principe, et le plus puissant, quoique en apparence si contraire à ce
romanesque même, réside en effet dans la soudaine interruption de leurs
constants excès. Une sorte de convalescence anormale se produit alors
dans leur physiologie. L'épuisante fatigue de la fête quotidienne se
remplace par une économie de forces qui renouvelle toutes les énergies
de l'homme, et,--telle est l'ironie de la nature,--ce renouveau est
perçu le plus souvent par celui chez lequel il s'accomplit, sous la
forme d'une joie sentimentale! Jamais Casal n'avait éprouvé plus de
plaisir à monter, non pas le paisible Boscard, mais Téméraire,--par
Roméo et Fichue-Rosse,--le plus vif de ses chevaux, et quand les deux
amis reviennent déjeuner rue de Lisbonne, c'est encore Casal qui mange
de bon appétit, tandis que l'ivrogne goûte à peine aux plats exquis
préparés par le cuisinier artiste que Raymond a hérité de son père. Il y
a pourtant une autre cause plus noble à la gaîté du jeune homme que la
poussée brutale de la force et de la santé. Dans la causerie de la
veille il a surpris une allusion faite par Mme de Tillières à une course
projetée dans un magasin de la rue de la Paix, et il s'est promis à
lui-même de guetter le coupé qu'il connaît déjà si bien. La joie de
faire ainsi des actions d'écolier est le signe le plus indiscutable de
la passion chez tout homme qui a passé trente-cinq ans, surtout quand
cet homme est dressé au positivisme réfléchi que la grande débauche
suppose, comme les affaires et la politique. Voilà donc Raymond se
promenant entre la place Vendôme et l'avenue de l'Opéra, comme un
provincial en mal d'élégance et fouillant du regard toutes les boutiques
les unes après les autres. Son coeur bat plus vite, il vient de
reconnaître Juliette à travers une vitrine. Et il entre, et il prend la
physionomie confuse d'un collégien surpris en fraude, pour la saluer!
Mais comme elle n'a point paru fâchée, il la reconduit à sa voiture avec
un bonheur d'enfant qui le suivra tout le reste de l'après-midi. Tout à
l'heure, quand il tirera au cercle de la place Vendôme, les artistes en
escrime pourront admirer son jeu, les hygiénistes critiquer son abus des
exercices, et les autres habitués, couchés sur les divans rouges, dans
leur costume de salle, prolonger leurs habituelles discussions sur la
méthode française et la méthode italienne; il ne songera, lui, qu'à une
tête blonde s'inclinant pour un adieu à une fenêtre de voiture, et le
soir il y songera encore chez Mme d'Arcole, où il s'attardera dans
l'espérance de revoir la même tête blonde apparaître et ces yeux--si
doux qu'ils l'affolent, si réservés et si pénétrants qu'ils l'arrêtent
toujours sur le bord d'un aveu! Mais Juliette n'arrive pas, et, au lieu
d'aller se consoler chez Phillips ou au club, Raymond rentre seul rue de
Lisbonne, en se raisonnant:
--«Je suis tout de même un peu trop naïf... De deux choses l'une: ou
c'est une coquette ou elle a un sentiment pour moi. Dans les deux cas,
il faudrait agir. Je me dis cela tous les soirs, et puis le lendemain je
me laisse prendre à ce joli regard. Je ne me reconnais plus. Mais
quoi?... Jamais je n'ai rencontré quelqu'un qui de loin lui ressemble...
Il n'y a pas à dire, quand elle est là, je redeviens petit, petit. Et
elle?... si je lui déplaisais, est-ce qu'elle me recevrait, comme elle
fait, des trois ou quatre fois par semaine?... Elle savait que je devais
aller chez la duchesse, ce soir, on l'a invitée devant moi. Pourquoi
n'est-elle pas venue?... Elle avait quelque chose de triste dans les
yeux aujourd'hui, comme une souffrance. J'ai cependant fouillé dans sa
vie. Il n'y a rien, absolument rien, pas une ombre d'ombre d'histoire...
Qu'est-ce qui peut la faire se reprendre ainsi sans cesse, comme si elle
luttait contre une pensée? Quelle pensée?... Mais c'est bien simple.
Elle m'aime et elle ne veut pas m'aimer. Allons, ce sera pour demain.»
* * * * *
... Oui. Quelle pensée? Le jeune homme s'endort sur cette question à
laquelle sa profonde connaissance des femmes lui permet de faire cette
réponse, délicieusement apaisante pour son inquiétude. Il n'a pas tort
d'interpréter ainsi les incertitudes qu'il devine dans les manières
d'être de Mme de Tillières, mais il se trompe, en croyant, comme il
fait, que les principes religieux, le désir de sauvegarder une situation
mondaine, la défiance contre son caractère, à lui, le fidèle souvenir
d'un mari perdu tragiquement, produisent ces va-et-vient dans le coeur
de Juliette, ces abandons tour à tour et ces reprises. Cette pensée qui
va sans cesse grandissant dans ce coeur qu'une pente insensible a déjà
conduit hors du chemin tracé par sa volonté, c'est que le retour de
Poyanne approche et approche à chaque heure, à chaque minute... Encore
quinze jours, encore dix, encore cinq, et il sera là, et il faudra lui
expliquer comment elle a laissé un nouveau venu entrer dans son
intimité,--et quel nouveau venu!--sans en prononcer le nom une fois dans
ses lettres, jusqu'à ce qu'enfin, après tant d'incertitudes, tant de
remises à plus tard, tant d'innocentes et coupables faiblesses, il ne
reste plus que deux jours, plus qu'un jour, plus que quelques heures...
* * * * *
---Ah! qu'elles sont dures à passer, ces dernières heures où l'attente
de ce qu'elle appréhende se mêle d'une façon si cruelle au remords de ce
qu'elle a permis--elle ne se rend plus compte elle-même comment. Ce
serait si peu pour un autre, si peu même pour elle, à condition qu'elle
eût parlé!... Demain, Henry entrera dans ce petit salon où Casal est
encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prévu
cette difficulté dès le premier soir, et pourquoi, la prévoyant,
a-t-elle laissé arriver les choses à cette crise?... Si elle dit la
vérité à l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui détailler
les nuances de sentiment par lesquelles elle a passé et qui l'ont
conduite à faire une série d'actions qu'elle savait déplaisantes à
Poyanne,--et à les faire en les taisant? Mais elle-même les
connaît-elle, ces nuances? Ose-t-elle se regarder dans l'âme avec son
habituelle sincérité? Non. Elle a trop peur d'y découvrir quelque chose
qu'elle _sait_ pourtant s'y cacher. Si elle continue de se taire,
peut-elle espérer que son amant ne découvrira pas qu'elle reçoit
Casal,--sinon comme d'Avançon, Miraut et quelques autres, du moins d'une
façon presque régulière? «Son amant...» Elle se répète ces deux mots
comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines
d'une situation qui est le secret dangereux et l'engagement définitif de
sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous
quelle influence elle a laissé ainsi les journées succéder aux journées,
l'une entraînant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite où elle en
est maintenant. Elle a beau se démontrer que, pendant ces quelques
semaines écoulées avec une rapidité qui lui semble aujourd'hui
surnaturelle, Raymond n'a pas prononcé une parole qui n'eût pu être
écoutée par Poyanne,--établir par les faits que ses relations avec le
jeune homme se réduisent à d'innocentes visites, à d'officielles
rencontres au théâtre ou chez Mme de Candale,--s'affirmer qu'elle n'a
pas, fût-ce une minute, outrepassé ses droits de femme, indépendante
après tout,--fixer son esprit sur cette idée qu'elle a voulu seulement
exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jugé,--ces
paradoxes de conscience qui lui ont semblé si spécieux s'évanouissent
devant la nécessité d'une explication pourtant bien simple. Pourquoi
donc l'attente en est-elle si douloureuse à la pauvre femme, qu'elle
passe au lit, en proie à la plus cruelle détresse morale, toute
l'après-midi qui précède le retour de celui à qui elle s'est donnée pour
toujours?... À peine si un rais de lumière glisse à travers les rideaux
de cette chambre close. Elle est là, les yeux ouverts, les tempes
battantes de migraine, qui regarde... Que regarde-t-elle? Et quelle
tempête se déchaîne donc dans sa conscience troublée? Un coup frappé à
la porte, faiblement mais si distinctement à cause du grand calme, la
fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par Mme de
Nançay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son
amie, a voulu voir cette dernière. La petite comtesse s'assied auprès du
lit. Elle prend dans ses mains les mains brûlantes de Juliette, et elle
lui dit, avec cet instinct de curiosité qui se mélange à la pitié chez
les meilleures des confidentes:
--«Alors, Poyanne revient demain?»
--«Oui,» répond Mme de Tillières d'une voix éteinte.
--«Mais,» reprend Mme de Candale en se rapprochant d'elle plus encore,
«est-ce qu'il ne va pas être un peu jaloux de notre ami?...»
--«Ah! tais-toi,» dit Juliette en serrant plus fortement la main qui
tient la sienne, «ne m'y fais pas penser.»
--«Allons,» insiste la comtesse, «voilà ce qui te fait si mal, c'est de
t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de
recevoir qui te plaît, peut-être... Et veux-tu qu'une fois je te parle
comme à ma soeur? Il te plaît beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te
dise encore quelque chose et que tu sais bien?...»
--«Non, tais-toi,» redit Mme de Tillières en se redressant et regardant
l'autre avec égarement. «Je ne veux pas t'entendre.»
--«Mais,» continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle
inexplicable, se décide à frapper un grand coup, «pourquoi ne
l'épouserais-tu pas?»
--«L'épouser?» s'écria Juliette d'un accent déchiré, «mais c'est
impossible, entends-tu, impossible.»
--«Et pourquoi?»
--«Parce que je ne suis pas libre,» dit la malheureuse en se laissant
retomber sur ses oreillers; et voici qu'à travers ses sanglots, son
coeur gonflé de peines inavouées se répand dans un aveu que Mme de
Candale écoute en pleurant, elle aussi. La fidèle Sainte ne se dit pas
ce que quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se diraient à sa place en
apprenant que leur meilleure amie a un amant et a su si bien le cacher:
«J'ai été trop sotte.» Elle n'en veut pas à Juliette de l'illusion où
elle est restée depuis des années sur le véritable rôle de Poyanne dans
cette existence. La petite comtesse possède une trop grande manière de
sentir pour s'abaisser à ces mesquineries-là. Elle comprend seulement
avec épouvante quel jeu terrible elle a joué en jetant, comme elle a
fait, Casal dans la vie de Mme de Tillières. Elle demeure terrassée de
son oeuvre, car elle n'a plus une minute d'hésitation maintenant. Elle
voit distinctement ce que Juliette n'ose pas lire dans son propre coeur,
un commencement d'amour passionné pour Raymond, et cela dans le même
éclair de révélation qui vient de lui apprendre la liaison avec
Henry.--«Ah! pauvre! pauvre!» gémit-elle en couvrant son amie de
baisers, puis avec angoisse:
--«Mais que vas-tu faire?»
--«Ah!» dit Mme de Tillières avec désespoir, «est-ce que je sais,
maintenant?»
VII
RESTES VIVANTS D'UN AMOUR MORT
Certaines parties de notre caractère sont si profondément spéciales, si
intimement et naturellement nôtres, que la passion, cette magicienne et
qui transforme tant de choses dans l'être humain, laisse ces parties-là
intactes. Mme de Tillières, entraînée, emportée comme malgré elle sur le
périlleux chemin d'un nouvel amour, durant ces semaines d'intimité
croissante avec Raymond, n'en avait pas moins continué d'être, pour ce
qui ne touchait pas à ce sentiment en train de grandir, la femme
discrète et prudente de toujours, celle que les malveillants accusaient
d'être un peu en dessous, et dont les admirateurs adoraient la réserve
délicate. Elle avait trouvé le moyen, pendant ce mois et demi, et au
jour la journée, que ni sa mère ni ses familiers ne rencontrassent trop
souvent Casal. Un de ces amis pourtant était moins facile à tromper que
les autres, ce d'Avançon qui, dès la première visite du jeune homme,
avait éprouvé, en face de cet hôte inattendu, un inconscient mouvement
de défiance. Sa sortie de cette fois-là, puis sa dénonciation sur la
séance du jeu au club, avaient été reçues d'une manière qui contrastait
trop avec l'habituelle docilité de Juliette pour ne pas l'étonner. Il
avait donc ouvert les yeux et bientôt acquis la mortifiante conviction
qu'une amitié se nouait entre Casal et Juliette, grâce à l'entremise de
Mme de Candale. Il lui avait suffi de venir rue Matignon à l'improviste
et d'y trouver Raymond, d'aller à l'Opéra ou au Théâtre-Français, et d'y
voir le même Raymond causant avec Mme de Tillières, pour que sa défiance
du début s'exaltât jusqu'à une jalousie aussi passionnée qu'elle était,
en droit strict, peu justifiée. La jeune femme redoubla cette jalousie
en s'en montrant irritée, et elle le lui dit, un jour qu'il recommençait
ses diatribes contre la jeunesse moderne, d'une façon qui lui ôta
l'envie de reprendre ce sujet de discussion. Le vieux Beau nourrissait à
l'égard de Mme de Tillières un sentiment trop mêlé d'intérêt et de
vanité pour le sacrifier à une pique d'amour-propre. Il avait d'abord
pour elle une affection vraie,--car c'était un tendre, un fidèle coeur
sous ses dehors de diplomate désabusé et malgré ses maladresses de
Sigisbée honoraire;--puis il se servait de cette adroite amie pour
garder un peu de paix dans son ménage, ayant dans Mme d'Avançon, qu'une
maladie nerveuse retenait à l'appartement depuis des années, la plus
acariâtre des compagnes;--enfin, il était fier de représenter la vie
élégante auprès de cette créature si fine, au même titre que Poyanne
représentait la politique, Miraut les arts, Accragne les bonnes oeuvres,
et le général de Jardes le souvenir de Tillières. S'il était assidu au
whist de cinq heures, tantôt à l'Impérial, tantôt au Petit Cercle, s'il
ne perdait pas une syllabe des racontars qui traînaient dans les salons
ou dans les coulisses de l'Opéra, c'était surtout pour arriver chez son
amie d'un air important et confidentiel, et il rapportait à la douce
isolée un écho du Paris qui s'amuse. Il eût, certes, froncé le sourcil
devant l'intrusion de tout nouveau venu dans le sanctuaire du petit
salon Louis XVI. Mais rien ne pouvait lui être plus désagréable que d'y
voir précisément un des héros de cette vie élégante;--sans compter qu'il
ressentait depuis des années pour Casal l'antipathie instinctive
professée par les chefs de file d'une génération contre les chefs de
file de la génération suivante. Le monde du chic et du sport ne se
distingue en cela ni de celui des arts, ni de celui de la littérature ou
du barreau, de l'armée ou de la magistrature. Faut-il ajouter qu'un
détail exaspérait dans le cas présent cet antagonisme? À cette première
visite de Casal, d'Avançon s'était un peu trop posé en maître et
seigneur du paradis de la rue Matignon. Peut-être n'eût-il pas été fâché
de laisser croire à des droits plus entiers que ceux dont il faisait
étalage. Ces sortes de fanfaronnades entrent pour une forte part dans
les rivalités entre amis des femmes, qui n'ont pas la passion pour
excuse. Les attitudes prises dominent si étrangement le monde obscur et
changeant de notre sensibilité vaniteuse! Le plus clair résultat de ces
diverses influences fut qu'à la veille du retour de Poyanne, le
diplomate avait déjà livré trois batailles contre Casal, non plus auprès
de Mme de Tillières, mais dans l'immédiat entourage de la jeune femme.
Il avait commencé par la mère, chez laquelle il allait régulièrement, et
il avait tracé là, de l'ancien ami de Mme de Corcieux, un portrait si
noir qu'il avait manqué son but, par excès de zèle,--oubliant lui-même
le grand principe de M. de Talleyrand, son idole: tout ce qui est
exagéré est insignifiant.
--«Soyez tranquille,» avait répondu Mme de Nançay, «s'il est tel que
vous le dites, il ne viendra pas souvent chez Juliette.»
Et elle avait parlé à sa fille, avec une indulgente ironie, des
inquiétudes de leur commun ami. Mme de Tillières s'était mise à rire, et
une plaisanterie sur cette étrange jalousie, jointe à la parfaite tenue
de Casal dans une ou deux rencontres, avait suffi pour que la vieille
dame s'endormît dans son inaltérable confiance envers son enfant,
d'autant plus que cette dernière avait ajouté, non sans une pointe de
remords, en parlant de Raymond:
--«C'est un des intimes de Mme de Candale.»
D'Avançon, battu de ce côté, comme l'en convainquit une nouvelle
conversation avec Mme de Nançay, s'était replié sur ceux des cinq
habitués de la rue Matignon qui se trouvaient à Paris, Miraut et
Accragne. Il savait à quel point Juliette était attachée à l'un et à
l'autre. Si tous les deux venaient lui rapporter que l'opinion
s'occupait déjà des assiduités auprès d'elle d'un viveur aussi
scandaleux que Casal, sans doute elle forcerait le jeune homme d'espacer
ses visites. Il y avait bien quelque indélicatesse dans le fait de mêler
ainsi des amis, auxquels la présence de Casal chez Juliette pouvait
rester inconnue, à la satisfaction de mesquines rancunes personnelles.
Mais l'infortuné diplomate ne se rendait déjà plus compte qu'il
n'obéissait dans cette circonstance qu'à des mobiles égoïstes. Reçu plus
froidement rue Matignon depuis sa tentative auprès de la mère, il
commençait de souffrir cruellement de cette situation nouvelle, et, s'il
n'allait pas jusqu'à soupçonner Mme de Tillières de s'éprendre de
Raymond, il n'avait pas si tort en apercevant un danger vague dans une
intimité qui l'avait, au premier abord, simplement froissé. Il croyait
donc de bonne foi servir les intérêts de sa meilleure amie, en arrivant,
comme il fit une après-midi, dans l'atelier de Miraut, afin de donner
l'éveil à ce dernier.
L'artiste habitait rue Viète un hôtel contigu à celui qu'occupait alors
son camarade d'Italie, le regretté Nittis, et qui fut, en ces années-là,
un joli rendez-vous d'amateurs rares et d'écrivains subtils. C'est sous
l'influence de ce Napolitain aux yeux si épris des choses modernes que
Miraut modifia sa facture et qu'il inaugura particulièrement ses
portraits au pastel, traités avec le décor familier des habitudes autour
de la personne. En ce moment il était surtout célèbre par ses admirables
tableaux de fleurs. Comme beaucoup de peintres d'une touche de pinceau
presque féminine, ce maître en délicatesses est une sorte d'athlète aux
larges épaules, avec un profil à la François Ier. Ce phénomène de
contraste entre la physiologie apparente de l'homme et son oeuvre s'est
remarqué en sens inverse, et sans que nous puissions l'expliquer
davantage, chez Delacroix, par exemple, exécuteur chétif d'oeuvres
violentes, comme Puget jadis, et probablement Michel-Ange lui-même. Chez
Miraut, tout le reste de la nature morale est à l'avenant. Cet Hercule a
des douceurs de jeune fille dans le caractère, une timidité d'enfant, un
naïf besoin de protection et de gâterie qui déconcerte comme la
gentillesse de ces chiens énormes, aussi forts que des lions et plus
domptés que des caniches. C'est grâce à la fréquence de semblables
anomalies que s'est créée cette figure du bon géant qui traverse tant de
légendes, et dont la plus populaire incarnation demeure le Porthos du
joyeux et génial Dumas. Quand d'Avançon entra dans l'atelier, le peintre
était debout à son chevalet, en train de copier une touffe d'oeillets,
blancs, safranés et rouges,--somptueusement vêtu de velours noir,
suivant sa coutume, et clignant son oeil brun pour y voir plus fin.
C'était une magie que la ténuité du coup de pinceau donné à petites
touches par cette main, vigoureuse à briser une pièce de cinq francs. Il
fit grand accueil au diplomate, tout en continuant de peindre et de
causer, avec cette facilité à s'occuper de deux choses à la fois, qui
dévoile un côté mécanique, presque ouvrier, dans le talent des peintres.
C'est bien aussi pourquoi ils demeurent presque tous si gais à travers
la vie, tandis que l'écrivain, de plus en plus privé de mouvement,
obligé à l'absorption continue de la pensée dans son travail, va
toujours et toujours s'attristant. D'Avançon était trop un homme du
monde, dans la mauvaise acception du terme, pour ne pas mépriser un peu
cette sorte de nature, et il ne fréquentait guère rue Viète. Il comptait
que cette rareté même de ses visites donnerait plus d'importance à sa
révélation sur l'amitié nouvelle de Casal et de Juliette. C'était
calculer sans l'extrême finesse cachée dans la plupart des artistes,
quand leur vanité n'entre pas en jeu. Tout en échevelant avec sa
conscience habituelle les pétales de ses jolies fleurs, Miraut s'était
demandé aussitôt quel intérêt amenait le diplomate chez lui. Il comprit
de quoi il s'agissait au son de voix avec lequel l'autre l'interrogea
tout d'un coup:
--«Êtes-vous homme à rendre un vrai service à Mme de Tillières?»
Et d'Avançon recommença le récit, nuancé pour la circonstance, que Mme
de Nançay avait déjà subi. À mesure qu'il parlait, il pouvait voir la
prunelle claire du peintre s'assombrir d'inquiétude. La seule idée de se
permettre une observation vis-à-vis de Juliette faisait trembler la main
du pauvre homme au point qu'il posa sa palette et ses pinceaux, pour
répondre cette phrase, si simplement, mais si fortement logique:
--«Et pourquoi ne lui dites-vous pas cela vous-même?»
--«Parce que je ne suis pas bien avec Casal,» répliqua d'Avançon, «et
que, venant de moi, ce conseil n'aurait par conséquent aucune
importance.»
--«Mais,» riposta le peintre, «c'est que moi, au contraire, je suis très
bien avec lui, et, je vous le jure, vous vous trompez sur son compte.»
Enchanté d'avoir imaginé cette échappatoire, il reprit ses outils et
recommença de peindre en entonnant un éloge de Raymond, que le diplomate
dut subir à son tour:--«Il a beaucoup d'esprit, savez-vous?... Il la
divertira un peu, où voyez-vous le mal?... Tenez, je juge les gens du
monde à un petit détail, moi qui ne suis qu'un brave et honnête peintre.
Quand j'entends un de ces connaisseurs de salon causer tableaux, je sais
à quoi m'en tenir. Je me dis: toi, mon garçon, tu tailles, tu tranches
et tu n'y entends rien, tu n'es qu'un vaniteux. Toi, tu n'as pas la
prétention de m'apprendre mon métier, tu as l'esprit bien fait... Ainsi
vous, d'Avançon, vous me voyez peindre depuis une demi-heure, vous ne
m'avez pas donné un conseil. Voilà le tact, mon cher ami. Hé bien! ce
Casal en est rempli et il a du goût...»
--«Ce que c'est que l'orgueil des artistes,» grommelait le vieux Beau un
quart d'heure plus tard en descendant l'avenue de Villiers. «Celui-là
est vraiment un brave homme, comme il le dit lui-même, et qui aime
Juliette de tout son coeur. Casal lui aura servi quelques compliments
sur une de ses toiles, et le voilà pris. Mais allons chez Accragne.
C'est un austère qu'on ne gagne pas avec des flatteries...»
Et, de son pied resté léger malgré l'âge, un pied mince et chaussé du
plus fin soulier verni à guêtres blanches,--le soulier de ses journées
sans menace de goutte,--il franchissait le seuil de la haute maison, au
cinquième étage de laquelle habitait l'ancien préfet de l'Empire. Resté
veuf et sans enfants, après dix années du plus heureux mariage et au
moment même où tombait le régime auquel il avait consacré sa vie,
Ludovic Accragne s'était emprisonné dans les oeuvres de charité, comme
un savant frappé au coeur s'emprisonne dans le travail. Il s'était
renoncé lui-même, et il avait trouvé la paix dans cet oubli absolu de sa
personne au profit d'une besogne de bienfaisance. Demeuré administrateur
même dans la charité, par cette survivance du métier dans l'homme qui
fait qu'un soldat vieillit en s'imposant une consigne et qu'un
professeur retraité débite un cours à la table de famille, il acceptait
vaillamment ce qui rebute les plus dévoués: le maniement de la
paperasserie, la tenue minutieuse des courriers, la vérification des
comptes. L'amitié pour Mme de Tillières, qu'il avait connue toute jeune
dans sa dernière préfecture et retrouvée à Paris, si solitaire, était la
seule fleur de cette existence redevenue heureuse par l'abdication. Il
convient d'ajouter, pour éclairer d'un jour plus complet cette figure
originale, que ce juste avait hérité de son père, ancien haut
fonctionnaire de l'Université, un fonds de voltairianisme invincible,
sur lequel Juliette et Mme de Nançay lui faisaient vainement la guerre.
En se représentant les traits divers de cette nature, dans la cage de
l'ascenseur qui le hissait le long de la haute maison, d'Avançon
ruminait le moyen de l'aborder sans recevoir un de ces coups de boutoir
que Ludovic Accragne lui prodiguait volontiers, à cause de ses élégances
surannées.
--«Bah!» se dit-il, «j'emploierai le procédé qui m'a réussi à Florence
en 66 avec Rogister...»
Il faut l'avouer, au risque de diminuer le mérite de cette unique
négociation dont l'ex-diplomate était si fier, ce procédé avait consisté
tout simplement à flatter la manie de ce comte Otto von Rogister,
numismate érudit et ministre fort médiocre. D'Avançon s'était lié avec
lui en visitant sa collection et lui cédant à titre gracieux une assez
belle médaille qu'il se trouvait posséder. Cette amitié entre l'envoyé
Prussien et le Français avait abouti à un de ces succès médiocres et
inutiles, mais qui font la gloire des chancelleries:--la connaissance
avant l'heure d'une importante nouvelle, connaissance qui n'avait
d'ailleurs changé quoi que ce fût aux affaires en cours. Rogister avait
été cassé aux gages pour son indiscrétion, mais il était parti de
Florence si enchanté de sa pièce à fleur de coin, qu'il avait négligé
d'en vouloir à son perfide adversaire, et depuis lors, ce dernier se
croyait de la force d'un Rothan ou d'un Saint-Vallier, les deux
collègues de sa génération les plus fameux au quai d'Orsay. On a vu à
quelles maladresses cette naïve infatuation conduisait cet homme. Son
très réel esprit et son très bon coeur étaient gâtés par le souvenir de
cette réussite déjà lointaine, mais toujours présente à son orgueil. Qui
mesurera les ravages qu'un succès isolé produit sur toute une destinée?
Si d'Avançon ne s'était pas cru un génie supérieur pour l'intrigue
adroite, il n'aurait pas conçu cet étrange projet de liguer les
différents amis de Juliette contre Casal, et il ne se serait pas acharné
comme il le fit, dans le sens le plus cruellement maladroit, exaspéré
dans son amour-propre par son quadruple échec auprès de Juliette
elle-même, de Mme de Nançay, de Miraut et d'Accragne.