Cette idée de théâtre ramena sa pensée vers une mauvaise mais fort jolie

actrice du Vaudeville dont il était l'amant plus ou moins intérimaire

depuis six mois, la petite Anroux: «Tiens,» songea-t-il, «si j'allais

voir Christine.» Il s'aperçut passant la porte de la rue de la

Chaussée-d'Antin, montant l'escalier de service, parmi toutes les odeurs

qui flottent dans les arrière-fonds d'un théâtre et débouchant dans la

loge étroite où s'habillait la demoiselle. Les serviettes tachées de

blanc et de rouge traîneraient sur la table. Deux ou trois acteurs

seraient là, tutoyant leur camarade. Ces messieurs s'en iraient

discrètement pour la laisser seule avec un protecteur sérieux comme il

était, malgré sa belle mine, à cause de sa fortune connue, et elle

commencerait de lui raconter les potins du foyer. Il l'entendit qui

disait des phrases comme celle-ci, tout en faisant sa figure: «Tu sais,

Lucie est avec le gros Arthur, c'est dégoûtant, rapport à Laure.»--«Ma

foi, non,» conclut-il, «je n'irai pas... Je vais toujours passer au

cercle...» Les salons de jeu s'évoquèrent dans son imagination, déserts

à cette heure, avec les valets de pied en livrée sommeillant sur les

banquettes et levés soudain à son approche, avec le relent du tabac mêlé

aux fades odeurs du calorifère. «C'est vraiment trop funèbre,» reprit le

jeune homme en lui-même. «Si je poussais jusqu'à l'Opéra? Et quoi faire?

Entendre le quatrième acte de _Robert_ pour la cinq centième fois? Non.

Non. Non. J'aime mieux encore Phillips...» C'était le nom d'un bar

anglais, sis rue Godot-de-Mauroy. À la suite d'une discussion suivie de

duel qui avait eu lieu chez _Eureka_,--ou plus familièrement

_l'Ancien_,--un autre bar, célèbre, celui-là, parmi les viveurs de ces

vingt dernières années, Casal et sa bande à lui avaient fait scission et

quitté la rue des Mathurins pour émigrer dans le cabaret de la rue

Godot. S'il se rencontre jamais un chroniqueur renseigné de la jeunesse

contemporaine, ce sera pour lui un curieux chapitre que l'histoire des

cafés et restaurants durant cette fin de siècle, et, parmi les plus

étranges de ces endroits, il devra noter ces espèces d'assommoirs de la

haute vie où de vrais grands seigneurs ont pris l'habitude d'aller, au

sortir du théâtre, boire des cock-tails et du whisky, côte à côte avec

des jockeys et des bookmakers porteurs de bons _tuyaux_. Casal se

peignit en pensée la salle étroite avec son long comptoir, ses tabourets

hauts, ses gravures de courses, puis, au fond, le retiro, orné du

portrait de quatre entraîneurs illustres.

--«Bah!» se dit-il, «à cette heure-ci je n'y trouverai que Herbert avec

ou sans sa serviette.»

Ce lord Herbert Bohun, le frère cadet d'un des plus riches d'entre les

pairs anglais, le marquis de Banbury, était un terrible buveur d'alcool

qui, à trente ans, tremblait parfois comme un vieillard. Il s'était

rendu fameux pour avoir trouvé des mots étonnants de simplicité dans

l'aveu de cette redoutable passion. C'était lui qui répondait à cette

demande: «Comment allez-vous?»--«Mais très bien, je jouis d'une soif

excellente.» Il croyait ingénument prononcer la phrase correspondante à

cette autre: «Je jouis d'un bon appétit.» Sa grande plaisanterie, qui

n'était qu'à moitié une plaisanterie, consistait, dans les dîners

d'intimes, afin de porter son verre à ses lèvres sans le renverser, tant

son geste était peu sûr, à passer derrière son cou une serviette. Il en

prenait une des extrémités avec sa main gauche, l'autre coin avec sa

main droite qui tenait le verre, et la main gauche tirait, tirait

jusqu'à ce que le sacro-saint alcool arrivât aux lèvres du buveur.

--«Mais,» pensa Casal, «il est déjà trop tard. Il ne me reconnaîtra

plus. Décidément, ce qu'il me faudrait, c'est une _bourgeoise_ de cette

heure-ci,»--c'était le terme consacré, dans la bande de ses intimes,

pour signifier une maîtresse du monde,--«une veuve ou séparée qui ne

sortirait guère et à qui je serais sûr de faire plaisir en allant la

voir...»

Ce singulier monologue avait mené le raisonneur jusqu'au rond-point. Ce

fut là seulement qu'il se rappela de nouveau sa voisine et il se dit à

mi-voix:--«Ma foi, cette petite Mme de Tillières ferait joliment mon

affaire. Avec qui peut-elle être?...»

Certes, la formule était très irrévérencieuse et elle achevait une suite

d'idées qui, transcrites en détail, eussent paru, même à un moins naïf

que Poyanne, terriblement positives et cyniques. Pourtant un embryon de

sentiment s'agitait par-dessous, ce qui prouve que le coeur de chacun

est un petit univers à part, où les images les moins romanesques peuvent

servir de prétexte à la naissance d'une émotion romanesque. Si Casal

n'eût pas subi, d'une manière inconsciente, le charme de délicatesse

émané de Juliette, comme un arome à la fois entêtant et imperceptible

s'exhale d'une plante cachée dans un coin de chambre, il n'eût pas

éprouvé au même degré cette sensation de répugnance au souvenir de la

vulgarité de Christine Anroux. Il s'était donné, pour n'aller ni au

théâtre, ni au club, ni chez Phillips, des raisons excellentes, mais qui

n'auraient pas eu plus de poids sur son esprit ce soir-ci que les autres

soirs, s'il n'eût été travaillé par un secret besoin d'être seul. Et

pourquoi? Sinon pour penser longuement à la jeune femme dont le

souvenir, surgi tout d'un coup, effaça en une seconde ces imaginations

de coulisses, de cercle et de bar. La fine silhouette se dessina dans le

champ de sa vision intérieure avec une netteté prodigieuse. Les hommes

de sport, qui vivent d'une vie physique très intense, finissent par

développer en eux des sens de sauvages. Ils possèdent d'une façon

surprenante cette mémoire animale, propre aux cultivateurs, aux

chasseurs, aux pêcheurs, à tous ceux en un mot qui regardent beaucoup

les choses et non les signes des choses. Les formes et les couleurs

s'impriment dans ces cerveaux sans cesse en présence d'impressions

réelles et concrètes avec un relief que les travailleurs de cabinet ou

les causeurs de salon ne soupçonnent pas. Celui-ci revit le buste de

Juliette dans sa grâce svelte et pleine, les souples épaules et le

corsage noir avec ses noeuds roses, l'attache voluptueuse de la nuque,

les cheveux d'un blond si doux, le saphir sombre des yeux, les lèvres

sinueuses, l'éclat des dents avec la fossette du sourire, les bras où

courait comme une ombre d'or, les mains nerveuses, la salle à manger

tout autour, avec la tapisserie du duc d'Albe, avec les teints pâlis ou

pourprés des convives. Mme de Tillières eût été là, présente et vivante,

qu'il n'en eût pas distingué les traits avec une précision plus aiguë.

Cette évocation eut pour résultat que le raisonnement à demi ironique

sur l'emploi de sa soirée céda aussitôt la place à une impression assez

brutale encore, mais, du moins, franche et naturelle: le désir sensuel

pour cette jolie créature que son instinct pressentait voluptueuse et

passionnée sous ses dehors de chaste réserve.

--«Oui,» continua-t-il, «avec qui est-elle? Ce n'est pas possible

qu'elle n'ait pas d'amant.» Puis tout de suite, la mémoire morale

arrivant pour compléter, pour interpréter la mémoire physique: «C'est

égal. Elle m'a regardé avec des yeux très particuliers, après avoir eu

l'air de ne pas me remarquer au commencement... C'était combiné avec Mme

de Candale, ce dîner-là. Elles sont amies intimes. Alors, c'est que ma

petite voisine a voulu me connaître. Je n'ai pas trop mal manoeuvré. Ça,

j'en suis sûr. Maintenant, que signifie cette curiosité? A-t-elle

entendu parler de moi par une autre femme? Par son amant?... Après tout,

peut-être n'a-t-elle pas d'amant et s'ennuie-t-elle dans son coin?... On

la voit si peu. Elle doit vivre très retirée... Elle est bien jolie. Si

je me mettais à lui faire la cour? Je n'ai rien devant moi pour tout ce

printemps. C'est une idée... Mais où la retrouver?... J'ai dîné à côté

d'elle, je peux toujours aller lui rendre visite au lieu de lui mettre

simplement un carton...»

Il fut si content de cette idée qu'il en rit tout haut une

minute:--«C'est cela,» reprit-il, «mais alors il faudrait y aller dès

demain... Demain? Qu'est-ce que je fais demain? Au Bois le matin avec

Candale. Bon, cela. Il me renseignera. Déjeuner chez Christine. Ça peut

se manquer, ce déjeuner. Je déjeune trop cette année-ci. Toute la

journée est gâtée ensuite. Je lâche Christine et à deux heures je vais

chez la petite veuve. À quatre heures, je tire avec Wérékiew. Comme ces

gauchers sont difficiles!... Si je rentrais tout simplement me coucher

maintenant? Il est dix heures et demie. C'est bien tôt, mais voilà huit

jours que je m'endors à quatre heures du matin. Relayons pour être en

forme...»

Sur cette sage résolution, il obliqua par la rue Boissy-d'Anglas, sans

s'arrêter ni à l'Impérial ni au Petit Cercle, et il se dirigea tout

droit vers la rue de Lisbonne, où il habitait un hôtel hérité de son

père et aussi complètement monté que s'il eût continué de vivre en

famille. Il y a ainsi derrière toutes ces santés extraordinaires des

hommes d'excès, et que l'on cite comme tels, un fond caché d'hygiène.

Ceux qui méconnaissent cette loi disparaissent bien vite, et ceux qui

survivent, ceux qui étonnent des générations successives par leur

infatigable activité à la chasse, au jeu, à la salle--et ailleurs,--ont

gardé, comme Casal, le pouvoir de se surveiller à travers cette

existence de déraillement continu. C'est, tantôt, une sobriété

monastique le matin qui corrige le trop bon dîner de la veille; tantôt

un repos pris judicieusement à l'heure exacte où le surmenage

commencerait; tantôt un dosage savant d'exercices adaptés, la présence

quotidienne du masseur, un véritable traitement d'hydrothérapie à

domicile. Machiavel disait: «Le monde est aux gens froids,» et le

demi-monde aussi, quelque paradoxal que paraisse cet aphorisme. Tant il

y a que le lendemain matin, lorsque Raymond se leva vers les huit heures

pour passer dans sa salle de bain et de là dans son cabinet de toilette,

il était merveilleusement dispos et rafraîchi par le plus calme de tous

les sommeils.

Ce cabinet de toilette de Casal était fameux parmi les viveurs, à cause

de ce que le jeune homme appelait plaisamment ses deux bibliothèques,

quoiqu'il en eût ailleurs une véritable et garnie des livres les mieux

choisis. Celles du cabinet de toilette consistaient en deux vitrines:

une première avec une rangée admirable de fusils anglais à tout usage,

et une seconde ou se trouvait renfermée la plus étonnante collection de

bottes, bottines et souliers:--quatre-vingt-douze paires,--et pour les

circonstances les plus variées de l'existence de sport, depuis la chasse

à courre jusqu'à la pêche au saumon, sans parler des tenues du polo et

de l'ascensionnisme. Il n'était pas rare que de jeunes snobs vinssent,

dès cette heure-là, pour assister à la toilette de ce maître en haute

vie et s'ébahir devant cet étrange musée. Mais au matin qui suivit le

dîner chez Mme de Tillières, il resta, sans autre compagnie que son

valet de chambre, à se regarder beaucoup dans la glace de l'immense

armoire à trois pans qui renfermait ses innombrables costumes et

achevait de meubler la pièce. Malgré les raffinements d'installation qui

faisaient de ce coin de sa demeure la garçonnière typique d'un Parisien

élégant en l'an de grâce 1881, anglomane et athlétique, Raymond n'était

pas un fat. S'il avait mis dans sa première jeunesse son amour-propre à

ces puérilités d'un luxe minutieux, il n'y pensait plus depuis des

années, au rebours de presque tous ses confrères dans le métier d'homme

à la mode; et, s'il se regardait ce matin-là dans la glace, une fois

habillé, c'était par ressouvenir de son projet de la veille. Il était

bien plus près de quarante ans que de trente. À cet âge, on a déjà cette

première petite surveillance de soi qui, dix ans plus tard, se tournera

en défiance, et, vingt ans plus tard, si on ne désarme pas, en artifice.

Il faut croire qu'il se trouva encore capable de plaire et il faut

croire aussi que sa résolution de faire une visite dès ce jour-là à Mme

de Tillières ne s'était pas en allée avec le sommeil, car, avant de

monter à cheval, il griffonna un billet à l'adresse de Mme Christine

Anroux, 83, avenue de l'Alma, où il se dégageait du déjeuner, et c'est

en chantonnant entre ses dents un air en vogue à cette date: «Elle est

tellement innocente...» qu'il commença de se diriger vers le Bois, monté

sur un alezan joliment découplé, mais pas très vite, Boscard.--Ce terme

d'argot dont le monde actuel désigne les parasites professionnels lui

servait de malicieuse épigramme contre le camarade qui lui avait vendu

ce cheval, un certain vicomte de Saveuse, très bien né, mais de procédés

plus qu'indélicats, qui avait trouvé le moyen de lui faire payer cet

animal deux fois sa valeur. Saveuse,--alias «la Statue du

Quémandeur,»--avait en outre la fâcheuse habitude d'emprunter à ses

voisins de jeu des plaques de vingt-cinq louis jamais rendues. Et Casal

se vengeait de ces supercheries répétées et aussi du petit crève-coeur

d'avoir été dupé dans ce marché par ce surnom donné à la pauvre bête,

qui n'en pouvait mais.

* * * * *

Boscard avait pris le trot à l'entrée du Bois, dont les massifs comme

saupoudrés d'une verdure blonde étaient adorables à voir par cette

matinée de premier printemps. Si cette bête n'avait pas beaucoup de

fond, elle était d'allure très douce, et le fait que Casal l'eût

commandée ce matin prouvait chez lui une disposition rêveuse. Quand le

hasard,--ou ce que nous appelons ainsi par ignorance des puissances

cachées qui dominent toute existence,--se mêle de rapprocher deux

personnes, il multiplie les circonstances, de manière à justifier la

crédulité des pressentiments. Mais la logique suffit, au moins en

apparence, pour expliquer tous les faits. S'il était naturel qu'un jour

ou l'autre Casal fût présenté à Mme de Tillières, il ne l'était par

moins qu'il rencontrât au Bois à cette heure-là, non seulement Candale

avec lequel il avait pris rendez-vous, mais encore Mosé, Prosny et Mme

d'Arcole,--et pas moins encore que ces personnes eussent remarqué la

veille les distractions de la marquise après le départ hâtif du jeune

homme, et l'en plaisantassent gaîment. À chaque instant, des hommes et

des femmes du monde jettent des taquineries semblables sans y attacher

d'autre importance, et Casal savait de reste ce que valent les petits

propos de ce genre, simples prétextes à causer. Dans le cas particulier,

ces mêmes propos venaient appuyer trop fortement son observation de la

veille pour qu'il négligeât d'y prendre garde. Ce fut d'abord Prosny

galopant dans une allée transversale et qui, sans arrêter son superbe

cheval noir, lui cria:

--«Pas contente, la petite dame, hier, après ton départ, pas

contente...»

Puis au détour du chemin, ce fut Mosé qui arrêta le cavalier d'un salut

un peu appuyé. Il était à pied, suivant son habitude, luttant contre un

précoce diabète et pratiquant l'hygiène de la marche avec cette énergie

dans la tenue de la volonté qui demeure le trait le plus caractérisé des

Juifs comme des Yankees. Ces deux espèces humaines, les plus entêtées du

monde et aussi les moins bien connues à cause de leur récente arrivée à

la fortune, ont pour trait commun cette volonté qui va du petit au grand

et qu'aucune défaite ne lasse. Il n'est pas rare de voir un Sémite et un

Américain se fabriquer, à cinquante ans, toute une destinée nouvelle et

jusqu'à des goûts inédits, à coups de parti-pris personnels,

systématiquement et continûment appliqués. L'Israélite, lui, possède par

surcroît ce don spécial de ne jamais manquer au soin du détail, si léger

soit-il. C'est ainsi que Mosé, jadis brouillé puis réconcilié avec le

beau Casal, s'empressa de saisir cette occasion de lui rendre le léger

service d'un avis peut-être agréable:

--«Comme vous nous avez quittés vite hier au soir,» lui dit-il.

--«J'avais un ami qui m'attendait au cercle,» répondit Casal. La

pénétration des yeux fins de Mosé venait de l'inquiéter, déjà, et de le

déterminer à ce mensonge.

--«Et vous nous avez emporté toute l'attention de ces dames,» continua

l'autre. «Mme de Candale et sa soeur se sont mises à bavarder dans un

coin, et, quant à Mme de Tillières, vous parti, plus personne.»

Un quart d'heure plus tard, et comme Casal méditait sur ce

renseignement, il croisa Mme d'Arcole en train de conduire elle-même ses

deux ponnettes blanches. Du bout du fouet elle lui fait signe d'arrêter,

et quand il est auprès de la voiture:

--«Comment la trouvez-vous, la petite amie de ma soeur? Idéalement

jolie, n'est-ce pas?... Et vous l'avez lâchée pour aller Dieu sait où...

Maladroit!»

Elle eut, en redonnant du _pull up_ à son coquet attelage qui partit

vite, un sourire de la bouche et des yeux qui, traduit en clair langage,

signifiait: «Si vous n'êtes pas un imbécile, mon petit Casal, vous ferez

la cour à votre voisine d'hier au soir, et vous réussirez.» Ce n'était

pas un conseil très digne d'une honnête femme, soeur elle-même d'une

très honnête femme. Mais, d'instinct, la duchesse n'aimait pas beaucoup

Juliette qu'elle trouvait toujours entre elle et sa soeur,--précisément

parce qu'elle adorait cette soeur unique,--et elle n'eût certes pas été

fâchée de pouvoir dire à Gabrielle: «Hé bien! ton irréprochable amie, la

voilà qui flirte avec Casal.» Et pour achever de montrer à ce dernier

que son flair de libertin ne l'avait pas trompé, le gros Candale lui

disait, quand, s'étant enfin rencontrés, ils chevauchèrent côte à côte,

avec son rire lourd où se trahit son fond d'origine allemande,--un

Candale s'est marié dans le Wurtemberg, lors de l'émigration:

--«Ma foi! ça n'a pas mal marché hier, mieux que je ne pensais. Elle est

un peu prude, cette petite veuve... Mme Bernard prétend que feu

Tillières s'est fait tuer par ennui de l'avoir épousée... J'avais peur

de toi... Mais tu as été parfait... Et elle a eu un petit air vexé que

tu aies filé... Non. C'était à payer sa place...»

--«Et qui est-ce?» interrogea Raymond.

--«Comment, qui est-ce? Mais c'est la veuve de Tillières, l'aide de camp

du général Douay!»

--«Je ne te demande pas cela. Qui est-ce comme caractère?»

--«Ah! tout ce qu'il y a de plus pot-au-feu, de plus gnan-gnan... Ça vit

avec une vieille maman dans une maison triste comme un tombeau. Enfin,

c'est le genre de ma femme, juge un peu.»

Tout l'esprit de Candale consistait à diriger ainsi de misérables

épigrammes contre cette créature exquise à laquelle il ne pardonnait ni

les bienfaits qu'il en recevait: cette fortune abandonnée à toutes ses

fantaisies,--ni l'outrage de la trahison qu'il lui infligeait: cette

maîtresse reprise aussitôt après le mariage et scandaleusement affichée.

Il ajouta, après avoir joui de son mot:

--«Elle te plaît donc beaucoup? Voudrais-tu l'épouser, par hasard?...»

C'en fut assez pour que Casal s'abstînt de lui poser la question qu'il

avait déjà aux lèvres sur l'adresse de la jeune femme. «Il ne manquerait

pas d'aller bavarder auprès de sa Mme Bernard,» songea-t-il.

«D'ailleurs, je trouverai cette adresse dans le premier annuaire.» Il se

sentait déjà saisi d'une telle impatience qu'il abrégea sa promenade, en

proie à une petite excitation d'attente très rare chez lui. Quand il

rentra, son premier soin fut d'ouvrir un de ces prétendus livres d'or

où, moyennant le prix de l'abonnement, les plus vaniteux des bourgeois

se font enregistrer, entre des grands seigneurs ou des millionnaires,

avec leur rue et leur numéro, comme membres authentiques du _high life_.

Le nom de Mme de Tillières ne figurait pas dans ce répertoire.

--«Je ne peux cependant questionner aucune des personnes qui étaient

hier à ce dîner,» se dit Casal, «leur attention est déjà si

éveillée!...»

Justement cet éveil prouvait trop à quel degré il avait intéressé sa

voisine pour qu'il renonçât à son idée de visite. Mais s'il n'eût pas

été lui-même intéressé par elle plus qu'il ne l'imaginait, il eût remis

cette visite, quitte à profiter adroitement d'un hasard,--une

conversation avec Mme de Candale, par exemple,--pour savoir l'adresse

cherchée. Au lieu de cela, il ne put se tenir d'envoyer son valet de

chambre la demander chez le concierge de la comtesse. «C'est le vrai

moyen,» songea-t-il. «Ce concierge n'a pas pu encore être prévenu par

des racontars d'office. Il trouvera cette demande toute naturelle.» Et

cependant, petit détail qui montrera combien l'image de Mme de Tillières

tenait déjà dans la pensée du jeune homme à des fibres très sensibles,

l'idée d'un commentaire, malgré tout possible, de la part des deux

domestiques lui fut si insupportable, qu'il chargea son messager de

trois autres commissions parfaitement inutiles dans le quartier de l'Arc

de Triomphe, afin de dire comme en passant: «Et puisque vous serez près

de l'hôtel de Candale, entrez donc dans la loge pour demander ou demeure

exactement Mme de Tillières. Retiendrez-vous le nom?» Grâce à cette ruse

d'adolescent, qui eût bien diverti ses camarades de Phillips s'ils

l'avaient soupçonnée, il sonnait, dès les deux heures, à cette porte de

la rue Matignon, vers laquelle Gabrielle de Candale s'était réfugiée la

veille. L'accident de voiture portait déjà ses conséquences.

--«Ça lui va d'habiter ici,» se disait le jeune homme en traversant la

vieille cour et se dirigeant vers la cage vitrée du fond. Le concierge

lui avait répondu que Mme de Tillières était chez elle. La jeune femme

ne condamnait jamais sa porte, par la même défiante prudence qui lui

faisait recevoir également tous ses amis très tard le soir. Elle

s'appliquait à éviter jusqu'aux plus légères remarques de ses gens.

D'ailleurs, comme elle connaissait peu de monde, comme c'était son

habitude de convier ses fidèles très exactement à des rendez-vous

séparés et précis, et qu'elle ne prononçait jamais de phrases

d'invitation banales, une telle liberté d'entrée n'offrait guère

d'inconvénient. Cette facilité d'accès acheva de ravir Casal.

--«Rien à cacher...,» songeait-il en sonnant à la porte doublée de

rideaux rouges. «Si elle pouvait être seule,» ajouta-t-il tout bas,

tandis que le valet de pied le conduisait par le grand salon du devant

jusqu'à cette petite pièce plus intime, témoin cette nuit même de la

violente sortie de Poyanne contre lui. Quand il entra, il vit du premier

coup d'oeil Mme de Tillières, couchée plutôt qu'assise sur une chaise

longue, comme une personne souffrante, et dans un déshabillé de

dentelles blanches qui affinait encore sa beauté. Auprès d'elle, assis

sur un fauteuil bas et lui parlant presque à mi-voix, bien qu'ils

fussent seuls, se tenait d'Avançon. Casal et l'ancien diplomate se

connaissaient du Petit Cercle où ce dernier allait souvent montrer sa

physionomie de vieux Beau et humer les potins les plus récents. Les

jeunes gens de la rue Royale se moquaient de lui qui grondait sans cesse

contre la mauvaise éducation ou les tristes plaisirs d'aujourd'hui. À

cinquante-six ans qu'il allait avoir, d'Avançon était aussi empressé

auprès des femmes qu'à vingt-cinq. C'était l'homme qui ne fume pas après

dîner pour ne pas quitter le salon, celui que vous apercevez, en

arrivant, abîmé là-bas dans les délices d'un aparté avec celle que vous

voudriez le plus approcher. Et il cause de cette voix rentrée qui ne

laisse arriver à vous aucun de ses mots. S'il est installé dans une

maison où vous êtes venu espérant un tête-à-tête, vous pouvez rester,

rester encore. Vous ne lui ferez pas quitter la place. Vous ne le

_tuerez_ pas, comme disent joliment les amoureux impatientés. Le

d'Avançon, car l'individu est un type, adore des liaisons toutes leurs

menues corvées si pénibles au positivisme de la génération actuelle,

depuis les visites jusqu'aux courses en voiture pour faire des

emplettes. Les femmes leur savent un gré infini, à ces Sigisbées en

cheveux gris, de ce culte le plus souvent désintéressé. Les maris sont

reconnaissants à ces chiens de garde volontaires de ces assiduités peu

dangereuses. Les amants les abominent et plus encore les aspirants au

titre. Aussi la première pensée de Casal fut-elle d'envoyer mentalement

au diable l'attentif de Mme de Tillières, sans se douter que la jeune

femme appréciait surtout dans son patito sur le retour un dévouement

jamais démenti pour la vieille Mme de Nançay.

--«En voilà une tuile,» se dit-il. «Je le connais, le gêneur; il est à

l'épreuve de la balle. Allons, c'est une visite perdue.»

--«Casal ici?» se disait de son côté d'Avançon. «Oh! oh! je me charge

d'y mettre bon ordre,» et, tout en serrant la main du nouveau venu, sa

surprise était telle qu'il ne put se tenir de l'exprimer à voix haute.

«Comment, chère amie,» fit-il, «vous connaissez ce mauvais sujet-là, et

vous me l'avez caché!»

Un Coeur de femme · 第 5 / 22 段