--«J'ai eu l'honneur d'être présenté à Mme de Tillières chez Mme de

Candale,» dit Casal, répondant pour celle à qui s'adressait d'Avançon.

Il venait de comprendre, à regarder le visage de Juliette, que, pour une

minute, elle était incapable de parler, tant avait été forte la surprise

causée par son apparition inattendue. Cette évidence compensa du coup la

vive contrariété que la présence du fâcheux lui avait infligée à

lui-même. Il n'avait plus besoin de discuter avec ses souvenirs, ni

d'interroger Prosny ou Mosé, Mme d'Arcole ou Candale. Un tel trouble et

si subit,--elle avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux

cendrés,--quel symptôme d'un frémissement extraordinaire chez une femme

de la société, en qui la maîtrise constante de soi est la vertu

professionnelle, comme le courage chez les militaires! Vivraient-elles

si elles ne s'habituaient à tout cacher toujours de leurs sensations,

plus espionnées par la malignité que celles d'un inculpé par le juge qui

l'interroge? Mais celle-ci avait traversé depuis la veille des heures

d'une trop anxieuse réflexion pour que ses nerfs ébranlés eussent en ce

moment toute leur énergie au service de sa volonté. Après avoir répondu

tantôt par un: «Non, je l'aime encore,» tantôt par un: «Non! nous ne

nous aimons plus,» à sa propre question sur Poyanne et leurs communs

rapports, elle avait roulé au fond d'un abîme d'infinie tristesse. Il y

a, dans les fins d'amour, de ces minutes d'une mélancolie navrante, ou

l'on mesure, où l'on touche, pour ainsi dire, la misère de la vie, à

constater la ruine en nous-mêmes des sentiments sur lesquels posait tout

notre avenir de coeur. C'est alors des découragements d'âme à désirer en

mourir. C'est des détresses durant lesquelles les blessures du passé se

rouvrent et saignent avec cette nouvelle blessure du présent, pour nous

attester que si tout doit périr de ce qui fut notre joie, rien ne

s'abolit jamais entièrement de ce qui fut notre peine. Pendant cette

nuit où Casal dormait d'un sommeil d'enfant, où Poyanne se rongeait, lui

aussi, de chagrin, Juliette avait versé des larmes amères sur l'oreiller

de ce petit lit, témoin jadis de ses innocentes, de ses heureuses

imaginations de jeune fille. Mais pourquoi, à travers ses larmes, et du

fond de ce désespoir intime où elle se laissait tomber, se prenait-elle

à revoir sans cesse l'image du jeune homme qui, lui, sans doute, était

loin de songer à sa voisine de la veille? Du moins elle le croyait

ainsi. Pourquoi, dans le sommeil lassé qui lui ferma les yeux vers le

matin, subit-elle le va-et-vient de rêves traversés par cette même

image? Si un véritable directeur moral, le Lacordaire des admirables

lettres à Mme de Prailly, par exemple, avait reçu sa confession à son

réveil, il l'aurait éclairée sur les causes secrètes de cette mélancolie

et de ses rêves. Il est bien certain que si nos songes ne prédisent en

aucune manière l'avenir, leur signification n'est négligeable ni pour le

moraliste ni pour le médecin qui trouvent en eux des enseignements sur

les parties inconscientes de notre être. Quelques faits établis

scientifiquement le démontrent: un homme rêve qu'il a été mordu à la

jambe. Peu de jours après, un abcès se déclare à cette jambe. La nature

animale s'était donc sentie touchée en lui avant qu'aucune trace

extérieure ne révélât cette atteinte. Il fallait de même que Raymond eût

produit sur Juliette une impression autrement vive qu'elle ne le

soupçonnait, pour que ce souvenir se trouvât mêlé à toutes ses pensées

depuis qu'elle avait quitté l'hôtel de Candale. Mais quels termes assez

délicats un saint prêtre comme le noble Lacordaire eût-il employés pour

expliquer à une femme de cette délicatesse, le caractère vrai de cette

impression? Eût-il admis lui-même que Casal, ce libertin notoire, ce

viveur authentique, avait éveillé en elle, par sa seule présence, un

obscur frisson de désir et de volupté? Malgré son mariage presque

aussitôt brisé tragiquement, malgré sa liaison avec Poyanne, où le don

de sa personne avait eu pour motifs une idée et un sentiment, Juliette

conservait cette virginité de sensation,--phénomène si connu de toutes

les femmes qu'il sert de prétexte à leur plus fréquent mensonge. Il y

avait en elle une amoureuse endormie à laquelle venait de parler cet

homme qui correspondait évidemment chez elle à ce Beau idéal des sens

dont le type varie avec chaque système nerveux. À coup sûr le prêtre

l'aurait mise en garde contre toute nouvelle rencontre avec quelqu'un

d'assez dangereux pour devenir aussitôt un principe d'obsession, et cela

au moment même où elle se sentait détachée de celui qui faisait, depuis

des années, son plus solide appui moral. Mais justement depuis ces

années-là, Mme de Tillières ne se confessait plus. De sa piété ancienne,

il semblait ne lui rester qu'un remords toujours étouffé et cette

espérance invincible dans la bonté de Dieu, qui est en effet la moelle

même de toute foi religieuse. Elle n'avait donc personne, pour la guider

aux heures périlleuses, que sa réflexion solitaire, que sa volonté de ne

jamais déchoir à ses propres yeux. Aussi, au lendemain de cette nuit

tourmentée, et en se réveillant toute migraineuse, s'était-elle

rattachée, sans comprendre les causes complètes de son désarroi

intérieur, à cette idée qui lui représentait la sauvegarde de sa

dignité: prodiguer, même dans cette décroissance de l'amour, toute sa

sollicitude, et de plus en plus, à l'amant qu'elle considérait comme son

mari.

--«Je lui cacherai que je ne l'aime plus d'amour,» s'était-elle dit, «et

je n'y aurai pas de peine, car lui non plus, il ne m'aime pas comme

autrefois. Mais l'affection, mais l'estime, c'est de quoi vivre encore,

de quoi être contente, sinon heureuse.»

Elle avait ensuite prié, comme elle continuait de le faire, chaque matin

et chaque soir, quoique séparée des sacrements et se sachant hors de la

loi de l'Église, avec une ferveur pieuse, et elle était parvenue ainsi à

une sorte de calme brisé dont elle jouissait comme d'une douceur tout en

écoutant les bavardages de d'Avançon, lorsque l'entrée de Casal était

venue la surprendre d'un saisissement, si violent cette fois qu'elle ne

put ni le vaincre tout de suite, ni s'en dissimuler le motif. Ce ne fut

qu'un éclair, et déjà elle s'était, par un geste gracieux, assise au

lieu de rester étendue, elle avait rejeté sur ses pieds la traîne de sa

longue robe, faite pour la chambre, et elle répondait à Casal qui lui

demandait en s'asseyant lui-même:

--«Vous êtes souffrante, madame?»

--«Oui,» fit-elle, «j'ai eu ce matin un peu de migraine. J'espérais

qu'elle s'en irait vers le milieu de la journée, et je la sens au

contraire qui augmente...»

Elle prit, en parlant, un flacon de sels qui se trouvait sur une petite

table à portée de la chaise longue, et elle le respira lentement.

C'était dire au visiteur: «Vous voyez, monsieur, que vous ne devez pas

rester longtemps...»--Mais qu'importait à ce dernier la froideur de cet

accueil qu'il sentait voulue? Que lui importait la visible mauvaise

humeur de d'Avançon debout maintenant contre la cheminée et qui,

assurant sur son nez son lorgnon de presbyte, considérait avec une

impertinente attention le sommaire d'un numéro de revue posé sur cette

cheminée?... Casal venait de surprendre la preuve la plus indiscutable

qu'il intéressait la jeune veuve jusqu'au trouble,--davantage encore,

jusqu'à la crainte. Cette rougeur suivie de pâleur, et, après

l'amabilité gracieuse du dîner de la veille, tout de suite cette

retraite en arrière sans qu'aucun fait nouveau eût pu survenir,--autant

de signes que le jeune homme devait recueillir et recueillit avec

délices. Peut-être, s'il eût trouvé dans ce petit salon de l'avenue

Matignon, éclairé maintenant par le plus clair soleil de deux heures,

une personne gaie et rieuse, prête à sortir et l'entretenant de la

dernière pièce des Français, du prochain concours hippique et de la plus

récente séparation, aurait-il mentalement soupiré.

--«Allons, toutes les mêmes.»

Et conclu:

--«Ce n'est pas la peine de quitter Christine.»

Mais l'atmosphère de demi-réclusion répandue autour de Mme de Tillières

et qu'il avait comme respirée dès l'entrée;--mais l'énigme du caractère

de cette femme, chez laquelle il avait constaté, la veille, une

curiosité singulière de le connaître, puis qu'il retrouvait bouleversée

de cette connaissance et résolue à le fuir;--mais cette résistance même,

à laquelle il venait de la voir se résoudre, tout se rencontrait de ce

qui pouvait porter à son plus haut degré son caprice de viveur blasé.

L'homme d'action qu'il était par naissance et qui s'ennuyait d'être

inoccupé tressaillit en lui du même tressaillement qu'à la salle, quand

un tireur d'un jeu nouveau touchait son fer, ou qu'autrefois aux Indes

dans sa première chasse au tigre. Cependant, Juliette avait commencé une

de ces causeries sans objet qui ont déterminé tant d'écrivains,

dramaturges ou romanciers, à partir en guerre contre le papotage du

monde. Elles seraient très vaines, en effet, ces causeries, si elles

n'avaient pour but de masquer des pensées qui ne sauraient être

exprimées sans rendre impossibles certaines relations à la fois forcées

et trop délicates.

--«Comme Mme d'Arcole était en beauté hier au soir,» disait la jeune

femme.

--«Très belle, en effet,» répondait Casal, «et comme le blanc lui va.»

--«C'était sa revanche de l'autre jour,» interrompit d'Avançon en

fermant la revue et enlevant son binocle qu'il remit avec soin dans un

étui spécial. «Vous vous rappelez, chère amie, comme elle était jaune et

fanée lorsque nous l'avons rencontrée à cette exposition de la rue de

Sèze?... À propos, quand viens-je vous prendre pour aller voir ensemble

la tapisserie dont nous parlions tout à l'heure?»

--«Va, mon bonhomme,» songeait Casal, tandis que l'ex-diplomate

continuait, décrivant par le menu ladite tapisserie, indiquant sa place

possible dans le petit salon et prodiguant les allusions à d'autres

courses semblables chez les marchands, «donne-toi beaucoup de mal pour

me faire sentir que je suis de trop ici et que tu es l'intime de la

maison. Ça ne m'empêchera pas d'y revenir. Et vous, madame, vous

voudriez bien aussi que je vous croie très absorbée par ce que vous

raconte votre ami d'Avançon. Malheureusement je suis persuadé que c'est

une petite comédie, cette attention-là, comme votre migraine, et vous

êtes par trop jolie, avec votre façon de poser votre doigt contre votre

tempe, comme si vous aviez vraiment mal, très mal!...»

Et cependant il plaçait un mot de temps à autre, laissant voir, comme la

veille dans la conversation du dîner, cette qualité maîtresse de son

esprit: la justesse dans le renseignement. Quoiqu'il n'eût guère acheté

de bibelots dans sa vie que pour faire des cadeaux de jour de l'an à des

femmes du monde ou du demi-monde, comme il avait tenu à les faire

choisis, d'après son habitude d'amour-propre et son goût naturel de

supériorité, il s'était adressé à des camarades bons connaisseurs, et il

put se donner le malicieux plaisir de relever une ou deux erreurs de

d'Avançon sur quelques marques de faïence.

--«Vous êtes donc aussi collectionneur, monsieur Casal?» lui demanda Mme

de Tillières.

--«Moi,» fit-il en riant, «pas le moins du monde. Mais j'ai eu des amis

qui l'étaient et je les ai écoutés.»

--«Lui collectionneur,» reprenait d'Avançon, «comme on voit que vous ne

le connaissez que depuis vingt-quatre heures, ma chère amie!»

Et poursuivant avec une ironie où achevait de se révéler sa colère

contre la présence de Casal, cette étrange colère si fréquente chez les

hommes de plus de cinquante ans qui ne voudraient pas dire qu'ils sont

jaloux d'une amie et qui le sont pourtant, sans en avoir le droit, avec

une violence enfantine, il continuait:

--«Non, vous ne savez pas ce que c'est que les jeunes gens

d'aujourd'hui, si vous les croyez capables de s'occuper d'autre chose

que de chic et de sport... Celui-ci, vous voyez, est intelligent. Moi,

je l'ai connu à l'oeuf... Mais oui, mais oui, il débutait au cercle

juste comme j'allais partir pour ma mission de Florence... Il était

doué!... Il dessinait, jouait du piano, parlait quatre langues!... Vous

avez dû constater quelle mémoire il a, hé bien! si vous pouviez

l'entendre, comme moi, causer avec ses amis: Est-ce _Farewel_ ou

_Livarot_ qui gagnera demain à Auteuil?... Avez-vous un bon tuyau?...

Quel champagne avez-vous eu à dîner ce soir? De l'_extra-dry_ ou du

_brute_?... Machault a tiré avec Wérékiew, le gaucher. Ont-ils fait jeu

égal?... Où en est la banque ce soir? Et la ponte?... Pas autre chose,

madame, vous ne leur arracherez pas autre chose...»

Tandis que l'ex-diplomate débitait cette tirade d'un accent d'autant

plus comique qu'il conservait même dans sa rageuse rancune l'espèce de

mesure courtoise affectée par les hommes de la carrière, Juliette ne

pouvait s'empêcher de tourner vers Casal des yeux inquiets. Ce dernier

était trop occupé à étudier les moindres nuances de cette physionomie

charmante pour ne pas lire dans ce regard une crainte instinctive qu'il

ne fût froissé. Il eût au contraire remercié volontiers le jaloux qui

lui rendait le service de lui conserver la sympathie de la jeune femme.

Quelle meilleure occasion de sortir sur une preuve de tact, en ne

s'offensant pas de ces âcres critiques, et riant de son bon rire gai:

--«Est-il mauvais,» dit-il, quand d'Avançon se tut. «Mais est-il

mauvais!»--Et il se leva pour prendre congé, puis, frappant sur l'épaule

du vieux Beau avec une familiarité gaie qui faisait la plus gracieuse et

la plus dure des réponses, car c'était traiter le sermonneur comme un

grand enfant:--«Allons,» insista-t-il, «ne continuez pas à dire trop de

mal de moi à Mme de Tillières quand je ne serai plus là, et vous,

madame, ne le croyez pas trop...»

--«Je parierais qu'elle lui fait une scène à mon sujet,» se disait-il

cinq minutes plus tard en s'acheminant de pied par la rue Matignon

maintenant, du côté des Champs-Élysées. «Voilà tout ce qu'il aura gagné

avec sa mauvaise humeur... Le naïf!...» Et il haussa les épaules. «Mais

comment la revoir à présent et bientôt?» Puis après une minute de

réflexion: «Il faut aller chez Mme de Candale.»

--«Vous avez été vraiment trop peu aimable pour M. Casal,» disait en

effet Juliette au même moment à d'Avançon. «Qu'avez-vous contre lui?»

--«Moi?» répondait le diplomate embarrassé, «mais rien du tout. Ces

viveurs-là ne me sont pas sympathiques, en principe... Mais vous semblez

plus souffrante?»

--«C'est vrai,» dit Mme de Tillières, qui s'était de nouveau couchée sur

la chaise longue, en fermant à demi les yeux, «je vais même être obligée

de me coucher. Il faut que je sois debout pour le dîner, j'ai ma cousine

de Nançay et Poyanne...»

Elle mentait, car sa tête blonde n'était pas plus endolorie qu'à la

minute où le visiteur avait troublé son entretien avec le fidèle

d'Avançon, mais elle voyait ce dernier en veine de continuer son

discours, et elle ne voulait pas entendre de nouveau des phrases dures

contre Casal. Le vieux Beau la regarda quelques minutes en hésitant,

sans que sa bouche osât prononcer la phrase qu'il avait dans le coeur:

«Défiez-vous de cet homme.» Au lieu de cela, il poussa un soupir et dit

simplement:--«Allons, adieu, je viendrai demain savoir comment vous

allez.» Et il fallait que réellement ce lui fût une vraie peine, à cette

fine et douce femme, de penser que Raymond n'était pas estimé de ses

meilleurs amis, car le soir et lorsque à dîner sa mère la questionna,

devant Poyanne, sur les visites reçues dans la journée, elle prononça le

nom de d'Avançon seul, sans mentionner l'autre. Il fallait aussi que cet

autre, qu'elle était pourtant bien résolue à ne plus revoir, occupât

fortement son imagination, car elle demeura comme insensible à l'adieu

que le comte lui fit le soir même, avant ce dîner. Il était arrivé un

quart d'heure plus tôt pour lui parler en tête-à-tête:

--«Décidément, je pars demain matin,» lui avait-il dit, «et pour six

semaines peut-être. Je profiterai de ce voyage pour régler quelques

affaires en souffrance et refondre définitivement la rédaction de notre

journal là-bas...»

--«J'espère que vous ferez nommer vos candidats,» avait-elle répondu; et

elle n'avait pas trouvé un mot de regret à donner au malheureux homme.

Elle n'avait pas deviné dans ses yeux le reproche de le quitter ainsi

sans un de ces baisers que les amants emportent comme le viatique de la

mélancolique absence. Encore eut-il cette illusion d'attribuer à la

migraine le silence qu'elle garda durant le dîner, et la facilité avec

laquelle, dès les dix heures, elle le laissa partir en même temps que sa

cousine. Ah! comme ce départ eût été plus amer, s'il eût deviné à

quelles tentations il l'abandonnait, sa chère, son unique amie, celle

qu'il aimait si profondément sans plus savoir lui montrer cet amour!

V

PREMIÈRE FAUTE

En pensant à Mme de Candale comme à une auxiliaire possible dans son

projet d'investissement du coeur de Juliette, Casal comptait sur la

sympathie de Gabrielle d'abord, qu'il se savait acquise, et ensuite sur

ce goût irrésistible qui pousse toutes les femmes romanesques à

s'intéresser aux sentiments qu'elles croient malheureux ou naïfs, et il

n'allait pas avoir trop de peine à jouer la comédie d'un de ces

sentiments-là.--Serait-ce même une comédie?--Malgré la certitude où il

était maintenant, après sa visite, d'intéresser Mme de Tillières, il se

trouvait vis-à-vis d'elle dans une incertitude qui, aussitôt et durant

l'après-midi qui suivit cette visite, le troubla jusqu'à l'inquiéter. Il

eut à la salle des Mirlitons, où il tirait avec Wérékiew, deux ou trois

distractions dont s'étonnèrent les admirateurs de son jeu. À dîner,--un

dîner avec deux camarades rencontrés au cercle et emmenés au Café

Anglais par peur de la solitude,--il fut très silencieux, et non moins

morne à un spectacle d'acrobates où ces camarades l'entraînèrent à leur

tour. Aux habitués de Phillips, parmi lesquels il échoua vers les

minuit, il parut si terne qu'ils l'interrogèrent sur sa santé. À mesure

que se rapprochait le moment d'aller chez Mme de Candale pour lui parler

de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et

lui, et ce fut avec un véritable battement de coeur qu'il franchit le

seuil de l'hôtel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures

après y avoir dîné, et vingt-quatre heures après s'être heurté chez

Juliette à la présence de d'Avançon. Cette espèce de timidité chez un

homme habitué, comme lui, à tous les triomphes, cette gaucherie subite

et complètement inattendue, devaient plaire à Gabrielle et la lui rendre

favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer

envers le soupirant improvisé de Juliette, un autre sentiment sur lequel

Casal ne pouvait pas compter, une aversion singulière pour Henry de

Poyanne, et cette aversion a joué dans ce drame mondain un rôle trop

important pour que l'on n'essaye pas d'en donner la raison. C'est ici un

cas entre mille de ce problème de l'amitié entre femmes qui a préoccupé,

ne fût-ce qu'une heure, tout mari défiant et tout amant jaloux.

Gabrielle de Candale,--commençons par le dire à l'éloge de la jolie

comtesse,--chérissait Juliette de Tillières d'une affection très vraie.

Elles s'étaient connues très jeunes filles dans un de ces bals comme il

s'en donne dans les châteaux de province, et qui sont les plus

authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse française.

Nançay et Candale, situés tous les deux sur les bords de l'Indre,

commencèrent de voisiner à partir de ce jour, malgré les vingt-cinq

lieues qui les séparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes

dans leurs terres et frappant l'une si cruellement, les avait de nouveau

rapprochées. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du

malheur secret de sa vie. Elle avait pleuré auprès de Juliette à son

tour, comme autrefois Juliette auprès d'elle. Ce doux échange de pitié

avait forgé entre ces deux êtres, également généreux et tendres, une

imbrisable chaîne, faite du plus pur métal de dévouement. Avec tout

cela, et adorant son amie d'une si jolie manière, si complète, si

délicate, si désintéressée, Gabrielle détestait le sentiment de cette

amie pour Poyanne, par un détour du coeur assez compliqué. Oui, elle le

détestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parlé d'une façon

tout à fait ouverte. Sans aller jusqu'à soupçonner d'une liaison

coupable sa chère soeur d'élection, elle comprenait qu'entre Juliette et

cet homme les rapports étaient très intimes, plus intimes que ce qu'elle

en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait Mme de Tillières, et que

Juliette, de son côté, n'était pas insensible à cet amour. Sans doute,

si la comtesse eût été initiée à ce coupable mais noble roman par l'un

ou l'autre des deux complices, elle n'eût pas nourri cette antipathie

pour des relations qu'elle croyait pures, et dont le mystère l'irritait

en même temps qu'elle en était deux fois jalouse. Jalousie d'amitié

d'abord. Qui ne la connaît, cette innocente et ombrageuse susceptibilité

du coeur si naturelle que même les animaux en subissent l'atteinte?

Imposez donc au chien de votre foyer la présence d'un autre compagnon de

sa race auprès de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d'envie,

ensuite. Certes, la noble créature eût protesté avec une colère indignée

contre l'existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus

détestable au regard d'un esprit élevé. Hélas! c'est aussi la plus

habile à s'insinuer dans les ténébreux replis des consciences, la moins

avouée à la fois et la plus générale. Car son origine réside dans ce qui

nous constitue essentiellement comme personnes sociales: notre

ressemblance avec d'autres individus. Aussi l'envie s'exaspère-t-elle

avec la multiplicité des analogies. Jamais l'artiste le plus pauvre

n'enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi

pauvre que lui. Imaginez maintenant deux femmes, jolies toutes deux,

jeunes, comblées de biens les plus précieux de la naissance et de la

fortune; supposez qu'elles soient liées, comme l'étaient Juliette et

Gabrielle, puis que l'une des deux éprouve et ressente un amour partagé,

tandis que l'autre demeure emprisonnée par la fatalité des événements et

par ses principes dans les tristesses d'un mariage malheureux. Dites

ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette âme de femme isolée,

pour généreuse qu'elle soit. Ce sera, au commencement, un obscur

malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui

lui inflige à son insu la douleur de cette comparaison avec son amie.

Bientôt elle cherche à se justifier à elle-même cette antipathie en

constatant les défauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la

malveillance qui découvriraient de la sensualité dans un Marc-Aurèle et

de l'égoïsme dans un Vincent de Paule. Mme de Candale avait ainsi

reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalité, tout

simplement parce que le grand orateur, hanté de ses idées, obsédé de son

oeuvre, parlait un peu trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie,

parce qu'à maintes reprises Juliette avait refusé cette invitation-ci ou

celle-là pour passer une soirée ou dîner avec lui. Elle en concluait de

bonne foi que ce mariage, s'il se faisait jamais, serait le malheur de

Mme de Tillières. Gabrielle n'en était pas moins convaincue de sa propre

estime à l'égard de Poyanne.--«Je ne l'aime pas, voilà tout...,»

ajoutait-elle en riant. Seulement, comme Juliette, dans son désir de

maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de

transmettre à son amant de telles critiques, ce dernier ne soupçonnait

en aucune façon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en

appréciait, au contraire, les qualités de race, l'irréprochable honneur,

la religion éclairée. Il la plaignait d'être mariée à un personnage

aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dévouée de Mme de

Tillières à laquelle il disait:

--«Vous avez là une affection vraie...»

Un Coeur de femme · 第 6 / 22 段