Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots, qu'elle en comprit le danger,

et surtout après le départ du jeune homme, il lui parut qu'elle venait

de commettre une grave imprudence. N'allait-il pas prendre cette phrase

pour une indication de rendez-vous, et que penserait-il d'elle alors?

Elle eut l'idée d'écrire à Gabrielle, par mesure de précaution, afin de

remettre le déjeuner à un autre jour... Elle ne le pouvait guère.

C'était, ce lendemain, l'anniversaire du jour où, toutes jeunes filles,

elle et Mme de Candale s'étaient rencontrées; elles avaient adopté la

tendre habitude de déjeuner une année chez l'une, une année chez

l'autre, à cette date, et c'était aussi un prétexte à cet échange de

jolis cadeaux qui fait la grâce de l'amitié entre femmes. Elles adorent

ces occasions de courir les magasins, de voir en détail les nouveautés.

Elles éprouvent un enfantin délice à manier ces mille brimborions, fins

comme leurs doigts, du luxe et de la mode. Elles goûtent un plaisir

unique à se faire des surprises de gâterie qui ne sont pas plus des

surprises qu'à dix ans les jouets du petit Noël ou les présents de fête.

C'est ainsi que Juliette avait préparé pour Gabrielle la plus délicieuse

ombrelle à manche de Saxe, et pour rien au monde elle n'eût renoncé au

plaisir de donner ce souvenir à son amie à la date fixée. «Si je lui

demandais de venir déjeuner chez moi?» songea-t-elle; «oui, pour que

Casal s'imagine que j'ai eu peur de lui, s'il a l'idée de se faire

inviter... Mais il ne l'aura pas...» Ces allées et venues de ses

imaginations l'agitèrent tellement qu'elle en avait oublié Poyanne

lorsque vint l'heure habituelle de lui écrire le compte rendu de sa

journée. Cette fois, elle ne s'interrogea pas une minute sur la question

de savoir si elle lui parlerait ou non de Casal. Elle acceptait déjà le

compromis, ou mieux la dualité de conscience que lui représentait ce

secret gardé vis-à-vis de son amant. Cela n'allait pas, malgré les

sophismes dont elle s'était étourdie, sans un obscur remords qui la gêna

au point de lui rendre la composition de cette nouvelle lettre aussi

difficile que l'avant-veille:

--«Mon Dieu,» se disait-elle en la terminant, «comment s'y prennent les

femmes qui trompent leur mari? Moi, je n'ai qu'un peu de silence à

garder et qui m'est déjà si pénible!... Il ne faudrait point que cela se

répétât souvent...»

Elle essayait de se persuader de la sorte qu'elle ne désirait pas revoir

Casal aussi tôt. En réalité, quand elle arriva rue de Tilsitt, à l'heure

du déjeuner, avec la précieuse ombrelle, si elle n'y avait pas trouvé

Raymond, elle eût été un peu déçue. Mais elle avait deviné juste sur

l'effet produit par son imprudente phrase. La première action du jeune

homme, en quittant la rue Matignon, avait été de donner à son cocher

l'adresse de l'hôtel de Candale. Il avait trouvé la comtesse en train

d'examiner des bijoux posés dans des écrins ouverts, les plus récents de

ces petits chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie autour desquels les joailliers

d'Old Bond Street et ceux de la rue de la Paix se livrent des batailles

quotidiennes.

--«Vous arrivez bien,» s'écria-t-elle gaîment à la vue de Casal; «lequel

préférez-vous de ces bracelets?...» Et elle lui tendit deux cercles

d'or, l'un revêtu d'un émail noir sur lequel le mot _Remember_ était

écrit en lettres de roses, l'autre fermé par une montre microscopique,

original paradoxe d'élégance tombé aujourd'hui dans la vulgarité.

--«Mais celui-ci,» dit le jeune homme en désignant le second des deux

objets. «Il a un double avantage: celui d'abord de ne pas étaler une

devise prétentieuse, et puis, c'est si commode pour les adieux... Mais

oui,» insista-t-il avec son rire gai, «une femme s'ennuie avec son

amant; elle n'ose pas consulter la pendule pour voir si elle peut

décemment filer. Elle met les bras autour du cou du bien-aimé, elle

appuie sa jolie tête, comme cela, de profil, et regarde l'heure à son

poignet...»

--«Ça vous ressemble, cette idée-là,» dit la comtesse. «Vous mériteriez

que vos impertinences fussent répétées à la personne pour qui j'ai

choisi ce bracelet; et elles le seront, pour vous punir, pas plus tard

que demain matin.»

--«Si c'est Mme de Tillières?...» fit Casal.

--«Voyez-vous qu'il a deviné tout de suite!» interrompit la comtesse.

«Alors, si c'est Mme de Tillières?...»

--«Soyez juste,» continua Raymond, «répétez-lui mes impertinences, comme

vous dites, mais devant moi, que je puisse me défendre.»

--«Êtes-vous libre demain matin?» fit la comtesse. «Venez déjeuner; mais

tâchez de mériter cette gâterie, car c'en est une de vous prier ce

jour-là.»

Et elle lui expliqua avec force détails toute l'histoire de leur amitié,

que Casal n'eut pas de mérite à écouter religieusement. Si bien qu'à son

entrée dans le petit salon de la rue de Tilsitt, la première personne

qu'aperçut Juliette fut le jeune homme. Oui, elle eût été un peu déçue

qu'il n'eût pas essayé de se rapprocher d'elle ainsi, et pourtant elle

ne fut pas hypocrite de prendre aussitôt la physionomie mécontente et

comme serrée, qu'elle avait eue le jour où Casal faisait chez elle sa

première visite. Les situations ambiguës fournissent prétexte à ces

contrastes. Elle devait être tour à tour, successivement et avec la même

bonne foi, atteinte dans son intérêt pour Raymond ou touchée dans ce

qu'elle croyait devoir à Poyanne aussi longtemps qu'elle laisserait

place en elle aux complications sentimentales qui l'amenaient, dès cette

première période, à être émue à la fois par ces deux hommes. Mais si

Casal eut la naïveté de prendre au sérieux le reproche muet

d'indiscrétion que lui adressait cette subite froideur, Gabrielle n'y

vit qu'une courte comédie destinée à tromper un demi-remords. Elle

était, elle, rayonnante de gaîté communicative en prenant le bras de son

confident de la veille pour passer dans la salle à manger, tandis que

Candale conduisait Juliette. Les mondaines ont un goût particulier pour

organiser de ces petits déjeuners à la fois clandestins et innocents

dont tout leur plaît: la fantaisie de l'intimité plus libre, la

certitude qu'aucun importun ne les dérangera, et, osons le dire, la joie

un peu animale de manger de bon appétit. C'est avec le souper, quand

elles soupent, le seul repas auquel leurs jolies dents blanches fassent

vraiment honneur. Le matin, elles se sont levées trop tard et n'ont qu'à

peine grignoté les rôties beurrées de leur thé. Elles arriveront pour

dîner à huit heures, serrées dans leur corset comme un horse-guard dans

sa tunique rouge, fatiguées de la journée, l'estomac troublé par le thé,

les pâtisseries et les tartines des cinq heures, préoccupées de vingt

intérêts de coeur ou de vanité, et, devant un repas dont le seul menu

réveille un écho dans l'orteil d'un goutteux, elles mangeront à peine de

quoi soutenir leurs nerfs jusque vers minuit. Vers midi, au contraire,

elles ont déjà marché, respiré l'air du Bois. Elles portent un petit

costume anglais d'une étoffe souple et pas trop ajusté. Le déjeuner avec

une amie ou deux, et un ou deux amis,--pas plus,--c'est alors une petite

fête improvisée, d'autant plus que celui qu'elles veulent bien y

associer est nécessairement un oisif et qui n'a d'autre métier que de

leur plaire. À Paris, aucun homme occupé ne déjeune, et ce dont elles

sont plus friandes que d'une aile de perdreau froid à déchiqueter, c'est

du temps de ceux à qui elles donnent ce titre flatteur et absorbant

d'ami. On s'étonne souvent que leurs choix, non seulement en passion,

mais en simple affection, s'égarent sur des personnages sans autre

esprit qu'un bagout insignifiant, sans autre mérite apparent que de

bonnes manières et un bon tailleur. On trouverait que, neuf fois sur

dix, ces inexplicables Favoris ont aussi cette qualité, la première de

toutes, qu'ils sont toujours là. Au fond de la rancune que Mme de

Candale conservait à Poyanne, il y avait ce grief spécial: elle lui en

voulait, occupant une grande place dans la sympathie de Juliette, de se

tenir, comme il faisait, hors de ces menues relations. Le double désir

de ne pas compromettre Mme de Tillières et de suffire à ses travaux

avait en effet conduit le comte à se retirer presque absolument du

monde, et Gabrielle, en regardant son amie et Casal assis l'un en face

de l'autre à cette table de déjeuner, ne pouvait s'empêcher de se tenir

à elle-même ce petit monologue, avec cette puissance de dédoublement que

les écrivains modernes s'imaginent avoir découvert,--comme si toutes les

femmes n'excellaient pas depuis des siècles et naturellement dans cet

art de vivre à la fois et de se regarder vivre.

--«Ma petite Juliette s'obstine à garder sa mine sévère. Elle voudrait

bien nous faire croire qu'elle est fâchée. Mais il ne faudrait pas

avoir, madame, cette distraction dans vos yeux, en me parlant, qui me

prouve que vous n'écoutez que M. Casal en train de causer avec Louis...

Si elle pouvait s'éprendre pour lui d'un sentiment véritable pourtant et

si ce mariage avait lieu?... Qu'elle épouse ce sauvage d'Henry de

Poyanne, et je la perds, au lieu qu'avec Raymond, qui a les goûts de

Louis, nos goûts, nous mènerions une si gentille vie...--Lui, me paraît

tout à fait emballé... Bon, elle se déride. Ce qu'il vient de dire est

fin, et comme il la regarde peu à peu!... Allons. Il lui parle. Elle lui

répond. Elle s'apprivoise...»

C'était, ce petit commentaire muet, l'accompagnement d'une de ces

causeries qui vagabondent, suivant la règle ordinaire, à travers les

infiniment petits des préoccupations parisiennes et qui vont des courses

d'Auteuil à la politique, ou du dernier procès à des détails de cuisine,

en passant par le théâtre, et les allusions au plus récent scandale,

jusqu'à ce qu'un hasard de conversation ayant amené Candale à dire à

Raymond:

--«Je t'ai admiré, hier. C'est la première fois que je t'aie vu refuser

de te mettre en banque, et avec Machault, qui gagne toujours...»

--«Je vieillis,» répondit l'autre en haussant les épaules, «je suis

brouillé avec la dame de pique.»

--«Voilà du moins un caprice raisonnable,» fit Gabrielle, «mais de quand

date-t-il et combien durera-t-il?»

--«Ce n'est pas un caprice, madame, je vous le jure,» répliqua le jeune

homme avec la même simplicité sincère qu'il avait mise la veille à

donner sa parole. Cette phrase, intelligible à la seule Juliette, la fit

tressaillir dans ses fibres profondes. Casal lui eût dit en propres

termes qu'il l'aimait, elle n'eût pas éprouvé une émotion plus forte.

Elle détourna les yeux une minute, pour qu'il n'y lût point les

sentiments confus qui l'agitaient, et parmi lesquels dominait une espèce

de plaisir invincible. Elle aurait dû, prenant ces mots comme ils

avaient été prononcés, s'enfermer dans un quant à soi de plus en plus

impénétrable. À partir de ce moment, il lui fut au contraire impossible

de garder son masque de défense. En lui prouvant le bienfait immédiat du

premier conseil reçu, Raymond ne l'excusait-il pas à ses propres yeux de

l'accès trop facile qu'elle lui avait déjà donné auprès d'elle? Et

par-dessus tout il continuait de lui plaire infiniment, grâce à ce

magnétisme personnel qui déconcerte toutes les analyses et qui semble

justifier la dure formule des savants qui considèrent l'amour comme un

simple phénomène physique.--Il est certain que Louis de Candale avait

depuis longtemps quitté le fumoir où l'on était venu après déjeuner, et

la jeune femme, elle, était encore là qui subissait le charme de la

présence de Raymond. Cet abandon à ce charme était si complet qu'elle

fut prise d'un saisissement lorsque, ayant regardé par distraction la

montre du bracelet que la comtesse lui avait passé au poignet, elle vit

comme l'aiguille avait marché.

--«Trois heures!» s'écria-t-elle avec une réelle surprise, «et ma

voiture que j'ai commandée à deux!... Allons, je me sauve...»

--«Veux-tu m'attendre?» demanda Gabrielle, «je sors avec toi.»

--«Ah!» dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, «je

voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine.»

Elle s'étonna elle-même, en descendant l'escalier, de ce nouveau

mensonge inventé si soudainement. Pourquoi? Sinon qu'elle n'aurait pu, à

cette seconde, supporter sans en souffrir les taquineries certaines de

Gabrielle. Les secrets reproches de sa conscience grondaient déjà trop

fort dans son coeur. Comme d'habitude en quittant la rue Matignon, le

valet de pied avait mis dans le coupé la correspondance arrivée par le

courrier de midi. Il s'y trouvait trois lettres, dont une de Poyanne.

Mme de Tillières en regarda longtemps la suscription avant de l'ouvrir.

Elle venait d'avoir, à un degré presque insoutenable, l'impression

qu'elle se conduisait très mal envers cet ami absent. Sous l'influence

subite de ce remords, elle le vit dans cet exil de Besançon, assis à sa

table et lui écrivant, au sortir des luttes fiévreuses de la politique,

pour se rafraîchir l'âme à son cher souvenir. Tous les motifs de tendre

admiration qui l'avaient attachée au noble orateur se réveillèrent à la

fois en elle. Ses mains frémissaient en déchirant l'enveloppe.

Peut-être, si elle avait, cette fois, rencontré dans ces pages une

phrase de chaude effusion, aurait-elle retrouvé là, dans ce court

instant de crise intérieure, la force de se reprendre tout d'un coup.

Les minutes les plus décisives de notre existence sentimentale sont

celles-là, quand l'émotion nous envahit trop vivement pour que nous

puissions nous tromper sur sa nature, sans que cependant elle ait encore

noyé en nous tous les scrupules. Mais c'était de nouveau la lettre gaie,

vaillante, presque insoucieuse, que le comte croyait devoir plaire à sa

maîtresse. Pas un mot n'y vibrait qui pût toucher l'âme déjà malade de

Juliette à la vraie place. Ah! les malentendus des éloignements! Les

cruelles, les irréparables mésintelligences qu'emportent et que

redoublent ces feuillets sur lesquels nous ne savons pas, nous n'osons

pas mettre tout le sang de notre amour et toutes ses larmes! Écrire à la

femme que l'on aime, après plusieurs jours de séparation, c'est lui

parler sans voir ses yeux;--c'est jeter des paroles dont le

retentissement dans cette création idolâtrée vous échappe, hélas! et qui

vous la perdent quelquefois pour toujours;--c'est ne pas la sentir

sentir! Et elle lit votre lettre en répétant, ce que dit Juliette cette

fois encore: «Comme il a changé!» Et ce n'était pas vrai; mais le

croire, pour elle, était si dangereux, au moment où elle allait être

entourée par la plus savante, par la mieux conduite des séductions!

* * * * *

Il faut dire, en effet, pour ne pas être injuste envers cette charmante

femme et d'ordinaire si prudente, que Raymond eut l'art, durant les

quelques semaines qui séparèrent ces premières rencontres et le retour

de Poyanne, de se conduire avec un tact impeccable. Il eût été renseigné

avec une exactitude absolue sur l'isolement momentané de Mme de

Tillières, qu'il n'eût pas déployé plus de finesse délicate. Et ce

n'était pas, chez lui, ce tact et cette finesse, le résultat d'un

calcul. Non, il s'abandonnait tout simplement à la sincérité de ses

propres émotions. Là était pour Juliette le véritable péril: le jeune

homme devait agir avec elle, naturellement et sous l'impulsion de sa

sensibilité actuelle, comme il eût fait par la plus rusée diplomatie. À

travers une vie si déprimante, il était resté assez fin de nature, assez

artiste en sensations pour se laisser aller avec délices à l'attrait de

rapports très nouveaux pour lui, et sans une seule de ces violences

d'amour-propre qui, brusquant les attaques, donnent l'éveil à la

défiance des femmes. Comme il se le disait, le soir de l'Opéra, dans ce

langage expressif et brutal qu'il cessa bientôt d'employer en se parlant

de Juliette, il était «pincé.» Or, quand un viveur professionnel et qui

a beaucoup abusé de la galanterie, devient véritablement amoureux d'une

femme honnête ou qu'il croit telle, il a des retours soudains

d'adolescence, comme une ivresse de rajeunissement qui fait de lui un

personnage nouveau et d'un singulier intérêt pour cette femme à laquelle

il procure la plus douce des flatteries. Peut-être n'y a-t-il pas de

phénomène qui montre mieux combien l'amour greffe en nous, suivant

l'admirable formule du philosophe antique, un animal nouveau sur

l'animal d'habitudes, si bien qu'aimer c'est à la lettre devenir un

autre et, au moins pour un temps, se conduire au rebours de son passé,

de son caractère, de ses idées et de son être entier.

C'est par la tête que commence ce rajeunissement qui repose, comme

toutes les conversions durables ou momentanées, sur une loi générale de

l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos moeurs. S'occuper

d'une femme, pour un débauché, c'est donc voir avec un détail, précis

comme les gravures d'un livre de libertinage, la manière dont elle se

donnera, et la sorte de plaisir qu'il goûtera auprès d'elle. Et c'était

bien ce coup d'oeil de connaisseur en impureté, dont Casal avait, dès le

premier soir, enveloppé Mme de Tillières, la déshabillant de sa toilette

de soirée et la toisant comme une fille. Dès leur seconde entrevue, il

éprouva une impossibilité de la brutaliser ainsi dans sa

pensée,--impossibilité qui grandit encore à mesure que les occasions de

la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientôt le moyen de la

voir sans cesse, tantôt chez Mme de Candale, tantôt au théâtre, tantôt

rue Matignon. C'était là surtout, dans le tête-à-tête du petit salon aux

teintes effacées, qu'il devait sentir mieux le mélange de passionné

désir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite.

Elle eut, dès la troisième visite, et durant celles qui suivirent, dans

le bonjour gracieux et réservé tout ensemble dont elle l'accueillait,

dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant

s'asseoir, dans le son de sa voix aux premières phrases, comme une façon

d'abolir la familiarité acquise lors de la causerie précédente, et la

moitié de cette nouvelle conversation se passait ainsi à reconquérir le

terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se détendait dans un demi-abandon, elle

gardait des yeux à la fois impénétrables et inaccessibles, une chasteté

d'attitude qui ne permettait pas la plus légère audace de paroles, et,

surtout, elle donnait cette impression d'un être si vivement sensible

qu'un rien le froisse, défense plus sûre qu'aucune autre sur un homme

vraiment épris. C'est la fleur aux pétales trop fragiles devant laquelle

hésitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casal, vaincu par

cette influence, prit vite l'habitude de s'en aller de ses visites sans

avoir rien fait que de jouir du frémissement intérieur dont le pénétrait

cette présence, quitte à se raisonner sur le trottoir de cette solitaire

rue Matignon.

--«Et moi,» songeait-il, «qui me suis tant moqué lorsque je voyais un

camarade tombé par une femme!... Mais il faut avouer que celle-ci ne

ressemble à aucune autre...» Puis, comme il avait de l'esprit avec

lui-même, malgré son émotion:--«C'est aussi ce qu'ils disaient tous,»

ajoutait-il. Et, après un éclair de doute:--«Non, cette fois je ne me

trompe pas, je m'y connais, elle est unique...»

Il s'abîmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le

commencement du monde, et qui consiste à se démontrer par le menu les

raisons que l'on a de préférer son amie à toutes les autres. C'était là,

semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blasé, comme

celui-là, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitôt à la

griserie de ce roman intérieur un piquant singulier, c'est que

précisément il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions

d'existence aussi peu favorables que possible à des sentiments de cet

ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer à ses

occupations d'homme de club et de sport, il éprouva presque tout de

suite à un extrême degré cette impression d'une vie dédoublée, qui

correspond si bien, chez les civilisés, à la multiplicité de la personne

et qui donne à toute liaison cachée, fût-elle innocente, une poésie de

mystère. D'ailleurs le détail d'une des journées, prise au hasard, et

qui peut être donnée comme le type de la vie du jeune homme pendant ces

quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses,

les complexités de cette passion, à laquelle il ne fallut que ce

temps-là pour grandir et se développer dans le décor des habitudes les

plus contraires à toute passion.

... Un mois est déjà passé depuis qu'à l'Opéra, Casal a si timidement

demandé la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune

homme s'habille dans le cabinet de toilette de son hôtel de la rue de

Lisbonne. Sur une petite table placée devant la fameuse bibliothèque de

bottes, se trouve un écrin ouvert qui montre un collier de perles

destiné à servir de cadeau de rupture à Christine Anroux. Elle lui est

devenue, cette pauvre actrice, tout à fait insupportable, au point qu'il

s'est décidé à en finir avec elle, d'une manière définitive, lui qui

disait: «Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes.»

Sur un fauteuil à bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter à

cheval avec lui. Demeuré athlétique malgré ses excès, avec un visage

délabré et des épaules de boxeur, l'Anglais bat le tapis de la pointe de

sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive guère,

d'habitude, avant midi. Il raconte, en style télégraphique, sa soirée de

la veille:

--«Excellent dîner, hier, chez Machault... Je n'aurais pas donné ma soif

pour vingt livres, en me mettant à table... Château-Margaux blanc, très

recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop

doux; puis du porto rouge, supérieur... Chez Phillips ensuite. T'y ai

attendu... Voilà ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, même avec son

whisky...»

Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, célèbre pour avoir dit aux

Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre: «Je ne

me croyais pas si plein que ça...,» déplore en ces termes son étrange

déception de la nuit, Raymond, assis à sa toilette, sourit à sa pensée.

Il se revoit à cette même heure ou Herbert l'attendait chez Phillips,

dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette.

De quoi? Il ne se rappelle que la toilette de Mme de Tillières, sa robe

de dentelle noire sur de la moire rose, la même que celle du premier

soir. Et comme Herbert insiste:

--«Voilà six jours que tu me manques!... quelque nouvelle bourgeoise,

hein?...»

--«Ma foi non,» dit Casal. «Je me suis couché à onze heures, j'étais

fatigué.»

--«Ça te réussit,» reprend l'autre. «Teint excellent, oeil frais, bonnes

conditions. Tu es prêt?»

Le fait est que, depuis des années, Casal n'avait pas été aussi joli

garçon qu'à ce moment-là, et aussi jamais la sensation de la vie

physique n'avait été plus forte en lui. Les femmes de haute galanterie

qui se promenaient dans l'avenue du Bois, par ce matin de printemps, se

dirent l'une à l'autre en le voyant passer à cheval avec lord Herbert:

--«Il est étonnant, ce Casal, toujours vingt-cinq ans!»

Un Coeur de femme · 第 9 / 22 段