--«On vous obéira,» dit-il; et, accoudé sur le marbre de la cheminée, il

la regarda de nouveau sans qu'elle donnât plus d'attention à ce regard

qu'il n'en avait donné lui-même tout à l'heure à l'expression de ses

yeux, à elle, en train de fixer la glace. Il se rendait bien compte que

d'avoir détourné la tête de son baiser n'était qu'une taquinerie, qu'un

enfantillage. Et cependant cet enfantillage allait suffire, il le

comprenait, à empêcher qu'il ne prononçât, ce soir, une certaine phrase.

Des lettres reçues dans la matinée lui avaient appris que sa présence

était réclamée dans le Doubs pour une double élection au Conseil

général. Il s'agissait d'enlever ces deux sièges à des adversaires

politiques au profit d'hommes qui, appuyés de son éloquence, passeraient

sans doute, et il prenait trop au sérieux sa mission de _leader_ pour

manquer à ce devoir. Il était venu rue Matignon avec le projet de

demander un rendez-vous à Mme de Tillières afin de lui dire adieu, avant

son départ, ailleurs que chez elle, et maintenant, sur ce simple recul

en arrière à l'approche de son baiser, il se sentait incapable

d'articuler ce désir. Cette timidité passionnée, même dans des rapports

qui semblent l'exclure nécessairement, eût fait sourire un héros de

galanterie, Casal, par exemple, si quelque confidence l'eût initié à ce

tête-à-tête du comte et de Juliette. Elle constitue néanmoins un

phénomène sinon commun, cependant assez fréquent pour qu'il mérite

d'être analysé dans ses causes.

Chez certains hommes, et Poyanne était du nombre, très purs dans leur

jeunesse et plus tard trahis cruellement, il s'établit une défiance

d'eux-mêmes presque invincible, et ce malaise se traduit par une pudeur

plus féminine que masculine à l'égard des réalités physiques de l'amour.

La passion ne s'éveille chez eux qu'accompagnée d'une anxiété presque

douloureuse, et cette anxiété leur rend facilement presque intolérables

les circonstances extérieures que comporte la possession. Rien de plus

inintelligible à un libertin que cette délicatesse quasi morbide qui ne

s'abolit que dans le mariage. La vie conjugale, avec sa cohabitation

quotidienne et son intimité avouée, épargne seule à ces malades de

scrupule l'angoisse toujours croissante du rendez-vous à demander, et,

quand ils l'ont obtenu, le remords de la faute où ils entraînent leur

chère complice. Après des années de liaison, Henry de Poyanne en était

là que son coeur battait à se rompre au moment de prononcer cette simple

petite phrase:

--«Quand vous verrai-je chez nous?...»

Pourtant ce «chez nous» signifiait le plus délicat des aménagements, le

mieux fait pour sauvegarder les susceptibilités les plus effarouchées.

Juliette lui avait appartenu pour la première fois à Nançay, dans la

dangereuse solitude de quinze jours passés là, sous les yeux indulgents

d'une mère incapable d'un soupçon. La jeune femme avait cédé à ce

mouvement irrésistible de charité exaltée que provoquent chez les nobles

coeurs les confidences trop mélancoliques. C'est alors un désir presque

fou d'abolir dans une autre âme un passé d'affreuse détresse. Elle

s'était donnée ainsi par une ivresse de pitié, par une de ces surprises

qui demeurent souvent sans lendemain, mais seulement quand elles se

rencontrent, comme il arrive, avec l'habitude des aventures. Si

contradictoires que puissent paraître les termes de cette observation:

plus une femme est galante, plus elle a de force pour se reprendre quand

elle s'est une fois livrée. Juliette, elle, s'était considérée comme

engagée pour la vie par ce premier sacrifice. Mais ç'avait été un

sacrifice tout de même, et Poyanne avait voulu que cette intrigue, qu'il

considérait comme un mariage secret, ne fût souillée d'aucune des

vulgarités qui représentent l'horrible rançon des amours coupables. Il

avait choisi, à Paris, pour y recevoir son amie, un logis dans une des

rues solitaires de Passy, au rez-de-chaussée, avec une porte qui ouvrait

avant celle du concierge, afin qu'elle n'eût à craindre l'insolence

d'aucun regard. Il avait garni cet appartement de meubles précieux, pour

qu'au jour de leur mariage officiel, si ce jour devait jamais venir, ces

meubles pussent prendre place dans leur maison de famille et rattacher à

leur existence d'époux le souvenir sanctifié de leur affection cachée.

Cependant, il n'avait jamais attendu sa maîtresse dans cet asile sans

frémir d'appréhension à l'idée qu'un passant pouvait la voir qui

descendait furtivement d'un fiacre à la porte! En venant ainsi le

retrouver, elle ne trahissait aucun serment, puisqu'elle était libre.

Elle ne trompait pas un mari confiant, elle ne délaissait pas des

enfants négligés, mais il lui fallait mentir à sa mère, puisque les

existences des deux femmes étaient si étroitement unies; et ce mensonge,

pourtant bien véniel, le comte ne se pardonnait pas à lui-même d'en être

la cause. Si épris qu'il fût de cette tête charmante, dans les yeux

bleus de laquelle il avait bu l'oubli de ses misères, ou peut-être parce

qu'il en était épris avec l'idéalisme natif de son âme, il souffrait

qu'une pensée mauvaise y naquît dont il fût le principe. Ces motifs

réunis avaient maintenu cet amant inquiet dans un état de sensibilité

souffrante qu'un détail fera mieux saisir: depuis un an Juliette et lui

ne s'étaient pas rencontrés six fois dans leur asile de Passy.

L'impossibilité, pour le comte, de provoquer une explication parce que

tout lui était trop aisément blessure, l'inconscient détachement de la

jeune femme qui, de bonne foi, se croyait moins aimée, le cours de la

vie qui nous mène d'une pente insensible et sans crise à des malentendus

irréparables, tout avait contribué à produire ces relations étranges.

Mais peut-être ne paraîtront-elles pas si anormales à ceux qui, par

métier ou par goût, ont reçu beaucoup de confessions, et qui savent

combien de significations diverses ces mots si simples en apparence,

d'amant et de maîtresse, peuvent envelopper? Poyanne, lui, se souciait

peu que sa situation, vis-à-vis de Mme de Tillières, fût humiliante ou

non pour cet amour-propre du sexe qui fait le fond du coeur chez presque

tous les hommes. Il souffrait de l'aimer et de sentir qu'il était de

plus en plus séparé d'elle. Il se reprochait, lui si brave dans la

guerre et au Parlement, d'être en présence de cette femme, paralysé

d'une irrésistible émotion. Et, comme ce soir, cet orage intérieur se

déchaînait à propos de contrariétés qu'il jugeait insignifiantes, et

sans que rien décelât son trouble qu'une contraction de ses traits où

Juliette voyait les traces des tourments politiques, et il n'avait pas

le courage de la détromper. Les reproches du coeur sont-ils possibles à

formuler? Celle qui ne les devine pas à l'avance les comprendrait-elle,

et, si elle les devinait, elle ne les mériterait pas? Et puis, le moyen

de répondre par des plaintes profondes où gémisse toute une agonie, à

une femme qui vient à vous, la fossette de sa bouche creusée dans un

demi-sourire, tenant d'une main une petite serviette frangée et de

l'autre un verre brûlant, et elle vous dit:

--«Cette fois, j'espère que le grog sera de votre goût... Pauvre ami,

vous avez l'air brisé. Je suis sûre que cette séance a de nouveau été

terrible. Mais qui vous a décidé à parler, car vous hésitiez encore

hier?»

--«Merci!...» fit le comte, qui vida le verre à moitié; puis, le posant

sur la cheminée: «Ce qui m'a décidé à parler?...»

La question de son amie, en lui donnant un prétexte à s'entretenir

d'autre chose que de ses pensées, soulageait trop son malaise pour qu'il

n'y répondît pas longuement. Il se prit à marcher de long en large dans

la chambre, comme c'est l'habitude des orateurs qui préparent un

discours ou qui le racontent:

--«Ce qui m'a décidé à parler,» répéta-t-il «c'est le même outrage

d'égoïsme jeté toujours à mon parti. Non, je ne laisserai jamais dire

sans protester, dans une assemblée française dont je serai membre, que

nous autres, monarchistes et chrétiens, nous n'avons pas le droit de

nous inquiéter des misères du peuple... De Sauve venait d'interpeller le

ministère sur cette horrible grève du Nord et la répression qui a suivi.

Un orateur de la majorité avait répondu en débitant des phrases que vous

devinez sur l'ancien régime,--comme si les quelques progrès dont notre

âge se vante ne se fussent pas produits, et plus rapides et plus

définitifs, par la seule force des années, sans la boucherie de la

Révolution, sans les massacres de l'Empire, sans Juin et sans la

Commune!... Je ne leur ai rien dit que cela, et ma vieille thèse que

seuls, au contraire, nous avons qualité pour résoudre cette question

ouvrière, nous qui nous appuyons sur l'Église et sur la Monarchie, les

deux grandes forces historiques du pays!... Je leur ai montré que nous

pouvions tout sauver de ce que les programmes des pires socialistes ont

de réalisable,--tout sauver et tout diriger ensuite... Mais vous

connaissez mes idées. Je les ai défendues une fois de plus, sentant la

gauche frémir sous l'évidence de mes arguments, acclamé par nos amis...

Et à quoi bon?... Ah! les écrivains de nos jours qui font métier de

peindre toutes les mélancolies ne l'ont jamais décrite, celle-là, cette

tristesse de l'orateur qui combat pour une doctrine à laquelle il croit

avec l'âme de son âme; et puis ses partisans l'applaudissent, comme un

artiste, comme un virtuose, sans que de sa parole il puisse germer

seulement une action... À gauche et à droite, toute la vie politique

aujourd'hui tient dans des intrigues de couloir, dans des combinaisons

de groupes qui sont misérables, et avec lesquelles ils perdent la

France. Et je leur ai dit cela encore, une fois de plus, et vainement,

si vainement!...»

Il allait et venait, prenant et reprenant un thème un peu bien grave

pour une de ces séances du Parlement, comme il y en a eu d'innombrables

depuis la guerre, écoeurantes de bavardage vide!... Juliette savait que

l'accent de sa voix ne mentait pas. Elle connaissait avec quelle ferveur

de conviction Poyanne avait embrassé une cause sur laquelle l'avenir

jugera en dernier ressort, et son espérance invincible d'opérer la

suture entre les deux Frances, oeuvre manquée du siècle, par une

monarchie appuyée à la fois sur le droit traditionnel et sur le sens

intime des problèmes modernes. Elle s'était autrefois intéressée

passionnément à ces rêves d'un homme d'État qu'elle sentait sincère,

qu'elle devinait incompris, qu'elle voulait heureux. Mais elle était

femme, et, comme telle, du jour où son amant avait commencé de lasser sa

tendresse, ces nobles idées avaient commencé de lasser aussi son

gracieux esprit. Quiconque vit beaucoup par la pensée, artiste ou

savant, chef de parti ou écrivain, possède un infaillible moyen de

mesurer la décroissance d'affection que lui porte sa maîtresse, son

épouse, et même son amie. Du jour où elle cesse de lui accorder ce

fanatisme d'intelligence qui est pour l'ouvrier de l'esprit un aliment

vital, elle lui a retiré en secret la dévotion du coeur, quitte à

protester au nom du coeur même contre la possession de cet époux, amant

ou ami, par le travail professionnel, comme fit Mme de Tillières au

moment où le comte s'arrêta de parler.

--«Tout cela est bien beau,» dit-elle, «mais en attendant, si vous

pensiez un peu à votre amie?»

--«Si je pensais à vous?» répliqua-t-il avec une sorte de mélancolique

surprise, «et pour qui donc souhaité-je que mon nom soit illustre?...

Auprès de qui ai-je puisé l'énergie de supporter tant de déceptions

amères?...»

--«Ah!» fit-elle, en hochant joliment sa tête blonde, «vous savez

répondre. Mais voulez-vous que je vous prouve combien vous avez peu

pensé à moi aujourd'hui?»

--«Prouvez,» dit-il en s'arrêtant étonné.

--«Eh bien! vous ne m'avez pas seulement demandé avec qui j'avais passé

la soirée.»

--«Mais,» fit-il naïvement, «puisque vous m'avez écrit que vous dîniez

chez Mme de Candale!»

--«Il n'y avait pas qu'elle,» reprit Juliette, en proie à ce singulier

démon de curiosité qui pousse à de certains moments les meilleures

femmes à tâter la jalousie d'un homme en lui parlant d'un autre.

--«Elle n'est pas fâchée contre moi de ce que je suis si en retard avec

elle?» demanda le comte, sans prendre garde à cette coquette

insinuation.

--«Pas le moins du monde,» dit Mme de Tillières, qui continua, comme

indifférente: «J'ai dîné là auprès de quelqu'un que vous n'aimez guère.»

--«Et de qui donc?» interrogea enfin Poyanne.

--«M. Casal,» fit-elle en regardant l'effet produit sur le visage du

comte par ce nom de l'ancien amant de Mme de Corcieux.

--«Comment Mme de Candale a-t-elle des connaissances pareilles?» dit

Poyanne avec une conviction qui, à la fois, divertit et irrita Juliette.

Elle en sourit, parce que c'était précisément la phrase qu'elle avait

annoncée à son amie. Elle en fut irritée, parce que ce mépris faisait la

plus cruelle critique de l'impression produite sur elle par Casal. Et le

comte insistait: «C'est sans doute son mari qui le lui impose. Candale

et Casal, les deux font la paire. Encore ce dernier, par son existence

de bookmaker et de viveur, ne déshonore-t-il pas un des grands noms de

notre histoire.»

--«Mais,» interrompit Juliette, «je vous affirme que j'ai causé très

agréablement avec lui.»

--«Et de quoi?» demanda Poyanne. «Il a terriblement changé si vous avez

pu tirer de lui une phrase qui trahisse autre chose que des goûts de

tripot et d'écurie. Allez, je ne l'ai que trop subie, sa conversation,

chez les Corcieux, et celles des quatre ou cinq de ses camarades que

cette pauvre Pauline invitait pour le garder...»

--«Elle l'aimait donc beaucoup?» fit Juliette.

--«Ah! follement,» reprit le comte avec une amertume singulière où se

retrouvait le fonds de douloureuse sévérité que garde contre les

histoires d'adultère un homme autrefois trahi par sa femme, «et ce fut

toujours pour moi un mystère horriblement triste que cette passion de

cette créature charmante pour ce fat qu'il fallait voir, avec ses airs

ennuyés d'être aimé ainsi!... Et le mari est spirituel, distingué,

instruit. Il adorait, il adore toujours Pauline. J'ai cessé d'aller dans

la maison à cause de ce que j'y voyais. J'en souffrais trop pour

Corcieux et pour elle... La malheureuse! Elle a été si punie! Le Casal a

été affreux de dureté, paraît-il...»

--«Il en a pourtant parlé ce soir avec beaucoup de tact,» dit Mme de

Tillières.

--«Est-ce qu'il devrait même prononcer son nom?» fit le comte.

Il y eut un silence entre les deux amants. La jeune femme se repentait

maintenant d'avoir, elle, mentionné seulement son voisin de soirée. Elle

avait joué avec la jalousie de Poyanne, et elle appréhendait de l'avoir

éveillée. Elle était trop profondément sensible pour ne pas regretter

aussitôt une peine infligée à quelqu'un qu'elle croyait encore aimer

d'amour, qu'elle aimait certainement d'affection et d'habitude. Elle se

trompait encore ici sur le sentiment de cet homme, trop noble pour le

soupçon, même après les atroces expériences de son mariage. Dans la

manière dont Juliette venait de lui parler de Casal, le comte n'avait vu

qu'une preuve du plaisir goûté par son amie dans le monde et sans lui.

Ce plaisir lui semblait bien innocent, et il se reprochait le sentiment

qui le faisait en souffrir comme un égoïsme et une injustice. Hélas! La

logique du coeur, qui ne compte ni avec nos générosités, ni avec nos

sophismes, lui montrait dans le goût croissant de Mme de Tillières pour

les sorties et les nouvelles connaissances un signe de plus qu'il ne

suffisait pas à la rendre heureuse. Cependant l'horloge sonna. Elle

marquait minuit.

--«Allons,» reprit-il avec un soupir, «il est temps que je vous dise

adieu. Quand vous verrai-je?»

--«Quand vous voudrez,» répondit Juliette. «Voulez-vous dîner demain

avec ma mère et ma cousine de Nançay?»

--«Je veux bien,» dit-il; et avec une voix un peu troublée:--«Vous savez

que je vais peut-être vous quitter après-demain pour quatre ou cinq

semaines?»

--«Non,» fit-elle, «vous ne m'en aviez pas parlé.»

--«Il y a deux élections pour le Conseil général ces jours-ci, et on me

réclame là-bas.»

--«Toujours la maudite politique,» dit-elle en souriant.

Il la regarda de nouveau avec des yeux où elle ne lut pas,--où elle ne

voulut pas lire une demande que les lèvres de cet homme passionné ne

formulèrent point.

--«Adieu,» reprit-il d'une voix plus troublée encore.

--«A demain,» dit-elle, «à sept heures moins un quart. Venez un peu

avant.»

Quand la porte se fut refermée, elle resta longtemps seule, accoudée à

cette même cheminée dans la glace de laquelle l'image de Poyanne se

reflétait tout à l'heure encore. Pourquoi de nouveau le souvenir de

Raymond Casal vint-il se glisser devant elle, et à quelles idées

répondait-elle en disant tout haut, avant de sonner sa femme de chambre:

--«Est-ce que je n'aimerais plus Henry?»

IV

LES SENTIMENTALITÉS D'UN VIVEUR

Tandis que Juliette se couchait sur cette douloureuse question dans son

lit étroit de jeune fille, qu'elle avait voulu reprendre après son

veuvage avec tous les autres meubles de sa vie heureuse

d'autrefois,--tandis que Poyanne revenait à pied vers son logement de la

rue de Martignac, près de l'église Sainte-Clotilde, et se reprochait

comme un crime de ne savoir pas plaire à son amie,--que faisait celui

dont l'apparition subite entre ces deux êtres constituait, à leur insu,

le plus redoutable danger pour les débris du bonheur de l'un, pour les

lassitudes morales de l'autre, ce Raymond Casal, si diversement jugé par

les hommes et par les femmes? Se doutait-il qu'à ce moment même, et au

lieu de s'endormir, sa jolie voisine du dîner continuait de penser à

lui, en prenant la résolution de n'y point penser?--Elle n'en avait pas

le droit, puisqu'elle en aimait, qu'elle voulait continuer d'en aimer un

autre.--Il était parti de l'hôtel de Candale, bien persuadé qu'il avait

plu à Mme de Tillières, et très tôt, pour ne pas gâter cette impression.

Mais son premier mouvement lorsqu'il se retrouva sur le trottoir de la

rue de Tilsitt, chaudement enveloppé de son pardessus du soir, et

qu'ayant aspiré gaîment l'air frais, il regarda le ciel et le vit plein

d'étoiles, ne fut pas de songer au délicat profil de la jeune veuve. Il

devait sentir plus tard seulement à quelle profondeur il avait été

touché déjà. Très réfléchi, sa réflexion s'était toujours appliquée à

des choses extérieures, et il ne se connaissait pas dans les dessous de

son être intime. Mais qui se connaît entièrement? Qui peut dire: demain,

je serai gai ou triste, tendre ou défiant? Épuisé comme il était de

sensualité satisfaite, blasé sur les jouissances que représentent ici la

jeunesse, une fière tournure, des relations choisies, deux cent

cinquante mille livres de rente et l'intelligence de Paris, Casal devait

se croire et se croyait à l'abri de toute surprise romanesque. Son

joyeux rire d'enfant,--ce rire qui révélait quelques-unes de ses

plaisantes qualités: son fonds de naturel, son absence de haine, son

humeur facile,--eût éclaté de lui-même, si quelqu'un lui eût soutenu que

justement ces côtés épuisés et blasés de sa personne le rendaient mûr

pour une crise sentimentale, ou légère ou profonde, mais une crise.

Depuis longtemps il s'ennuyait de la pire des monotonies, celle du

désordre. Rien de plus régulier, de moins relevé par l'imprévu, de plus

distribué en distractions fixes, suivant la saison et l'heure, que cette

vie de «fêtard» perpétuel,--pour donner aux viveurs leur affreux nom

moderne, cette étiquette barbare qu'ils ont adoptée depuis une dizaine

d'années. Cet envers exact de l'existence bourgeoise, en faisant du

plaisir une occupation presque mécanique, finit par excéder autant que

l'autre et pour des raisons analogues. Le plus souvent ce «mal aux

cheveux intérieur,» comme disait gaîment Casal à propos d'un camarade

pris tout d'un coup de la folie du mariage, se traduit en effet par un

soupir nostalgique vers la vie conjugale, qui apparaît au «fêtard» comme

délicieuse d'inattendu! Elle l'attire par ce même attrait de nouveauté

qui pousse un brave homme de mari à souper en cabinet particulier,

pendant une absence de sa femme, avec des filles aussi sottes que cette

femme est spirituelle, aussi fanées qu'elle est fraîche, aussi vénales

qu'elle est pure. Mais ce prurit irrésistible du mariage ne se déclare

guère que chez les viveurs qui ont connu autrefois les profondes

douceurs d'une vraie vie de famille, ou bien chez ceux qui ont continué,

à travers la Fête,--cela se rencontre,--d'être bons fils vis-à-vis d'une

vieille mère, bons frères à l'égard d'une soeur inquiète. Casal, lui,

privé de ses parents très jeune, enfant unique, à peu près brouillé avec

ses deux oncles, habitué depuis sa première jeunesse à une indépendance

absolue, semblait devoir rester célibataire comme il était brun, comme

il était bilieux et musclé, par constitution et pour toujours. On ne

l'imaginait guère se laissant prendre à la naïve adoration devant la

candeur des jeunes filles qui apparaît d'habitude chez les Parisiens

blasés avec les premiers rhumatismes. En revanche, la finesse native de

ses sensations, conservée intacte malgré le milieu, son goût de la

difficulté à vaincre et le besoin d'employer des facultés inoccupées

devaient lui rendre piquante une aventure avec une personne aussi

différente de ses habitudes, et aussi distinguée dans cette différence

que Mme de Tillières. Il ne connaissait pas cette espèce de femmes; elle

était donc aussi dangereuse pour lui qu'il était, lui, dangereux pour

elle,--avec cette réserve que la jeune veuve était capable du plus

profond, du plus mortel amour, au lieu que la passion, chez Casal, avait

beaucoup de chances pour n'être qu'un caprice, jouant l'amour par

l'intensité du désir. On n'a pas impunément dix-huit années de débauche

dans le sang et dans les moelles. Mais en humant à pleins poumons l'air

du soir le long des Champs-Elysées qu'il descendait de son pied leste

d'escrimeur, il n'en était même pas au caprice, et si l'image de

Juliette lui revint, ce fut à travers un labyrinthe de pensées qui

aurait fait apprécier davantage à la jeune femme ce que son amie

Gabrielle de Candale appelait quelquefois les pédanteries de Poyanne.

--«Voilà une jolie soirée,» se disait Casal; «si le printemps continue

ainsi, les courses seront belles cette année... Et le dîner n'était pas

mauvais. On recommence à bien manger dans le monde. C'est à nous qu'on

doit cela, tout de même. Si nous n'avions pas été là une demi-douzaine à

dire la vérité à Candale et à quelques autres sur leur chef et leur

cave, ou en seraient-ils encore?... Ce qu'il faudrait trouver, par

exemple, c'est le moyen d'employer ces deux heures-ci, de dix à minuit.

On devrait fonder un club rien que pour cela... Le matin il y a le

sommeil, la toilette, le cheval. Après le déjeuner il y a toujours

quelques petites affaires, puis, de deux heures à six heures, l'amour.

Quand il n'y a pas l'amour, c'est la paume ou c'est les armes. De cinq à

sept heures, il y a le poker. De huit à dix, le dîner. De minuit au

matin, le jeu et la fête. De dix à minuit, il y a bien le théâtre, mais

combien de pièces par an valent la peine d'être vues deux fois? Et je

suis trop vieux, ou pas assez, pour aller jouer les fonds de loge.»

Un Coeur de femme · 第 4 / 22 段