hostiles, leur plus immédiat résultat est d'accroître cette hostilité.
Tous les moralistes ont signalé cette loi mélancolique de notre nature:
ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers
eux, surtout quand ces torts ne sont pas très nets et que nous les
sentons plutôt que nous ne les reconnaissons. Mme de Candale aurait vu
Poyanne franchement déclaré contre elle, cette hostilité lui eût moins
déplu que la continuelle déférence du comte. Elle allait, dans ses
mauvais jours d'injustice, jusqu'à le considérer comme un hypocrite. Qui
sait? Peut-être cette âme, déçue et comme crucifiée par la misère morale
de son mari, souffrait-elle encore d'une autre comparaison: celle du
grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le
gentilhomme laborieux, éloquent, bienfaisant qu'était l'autre. Tout cet
ensemble de mauvais sentiments devait d'autant plus agir sur la jeune
femme, à une minute donnée, qu'elle s'en rendait moins compte. En
faut-il davantage pour expliquer l'accueil que la démarche de Casal
était assurée de trouver chez elle?... Vous la voyez assise à sa table,
dans une espèce de salon-boudoir ou elle se tient, pour ses intimes,
sous le buste du grand maréchal, son ancêtre, sculpté en marbre par Jean
Cousin. Elle écrit des billets en retard, cette quotidienne
correspondance de politesse, de sympathie ou de charité pour laquelle
les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies
formules inédites. Elle a commandé sa voiture pour deux heures et demie.
Il est deux heures. Le timbre sonne un coup... C'est un fournisseur. Un
second coup... C'est une visite:--«J'aurais dû défendre ma porte,»
dit-elle en posant sa plume et guettant l'arrivée de l'importun:
«Tiens,» fait-elle tout haut, «c'est vous, Casal. En voilà un hasard!»
et tout bas, en elle-même: «Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait
jamais de visite?» Et pendant ce temps, le jeune homme répond avec un
sourire qui cache un vague embarras: «J'avais un mot à dire à Candale à
propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J'ai su
que vous étiez là et je suis monté. Je vous dérange?»--«Mais non,»
répond-elle, «vous ne vous prodiguez pas tant,» et tout de suite la
conversation commence, partant de ce cheval, prétexte imaginé tout d'un
coup par Raymond, pour arriver au dîner de l'avant-veille. Mme de
Candale prononce le nom de Mme de Tillières. Elle voit passer dans les
yeux de Casal une petite flamme de curiosité, une question sur ses
lèvres.
--«Bon,» se dit-elle, «j'y suis. Il vient me parler de Juliette.»
* * * * *
C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et
charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le
tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt
un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa
gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si
elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près
du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c'est une
étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas
l'air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase,--une toute petite
et légère phrase. C'est alors que les perfides excellent à vous
empoisonner, du coup et à l'avance, l'avenir entier de votre passion par
quelqu'une de ces insinuations où le classique «on dit tant de choses»
sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là,
très tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un
sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier
bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un: «Comment, vous
ne saviez pas ça?...» et un: «Vous voyez, vous pouvez aller de
l'avant...» qui leur seront certes comptés dans l'autre monde, s'il y a
une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire,
celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec
l'avidité d'une chatte introduite dans une chambre où il y a une jatte
de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le
chemin des confidences. Vous n'en êtes qu'à la période des soupirs. Vous
avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vôtre,
quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le
coeur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste à vous dire
simplement ce que vous auriez vous-même envie de dire, à vous parler
tout haut votre pensée. C'est la plus sûre manière pour ces charmantes
curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la
plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile.
C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait,
Casal commença.
--«A propos de Mme de Tillières, comment va-t-elle? Est-ce que vous
l'avez revue depuis avant-hier?»
--«Non,» dit la comtesse; «je ne vous demande pas: et vous?... Sauvage
comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas
mis de carte.»
--«Ne pariez pas,» reprit Raymond en riant, «vous perdriez. J'ai fait
mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une
visite en règle.»
--«Alors c'est une série,» dit-elle; «hé bien! pour une fois vous avez
eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle
n'était pas jolie, et distinguée, et fine... Seulement, vous savez,
c'est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir
quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espèce existe... Et de
quoi avez-vous causé tous les deux?»
--«Mais de rien,» répliqua Casal. «Je ne demanderais pas mieux que de me
laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées
que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une
fois... Je n'ai pas eu cette chance-là avec Mme de Tillières. J'arrive
chez elle, qui trouvé-je là?...»
Il s'arrêta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne
que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse
lui dirait l'amant de Juliette,--s'il y en avait un. Mais y en avait-il
un? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait
passé quelques secondes d'une véritable souffrance si la comtesse lui
avait répondu un nom d'homme accompagné d'un «naturellement.» Mais ces
petites trahisons, la menue monnaie de l'amitié féminine, n'étaient pas
dans le caractère de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tête
en signe d'ignorance.
--«D'Avançon,» reprit Casal, obligé de faire la réponse après avoir fait
la question. «Vous avouerez que, pour une première visite, ce n'est pas
tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifié d'un joli paquet de
choses désagréables, et j'étais là!... Vous devinez l'abattage que j'ai
dû subir, le dos tourné. Mme de Tillières ne va plus vouloir me
reconnaître...»
--«Qu'est-ce que cela peut bien vous faire?» insinua malicieusement la
comtesse.
--«Comment,» dit-il, «ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit
très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à
faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes?
Ma parole d'honneur, c'est à peu près en ces termes que ce vieux
galantin m'a présenté...»
--«Et qu'avez-vous répondu?»
--«Je ne pouvais pas me fâcher, n'est-il pas vrai, pour ma première
visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous être bonne
pour moi?»
--«Je vous vois venir,» reprit la comtesse en riant de nouveau, «il
faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela... C'est
votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard,
en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingt-quatre
avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous
affichent, vous démoralisent et vous ruinent?... Vous me direz,»
ajouta-t-elle, «que ce n'est pas mon affaire.»
--«Ah! madame,» répondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant,
d'un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme,
«s'il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous
ressemblassent...»
--«Allons, allons,» fit-elle en le menaçant du doigt, «vous ne me
flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l'occasion de vous
justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d'Avançon?
Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l'Opéra
demain vendredi...»
--«Mon Dieu!» se dit-elle lorsque Casal fut parti, «pourvu que Juliette
ne m'en veuille pas de cette invitation?... Que je suis sotte! Elle
était toute contrariée, l'autre soir, quand il a disparu après le dîner.
Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors
de son politicien, où serait le mal? Au moins celui-ci peut l'épouser...
L'épouser, lui, Casal? Quelle folie!... Et pourquoi pas? Il est riche,
bien apparenté et si jeune!... Oui, si jeune de coeur, malgré sa vie et
sa réputation. Était-il gentil, tout à l'heure, en me parlant d'elle, et
presque timide? Qu'est-ce qui lui a manqué, à ce garçon-là? Une bonne
influence... Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres,
coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voilà qui m'est bien égal...»
* * * * *
Malgré ces raisonnements, et quoique cette hypothèse d'un mariage, après
tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continuât de flotter dans
sa pensée, la comtesse n'était pas absolument rassurée lorsqu'elle dit à
son amie, le vendredi soir, dans le coupé qui les emportait vers
l'Opéra:
--«A propos, j'oubliais... J'ai invité Casal dans ma loge. Cela ne
t'ennuie pas.»
--«Moi,» répondit Mme de Tillières, «pourquoi?»
Elle avait lancé ce simple «pourquoi?» d'un ton un peu tremblé qui ne
pouvait pas échapper à une personne aussi fine, aussi habituée aux
inflexions de sa voix que Mme de Candale. Cette dernière attendit un mot
sur la visite de Casal rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononcé. Ce
léger trouble d'accent et ce silence révélaient tout autre chose que de
l'indifférence à l'égard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que
deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pensé à lui
constamment, mais, avec une loyauté profonde, elle s'était efforcée
d'opposer l'image de Poyanne à celle du tentateur: «Comme c'est
heureux,» avait-elle songé, «que je l'aie mal reçu. Il ne reviendra
plus. J'aurais été si ennuyée de devoir parler de lui à Henry dans mes
lettres. Il est si dur pour ce pauvre garçon! Et d'Avançon pire...» Elle
se rappelait la sortie de l'ex-diplomate. «Je ne peux pas croire qu'ils
aient raison...» Comme à la plupart des femmes qui n'ont aucune notion
précise du décor du vice, cette formule:--un viveur--ne lui représentait
rien que de vague, d'abstrait, d'indéterminé. Cela signifiait une
destruction coupable de soi-même, un égarement presque douloureux par
les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosité, d'effroi
et de pitié émane pour le doux esprit féminin de ces profondeurs
obscures du péché de l'homme: «Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a dû
être mal entouré, mal aimé. Quel dommage!... Mais qu'y faire? Oui, c'est
heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essayé
de me faire la cour. Déjà cette visite, dès le lendemain de ce dîner,
sans que je l'en eusse prié, n'était pas bien correcte. Il faut lui
rendre la justice qu'il a été parfait de tact, et vraiment d'Avançon a
été inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouvée seule, que m'aurait-il
dit?...» Un petit frisson de crainte la saisissait à cette idée. «A quoi
pensé-je là? C'est fini. Il ne reviendra plus...» Et voilà que son
imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!...
--«Mais,» demanda-t-elle assez brusquement, «je croyais que tu ne voyais
guère M. Casal en dehors de tes grands dîners de chasse?»
--«C'est vrai,» répondit Mme de Candale, «pourtant il est venu me rendre
visite hier, et il avait l'air si malheureux...»
--«De quoi?» fit Juliette.
--«Mais n'est-il pas allé te voir aussi?» interrogea Gabrielle, «et
n'a-t-il pas rencontré chez toi d'Avançon?»
--«Je ne comprends pas le rapport,» dit Mme de Tillières, un peu confuse
de voir que l'autre savait la visite de Casal.
--«C'est bien simple,» reprit la comtesse. «Il paraît que d'Avançon a
été atroce pour lui...»
--«Tu connais le pauvre homme,» répliqua Juliette en affectant de rire,
«il est jaloux, c'est de tous les âges et surtout du sien, et les
nouveaux visages lui déplaisent.»
--«Enfin Casal est parti, persuadé que tu avais de lui une affreuse
opinion, et il est venu me le raconter... Tu lui fais peur, c'est
positif... Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me
disait:--Défendez-moi auprès de votre amie,--va, tu aurais été touchée
comme moi... Et je l'ai invité pour qu'il se défende lui-même, par sa
seule manière d'être... Que veux-tu? Je m'intéresse à lui, comme je te
disais l'autre jour. J'ai idée que c'est dommage de laisser un garçon de
cette valeur tomber de plus en plus dans des sociétés indignes de lui.
Et puisqu'il paraît tenir à notre opinion, pourquoi le décourager de
vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?...»
Juliette répondit une phrase évasive. Elle ne voulait pas, elle ne
pouvait pas montrer à Gabrielle le tremblement nerveux que la présence
de Raymond lui causait de nouveau. Peut-être aussi avait-elle désiré
obscurément cette présence, tout en essayant de se démontrer le
contraire, et se réjouissait-elle, dans sa demi-épouvante, à l'idée
qu'elle allait revoir Casal, sans qu'il y eût de sa faute à elle? Et
puis, la comtesse, en cherchant à se justifier d'avoir invité le jeune
homme, venait de trouver involontairement la plus dangereuse des excuses
pour une femme aussi sensible que Mme de Tillières à cet attrait de la
pitié romanesque, à ce «quel dommage!» qu'elle s'était déjà prononcé à
elle-même. C'était par là, par cette fissure toujours ouverte dans ce
tendre coeur, que l'amour s'était insinué une première fois, lorsqu'elle
avait plaint les douleurs de Poyanne, et souhaité d'en réparer le
ravage. De la pensée que Casal était misérable par les désordres de sa
vie, et qu'une influence bienfaisante pouvait l'en tirer, au projet
d'aider à ce rachat, d'être cette influence, que le passage était
tentant! Mais cette tentation ne se formulait pas tout de suite dans
cette âme troublée avec cette netteté, au lieu que tout de suite elle
écouta la voix de sa conscience lui prononcer cette autre petite phrase:
--«Cette fois, je ne pourrai pas cacher à Henry que j'ai vu Casal.»
C'était son habitude, lorsque Poyanne était absent, de lui tenir une
espèce de journal quotidien de sa vie et de ses pensées. Quand elle
entra avec la comtesse dans la baignoire d'avant-scène pour laquelle son
amie avait troqué sa loge des premières l'année précédente,--un peu à
cause d'elle,--c'était cette dernière nuance de sentiment qui la
dominait, et une impression de défiance contre le jeune homme. Il était
là qui causait, en lorgnant la salle, avec Candale et d'Artelles. Il
avait dans les yeux, quand il la salua, non point cette sorte de fatuité
défiante qui dit à une femme: «Vous voyez, je suis arrivé à vous
rencontrer malgré vous,» mais au contraire presque une souffrance.
Depuis l'invitation de Mme de Candale, ce séducteur, ce roi de la mode,
ce blasé ne se reconnaissait plus. Au lieu de s'apaiser, son malaise
d'inquiétude avait augmenté. Il se disait, malgré son expérience: «Mme
de Tillières va être froissée de me retrouver là. Elle croira que je
m'impose à elle, et, pour peu que d'Avançon ait continué son travail de
démolition, je suis perdu dans son esprit.»--Cette anxiété se changea en
une réelle douleur quand elle passa devant lui pour gagner sa place sur
le devant, aussi gracieusement froide et distante dans ses yeux et toute
sa physionomie qu'elle avait semblé bouleversée la veille. Pour là
première fois, l'évidence de la sensation qui le travaillait apparut à
Raymond. Il ne s'agissait plus de se trouver une «bourgeoise» de dix
heures du soir, ni de s'organiser un _flirt_ plus ou moins intéressant.
--«Ça y est, je suis pincé,» se dit-il en employant mentalement un terme
de son argot habituel, pour désigner un état moral qui ne lui était
guère habituel et qu'il redoutait avec son bon sens en le désirant avec
son coeur, et il étudiait Juliette qui, vêtue de blanc cette fois,
s'installait à côté de Mme de Candale tout en rose. Les deux femmes
préludaient à cette première prise de possession de la loge et de la
salle, qui consiste à disposer, sur la petite tablette de velours,
l'éventail, un mouchoir, une lorgnette d'écaille, un flacon de sels,
tout en regardant de-ci de-là et passant la revue des loges, sans en
avoir l'air. Et ce sont, tandis que les chanteurs vont et viennent sur
la scène, que l'orchestre prolonge ou accélère l'accompagnement, que les
hommes dans le petit salon du fond chuchotent de leur côté, toutes
sortes de menues réflexions auxquelles le jeune homme était accoutumé
comme à se mettre en habit le soir ou à monter à cheval le matin.
D'ordinaire, il ne les remarquait plus, mais dans les dispositions de
coeur où il était, il voulut y voir la preuve que Mme de Tillières était
sur le point de se reprendre tout à fait, si déjà elle ne s'était
reprise. On jouait l'_Hamlet_ de M. Ambroise Thomas, assez médiocrement.
L'excellente artiste qui tenait le rôle d'Ophélie n'était entourée que
de doublures, et, dans le demi-jour de la baignoire, Casal pouvait
entendre des phrases comme celles-ci: «Mon Dieu! le vilain roi! Comment
a-t-elle pu empoisonner son mari pour un pareil homme?...--Qui est dans
la loge de Mme de Bonnivet? Ce n'est donc plus Saint-Luc?...--Je me
demande toujours si le fantôme est un véritable acteur?...--Mais oui, il
remue la bouche...--Tiens, dans la baignoire de Mme Komof, c'est cette
petite Mme Moraines, n'est-ce pas? Comme elle se pousse! Elle est bien
jolie...--Regarde donc la reine. À qui trouves-tu qu'elle
ressemble?...--Je ne vois pas...--A Marie de Jardes. Mais c'est
frappant...» Telles sont les idées qu'échangent d'ordinaire, au son
d'une musique tantôt médiocre, tantôt sublime, ces sphinx endiamantés
des premières loges ou des avant-scènes dont le profil, contemplé de
loin, agite des souvenirs de roman dans la cervelle de deux ou trois
rêveurs pauvres cachés dans la salle. À l'Opéra, il y a toujours par
représentation une couple de jeunes gens, chauffés à blanc par quelque
lecture mal comprise, et qui ont économisé sur leur budget d'étudiants
faméliques ou de répétiteurs en chambre, de simples employés ou de
provinciaux en voyage, afin de venir se réchauffer au soleil de la Haute
Vie! Pourtant ces insensés qui s'exaltent à la chimère d'une délicatesse
d'âme pareille à celle des visages et des toilettes, n'ont pas tout à
fait tort. Avec cette mobilité déconcertante qui fait d'une Parisienne
un continuel miracle de contradiction, voici que ces mêmes femmes, après
avoir causé comme dans leur salon, se prennent soudain à suivre un
morceau dans l'oeuvre de l'artiste, et, d'un coup, elles se trouvent au
diapason de cette oeuvre et de l'émotion idéale que le musicien a voulu
traduire. C'est ainsi qu'au moment où le rideau se leva sur l'acte de la
folie, la comtesse de Candale dit pour elle-même et pour ses invités:
--«Maintenant, il faut écouter.»
Le silence s'établit dans la loge. Il y a, en effet, dans ce quatrième
acte d'_Hamlet_, une romance divine dont le compositeur français a,
dit-on, emprunté le thème à un chant populaire du Nord. Ces quelques
mesures d'une mélancolie nostalgique et désespérée passent et repassent
sans cesse dans la plainte d'Ophélie, tandis qu'autour d'elle ses
compagnes vont et viennent dansant et chantant, elles aussi, et c'est le
contraste, toujours poignant pour le coeur, de la Vie qui s'égaie, qui
se déploie, insoucieuse, autour de l'Ame en proie à la passion
solitaire, au douloureux martyre de sa plaie intime... Le printemps
arrive parmi les fleurs, il rit dans le ciel immortellement jeune, il
sème dans les gazons les calices des tendres primevères, et dans les
regards des amants il fait trembler les larmes ravies du bonheur. Toutes
les bouches s'ouvrent pour saluer la fête enivrée de l'heure et des
sens, toutes, excepté celle de l'abandonnée, à qui le prince cruel a dit
tour à tour: «Suave Ophélie,» et: «Entre dans un couvent.» À travers la
félicité des autres, elle aperçoit, elle, son irréparable misère, et
tout ce qui aurait pu être. «Ah!» soupire-t-elle, «heureuse l'épouse au
bras de l'époux...» Et sa raison s'en va dans ce soupir... Non, ce n'est
pas possible qu'elle ait été trahie, si le prince, son prince, si
Hamlet, son Hamlet vit encore. Puisqu'elle est seule et brisée loin de
lui, c'est qu'il n'est plus de ce monde, et elle marche vers le fleuve
qui coule, qui coule, promettant la couche où toute souffrance s'oublie.
Non, laissez-la, vous toutes à qui elle a distribué les fleurs de son
bouquet, avec sa grâce d'amoureuse blessée, laissez-la s'en aller vers
cette eau--moins trompeuse que le coeur de l'homme, moins mouvante que
l'espérance, moins rapide dans sa course que la fuite de l'heure
douce,--et y noyer, avec le souvenir de la joie perdue, son
inguérissable amour. «Adieu,» soupire-t-elle encore, «adieu, mon seul
ami...» La Vie peut continuer de rire et de tournoyer, le printemps de
prodiguer la lumière et les parfums, l'Ame malade est affranchie pour
jamais...
* * * * *
Le charme étrange de la musique et sa vertu particulière, c'est de ne
pas préciser le symbolisme qu'elle enveloppe. Elle se prête ainsi aux
exigences des sensibilités les plus distinctes. Tandis que la belle et
plaintive phrase de la romance se développait, prise et reprise, à
travers une combinaison scénique infiniment habile, chacune des
parsonnes réunies dans la baignoire de Mme de Candale sentait frémir à
cette mélodie touchante quelque pensée intime de la nuance de cette
phrase. Gabrielle, qui n'avait qu'à se retourner pour voir Mme Bernard,
la maîtresse de son mari, dans la loge entre les colonnes, retrouvait
dans le soupir de l'abandonnée un peu de la souffrance secrète de sa
vie. La résolution de Juliette s'amollissait des invisibles larmes que
l'attendrissement de l'harmonie faisait comme tomber sur son coeur. Et
Casal lui-même, envahi qu'il était par l'émotion romanesque, pour la
première fois depuis des années, oubliait ses boutades habituelles
contre le bruit «plus cher que les autres.» Il éprouvait et se laissait
éprouver un trouble, tout ensemble voluptueux et triste, à écouter cet
air, pourtant bien connu, auprès de la femme qu'il commençait d'aimer.
Elle était si près de lui, avec ses cheveux blonds simplement relevés
sur le derrière de la tête, avec sa nuque mince dont la blancheur se
prolongeait par l'échancrure de la robe jusqu'au creux des épaules, avec
la ligne fine de sa joue entrevue en profil perdu, avec le parfum qui
émanait de toute sa toilette, un arome de lilas de Perse, presque
imperceptible,--oui, si près, et si loin pourtant! Et il la voyait, il
la sentait comme fondue dans la même impression que lui. Ah! qu'il pût
seulement lui parler à cette seconde, il saurait bien vraiment si elle
s'était reprise, si elle avait dominé tout à fait le premier intérêt
constaté en elle dès leurs deux premières entrevues... Mais la porte
s'ouvre, quelqu'un entre dans le petit salon qui précède la loge.
L'enchantement est rompu, c'est Mosé à qui Candale serre la main, et Mme
de Candale se lève pour aller causer avec le nouvel arrivant à qui elle
laisse à peine le temps de saluer Mme de Tillières.
--«Venez ici,» dit-elle au visiteur en lui montrant une place à côté
d'elle sur le canapé de ce petit salon d'entrée, «vous avez votre figure
à potins... Voyons, contez-moi cela.»
--«Mais non, madame,» répond Mosé en riant, «je ne sais pas la plus
petite nouvelle.»
--«Si c'est moi qui vous gêne...,» dit Candale, qui tourne le bouton de
la porte, sa canne de soirée à la main. Il s'appuie de son bras libre au
bras de d'Artelles en ajoutant: «Suis-je un bon mari? je vous l'emmène
aussi.»