Il aborda pourtant le grand homme de bien, comme il convenait pour le

séduire, en le questionnant avec détail sur cette oeuvre de

l'hospitalité de nuit, qui restera l'honneur de la charité mondaine à

notre époque. L'ancien préfet rayonnait. Il déployait pour son

interlocuteur complaisant des projets d'hospices et feuilletait devant

lui des budgets rangés dans des cartons verts, qui donnaient à ce

cabinet le plus morne aspect bureaucratique. M. Ludovic Accragne était

lui-même un personnage aussi rêche que son nom, avec un grand long corps

tout en os, des mains et des pieds énormes et une tête chauve qui eût

été d'une laideur presque repoussante si ce visage ravagé, dont les yeux

bordés de rouge clignotaient derrière des lunettes bleues, n'eût été

éclairé par un sourire d'une bonté angélique. Cette bonté se révélait

aussi par la voix,--une de ces voix si chaudes et si douces qu'elles

deviennent pour le souvenir la seule physionomie de celui qui parle avec

cet accent-là, et cette voix se fit presque frémissante pour répondre

lorsque d'Avançon eut prononcé solennellement sa phrase:

--«Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai

service à rendre à Mme de Tillières.»

--«Lequel?» dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire,

aussitôt que l'autre eut nommé Casal.--«Je sais ce que c'est,»

continua-t-il. «Notre chère Mme de Tillières l'a intéressé à notre

oeuvre... Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits... Que voulez-vous?

Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres... Vous, clérical, vous

ne pouvez pas vous en indigner. L'Église a bien inventé le Purgatoire

pour nourrir le culte...»

--«Il ne me manquait plus que cela,» se disait d'Avançon en reprenant

l'ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l'éloge de

Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées

du _Dictionnaire philosophique_, «et il ne voit pas que si ce garçon

donne son argent à cette oeuvre que le diable emporte, au lieu de le

jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!... C'est encore heureux

que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casal se

dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la

direction des ballons! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je

n'aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens...»

* * * * *

C'est ainsi que le drame de coeur qui se préparait depuis plusieurs

semaines, grâce au silence de Mme de Tillières et à ses complications de

sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par

l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui était très

dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de

Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à

Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs? De telles aventures

représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs défendus. Elles

ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, évidente pour quiconque

étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la

plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. Il y a,

dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une

profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos

mauvais désirs; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en

châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne

s'étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur

entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y

avaient réussi. Quoi d'étonnant qu'une des personnes de cet entourage,

dupée comme les autres, vînt agir dans le sens de ses convictions et

faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un

mal irréparable? Le pire était que ce terrible d'Avançon, racontant pour

la quatrième fois ses doléances sur l'intrusion de Casal rue Matignon,

devait nécessairement outrer l'expression de sa pensée. Il avait dit à

Mme de Nançay: «On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces

visites...;» à Miraut: «J'ai peur que l'on n'en parle...;» à Ludovic

Accragne: «Je crois que l'on en parle...» Il devait dire à Poyanne: «Je

sais que l'on en parle...» Et il ne donna même pas à Mme de Tillières le

temps de le prévenir, tant la haine contre Raymond s'était exaltée dans

ce coeur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé

par un train de cinq heures du matin. À onze heures, d'Avançon, qui

avait eu soin de s'informer de ce retour, lui débitait sa philippique:

--«Il n'y a que vous, mon cher ami,» conclut-il, «qui puissiez prévenir

cette pauvre femme du tort qu'elle fait à sa réputation... J'aurais

voulu lui parler moi-même... Mais, vous vous rappelez, elle est toujours

à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si

j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher

Henry!... En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est

vrai. Ce n'est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et

moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser...

Nous n'aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans

femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et

nous griser à rouler sous la table!... C'est bon pour les Anglais, ces

moeurs-là... Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices

comme leur toilette... Croiriez-vous qu'ils prétendent ne pouvoir être

chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas..., je ne sais plus, qui

envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et

visiter les chaussures de ces jeunes snobs?»

Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir l'anglomanie de la

jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l'écoutait plus. À peine si

l'autre, insistant:--«Vous parlerez à Mme de Tillières?» il

répondit:--«Je tâcherai de trouver un joint.» Il venait de recevoir en

plein coeur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains

nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place follement sensible

elles nous frappent; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en

dedans, d'un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d'Avançon fut

parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait

guère qu'il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable

dénonciateur aurait eu moins d'allégresse à traverser la Seine, puis les

Champs-Élysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casal vers les

hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le

jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'était autre que

lord Herbert.

--«Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n'empêche pas,» songea d'Avançon

après l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour

cette fière tournure, «que nous allons te tailler des croupières...

Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu

dès ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle était née pour

être la femme d'un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu'on

parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casal vienne moins souvent.

L'animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en

voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre.

J'en avais trois pour rouler Rogister... Ce qui me fait plaisir, c'est

de ne pas m'être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui,

les choses comme elles sont...»

* * * * *

Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue

de fatuité professionnelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa

dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il

rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus

subit, au plus violent accès de douleur. La vaste pièce où le comte

marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excès de son agitation

intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du

haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la

verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l'église

Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur

était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le

coeur traversé par la cruelle idée qu'il n'était plus aimé, jamais

pourtant avec une douleur comparable à celle de ce matin de son retour.

Elle n'était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le

diplomate: Mme de Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont

elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais,

pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification

sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que

celui-ci devait avoir dans le coeur du comte, il est nécessaire

d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de

sa campagne dans son collège.

Depuis quelques mois, cet homme si ferme, et qui avait traversé sans y

sombrer de si durs orages, éprouvait une impression de lassitude qu'il

expliquait par une suite de contrariétés presque simultanées, ne voulant

pas admettre le terme superstitieux de pressentiment. En réalité, il se

trouvait dans une de ces périodes de la vie où tout nous manque à la

fois, comme à d'autres tout nous réussit, sans qu'il soit besoin

d'invoquer le grand mot de hasard. Ce que l'on nomme le bonheur, dans le

sens populaire de chance et de veine, résulte d'un rapport exact entre

nos forces et les circonstances, presque indépendant de notre volonté.

Pour emprunter un exemple très significatif à une très glorieuse

histoire, les qualités de Bonaparte correspondaient si précisément au

milieu issu de la Révolution, qu'à cette période toutes ses entreprises

devaient lui réussir, et lui ont réussi. Dès Eylau, et malgré le

triomphe, il est visible qu'il n'y a plus harmonie entière entre ce

génie et les conditions nouvelles de l'Europe. Chaque homme traverse

ainsi une époque ou il est, dans sa vie privée et publique, ce que les

Anglais appellent énergiquement: _the right man in the right place_,

celui qui convient à la place qui lui convient. Même ses défauts

s'adaptent alors à des nécessités de position, comme la frénésie

imaginative de l'Empereur à la France de 1800 tout entière à

reconstruire. Plus tard, et dans la période de malheur, même les

qualités de cet homme tournent à sa ruine; ainsi l'excessive énergie de

Napoléon dans une Europe affamée de repos et parmi des soldats épuisés

de guerre. Dans la mesure où les destinées modestes et régulières

peuvent se comparer à une fortune grandiose, sans cesse jouée et rejouée

parmi d'innombrables dangers, telle avait été l'histoire politique et

sentimentale d'Henry de Poyanne. Lorsque, au lendemain de la guerre, les

électeurs du Doubs l'envoyaient au Parlement, et qu'il rencontrait,

presque aussitôt, Mme de Tillières, il devait et réussir à la Chambre et

plaire à la jeune femme pour toutes les raisons qui l'avaient rendu

obscur et malheureux jusque-là. M. Thiers, auquel nul ne saurait

refuser, à défaut des fortes vues d'ensemble, un sens très aiguisé des

adaptations, disait de sa voix datée, à propos du premier discours du

comte:

--«Quel dommage que ce jeune homme n'ait pas débuté à la Chambre des

pairs en 1821!»

Les meilleures qualités de Poyanne eussent en effet trouvé leur plein

essor dans l'atmosphère si noble et si haute de la Restauration. Mais

n'était-ce pas d'une Restauration que rêvait obscurément la France

d'alors, éclairée, pour quelques instants trop courts et par le péril,

sur ses profonds intérêts nationaux? Il s'agissait, on se le rappelle,

dans cette heure douloureuse, de travailler à une besogne de

patriotisme. Or le désintéressement du comte, sa généreuse éloquence, la

largeur et la fermeté à la fois de ses principes, le souvenir vivant de

sa bravoure personnelle lui avaient acquis du coup une extraordinaire

autorité morale. En même temps son effort pour se reconstruire une

existence utile sur les débris de son foyer brisé lui donnait cette

poésie mélancolique du caractère, irrésistible sur une femme, plus

romanesque encore qu'amoureuse, et plus tendre que passionnée. On le

sentait si frémissant de blessures cachées, si vibrant de douleurs

contenues! Dix années plus tard, où en était-il de ce double triomphe?

En politique, et après l'entreprise avortée du 16 mai, à laquelle il

avait refusé son concours, la jugeant irréalisable, qu'était devenue la

popularité du brillant orateur de Bordeaux et de Versailles? Au

Parlement, ce refus et ses doctrines de socialisme chrétien, de plus en

plus affirmées, l'isolaient dans son propre parti, et les électeurs de

son département commençaient à se lasser d'un député dont les succès

oratoires ne procuraient ni un chemin de fer local, ni un bureau de

tabac. Préoccupé uniquement de ses idées, poursuivant son rêve d'un

rétablissement de la province pour refaire la vie française, et de la

corporation pour protéger avec efficacité la vie ouvrière, Poyanne

n'avait pas étudié cette lente métamorphose de ses commettants, et il

venait de s'y heurter soudain au cours de sa campagne pour les deux

sièges devenus libres à son Conseil général. C'était même cette

constatation, plus encore que le règlement de quelques intérêts privés,

qui l'avait décidé à prolonger son séjour. Il avait voulu, par

conscience, se rendre compte du chemin parcouru depuis quelques années

par ses adversaires, et dans les réunions auxquelles il avait assisté,

dans les causeries auxquelles il avait pris part, quel crève-coeur pour

lui de devoir s'avouer que la popularité allait à un de ses collègues de

la Chambre, médecin sans clients, mais faiseur habile, qui commençait

d'appliquer les procédés mécaniques d'élection auxquels doit

nécessairement aboutir ce honteux esclavage de l'intelligence par le

nombre: le suffrage universel. Tout peuple qui renie ses chefs naturels,

ceux avec lesquels il a grandi, souffert et triomphé à travers les

siècles, se voue à la tyrannie des charlatans. Si étrange que ce fait

puisse paraître aux politiciens avisés d'aujourd'hui, le comte n'avait

pas cessé de croire à la générosité de l'instinct populaire, et

l'avilissement moral de son collège l'avait frappé au plus vif de son

être intime, comme eût fait la nouvelle subite d'une trahison de sa

chère Juliette.

Peut-être, sous l'influence de cette cruelle désillusion, avait-il lu

les lettres de cette dernière, durant ce triste voyage, terminé par un

double insuccès final, avec un coeur plus sensible. Il avait senti, à

travers cette correspondance, que là aussi un changement s'accomplissait

et que cette âme sur laquelle il avait appuyé tout son avenir de

tendresse pouvait lui manquer. Elles arrivaient bien exactement, ces

lettres. C'était toujours la même écriture élégante et souple, dont la

seule vue, sur la longue enveloppe bleuâtre, lui mettait des larmes aux

yeux. C'était le même journal quotidien d'une vie de femme isolée et

douce, attentive et affectionnée. Qu'y manquait-il donc, et pourquoi, au

lieu d'y trouver l'élan de jadis, y reconnaissait-il à chaque ligne,--en

se le reprochant,--des traces d'effort, comme de devoir? Il n'osait pas

s'en plaindre dans ses réponses, et, comme on l'a vu, il écrivait, lui,

des pages de bonne humeur, les billets d'un homme d'action qui s'égaie à

travers sa tâche, quitte à rester, une fois l'enveloppe fermée,

indéfiniment, le coude sur sa table et la tête dans sa main, à se

regarder dans le coeur, et il y trouvait la même inexplicable

contraction de timidité souffrante qui l'avait empêché, la veille de son

départ, de demander à sa maîtresse un véritable adieu. Comme à cette

heure de la séparation, il étouffait de paroles à dire qu'il ne pouvait

pas dire, de plaintes à répandre qui lui retombaient sur l'âme en un

poids de silencieuse mélancolie. Et comme alors aussi, cet être si

noble, si étranger aux bassesses d'égoïsme qui se dissimulent si souvent

dans les rancunes d'amour, cherchait en lui-même la cause qui expliquât

ce changement de ses relations avec Mme de Tillières. Il s'accusait de

ne pas l'aimer pour elle. Il se reprochait de devenir despotique et

déplaisant. Il se formulait des projets d'une conduite à l'égard de

Juliette, si doucement enveloppante et tendre, que son amie

redeviendrait celle d'autrefois. Il appliquait toute la force de sa

passion à se démontrer les qualités qui la lui avaient rendue si chère.

Sa tristesse se fondait alors en adorations inexprimées, et c'était

justement la minute où, recevant sa lettre de la veille, cette femme

idolâtrée disait, elle: «Comme il a changé...» et tâchait de justifier

le coupable silence qu'elle prolongeait de semaine en semaine.

Quand une âme est ainsi remplie jusqu'au bord par des éléments confus de

douleur, le moindre accident détermine en elle des révolutions

instantanées, analogues à celles que provoque le passage d'un courant

d'électricité dans un vase où se heurtent, sans se mélanger, des amas de

substances chimiques. Des combinaisons nouvelles se produisent, si

rapides, qu'elles semblent miraculeuses. Avant cet entretien avec

d'Avançon, et le matin même, tandis que le train de l'Est le ramenait

vers la ville où il devait retrouver Mme de Tillières, Henry de Poyanne

se sentait incapable d'engager avec elle une causerie vraie, où il lui

racontât les secrètes agonies de son coeur. Il prévoyait des mois et des

mois encore de ce silence dont il étouffait depuis si longtemps. Le

cruel diplomate n'avait pas encore tourné l'angle de la rue

Saint-Dominique, et non seulement cette explication avec Juliette

paraissait possible au comte, mais il la sentait inévitable. Il en avait

besoin comme de respirer, comme de marcher, comme de manger, tant la

révélation qu'il venait d'entendre donnait une forme à la fois précise

et insupportable à ses doutes sur les sentiments actuels de sa

maîtresse... À la première minute qui suivit cet entretien inattendu, ce

fut en lui un assaut d'images sans raisonnement, et d'une intensité très

douloureuse, comme il arrive lorsqu'une main maladroite nous a touchés

soudain à une place secrètement morbide. Au lieu d'apercevoir ces deux

simples faits: la présence de Casal chez Juliette et le silence de cette

dernière, à l'état de renseignements abstraits, qu'il s'agissait

d'interpréter, une évocation exacte comme une photographie lui montra

cet intérieur de la rue Matignon, associé au souvenir de ses plus douces

tendresses, le petit salon bleu et blanc avec sa figure pour lui

vivante, le bureau près de la porte-fenêtre, les branches des arbres du

jardin par derrière le vitrage, toutes ces choses d'une si rare

intimité, et, dans ce cadre de délicatesse aimée, cet hôte détestable,

ce Casal qu'il avait appris à si mal juger chez cette pauvre Pauline de

Corcieux. Le rapprochement de cet endroit et de cet homme lui infligea

une sensation torturante qu'augmenta encore l'image de Juliette assise,

comme autrefois, dans son fauteuil favori, à l'angle de la cheminée,

causant avec le visiteur, puis, le soir, accoudée à son bureau, pour lui

écrire, à lui, Poyanne, et se taisant sur cette odieuse visite. Car elle

ne pouvait pas douter que cette visite ne fût odieuse à son amant. La

scène qui avait précédé le départ pour Besançon se représenta soudain à

la pensée de cet homme inquiet. Il s'entendit prononcer ses phrases de

ce soir-là, et le regard de Juliette reparut dans sa mémoire. Dieu

juste! Était-il possible qu'il s'y cachât déjà un mensonge? Et dans le

tourbillonnement de ces visions de souffrance, le comte se sentit si

misérable que, les larmes lui venant aux yeux, les sanglots lui montant

à la gorge, il se jeta sur le divan de son cabinet de travail, et ce

soldat si courageux, cet orateur si mâle, ce croyant si sincère, se prit

à gémir comme un enfant:

--«Ah! comment a-t-elle pu?» répétait-il à travers ses larmes... Tout

d'un coup, et comme il prononçait ces mots à voix haute, un sursaut de

souvenir vint lui glacer le coeur. Il se rappela les avoir dits,--oui,

les mêmes mots, exactement les mêmes,--treize années auparavant, le jour

où il avait appris la trahison de sa femme. L'analogie des deux crises

s'imposa aussitôt avec une telle force, que cet excès de souffrance

aiguë provoqua une réaction. Il y a, dans l'ordre moral, des poussées

soudaines d'énergie qui sont une forme de l'instinct de conservation,

aussi spontanée que tel mouvement physique à l'heure de l'extrême

danger, le geste, par exemple, avec lequel un homme en train de se noyer

s'accroche à une épave. Nos sentiments ne meurent pas en nous sans avoir

lutté pour l'existence avec tout ce qu'ils contiennent de sève

intérieure. L'amour passionné pour Juliette vivait trop profondément

dans le coeur du comte pour ne pas se débattre dans son agonie, et cet

amour se révolta contre un jugement qui assimilait l'épouse infâme à la

maîtresse, objet depuis tant d'années d'une si dévote ferveur. Poyanne

se releva du divan; il passa les mains sur son visage, et il dit, à voix

haute encore et d'un accent farouche:

--«Non, non, cela, ce n'est pas vrai.»

L'idée qu'il chassait ainsi loin de sa pensée presque sauvagement,

c'était l'hypothèse, soudain entrevue dans un frisson d'horreur, que

Juliette fût la maîtresse de Casal. Il lui suffit d'évoquer, dans

l'éclair d'une seconde, cette vision de souillure pour que son âme se

rejetât aussitôt en arrière, avec cette ardeur de négation devant les

fautes de la femme, heureux privilège des hommes très chastes et très

fidèles. Ce n'est pas d'avoir été trahis, c'est d'avoir trahi qui nous

rend si prompts à soupçonner. La croyance du comte dans l'honneur de Mme

de Tillières était absolue, parce que sa conduite à lui-même avait été

irréprochable vis-à-vis d'elle, et qu'il la jugeait, involontairement,

d'après lui. Cette foi profonde, il la retrouva intacte, malgré sa

douleur, et il se tendit tout entier à ne pas admettre l'injurieuse,

l'avilissante idée qui avait traversé son noble esprit. L'horloge

intérieure de nos facultés est montée de telle sorte que le branle donné

à une pièce se transmet aussitôt à toute la machine, et c'est ainsi que

ce mouvement de sensibilité blessée réveilla, dans cet homme qui

s'abandonnait, la force de vouloir:

--«Voyons,» se dit-il, «il faut raisonner.» Et il se remit à marcher de

long en large, mais, cette fois, en se contraignant à une analyse

lucide, comme s'il se fût agi d'une de ces discussions parlementaires où

il excellait. Chez le civilisé d'aujourd'hui, le métier reprend ses

droits dans toutes les heures de crise, sitôt la première secousse subie

et amortie. Un homme de lettres alors pense en homme de lettres, un

acteur pense en acteur, et un _debater_ comme l'était Henry de Poyanne,

pense en _debater_, avec la rigueur d'une logique qui s'applique aux

infiniment petits de la vie du coeur, comme elle faisait d'habitude aux

données d'un problème de politique, et presque dans les mêmes termes.

--«Oui, raisonnons,» se disait le comte, «et d'abord circonscrivons la

question... Ainsi elle aurait vu ce Casal souvent, très souvent.

D'Avançon m'a laissé entendre quotidiennement. N'exagère-t-il pas? Que

vaut son témoignage? C'est un esprit judicieux, mais bien passionné...

Soit. Cette passion même, dans l'espèce, est un argument pour sa thèse.

S'il est venu ici dès ce matin, c'est qu'il a guetté mon arrivée; donc

il fallait qu'il fût très tourmenté... Admettons le fait et creusons-le:

Juliette a vu Casal souvent depuis mon départ, lui qu'elle ne

connaissait pas, il y a quelques semaines,--elle qui ouvre si

difficilement sa porte, et cela, quand elle savait mon opinion sur cet

homme... Il ne peut y avoir à cette conduite que deux raisons: ou bien

il lui plaît... Pourquoi pas? Il plaisait tant à cette pauvre Pauline...

Ou bien elle s'ennuie, et elle reçoit qui la distrait. Après celui-ci,

un autre, puis un autre. C'est un commencement de transformation de sa

vie... Soit!... Voyons-y clair dans ces deux raisons...»

Un Coeur de femme · 第 11 / 22 段