--«Va-t-elle se lever?» songeait Casal, resté seul avec Juliette sur le

devant de la loge. Et c'était vrai que Mme de Tillières se disait à la

même minute: «Mon devoir est d'éviter même ces cinq minutes de

demi-tête-à-tête,» mais elle restait assise sur son fauteuil, affectant

de parcourir à nouveau la salle du bout de sa lorgnette. Dans la glace

qui garnissait la paroi de la baignoire, elle avait vu la physionomie de

Raymond tout assombrie d'inquiétude, et voici qu'elle ressentait à la

fois son émotion du premier soir devant ce beau, ce fier visage d'homme,

et un attendrissement irrésistible devant cette évidente timidité qui

flattait en elle les plus intimes orgueils de la femme. Ses nerfs,

encore tout remués par la musique, lui rendaient difficile un effort

intime, et, le coeur serré d'une attente, qu'elle jugeait coupable au

moment même où elle la subissait avec de secrètes délices, elle ne se

leva point. D'ailleurs, le jeune homme commençait de lui parler.

Pouvait-elle lui faire l'affront de ne pas lui répondre,--et pourquoi?

--«Cet acte est beau,» disait-il, «et à cause de lui, je pardonne

presque au compositeur d'avoir touché à Hamlet, quoique je déteste que

l'on gâche des sujets déjà traités, en les représentant sous une autre

forme... Il faut la voir jouer à Londres, cette pièce de Shakespeare, et

par Irving. Le connaissez-vous, madame?...»

--«Je ne suis jamais allée en Angleterre,» répondit-elle; et elle pensa:

«Gabrielle a raison, je lui fais peur...» Ce fut une sensation de

quelques secondes, mais délicieuse. Cette réserve de Casal mettait sa

conscience à elle en repos, et surtout c'était la preuve qu'elle

plaisait déjà tant au jeune homme qui continuait d'expliquer le jeu

souligné du grand acteur anglais, critiquant sa parole trop continûment

mordante, vantant ses gestes précis et sa subtile intelligence. Il

s'arrêta, et avec un sourire:

--«Avouez, madame,» fit-il, «que vous me trouvez un peu ridicule de

prétendre avoir un goût artistique à moi.»

--«Mais pourquoi cela?» demanda-t-elle. Un petit frisson venait de la

saisir. Elle se rendait compte que cette phrase en amènerait une autre

et que la conversation allait devenir plus dangereuse.

--«Pourquoi?» reprit Casal, «mais à cause du portrait que votre ami

d'Avançon vous a tracé l'autre jour.»

--«Je ne l'ai pas écouté,» dit-elle en s'éventant pour cacher le trouble

qui la ressaisissait. «J'avais une telle migraine!»--«Ou veut-il en

venir?» se demandait-elle.

--«Oui,» fit Casal avec une mélancolie qui n'était qu'à moitié feinte.

«Mais le jour où vous ne l'aurez plus, cette migraine, vous l'écouterez

et vous le croirez. Oh! ou lui ou un autre... Je le disais hier à Mme de

Candale, c'est un peu dur tout de même d'être jugé toujours sur quelques

folies de jeunesse... Et puis, il m'a semblé... Vous me permettez de

vous parler bien franchement?...»

Elle inclina la tête. Il avait su poser cette question énigmatique avec

cette grâce un peu enfantine, si puissante sur les femmes lorsqu'elle

est associée chez un homme à toutes les énergies d'une maturité virile.

Il continua:

--«Il m'a semblé que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et

c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir.»

--«Mais,» fit-elle toute troublée de ce coup droit qu'elle ne pouvait

guère parer, «c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon

coin, si retirée de tout ce qui vous intéresse...»

--«Vous voyez,» reprit-il, «vous avez écouté le réquisitoire de

d'Avançon, malgré votre migraine. Hé bien! je voudrais tenir de

vous-même l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne

serait que pour vous faire un peu revenir sur ce réquisitoire. Ce ne

serait que justice, avouez-le.»

Il était si beau à cette minute, de ses yeux clairs émanait une telle

douceur, tout cet entretien avait été si rapidement poussé que Juliette

répondit comme malgré elle:

--«Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir.»

C'était la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en réponse à cette

demande et après que Mme de Tillières s'était promis d'être si discrète,

cette petite phrase équivalait à une première faiblesse. Le «merci»

presque ému de Casal lui fit trop comprendre que le jeune homme

l'interprétait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller à

son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mosé.--Il était

trop tard.

VI

LA PENTE INSENSIBLE

Lorsque Juliette fut rentrée du théâtre et que, coiffée pour la nuit,

elle eut renvoyé sa femme de chambre, elle s'assit à sa table, afin

d'écrire à Poyanne le compte rendu de sa journée. Cette mignonne table,

où la multiplicité des petits objets trahissait une gentille minutie

d'esprit, faisait un coin dans son appartement, encore plus à elle que

le bureau du paisible salon Louis XVI. Les portraits de sa mère, ceux de

son père, de son mari et d'autres chers morts, ceux de ses amis

préférés, étaient appendus à portée de la main et du regard sur le pan

de mur tendu de soie, contre lequel s'appuyait cette table, témoin de

ses meilleures minutes. Au-dessus des cadres en cuir, en vieille étoffe,

en argent ciselé, une bibliothèque-étagère contenait les volumes qu'elle

lisait le plus volontiers: une _Imitation_, des poètes intimes, quelques

romans d'analyse tendre et surtout des moralistes, ceux qui unissent,

comme Joubert, comme le prince de Ligne, comme Vauvenargues, la finesse

aiguë de l'observation à toutes les délicatesses de la bonté. La lampe

voilée de dentelle éclairait cet univers familier de sa lueur adoucie,

et le virginal lit de bois de rose à colonnettes tournées avec les cinq

ou six petits oreillers préparés pour dormir, et la cheminée où brûlait

une flamme souple. Le battement régulier de la pendule emplissait seul

de son bruit cette chambre close dont les deux fenêtres donnaient sur le

jardin. Que ces heures de solitude étaient chères à Juliette, qui aimait

à s'attarder sur une lecture et surtout à écrire! Elle avait ce joli

goût de la correspondance qui s'en va de nos moeurs hâtives, et c'était

sans cesse entre ses amis et elle un continuel échange de billets à

propos d'une phrase mal comprise dans la causerie du jour, sur un livre

prêté ou à lire, sur un souci de santé ou simplement une commission à

faire. Ces mille riens servent aux femmes de prétexte pour broder les

plus gracieuses fleurs de fantaisie sur l'étoffe si monotonement grise

de la vie mondaine. Avec l'ami des amis, avec l'époux secret de son

choix, et quand les exigences de la politique le tenaient loin de Paris,

qu'elle avait souvent causé ainsi par de longues, d'interminables

lettres, laissant sa plume courir rapide sur le papier mince, bleuté

vaguement, et sa pensée suivre cet homme dont alors les ambitions la

passionnaient, et qu'elle admirait, en le conseillant avec ce tact

effacé, caresse unique pour l'amour-propre d'un mari ou d'un amant!...

Mais ce soir-là et au sortir de cette représentation de _Hamlet_, elle

resta longtemps, la tête dans sa main, avant de pouvoir tracer seulement

une ligne de la lettre qu'elle voulait écrire. Allait-elle lui parler de

Casal, de la demande qu'il lui avait adressée et de la réponse qu'elle

avait faite?

--«Je le dois,» dit-elle enfin tout haut en plissant son front; et dans

le mouvement de résolution que révélait cette parole, elle commença

d'écrire. Après une demi-heure, elle avait terminé une lettre vraie ou

elle racontait la rencontre avec Raymond dans la loge de Gabrielle et

l'essentiel de leur conversation, le tout simplement, droitement; elle

ajoutait que si cette présence du jeune homme chez elle devait être

désagréable à Henry, elle n'attendait qu'un mot pour s'y soustraire.

Cette lettre finie, elle la relut et elle vit Poyanne la lisant à son

tour, juste dans vingt-quatre heures. Elle le connaissait trop pour

douter de sa réponse. C'était une coquetterie d'âme naturelle, à cet

homme généreux, qu'il ne voulût, dans ses rapports avec Juliette, rien

devoir à l'autorité. Il était de ces amants qui disent toujours à leur

maîtresse: Vous êtes libre. Seulement ils ne peuvent pas s'empêcher de

souffrir, et la femme à laquelle ils permettent ainsi d'aller comme elle

veut, sur le chemin de ses fantaisies, sent, à de certaines minutes,

qu'elle leur marche sur le coeur. Ce coeur saigne, sans une plainte, et

sa muette souffrance s'élève comme un de ces tendres reproches auxquels

un être délicat préférerait les plus violents outrages. Juliette éprouva

ainsi par avance l'impression de la peine que cette lettre si franche

infligerait à son ami. La scène qui avait suivi le dîner chez Mme de

Candale se représenta tout d'un coup à son esprit avec une force extrême

et l'animosité d'Henry contre Raymond. Persuadée comme elle était que

l'amour de Poyanne avait diminué, Juliette aurait dû logiquement ne pas

tenir compte d'une antipathie qu'elle jugeait inique. Mais elle lui

gardait encore trop d'affection véritable pour se décider de sang-froid

à un parti-pris de cette dureté.

--«Non,» fit-elle, «je n'enverrai pas cette lettre; à quoi bon?» Elle se

leva et, jetant ce papier dans la flamme, elle le regarda brûler avec ce

malaise bien connu de ceux qui ont traversé ces périodes des fins de

liaison, où ce qui fut le charme de l'intimité en devient la corvée

douloureuse. On ne veut pas renoncer à cette douce coutume de raconter

son coeur la plume à la main, et l'on ne peut plus, et l'on recommence

indéfiniment de noircir des feuilles que l'on froisse les unes après les

autres jusqu'à une dernière, comme celle que Mme de Tillières se décida

enfin à mettre dans l'enveloppe, et qui n'enferme plus rien que des

phrases banales et gauches. Dans celle-là, le nom de Casal n'était même

pas prononcé.

--«Je ne sais pas pourquoi je suis si troublée d'une pareille vétille,»

se disait-elle le lendemain matin pour endormir le remords qui

tressaillait en elle. «Qu'y a-t-il de mal à recevoir un ami de Gabrielle

de Candale et de Marguerite d'Arcole? Quel prétexte avais-je de

répondre: non, à sa demande de venir ici? Gabrielle a raison. Il a obéi

à un joli sentiment. Il a voulu protester contre l'effet que les

discours de d'Avançon devaient avoir produit sur moi. C'est comme s'il

s'engageait à une tenue irréprochable rue Matignon, et par conséquent à

ne pas me faire la cour... Quelques visites de temps à autre qui

contribuent à lui donner un peu plus de respect pour ce qu'il y a de bon

en lui... Mais Henry lui-même les approuverait s'il le connaissait

mieux, si je pouvais lui expliquer de vive voix...--D'ailleurs,»

continuait-elle en relisant une lettre reçue de Besançon le matin même,

«il ne s'occupe guère de moi en ce moment.»--Elles étaient, ces pages où

Poyanne racontait son arrivée dans sa ville natale et son entrevue avec

quelques électeurs notables, toutes remplies de détails sur la lutte

électorale qui allaient s'engager. Il semblait qu'il eût évité à dessein

la plus légère allusion sentimentale. Cet amant timide, et qui craignait

de lasser son amie par sa tendresse, avait écrit, lui aussi, une

première lettre, puis une seconde, une troisième, et il les avait

brûlées, comme elle avait fait elle-même, pour en envoyer une dernière,

extérieure et indifférente. Juliette aurait pu et dû le deviner. Mais

nous n'accordons jamais aux autres le crédit de penser qu'ils nous

ressemblent par les susceptibilités douloureuses du coeur. Elle poussa

un soupir et se dit simplement:

--«Comme il a changé! Ses lettres d'autrefois étaient si tendres!»

Elle remit ces pages, que couvrait la haute écriture droite et loyale du

comte, dans une petite enveloppe de cuir à serrure et qui portait la

date de 1881. Dans son culte pour celui qu'elle considérait avec raison

comme une des figures supérieures de cette époque, elle avait pris la

pieuse habitude de ne jamais laisser se perdre même un billet de cette

chère main, et, à chaque commencement d'année, elle commandait ainsi une

gaine précieuse pour ce trésor auquel elle avait jadis tant tenu. Le

sentiment du passé, de ce qu'il y avait de diminué, comme d'éteint entre

eux, lui serra le coeur, et elle devint plus songeuse encore tout en

s'amusant, pour occuper ses doigts, à disposer dans des vases des fleurs

envoyées de Nice par le général de Jardes qui voyageait sur ce bord

d'Italie pour le grand ouvrage militaire, rêve de toute sa vie. Les

roses à demi ouvertes et comme lassées par le voyage, les pâles

narcisses, les mimosas dorés, les oeillets rouges et blancs, les

violettes russes mêlaient leurs odeurs. Les pauvres plantes encore

vivantes, altérées d'eau et qui allaient renaître pour quelques jours,

exhalaient leur âme dans cette agonie de parfums,--nostalgique soupir

vers le pays du soleil et les jardins enchantés de la Provence. Mme de

Tillières était trop profondément remuée depuis la veille pour que cette

invisible caresse d'aromes ne la pénétrât pas d'une étrange langueur.

Une tristesse l'envahit qui lui mit des larmes dans les yeux; elle les

essuya de sa main fine et presque avec terreur en entendant ouvrir la

porte du premier salon. Elle se prit à trembler de tout son corps à

l'idée que Casal avait peut-être profité aussitôt de la permission

demandée, qu'il allait entrer et la voir dans cet état de trouble

inexplicable. Il l'interrogerait. Que lui dirait-elle? Heureusement la

porte en s'ouvrant donna passage non pas au jeune homme, mais à

d'Avançon, et l'ex-diplomate était si occupé d'une idée dont l'éclair

brillait dans ses yeux gris qu'il ne remarqua même pas la pâleur de la

marquise, ses yeux humides, l'agitation de ses mains.

--«Je suis sûre qu'il va me taquiner sur la soirée d'hier à l'Opéra?» se

dit la jeune femme, après le premier saisissement de délivrance. Et elle

continuait d'arranger ses fleurs, mais presque avec gaîté, cette fois,

en épiant du coin du regard le vieux Beau qui ménageait visiblement un

effet. Elle le connaissait si bien!... Elle savait qu'une des manies de

cet homme était de ne jamais aller droit au but. Il croyait devoir à son

ancien métier de préparer ses mots comme il préparait son visage,

cosmétiquant ses cheveux un par un, si bien que son crâne chauve en

était comme laqué de noir, nuançant sa moustache de manière à lui

conserver un grisonnement vraisemblable. Il lui arrivait de dire, au

début d'une conversation, une phrase qui devait lui servir une

demi-heure plus tard à en placer une autre. Il attendit moins longtemps

cette fois. Mme de Tillières ne s'était trompée qu'à moitié. Il venait

bien lui parler de Casal. Seulement il ignorait que le jeune homme eût

été, la veille, des invités de la comtesse. Juliette venait de lui dire

en lui tendant une des larges anémones qui sont la gloire du Midi:

--«Vous ne me complimentez pas sur mes fleurs? C'est notre ami de Jardes

qui a eu cette gentille pensée.»

--«Et va-t-il revenir bientôt?» demanda le diplomate. Puis, sans

attendre la réponse: «Croyez-vous qu'il pousse jusqu'à Monte-Carlo

tenter la fortune?...»

--«C'est bien possible,» dit Juliette.

--«Ça me fait penser,» reprit d'Avançon avec un empressement à saisir

cette grosse attache de causerie qui démentait toutes ses prétentions à

la finesse de la Carrière, «que j'ai assisté hier, rue Royale, à une des

plus grosses parties que j'aie vues depuis longtemps... Vous me

reprochiez d'avoir été dur pour Casal, quand je l'ai rencontré ici

l'autre jour. Savez-vous combien il a perdu devant moi entre minuit et

demi et une heure? Voyons, dites un chiffre... Vous ne voulez pas... Hé

bien! trois mille louis, vous entendez... Il sortait sans doute de

quelqu'un de ces bars ou ses amis et lui ont la jolie habitude d'aller

s'assommer d'alcool, car son inséparable lord Herbert Bohun dormait

pendant ce temps-là sur un des fauteuils du cercle et lui-même avait

l'air passablement gai... Et puis ces jeunes gens s'indignent que leurs

aînés leur servent un peu de morale de temps en temps!...»

--«Mais,» interrompit Mme de Tillières, «est-ce que M. Casal est si

riche que cela?»

--«Il a dû avoir ses deux cent cinquante mille francs de rentes à sa

majorité,» dit d'Avançon. «Que lui reste-t-il maintenant? C'est une

autre affaire, avec les femmes, un gaspillage de vaniteux, et ces

parties-là...»

L'ex-diplomate triomphait en rapportant à Juliette cette anecdote

destinée à lui prouver qu'il n'avait pas calomnié le jeune homme l'autre

jour. Il continua de parler contre le jeu, sans se douter que l'esprit

de son interlocutrice, en train de porter maintenant elle-même les menus

vases pleins de fleurs ici et là dans la chambre, était touché tout

autrement par ce qu'il venait de raconter.

--«Ainsi, après m'avoir quittée à l'Opéra,» pensait-elle, «il est allé

boire et puis jouer.» Il n'y avait rien là que de très simple. Ne

savait-elle pas que Casal passait au club, comme tant de jeunes gens de

sa classe et de ses goûts, une partie des nuits? Pourquoi cette idée lui

fut-elle soudain si pénible? S'était-elle donc imaginé que quelques mots

échangés dans une baignoire de théâtre allaient par magie transformer

des habitudes qui n'offraient, d'ailleurs, aucun rapport avec ces mots?

Avait-elle secrètement souhaité qu'il reçût, de cet entretien avec elle,

une impression assez forte pour ne pas vouloir la profaner le même

soir?... Toujours est-il que pendant le reste de la visite de d'Avançon,

puis durant l'après-midi et tard dans la nuit, elle ne put secouer cette

pensée, obsédée par l'image des désordres de la vie d'un homme qu'elle

connaissait pourtant si peu. Cette obsession continuait, malheureusement

pour le repos de Juliette, le travail commencé en elle par Mme de

Candale. Elle sentit redoubler la tentation de se rapprocher de lui,

sous le prétexte, aussi spécieux que dangereux, d'une bonne influence à

prendre. En croyant nuire à Raymond dans l'opinion de Mme de Tillières,

d'Avançon venait de fournir à ces deux êtres, déjà trop préoccupés l'un

de l'autre, un terrain de rapprochement et de causerie. La femme la plus

réservée peut chapitrer un viveur sur la passion du jeu, tandis qu'elle

ne le ferait ni sur celle de l'ivrognerie sans l'avilir, ni sur celle de

la galanterie sans se compromettre. Aussi quand Casal parut à son tour

dans le petit salon Louis XVI, vingt-quatre heures après le maladroit

diplomate et deux jours après la permission accordée à l'Opéra, sa

visite était-elle espérée avec une impatience qu'il n'aurait pas osé

soupçonner. Mme de Tillières n'était plus, cette fois, ni souffrante, ni

étendue sur la chaise longue, dans une de ces robes vaporeuses qui

consolent de la migraine par leur coquetterie. Mais, dans sa toilette de

ville et ses cheveux blonds encore libres du chapeau, elle avait cet air

jeune fille, cette physionomie à la fois candide et futée, douce et

spirituelle, qui était son charme unique dans ses minutes de détente et

lorsqu'elle ne se reinait point. Tout entière à la pensée de ce qu'elle

voulait dire au jeune homme, une pointe de rose brillait à ses joues,

qui animait son fin visage, et ses yeux bleus eurent un regard que Casal

ne leur connaissait pas, quand elle jeta cette petite phrase, après les

premières banalités de la causerie:

--«Vous voulez que l'on vous croie calomnié, et vous passez les nuits à

jouer au cercle... Ne dites pas non. J'ai ma police. Vous perdiez plus

de soixante mille francs samedi à une heure du matin.»

--«Mais à deux je les regagnais et trente mille de plus,» répondit-il en

riant.

--«C'est encore pis,» reprit-elle; et, pour se conformer au programme

qui justifiait seul un entretien de cette intimité, voici qu'elle

commença un gentil sermon d'amie inquiète, et Casal l'écoutait avec une

componction qui n'était qu'à moitié menteuse,--lui, le fringant, le

scandaleux Casal, qui avait subi dans tous les clubs, voire dans les

tripots, des différences de plus de cent mille francs vingt fois dans sa

vie,--lui qui faisait école parmi les apprentis viveurs, dont ils

citaient les mots, dont ils portaient la fleur à leur boutonnière!...

Certes, ces jeunes habitués de Phillips, qui se donnaient des maux

d'estomac à s'indigérer des _cock-tails_ et des _brandy and sodas_ à

côté de lui pour attirer son regard, eussent été bien étonnés de le voir

assis en face d'une jeune et charmante femme et en train de se laisser

faire de la morale! L'unique dé avec lequel ils jouaient leurs boissons

de la soirée,--«Herbert le voit toujours double,» disait Casal,--en fût

demeuré immobile de stupeur dans son cornet! Et à cette morale ce prince

de la fête répondait par des phrases analogues à celles qui lui avaient

si bien réussi lors du dîner, rue de Tilsitt, sur les tristesses de sa

vie manquée, ses lassitudes intimes, son besoin de s'étourdir, enfin des

discours de mauvais sujet repentant dans les vaudevilles vertueux! Il

convient d'ajouter que, pendant cette conversation édifiante, il

reconstituait mentalement sa nuit du vendredi au samedi afin de deviner

qui l'avait si bien servi auprès de Mme de Tillières. Il se voyait

sortant de l'Opéra si heureux de la réponse de Juliette qu'il en avait

eu un accès de tendresse pour Candale, et il avait reconduit ce

lourdaud, à pied, jusqu'à la rue de Tilsitt. Il avait passé au cercle

ensuite. Qui donc y avait-il vu qui connût Mme de Tillières? Parbleu,

d'Avançon, debout parmi les spectateurs qui faisaient galerie aux

pontes. Le vieux Beau s'était empressé de venir le dénoncer à la rue

Matignon. Le procédé était de ceux que les hommes pardonnent le moins,

et avec raison. Une loi de franc-maçonnerie masculine veut qu'ils

n'initient jamais les femmes aux scènes qui ont pour théâtre l'intérieur

des clubs. Les maris et les amants ont trop d'intérêt à cette discrétion

pour ne pas l'observer et tenir la main à ce que tous l'observent. Mais

Raymond eût volontiers donné à l'ex-diplomate la moitié de son gain,

dans cette partie si perfidement incriminée, pour le récompenser de ce

grand service. Ne venait-il pas de saisir à cette occasion une preuve

nouvelle de la sympathie que lui portait déjà la marquise, et puis

quelle plate-forme pour manoeuvrer que ce sermonnage féminin! Il lui

suffisait de l'accepter docilement pour avoir le droit de dire, sur la

fin de la visite:

--«Si je pouvais m'abonner à causer seulement ainsi une heure par jour,

je donnerais bien ma parole de ne pas jouer au moins d'un an.»

--«Donnez-la tout de même,» fit Mme de Tillières avec une grâce

coquette.

--«Vous le voulez?» reprit-il d'un ton si sérieux que la jeune femme

sentit du coup combien, sans y prendre garde, elle s'était avancée sur

le chemin de la familiarité. Il était trop tard pour reculer, et,

continuant, elle, sur un ton de plaisanterie:

--«Oh! un an,» dit-elle, «ce serait exiger beaucoup. Si vous commenciez

par trois mois?»

--«Hé bien! vous avez ma parole,» répondit-il, toujours sérieux. «Avril,

mai, juin. D'ici en juillet, je ne toucherai pas une carte.»

--«Nous verrons cela!» reprit-elle en riant davantage encore; et afin

que cette promesse, formulée avec une certaine solennité, ne constituât

point un premier secret entre eux deux, elle ajouta: «Voilà qui fera

beaucoup de plaisir à quelqu'un chez qui je déjeune demain... Vous ne

devinez pas? C'est Mme de Candale. Je vais lui porter votre serment tout

chaud.»

Un Coeur de femme · 第 8 / 22 段