres reçues à

Besançon. À peine si elle avait trouvé en elle, depuis ces huit jours,

l'énergie de tracer quelques lignes sur ce même papier dont autrefois

elle couvrait des pages et des pages... Tandis que ces idées se

remuaient dans leur pensée à l'un et à l'autre, ils commençaient de se

parler et ils échangeaient ces paroles de banalité qui ressemblent, dans

les duels de conversation, aux petites passades par lesquelles les

escrimeurs amusent leurs épées avant de s'engager à fond. Poyanne

s'était assis, et, après quelques demandes affectueuses, tous les deux

prononçaient, coupées par des silences, des phrases comme celles-ci:

--«Je suis content,» disait-il, «que la santé de Mme de Nançay ne vous

ait donné aucun souci... Mais avec ce beau temps...»

--«Oui,» répondit-elle, «pour une fois nous avons eu un vrai mois

d'avril.»

--«Et le ménage de Mme de Candale?»

--«Je vous remercie, il va beaucoup mieux. Elle s'est tant intéressée à

votre campagne!...»

--«Où j'ai complètement échoué.»

--«Vous compenserez cela par un triomphe à la Chambre.»

Mon Dieu! que la vieille mère et la jeune comtesse, que le printemps et

le Parlement étaient loin de leur commune préoccupation! Et que c'est

une chose amère, quand elle n'est pas délicieuse, que ces entrevues

après une longue absence, entre deux êtres qui ne peuvent ni éviter de

s'expliquer ni le supporter; et ils reculent, reculent encore l'instant

où il leur faudra recevoir et enfoncer dans le coeur saignant l'un de

l'autre la pointe aiguë de la vérité! Puis cette attente même devient

intolérable et l'on se décide à parler, comme fit Juliette avec un

frémissement de tout son être. Elle prit la main de Poyanne. Simplement,

mais avec un sourire forcé et un regard presque suppliant, elle lui dit:

--«Vous êtes triste, Henry, je le vois. Vous m'en voulez de ce que je

vous ai écrit, ces derniers jours, d'une manière bien hâtive... Mais si

vous saviez comme j'ai été souffrante, comme je le suis encore, vous me

pardonneriez... Vous n'augmenteriez pas mon malaise par la vue du

vôtre... Faut-il vous répéter que je n'ai jamais pu, que je ne peux pas

vous supporter malheureux?...»

Elle était sincère dans ce geste, dans cette phrase, dans le regard qui

l'accompagna,--si profondément sincère et remuée!--Depuis la demi-heure

déjà que durait ce cruel tête-à-tête, où cependant pas une parole de

reproche n'avait été prononcée par Poyanne, elle sentait cet homme

souffrir, et cette sensation, qui jadis avait été le principe premier de

son amour, vivait en elle à une profondeur qu'elle ne soupçonnait pas.

Toutes les cordes de charité romanesque, autrefois touchées par les

mélancoliques confidences du comte, se reprirent à vibrer dans son

coeur. Ce fut un réveil de ses sentiments, inattendu, irréfléchi,

irrésistible. Si Henry de Poyanne avait été de force à combiner avec

précision les différents effets de cette entrevue, capitale pour

l'avenir de sa liaison, il n'eût pas employé d'autre méthode:--montrer

sa douleur. Il y avait tant de mois, au contraire, qu'il se croyait

habile en se masquant d'une demi-indifférence. À présent qu'il ne

raisonnait plus, il allait redevenir, pour Juliette, l'être supérieur et

malheureux qu'elle avait plaint avec assez de passion pour en devenir

amoureuse, grâce à ce lien mystérieux qui unit la miséricorde à la

tendresse et la sympathie consolatrice aux troubles de la volupté. La

passion était morte et mort l'amour. Son rêve de bonheur s'élançait

maintenant vers un autre, mais le magnétisme de pitié qui l'avait

enchaînée à Poyanne existait toujours. Elle le subit sans même essayer

de s'en défendre. À cette seconde elle était réellement incapable, comme

elle venait de le dire dans une ingénuité sans calcul, de supporter les

peines de cet homme qui pourtant ne pouvait plus, ne devait plus suffire

à la rendre heureuse. Quant à lui, et dans ses tristes méditations,

c'était justement cette pitié qu'il avait appréhendée avec le plus

d'horreur. Aussi son visage se crispa-t-il davantage encore. Il repoussa

la main de Mme de Tillières, et il répondit:

--«Ah! Juliette, ne me faites pas tort... Je n'ai jamais mesuré vos

lettres à leurs pages. Je les ai aimées tant que j'ai cru qu'elles

étaient pour vous un besoin du coeur et non un devoir...»

--«Ingrat,» interrompit la jeune femme sur un ton de coquetterie tendre,

«qui pouvez penser que je me passerais de vous écrire!»

--«Hé bien, oui,» reprit Poyanne avec un visible effort sur lui-même,

«j'aime mieux vous parler franchement. Oui, vos lettres m'ont fait du

mal. Non point parce qu'elles étaient hâtives ou courtes, mais j'y

sentais, ce que je sais à présent, que vous ne m'y parliez pas à coeur

ouvert... Vous me les envoyiez comme un journal de votre vie, et vous ne

m'y disiez pas que vous étiez en train de nouer une nouvelle amitié que

j'ai apprise déjà depuis les quelques heures que je suis à Paris. On

s'en préoccupe tant autour de vous!... Voilà ce qui m'a blessé

profondément, pourquoi vous le cacher?...»

Leurs yeux s'étaient croisés pendant que le comte formulait ainsi, avec

une netteté implacable, l'accusation au-devant de laquelle Mme de

Tillières comptait bien aller, mais à son heure. Elle plissa le front à

son tour et un flot de sang empourpra son visage. Poyanne venait, dans

ces quelques mots, de se poser devant elle, non plus seulement en

malheureux, mais en juge, et aussitôt l'orgueil s'était mélangé à la

sympathie dans ce coeur de femme, tendre mais fier. Elle répondit avec

une certaine hauteur:

--«Moi non plus, Henry, je n'ai jamais entendu me cacher de vous... Il y

a des choses que j'ai mieux aimé vous dire de vive voix que de vous les

écrire... Je sais trop combien les malentendus sont faciles par

lettres... Interrogez et vous jugerez...»

--«Amie!» soupira de nouveau le comte avec une mélancolie où ne passait

plus aucun souffle de reproche, «comme vous me comprenez peu! Moi, vous

interroger! Moi, vous juger!... Quelles paroles de vous à moi, Juliette!

Je vous en supplie, ne voyez pas en moi un jaloux. Je ne le suis pas. Je

n'ai pas le droit de l'être. Je vous estime trop pour vous soupçonner.

Me suis-je jamais permis, depuis que je vous aime, de surveiller vos

relations? Que vous receviez telle ou telle personne, je pourrai avoir

peur que vous n'ayez un jour à le regretter, mais me défier de vous à

cause de cela,--jamais. Seulement, que vous vous mettiez à votre table

pour m'écrire, et puis que vous pesiez chacune des phrases de votre

lettre au lieu de vous laisser aller, tout simplement; que vous me

traitiez comme quelqu'un qu'il faut ménager; que vous ayez peur de moi,

enfin, et que j'en aie la sensation, voilà ce qui me perce le coeur, et

des phrases comme celles que vous venez de prononcer, aussi, sur des

malentendus possibles entre nous... Voyez-vous, ce n'est pas de la chose

en elle-même que je souffre, c'est de ce que je devine, de ce que je

vois par derrière. Je vois que vos sentiments ont changé. Je vois,--ah!

laissez-moi parler,» insista-t-il sur un geste de Mme de Tillières, «il

y a si longtemps que cette idée m'obsède,--je vois que l'intimité est

finie entre nous, cette existence coeur à coeur dont je m'étais fait une

si chère habitude. Je vois que je vous aime toujours comme autrefois, et

que, vous, vous ne m'aimez plus. Ce petit fait de cette amitié nouvelle

et de ce silence, c'est un signe entre vingt, entre trente... Si j'ai

pris cette occasion de vous parler comme je vous parle, comprenez que ce

n'est pas que j'y attache plus d'importance qu'à tant d'autres. Il n'y a

pour moi d'important que votre coeur... Juliette, si vraiment je ne suis

plus pour vous ce que j'ai été, je vous en conjure, ayez le courage de

me le dire. J'ai bien celui de vous le demander... M'aimez-vous encore?

Je peux tout entendre à cette minute... Vous dites que vous ne savez pas

me supporter malheureux... C'est ce doute terrible qui est entré en moi

dont je souffre tant... Faites-le cesser... Même de vous perdre serait

moins cruel que de ne plus savoir ce que vous voulez, ce que vous

sentez...»

Elle l'écoutait parler d'une voix de plus en plus brisée et sourde, qui

révélait, bien plus encore que les mots, la peine intérieure. Elle

voyait, tendue vers elle dans une expression d'angoisse infinie, cette

physionomie tourmentée, toute pauvre et chétive dans la vie habituelle,

mais transfigurée à cet instant par le charme de la grande douleur. Elle

comprenait, ce dont elle avait douté depuis des mois,--en se complaisant

peut-être dans ce doute,--que Poyanne disait vrai, que cet amour pour

elle tenait en lui aux racines les plus profondes, les plus saignantes

du coeur, et elle eut comme l'impression physique, insoutenable, qu'en

lui répondant qu'elle ne l'aimait plus, elle le déchirerait réellement,

ce coeur douloureux. Le sursaut d'orgueil qu'elle venait d'avoir devant

une question accusatrice, comment le garder devant la douceur vaincue de

ce désespoir, qui lui mettait une arme aux mains et qui lui disait:

Frappe?... Mais non. Elle ne pouvait pas frapper. Elle ne pouvait pas

articuler une phrase qui l'eût rendue libre, en achevant de briser cet

homme qui l'avait aimée, qui l'aimait. Elle s'était donnée à lui pour

qu'il fût heureux, et elle le retrouvait si misérable, si blessé devant

elle et par elle! L'inconscient désir d'une existence renouvelée qui

l'avait conduite à ses dangereuses relations avec Casal,--ses révoltes

secrètes contre la chaîne de sa liaison,--sa volonté de maintenir son

indépendance au jour de l'explication,--sa lassitude et son besoin de

liberté,--tout le travail accompli en elle depuis ces dernières

semaines, qu'était-ce en regard de cette agonie qui lui prit, qui lui

terrassa soudain toute l'âme? Et voici que des larmes lui montèrent aux

yeux, irraisonnées, et qu'elle se leva, et, tombant à genoux devant son

ami, elle lui mit les bras au cou, comme elle aurait fait à un enfant

malade, sans réfléchir, sans raisonner; et tremblant, éperdu de

saisissement, cet homme, qui passait tout d'un coup de l'extrême anxiété

à une joie inespérée, ne pouvait que balbutier:

--«Tu pleures? Tu m'aimes encore? Non. Ce n'est pas possible!... Tu

m'aimes? Tu m'aimes?...»

--«Tu ne le sens donc pas?» répondit Juliette à travers ses larmes.

«Vois-tu, je ne veux plus que tu aies jamais, jamais, jamais, un seul

instant comme celui-ci... Pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? Pourquoi

m'écrivais-tu, toi aussi, des lettres glacées?... Mais c'est fini... Ne

sois plus triste. Avant ce moment je ne savais pas ce que tu étais pour

moi. Je t'appartiens pour la vie... Je te jure que je ne verrai plus la

personne qui t'a porté ombrage... Tais-toi. Je te le jure... Tu ne m'en

parleras plus jamais... Tu me croiras, si je te dis que je ne le voyais

pas pour moi, mais à cause d'une amie qu'il aime... Mais qu'il n'en soit

plus question jamais, tu m'entends, jamais... Je veux que tu sois

heureux, que tu ne te défies point de toi, de moi, de notre amour; que

notre vie recommence comme autrefois. Quand nous verrons-nous chez

nous?... Demain... Veux-tu? Souris-moi, regarde-moi avec tes yeux qui me

donnent ta joie... Tu es mon cher, mon si cher ami!...»

C'était à son tour, à lui, de l'écouter, et elle pouvait maintenant voir

ce visage s'illuminer d'une extase souffrante, mais si douce pour elle

qui à cette minute n'avait dans le coeur que cette tendresse. Elle

mentait,--mais était-ce mentir?--en disant qu'elle l'aimait,--et à cet

instant elle était aussi frémissante que si elle l'eût aimé! Pourtant,

elle savait bien qu'en laissant entendre, comme elle le faisait, que

Casal n'était reçu rue Matignon que pour une autre, elle commettait une

action indigne d'elle. Oui, elle le savait,--ou elle aurait dû le

savoir,--et aussi qu'en offrant, en implorant ce rendez-vous dans leur

petit appartement de Passy, elle manquait à toute sa dignité de femme.

Que lui importait, pourvu qu'elle ne subît plus cet affreux contrecoup

de cette douleur? Et lui, prouvant encore à quelle profondeur il avait

été atteint, il demandait:

--«Jure-moi que tu me parles vraiment ainsi par amour.»

--«Je te le jure,» répondit-elle.

--«Vois-tu,» reprenait-il, «sans cet amour, je ne sais pas ce que je

deviendrais. Tu me dis que j'aurais dû te parler plus tôt... Mais c'est

si dur de n'être pas deviné quand on aime! Comprends bien que tu es

libre. Tu m'aurais répondu tout à l'heure que tu ne voulais plus être à

moi, va, je ne t'aurais pas fait un reproche; je crois que j'en serais

mort comme on meurt de ne plus respirer l'air... Mais tu as raison.

C'est fini... Tiens, je crois que pour éprouver la joie qui me remplit

le coeur aujourd'hui, je consentirais à bien d'autres peines... Comme je

suis heureux! Comme je suis heureux!»

--«C'est bien vrai?» interrogea-t-elle presque avec égarement.

--«Ah! bien vrai,» répéta-t-il en serrant contre lui cette tête chérie,

et sans remarquer comme ces yeux, qui venaient de le regarder avec tant

d'exaltation, s'assombrissaient soudain d'une vision que la pauvre femme

voulut pourtant chasser de toute son énergie, car elle rendit son baiser

à son amant avec une passion qui aurait suffi pour enlever à Henry

jusqu'à son dernier doute, s'il en avait conservé. Cet homme était trop

jeune, malgré l'âge et malgré les déceptions, trop entièrement loyal et

simple, pour soupçonner que ce mouvement de passion avait pour cause un

horrible remords, tout d'un coup éprouvé par sa maîtresse. Elle venait

de sentir qu'en se rejetant, par une sorte de frénésie de charité, dans

les bras de Poyanne, elle ne pouvait pas oublier l'autre.

VIII

DUALISME

Quand Henry de Poyanne fut parti, sur cette promesse donnée d'un

rendez-vous pour le lendemain matin dans le petit appartement de Passy,

Mme de Tillières éprouva d'abord une étrange impression de calme,--ce

calme brisé qui suit les explications décisives. Il dura juste le temps

de reprendre conscience de son coeur troublé. Elle s'habilla comme à

l'ordinaire, pour les courses de son après-midi. Puis, lorsqu'elle fut

dans sa voiture, et après avoir jeté l'adresse de la couturière chez

laquelle on l'attendait, elle se sentit si triste à nouveau qu'il lui

fut odieux de penser seulement à cette corvée d'un essayage, et que de

vaquer aux menus achats projetés lui parut au-dessus de ses forces.

Avant même que le cheval eût tourné l'angle de la rue du faubourg

Saint-Honoré, elle avait déjà changé l'itinéraire et dit à son cocher:

--«Allez d'abord au Bois, comme vous savez..., jusqu'à la Muette.»

Il lui arrivait sans cesse, au printemps, et lorsque le ciel était,

comme ce jour-là, parfaitement bleu et clair, de gagner ainsi, afin de

se promener solitairement, la portion du bois de Boulogne comprise entre

le second lac, le champ de courses d'Auteuil et la Seine. Elle

choisissait, pour y arriver, un chemin détourné qui lui évitait les

rencontres et dont ses gens avaient l'habitude: la contre-allée de

l'avenue de l'Impératrice d'abord, puis celle qui longe les

fortifications. Là se trouvent, avec des échappées de vue sur les

coteaux lointains de Meudon, les allées les plus abandonnées de la

coquette forêt parisienne. Vers les trois heures, le lacis des routes

réservées aux cavaliers est absolument désert; à peine si quelque

personnage excentrique y passe de temps à autre, poussant sa monture sur

la terre encore foulée du matin. De vieilles gens, des bourgeois de la

banlieue, des collégiens en récréation animent d'une vie provinciale les

larges avenues ou les sentiers plus étroits. Mme de Tillières aimait à

marcher dans ces derniers, suivie de sa voiture qu'elle pouvait toujours

apercevoir dans l'intervalle des arbres, et, là, isolée tout ensemble et

protégée, elle se livrait silencieusement à ces sensations de vraie

nature si rares à Paris. Elle regardait les feuilles déployer à la

pointe des branches leur doux tissu d'un vert tendre, presque

transparent, ici, un chêne isolé tordre ses bras sur une pelouse, là, un

marronnier secouer ses girandoles de fleurs. D'autres fleurs à ses pieds

s'ouvraient dans le gazon, véroniques bleuâtres ou pâquerettes blanches

aux pétales rosés. L'azur là-haut se teintait d'une vapeur finement

grise, et elle écoutait les oiseaux chanter, comme autrefois, quand elle

errait, enfant déjà songeuse, dans les taillis du parc sauvage de

Nançay. À de certaines places, des massifs de pins d'Écosse dressaient

leur ramure d'un vert plus sombre, où le vent éveillait cette lente

cantilène qui, les yeux fermés, nous ferait croire à l'approche de la

mer. Parfois la jeune femme s'asseyait sur le coin d'un banc inoccupé.

Des sifflets de locomotive arrivaient du fond de l'espace et le vague

grondement du bruit des voitures lui attestait que la vie implacable

continuait autour d'elle, qui l'oubliait, qui s'oubliait... Une rêverie

l'envahissait, l'enveloppait, indéterminée, confuse et bienfaisante, où

sa pensée se confondait avec le charme du printemps épars autour d'elle;

et cette place, à une demi-heure de l'Arc, lui faisait une oasis de paix

et de fraîcheur, aussi retirée que la vallée la plus farouche de son

cher pays de l'Indre.

Un Coeur de femme · 第 12 / 22 段