séduire, en le questionnant avec détail sur cette oeuvre de
l'hospitalité de nuit, qui restera l'honneur de la charité mondaine à
notre époque. L'ancien préfet rayonnait. Il déployait pour son
interlocuteur complaisant des projets d'hospices et feuilletait devant
lui des budgets rangés dans des cartons verts, qui donnaient à ce
cabinet le plus morne aspect bureaucratique. M. Ludovic Accragne était
lui-même un personnage aussi rêche que son nom, avec un grand long corps
tout en os, des mains et des pieds énormes et une tête chauve qui eût
été d'une laideur presque repoussante si ce visage ravagé, dont les yeux
bordés de rouge clignotaient derrière des lunettes bleues, n'eût été
éclairé par un sourire d'une bonté angélique. Cette bonté se révélait
aussi par la voix,--une de ces voix si chaudes et si douces qu'elles
deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec
cet accent-là, et cette voix se fit presque frémissante pour répondre
lorsque d'Avançon eut prononcé solennellement sa phrase:
--«Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai
service à rendre à Mme de Tillières.»
--«Lequel?» dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire,
aussitôt que l'autre eut nommé Casal.--«Je sais ce que c'est,»
continua-t-il. «Notre chère Mme de Tillières l'a intéressé à notre
oeuvre... Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits... Que voulez-vous?
Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres... Vous, clérical, vous
ne pouvez pas vous en indigner. L'Église a bien inventé le Purgatoire
pour nourrir le culte...»
--«Il ne me manquait plus que cela,» se disait d'Avançon en reprenant
l'ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l'éloge de
Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées
du _Dictionnaire philosophique_, «et il ne voit pas que si ce garçon
donne son argent à cette oeuvre que le diable emporte, au lieu de le
jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!... C'est encore heureux
que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casal se
dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la
direction des ballons! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je
n'aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens...»
* * * * *
C'est ainsi que le drame de coeur qui se préparait depuis plusieurs
semaines, grâce au silence de Mme de Tillières et à ses complications de
sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par
l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui était très
dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de
Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à
Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs? De telles aventures
représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs défendus. Elles
ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, évidente pour quiconque
étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la
plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. Il y a,
dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une
profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos
mauvais désirs; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en
châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne
s'étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur
entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y
avaient réussi. Quoi d'étonnant qu'une des personnes de cet entourage,
dupée comme les autres, vînt agir dans le sens de ses convictions et
faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un
mal irréparable? Le pire était que ce terrible d'Avançon, racontant pour
la quatrième fois ses doléances sur l'intrusion de Casal rue Matignon,
devait nécessairement outrer l'expression de sa pensée. Il avait dit à
Mme de Nançay: «On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces
visites...;» à Miraut: «J'ai peur que l'on n'en parle...;» à Ludovic
Accragne: «Je crois que l'on en parle...» Il devait dire à Poyanne: «Je
sais que l'on en parle...» Et il ne donna même pas à Mme de Tillières le
temps de le prévenir, tant la haine contre Raymond s'était exaltée dans
ce coeur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé
par un train de cinq heures du matin. À onze heures, d'Avançon, qui
avait eu soin de s'informer de ce retour, lui débitait sa philippique:
--«Il n'y a que vous, mon cher ami,» conclut-il, «qui puissiez prévenir
cette pauvre femme du tort qu'elle fait à sa réputation... J'aurais
voulu lui parler moi-même... Mais, vous vous rappelez, elle est toujours
à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si
j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher
Henry!... En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est
vrai. Ce n'est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et
moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser...
Nous n'aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans
femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et
nous griser à rouler sous la table!... C'est bon pour les Anglais, ces
moeurs-là... Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices
comme leur toilette... Croiriez-vous qu'ils prétendent ne pouvoir être
chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas..., je ne sais plus, qui
envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et
visiter les chaussures de ces jeunes snobs?»
Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir l'anglomanie de la
jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l'écoutait plus. À peine si
l'autre, insistant:--«Vous parlerez à Mme de Tillières?» il
répondit:--«Je tâcherai de trouver un joint.» Il venait de recevoir en
plein coeur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains
nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place follement sensible
elles nous frappent; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en
dedans, d'un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d'Avançon fut
parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait
guère qu'il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable
dénonciateur aurait eu moins d'allégresse à traverser la Seine, puis les
Champs-Élysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casal vers les
hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le
jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'était autre que
lord Herbert.
--«Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n'empêche pas,» songea d'Avançon
après l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour
cette fière tournure, «que nous allons te tailler des croupières...
Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu
dès ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle était née pour
être la femme d'un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu'on
parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casal vienne moins souvent.
L'animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en
voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre.
J'en avais trois pour rouler Rogister... Ce qui me fait plaisir, c'est
de ne pas m'être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui,
les choses comme elles sont...»
* * * * *
Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue
de fatuité professionnelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa
dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il
rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus
subit, au plus violent accès de douleur. La vaste pièce où le comte
marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excès de son agitation
intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du
haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la
verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l'église
Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur
était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le
coeur traversé par la cruelle idée qu'il n'était plus aimé, jamais
pourtant avec une douleur comparable à celle de ce matin de son retour.
Elle n'était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le
diplomate: Mme de Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont
elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais,
pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification
sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que
celui-ci devait avoir dans le coeur du comte, il est nécessaire
d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de
sa campagne dans son collège.
Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait traversé sans y
sombrer de si durs orages, éprouvait une impression de lassitude qu'il
expliquait par une suite de contrariétés presque simultanées, ne voulant
pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En réalité, il se
trouvait dans une de ces périodes de la vie où tout nous manque à la
fois, comme à d'autres tout nous réussit, sans qu'il soit besoin
d'invoquer le grand mot de hasard. Ce que l'on nomme le bonheur, dans le
sens populaire de chance et de veine, résulte d'un rapport exact entre
nos forces et les circonstances, presque indépendant de notre volonté.
Pour emprunter un exemple très significatif à une très glorieuse
histoire, les qualités de Bonaparte correspondaient si précisément au
milieu issu de la Révolution, qu'à cette période toutes ses entreprises
devaient lui réussir, et lui ont réussi. Dès Eylau, et malgré le
triomphe, il est visible qu'il n'y a plus harmonie entière entre ce
génie et les conditions nouvelles de l'Europe. Chaque homme traverse
ainsi une époque ou il est, dans sa vie privée et publique, ce que les
Anglais appellent énergiquement: _the right man in the right place_,
celui qui convient à la place qui lui convient. Même ses défauts
s'adaptent alors à des nécessités de position, comme la frénésie
imaginative de l'Empereur à la France de 1800 tout entière à
reconstruire. Plus tard, et dans la période de malheur, même les
qualités de cet homme tournent à sa ruine; ainsi l'excessive énergie de
Napoléon dans une Europe affamée de repos et parmi des soldats épuisés
de guerre. Dans la mesure où les destinées modestes et régulières
peuvent se comparer à une fortune grandiose, sans cesse jouée et rejouée
parmi d'innombrables dangers, telle avait été l'histoire politique et
sentimentale d'Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les
électeurs du Doubs l'envoyaient au Parlement, et qu'il rencontrait,
presque aussitôt, Mme de Tillières, il devait et réussir à la Chambre et
plaire à la jeune femme pour toutes les raisons qui l'avaient rendu
obscur et malheureux jusque-là. M. Thiers, auquel nul ne saurait
refuser, à défaut des fortes vues d'ensemble, un sens très aiguisé des
adaptations, disait de sa voix datée, à propos du premier discours du
comte:
--«Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas débuté à la Chambre des
pairs en 1821!»
Les meilleures qualités de Poyanne eussent en effet trouvé leur plein
essor dans l'atmosphère si noble et si haute de la Restauration. Mais
n'était-ce pas d'une Restauration que rêvait obscurément la France
d'alors, éclairée, pour quelques instants trop courts et par le péril,
sur ses profonds intérêts nationaux? Il s'agissait, on se le rappelle,
dans cette heure douloureuse, de travailler à une besogne de
patriotisme. Or le désintéressement du comte, sa généreuse éloquence, la
largeur et la fermeté à la fois de ses principes, le souvenir vivant de
sa bravoure personnelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire
autorité morale. En même temps son effort pour se reconstruire une
existence utile sur les débris de son foyer brisé lui donnait cette
poésie mélancolique du caractère, irrésistible sur une femme, plus
romanesque encore qu'amoureuse, et plus tendre que passionnée. On le
sentait si frémissant de blessures cachées, si vibrant de douleurs
contenues! Dix années plus tard, où en était-il de ce double triomphe?
En politique, et après l'entreprise avortée du 16 mai, à laquelle il
avait refusé son concours, la jugeant irréalisable, qu'était devenue la
popularité du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles? Au
Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrétien, de plus en
plus affirmées, l'isolaient dans son propre parti, et les électeurs de
son département commençaient à se lasser d'un député dont les succès
oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de
tabac. Préoccupé uniquement de ses idées, poursuivant son rêve d'un
rétablissement de la province pour refaire la vie française, et de la
corporation pour protéger avec efficacité la vie ouvrière, Poyanne
n'avait pas étudié cette lente métamorphose de ses commettants, et il
venait de s'y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux
sièges devenus libres à son Conseil général. C'était même cette
constatation, plus encore que le règlement de quelques intérêts privés,
qui l'avait décidé à prolonger son séjour. Il avait voulu, par
conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques années
par ses adversaires, et dans les réunions auxquelles il avait assisté,
dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crève-coeur pour
lui de devoir s'avouer que la popularité allait à un de ses collègues de
la Chambre, médecin sans clients, mais faiseur habile, qui commençait
d'appliquer les procédés mécaniques d'élection auxquels doit
nécessairement aboutir ce honteux esclavage de l'intelligence par le
nombre: le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels,
ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomphé à travers les
siècles, se voue à la tyrannie des charlatans. Si étrange que ce fait
puisse paraître aux politiciens avisés d'aujourd'hui, le comte n'avait
pas cessé de croire à la générosité de l'instinct populaire, et
l'avilissement moral de son collège l'avait frappé au plus vif de son
être intime, comme eût fait la nouvelle subite d'une trahison de sa
chère Juliette.
Peut-être, sous l'influence de cette cruelle désillusion, avait-il lu
les lettres de cette dernière, durant ce triste voyage, terminé par un
double insuccès final, avec un coeur plus sensible. Il avait senti, à
travers cette correspondance, que là aussi un changement s'accomplissait
et que cette âme sur laquelle il avait appuyé tout son avenir de
tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces
lettres. C'était toujours la même écriture élégante et souple, dont la
seule vue, sur la longue enveloppe bleuâtre, lui mettait des larmes aux
yeux. C'était le même journal quotidien d'une vie de femme isolée et
douce, attentive et affectionnée. Qu'y manquait-il donc, et pourquoi, au
lieu d'y trouver l'élan de jadis, y reconnaissait-il à chaque ligne,--en
se le reprochant,--des traces d'effort, comme de devoir? Il n'osait pas
s'en plaindre dans ses réponses, et, comme on l'a vu, il écrivait, lui,
des pages de bonne humeur, les billets d'un homme d'action qui s'égaie à
travers sa tâche, quitte à rester, une fois l'enveloppe fermée,
indéfiniment, le coude sur sa table et la tête dans sa main, à se
regarder dans le coeur, et il y trouvait la même inexplicable
contraction de timidité souffrante qui l'avait empêché, la veille de son
départ, de demander à sa maîtresse un véritable adieu. Comme à cette
heure de la séparation, il étouffait de paroles à dire qu'il ne pouvait
pas dire, de plaintes à répandre qui lui retombaient sur l'âme en un
poids de silencieuse mélancolie. Et comme alors aussi, cet être si
noble, si étranger aux bassesses d'égoïsme qui se dissimulent si souvent
dans les rancunes d'amour, cherchait en lui-même la cause qui expliquât
ce changement de ses relations avec Mme de Tillières. Il s'accusait de
ne pas l'aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et
déplaisant. Il se formulait des projets d'une conduite à l'égard de
Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie
redeviendrait celle d'autrefois. Il appliquait toute la force de sa
passion à se démontrer les qualités qui la lui avaient rendue si chère.
Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimées, et c'était
justement la minute où, recevant sa lettre de la veille, cette femme
idolâtrée disait, elle: «Comme il a changé...» et tâchait de justifier
le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine.
Quand une âme est ainsi remplie jusqu'au bord par des éléments confus de
douleur, le moindre accident détermine en elle des révolutions
instantanées, analogues à celles que provoque le passage d'un courant
d'électricité dans un vase où se heurtent, sans se mélanger, des amas de
substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si
rapides, qu'elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec
d'Avançon, et le matin même, tandis que le train de l'Est le ramenait
vers la ville où il devait retrouver Mme de Tillières, Henry de Poyanne
se sentait incapable d'engager avec elle une causerie vraie, où il lui
racontât les secrètes agonies de son coeur. Il prévoyait des mois et des
mois encore de ce silence dont il étouffait depuis si longtemps. Le
cruel diplomate n'avait pas encore tourné l'angle de la rue
Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette
paraissait possible au comte, mais il la sentait inévitable. Il en avait
besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la
révélation qu'il venait d'entendre donnait une forme à la fois précise
et insupportable à ses doutes sur les sentiments actuels de sa
maîtresse... À la première minute qui suivit cet entretien inattendu, ce
fut en lui un assaut d'images sans raisonnement, et d'une intensité très
douloureuse, comme il arrive lorsqu'une main maladroite nous a touchés
soudain à une place secrètement morbide. Au lieu d'apercevoir ces deux
simples faits: la présence de Casal chez Juliette et le silence de cette
dernière, à l'état de renseignements abstraits, qu'il s'agissait
d'interpréter, une évocation exacte comme une photographie lui montra
cet intérieur de la rue Matignon, associé au souvenir de ses plus douces
tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui
vivante, le bureau près de la porte-fenêtre, les branches des arbres du
jardin par derrière le vitrage, toutes ces choses d'une si rare
intimité, et, dans ce cadre de délicatesse aimée, cet hôte détestable,
ce Casal qu'il avait appris à si mal juger chez cette pauvre Pauline de
Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea
une sensation torturante qu'augmenta encore l'image de Juliette assise,
comme autrefois, dans son fauteuil favori, à l'angle de la cheminée,
causant avec le visiteur, puis, le soir, accoudée à son bureau, pour lui
écrire, à lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle
ne pouvait pas douter que cette visite ne fût odieuse à son amant. La
scène qui avait précédé le départ pour Besançon se représenta soudain à
la pensée de cet homme inquiet. Il s'entendit prononcer ses phrases de
ce soir-là, et le regard de Juliette reparut dans sa mémoire. Dieu
juste! Était-il possible qu'il s'y cachât déjà un mensonge? Et dans le
tourbillonnement de ces visions de souffrance, le comte se sentit si
misérable que, les larmes lui venant aux yeux, les sanglots lui montant
à la gorge, il se jeta sur le divan de son cabinet de travail, et ce
soldat si courageux, cet orateur si mâle, ce croyant si sincère, se prit
à gémir comme un enfant:
--«Ah! comment a-t-elle pu?» répétait-il à travers ses larmes... Tout
d'un coup, et comme il prononçait ces mots à voix haute, un sursaut de
souvenir vint lui glacer le coeur. Il se rappela les avoir dits,--oui,
les mêmes mots, exactement les mêmes,--treize années auparavant, le jour
où il avait appris la trahison de sa femme. L'analogie des deux crises
s'imposa aussitôt avec une telle force, que cet excès de souffrance
aiguë provoqua une réaction. Il y a, dans l'ordre moral, des poussées
soudaines d'énergie qui sont une forme de l'instinct de conservation,
aussi spontanée que tel mouvement physique à l'heure de l'extrême
danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer
s'accroche à une épave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir
lutté pour l'existence avec tout ce qu'ils contiennent de sève
intérieure. L'amour passionné pour Juliette vivait trop profondément
dans le coeur du comte pour ne pas se débattre dans son agonie, et cet
amour se révolta contre un jugement qui assimilait l'épouse infâme à la
maîtresse, objet depuis tant d'années d'une si dévote ferveur. Poyanne
se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit, à voix
haute encore et d'un accent farouche:
--«Non, non, cela, ce n'est pas vrai.»
L'idée qu'il chassait ainsi loin de sa pensée presque sauvagement,
c'était l'hypothèse, soudain entrevue dans un frisson d'horreur, que
Juliette fût la maîtresse de Casal. Il lui suffit d'évoquer, dans
l'éclair d'une seconde, cette vision de souillure pour que son âme se
rejetât aussitôt en arrière, avec cette ardeur de négation devant les
fautes de la femme, heureux privilège des hommes très chastes et très
fidèles. Ce n'est pas d'avoir été trahis, c'est d'avoir trahi qui nous
rend si prompts à soupçonner. La croyance du comte dans l'honneur de Mme
de Tillières était absolue, parce que sa conduite à lui-même avait été
irréprochable vis-à-vis d'elle, et qu'il la jugeait, involontairement,
d'après lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgré sa
douleur, et il se tendit tout entier à ne pas admettre l'injurieuse,
l'avilissante idée qui avait traversé son noble esprit. L'horloge
intérieure de nos facultés est montée de telle sorte que le branle donné
à une pièce se transmet aussitôt à toute la machine, et c'est ainsi que
ce mouvement de sensibilité blessée réveilla, dans cet homme qui
s'abandonnait, la force de vouloir:
--«Voyons,» se dit-il, «il faut raisonner.» Et il se remit à marcher de
long en large, mais, cette fois, en se contraignant à une analyse
lucide, comme s'il se fût agi d'une de ces discussions parlementaires où
il excellait. Chez le civilisé d'aujourd'hui, le métier reprend ses
droits dans toutes les heures de crise, sitôt la première secousse subie
et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un
acteur pense en acteur, et un _debater_ comme l'était Henry de Poyanne,
pense en _debater_, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux
infiniment petits de la vie du coeur, comme elle faisait d'habitude aux
données d'un problème de politique, et presque dans les mêmes termes.
--«Oui, raisonnons,» se disait le comte, «et d'abord circonscrivons la
question... Ainsi elle aurait vu ce Casal souvent, très souvent.
D'Avançon m'a laissé entendre quotidiennement. N'exagère-t-il pas? Que
vaut son témoignage? C'est un esprit judicieux, mais bien passionné...
Soit. Cette passion même, dans l'espèce, est un argument pour sa thèse.
S'il est venu ici dès ce matin, c'est qu'il a guetté mon arrivée; donc
il fallait qu'il fût très tourmenté... Admettons le fait et creusons-le:
Juliette a vu Casal souvent depuis mon départ, lui qu'elle ne
connaissait pas, il y a quelques semaines,--elle qui ouvre si
difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet
homme... Il ne peut y avoir à cette conduite que deux raisons: ou bien
il lui plaît... Pourquoi pas? Il plaisait tant à cette pauvre Pauline...
Ou bien elle s'ennuie, et elle reçoit qui la distrait. Après celui-ci,
un autre, puis un autre. C'est un commencement de transformation de sa
vie... Soit!... Voyons-y clair dans ces deux raisons...»