guère qu'un certain nombre d'histoires de chasse, et ils les auront
bientôt toutes dites. Pourtant, je ne connaissais pas celle que vient de
nous servir Prosny et qui dépasse un peu la permission... Mais il faut
pardonner leurs gasconnades aux chasseurs, en pensant à ce que cette
passion représente de vie saine et naturelle dans notre existence
factice et frelatée de civilisés...»
--«J'avoue ne pas saisir,» reprit Juliette, «ce qu'il y a de bien sain
et de bien naturel à se poster sept ou huit au bord d'un bois pour
fusiller, à bout portant, de malheureux lapins et des faisans, que vous
ne faites même pas lever vous-même...»
--«D'abord ce n'est qu'une espèce de chasse,» dit Casal, «mais c'est
pourtant un commencement... On prend le goût d'un gibier plus difficile,
et j'ai vu des camarades à moi, oh! pas beaucoup, mais j'en ai vu partir
de là et finir par aller chasser le tigre aux Indes, le buffle en
Afrique, et le mouflon dans le Turkestan. Croiriez-vous cela, madame,
que trois de mes amis ont eu le courage d'aller chercher là-bas, sur les
frontières de la Chine, une bête dont parlait le voyageur Marco-Polo,
l'_ovis poli_, et ils l'ont retrouvée et tuée.»
--«Avez-vous fait vous-même de ces grandes chasses?» demanda-t-elle.
--«Quelques-unes,» répondit-il, «les plus faciles. Je suis allé aux
Indes, et j'ai tué ma demi-douzaine de tigres, comme tout le monde. Mais
j'ai gardé de ce voyage des impressions uniques... Quand on a vu se
lever beaucoup d'aurores, par les fenêtres du cercle, cela vous change
jusqu'au ravissement d'en voir d'autres à dos d'éléphant, et de
traverser quelqu'une de ces vastes rivières qui coulent toutes roses et
enluminées sous un ciel qui s'enflamme... Avec un peu de danger pour
agrémenter le paysage, je ne dis pas que ça n'ennuierait pas à la
longue, mais c'est exquis. Je vous jure qu'on trouve la vie de club et
de fête bien mesquine à ces moments-là...»
--«Mais alors pourquoi la menez-vous?» interrogea-t-elle. Le petit
frisson que donne à toutes les femmes la sensation du courage personnel
de l'homme avait été si vif pendant ces quelques paroles de Casal,
qu'elle avait cessé de se surveiller pour une seconde. Son exclamation
la surprit elle-même, en la faisant un peu rougir. Elle se trouva trop
familière et elle eut peur qu'il n'en profitât tout de suite pour se
familiariser de son côté avec elle. Il eut la finesse de répondre en
secouant la tête, avec une espèce de bonhomie gaie:
--«C'est l'histoire des femmes mal mariées, madame. C'est joué, c'est
perdu. On a commencé à s'amuser, ou ce qu'on appelle ainsi, à vingt ans,
parce qu'on était jeune; on continue à cinquante parce qu'on ne l'est
plus... On est un inutile et un raté. Mais quand on le sait...»
Il riait, en disant cela, du rire d'enfant qu'il avait gardé et qui
était une de ses grâces. Il y a toujours quelque ridicule pour un homme
aussi comblé que l'était Casal, très riche, fêté partout et libre de ses
actions, à laisser entendre qu'il a manqué sa vie. Mais ce rire sauvait
ce ridicule qui, d'ailleurs, n'est pas perceptible aux femmes. Les plus
fines, pourvu qu'elles aient du coeur, sont disposées à croire un homme
qui leur jouera la comédie des destinées avortées. C'est leur roman
secret, à elles toutes, de consoler ces misères-là. D'ailleurs,
peut-être Casal ne mentait-il pas en condamnant une existence avec
laquelle il n'aurait cependant pas pu rompre. Lui aussi était saturé de
ses sensations habituelles. Il y eut un silence entre eux, durant lequel
il se commit une de ces fautes de tact que le langage parisien désigne
du terme assez inexplicable de gaffe. On en était aux trois quarts du
dîner. C'est le moment habituel où éclatent ces étourderies que
l'entraînement de la conversation et quelques verres des vin fin rendent
presque inévitables. Le baron d'Artelles s'était mis à parler de Mme de
Corcieux, que toutes les personnes présentes savaient avoir été la
maîtresse de Casal. Il n'en disait rien de très méchant, mais ce rien
suffisait à mettre le jeune homme dans une position un peu fausse.
--«Quelle diable d'idée,» continuait-il, «cette pauvre Pauline a-t-elle
eue de se teindre subitement en blond? Elle n'a donc pas une amie pour
lui dire que ça lui donne dix bonnes années de plus, et elle commence à
n'en plus avoir besoin, de ces dix années-là, ni même de cinq...»
--«C'est comme le vieux Bonnivet, que vous avez dû voir souvent,
madame,» dit le politique Mosé en s'adressant à Gabrielle de Candale
afin de couper la conversation, «vous savez s'il se teignait?»
--«Vous voulez dire s'il se cirait,» dit Candale.
--«S'il se salissait,» dit Mme d'Arcole.
--«Bref,» reprit Mosé, «qu'il fût teint, ciré ou sali, il cachait la
chose à tout le monde, y compris son coiffeur, qui me disait d'un ton si
comique: «Si j'osais lui en parler seulement, monsieur, je lui ferais ça
si bien.» Bref, notre Bonnivet tombe malade. Ses rhumatismes lui nouent
tous les membres. Je vais le voir et je le trouve blanc comme neige.
Devinez son premier mot: «Voyez comme j'ai souffert, Mosé, j'en ai
blanchi.»
--«Cela n'empêche pas,» insista d'Artelles, lequel, comme tous les
gaffeurs, tenait à son idée, «que Mme de Corcieux pourrait bien se tenir
tranquille. Voyons, quel âge a-t-elle à peu près? Vous devez savoir ça,
vous, Casal?...»
Ces mots n'eurent pas plus tôt été prononcés que l'imprudent causeur
sentit leur indiscrétion, et, s'arrêtant tout court, il devint pourpre
au milieu du silence de toute la table, ce qui acheva de rendre
l'attitude du jeune homme plus délicate. Il ne pouvait ni attaquer ni
défendre son ancienne amie. Il fut naturel et dit simplement:
--«Mme de Corcieux? Mais quand je l'ai saluée à l'Opéra l'autre semaine,
elle avait l'âge d'une très jolie femme, et Bonnivet, lui, tout ancien
pair de France qu'il fût, étalait sur les fauteuils de l'Agricole un
très vieil homme, et terriblement cassé, quoiqu'il eût l'habitude de
dire avec son grand air: «Il n'y a pas d'âge, il n'y a que des
forces...»
Tout le monde rit et la causerie tourna. Casal, qui avait eu la
sensation de plaire à sa voisine, très particulièrement, prit soin que
l'entretien restât général pour raconter avec un joli tour deux ou trois
anecdotes de son voyage au Japon. Il trouva le moyen d'être si gentiment
spirituel, qu'une fois sortis de table, la comtesse s'approcha de lui,
et, malicieusement:
--«En avez-vous fait des frais pour mon amie,» lui dit-elle, «et, soyez
content, vous lui avez plu. Et maintenant, allez fumer en paix... Mais
vous ne fumez pas, vous? Seulement, je vous connais, vous voulez causer
avec ces messieurs un peu plus librement et boire votre eau-de-vie en
paix... N'en buvez pas trop, et revenez-nous vite...»
Le jeune homme sourit en s'inclinant. Mais quand, une heure plus tard,
ses compagnons revinrent du fumoir, Mme de Candale chercha en vain parmi
eux sa mâle et spirituelle figure. Il avait eu la coquetterie de
disparaître sur son succès. Elle regarda Juliette, qui, elle aussi,
venait de constater cette absence et qui, ne se sachant pas observée,
fronçait ses jolis sourcils. Lorsque à onze heures moins un quart on
annonça la voiture, ce petit mouvement d'humeur durait encore, et la
malicieuse question de la comtesse au baiser d'adieu n'était pas faite
pour dissiper cette humeur:
--«Tu ne t'es pas trop ennuyée?» demanda-t-elle. «Tu vois que Casal vaut
mieux que sa réputation.»
--«Mais,» dit Juliette, en riant d'un rire un peu forcé, «il ne m'a pas
beaucoup laissé le temps de le juger.»
--«C'est tout de même vrai qu'elle est blessée qu'il soit parti si vite.
A-t-il été maladroit!» pensa Gabrielle quand son amie eut disparu. En
quoi, toute fine qu'elle était, elle se trompait, car, dans son coupé,
en train de rouler vers la rue Matignon, Mme de Tillières ne songeait
qu'à ce prétendu maladroit, et ce lui fut une surprise presque
douloureuse quand le valet de pied qui ouvrit la porte de l'appartement
lui dit, en la débarrassant de son manteau:
--«M. le comte de Poyanne est là qui attend Madame la marquise.»
Elle l'avait absolument oublié.
III
L'AUTRE
Juliette n'aimait rien tant d'habitude que les longues causeries au coin
du feu à ces heures un peu défendues. Ce goût lui était si naturel
qu'elle recevait de la sorte, non seulement l'homme qui avait tous les
droits sur son intimité, mais encore les plus platoniques d'entre ses
fidèles: et d'Avançon et Félix Miraut et de Jardes et Accragne,--les uns
et les autres toujours isolément. Il y avait bien là quelque prudence
féminine, car la multiplicité de ces visites interdisait tout
commentaire aux domestiques. Il y avait surtout cet art d'amitié qui a
rendu cette femme inoubliable aux privilégiés pour lesquels il s'est
exercé. Elle avait deviné combien est fort sur un homme, dans cette vie
de Paris si banale et si foulée, le charme d'un coin de salon où il
trouve, à une heure fixée, une créature jeune, élégante et fine, qui
l'écoute longuement; et elle le console ou le consulte tour à tour, avec
cet air de n'avoir d'intérêt dans son existence que pour les minutes
ainsi passées dans un tête-à-tête innocent et vaguement clandestin. Le
coeur s'ouvre alors avec plus de liberté. Les secrètes confidences
arrivent aux lèvres, et, par nature, Mme de Tillières avait la passion
des confidences. Elle possédait ce tendre penchant qui, perverti en
pédantisme ou en vanité, crée les Muses et les Égéries des hommes
célèbres, qui, tourné en sainteté, fait les grandes religieuses. Elle se
plaisait à envelopper d'une influence intelligente les personnes
auxquelles elle s'intéressait. L'amour avait redoublé en elle ce délicat
plaisir auquel elle avait dû les plus douces heures de sa liaison avec
Poyanne. Que de soirées elle avait passées ainsi dans la première
période de leur affection, et avant qu'elle ne devînt sa maîtresse, à
l'écouter indéfiniment raconter les misères de sa vie!... Il disait son
enfance mélancolique dans l'ombre du vieil hôtel Poyanne, à Besançon, sa
mère morte, et la sévérité si dure de son père qui lui avait endolori
toute sa jeunesse. Il disait son mariage avec une jeune fille longtemps
aimée, ses premières jalousies, sa honte de ses propres défiances, puis
l'évidence de la trahison--et quelle trahison! avec l'ami d'adolescence
qu'il avait le plus chéri. Les heures d'autour le minuit paraissaient
trop courtes alors à Juliette pour suivre ce drame, scène par scène,
sentiment par sentiment, et le duel entre les deux amis, où tous deux
avaient été blessés, et la fuite de Mme de Poyanne, et les désespoirs du
comte, puis sa reprise à la vie par l'énergie du devoir, sa campagne en
1870 comme capitaine des mobiles du Doubs, son entrée dans la politique
lors de l'Assemblée de Bordeaux. Et quand la pitié l'eut menée à la
tendresse d'abord et ensuite à l'abandon entier de sa personne, quand
elle fut devenue l'épouse mystérieuse de cet homme malheureux, que de
soirées encore elle avait connues, où elle recueillait avec l'avidité
d'une compagne aimante le récit de la journée du courageux orateur,--lui
rendant la foi en lui-même aux crises de lassitude, éveillant sa
prudence sur tel ou tel écueil caché, l'admirant avec un enthousiasme
ému quand cet athlète invincible de la cause conservatrice déployait
devant elle, et pour elle seule, l'horizon de ses projets et la
générosité de ses doctrines;--et tout cela sans jamais dépasser son rôle
de femme, avec une légère et caressante façon d'écouter ou de parler qui
excluait jusqu'à l'ombre d'une prétention. En étant ainsi, elle ne
calculait pas, elle cédait à sa nature, tout simplement. Comme certaines
organisations ont, d'instinct, le sens et le goût de la musique ou de la
peinture, de la mécanique ou de la poésie, elle avait, elle, le sens et
le goût du coeur des autres,--charmante faculté, car elle permet
d'exercer la plus rare des charités, la plus bienfaisante: celle de
l'âme,--mais faculté dangereuse, car elle confine à la coupable
curiosité de l'expérience sentimentale, et surtout elle nous entraîne
vite aux compromis de conscience, aux dédales des situations fausses.
Dans les déclins de passion, par exemple, comment trouver en soi la
loyauté nécessaire à la noblesse des ruptures, si l'on continue, victime
de ce pouvoir de sympathie, à sentir souffrir l'être que l'on a cessé
d'aimer d'amour? Percé jusqu'à l'âme par l'âcre sensation des chagrins
que l'on cause, on se laisse aller à mentir pour épargner ces
chagrins-là. On recule un aveu qui eût été moins cruel proféré durement.
On prolonge des agonies dont on est l'auteur par de déshonorantes
complaisances. On devient perfide pour avoir été trop tendre. Ironie
étrange des contradictions du coeur qui tourne au vice nos meilleures
vertus et nous fait mal agir pour avoir senti trop vivement!
Ces réflexions sur les avantages et les périls de son propre caractère,
Juliette ne se les était jamais formulées, quoiqu'elle se fût dit
souvent. «Je suis trop faible,» ou «J'aurais dû parler nettement,» à
propos de telle ou telle petite circonstance qui eût exigé un «non»
précis et désagréable à quelqu'un de ses amis. Il en est de notre
caractère comme de notre santé. Nous en souffrons longtemps avant de
nous savoir malades. Mme de Tillières ne savait pas davantage pourquoi
bien des choses qui faisaient sa joie, les autres années, faisaient
maintenant son malaise; par exemple ces tête-à-tête du soir avec
Poyanne, où ils demeuraient l'un et l'autre silencieux pendant des
dizaines de minutes;--et les efforts qu'ils tentaient, ou lui ou elle,
pour rouvrir la causerie, marquaient mieux le contraste entre les
soirées d'aujourd'hui et celles de jadis. Elle trouvait chaque fois,
pour s'expliquer cette gêne, qu'elle jugeait momentanée, une raison
tirée d'un détail quelconque. Ainsi, quand, à son retour de l'hôtel de
Candale, la simple phrase du domestique sur la présence de Poyanne lui
infligea un petit sursaut de réveil presque douloureux, elle attribua
tout de suite ce frisson pénible à la peur d'avoir froissé son amant;
d'autant plus qu'à un second regard, et tandis qu'on la débarrassait de
son manteau, elle reconnut le valet de chambre du comte debout dans un
coin de l'antichambre. À sa question, cet homme répondit:
--«J'attends les épreuves du discours de Monsieur pour les porter à
l'imprimerie...»
--«C'est vrai, il a parlé,» se dit Juliette «il va m'en vouloir de ce
que je rentre si tard. Je ne l'ai pas habitué à lui montrer si peu
d'intérêt.»
En réalité cette visite lui était rendue désagréable par le besoin
qu'elle éprouvait de continuer la solitaire rêverie de sa voiture et de
penser librement à Casal. Telle était la profondeur de l'impression
produite sur elle par cette rencontre. Mais comment aurait-elle admis
cette cause à sa contrariété, quand elle était si persuadée qu'elle
aimait Poyanne pour toute sa vie? C'était l'honneur de sa faute que
cette persuasion-là. Combien on se fait illusion à soi-même, et des
années, sur ces fins de sentiments!... Puis il suffit d'une heure pour
que cette illusion ne soit plus possible. Juliette devait l'éprouver ce
soir même.
--«Vous êtes fâché contre moi, mon ami,» dit-elle en rentrant dans le
petit salon Louis XVI, plus doucement pâle encore aux clartés mêlées du
feu et des lampes. Le comte se tenait assis au bureau d'où elle lui
avait écrit cette après-midi. Quand il la vit, il se leva en hâte pour
lui baiser les doigts, et, lui montrant les papiers qui encombraient la
mince tablette:
--«Fâché?» répondit-il, «vous voyez que je n'ai pas eu le temps de
l'être. Je travaillais chez vous en vous attendant, ce dont vous
m'excuserez, n'est-ce pas? Nous sommes sortis de séance si tard, et
j'avais les épreuves de mon discours à corriger pour l'_Officiel_. J'ai
dit à Jean de me les apporter chez vous, et fort heureusement,»
ajouta-t-il avec la bonne humeur de la corvée accomplie, «elles sont
presque finies... Vous permettez?»
Il acheva, en se rasseyant, de tracer quelques signes dans les marges,
puis il réunit les feuillets épars, qu'il glissa dans une grande
enveloppe déjà préparée, et il alla lui-même remettre le paquet au valet
de chambre qui l'attendait dans le vestibule. Tout ce manège ne dura pas
dix minutes. Pourquoi Juliette, qui, dans l'appréhension d'un
froissement de son ami, s'était faite d'avance tendre et caressante, se
trouva-t-elle presque froissée elle-même et en tout cas déconcertée par
le calme de cet accueil? Certes, la faute qu'elle avait commise en
s'intéressant à Casal toute la soirée, au point d'oublier Poyanne, était
bien vénielle dans l'ordre des faits. Il n'en allait pas ainsi dans
l'ordre du coeur. Quoiqu'elle ne s'en rendît compte qu'obscurément, elle
aurait souhaité que son amant, par une mauvaise humeur un peu injuste,
l'acquittât de cette faute et lui permît de la réparer en gentilles
câlineries. Le contraste entre son trouble intime et la tranquillité
apparente de Poyanne lui infligea en même temps une sensation de
froideur. À maintes reprises et depuis que son amour commençait de
dépérir, il lui avait semblé qu'Henry n'avait plus vers elle les mêmes
élans de tendresse. C'est le premier signe et le plus singulier mirage
d'une passion décroissante et qui ne le sait pas: nous reprochons à ceux
que nous aimons moins de ne plus nous aimer autant,--et nous sommes de
bonne foi! Jamais Mme de Tillières n'avait éprouvé cette impression de
quelque chose de mort entre elle et Poyanne comme à ce moment. Elle
s'était approchée de la cheminée, et, tendant au feu ses pieds chaussés
de bas de soie à jour, elle suivait dans la glace les moindres
mouvements du comte qui vaquait, avec une minutie d'auteur, aux derniers
soins de ses épreuves. Pourquoi une autre image s'interposa-t-elle
soudain, jusqu'à lui remplacer celle de son amant? Pourquoi, dans
l'éclair d'une demi-hallucination, vit-elle l'homme à côté de qui elle
avait dîné, le «beau Casal,» comme Gabrielle l'avait appelé,--avec sa
silhouette robuste et svelte, avec ses gestes souples dont chacun disait
la force, avec son masque si viril dans sa lassitude? Et voici que,
cette image du souvenir s'étant effacée pour laisser la place à celle de
la réalité, elle aperçut de nouveau dans la glace celui à qui elle
appartenait par son libre choix et depuis des années. Il lui apparut
tout d'un coup et par le contraste, si gauche, si chétivement
souffreteux que cette comparaison lui causa un malaise presque
insoutenable.
Henry de Poyanne, alors âgé de quarante-quatre ans, était assez grand et
mince. Naturellement délicat, les fatigues de la vie parlementaire,
succédant aux chagrins rongeurs de sa jeunesse, avaient comme consumé sa
santé. Ses épaules étroites se voûtaient un peu par l'habitude de
travailler assis. Ses cheveux blonds grisonnaient et se faisaient rares.
Son teint se plombait de ces couleurs bistrées qui disent la lassitude
du sang, les désordres de l'estomac et l'énervement d'une existence
toute sédentaire. Il y avait bien de l'aristocratie encore dans ces
lignes d'un visage presque émacié et d'un corps que le frac de soirée
dessinait dans sa maigreur; mais on y sentait aussi la pauvreté de la
nature et un précoce épuisement. Le regard des yeux bleus, d'un beau
bleu loyal, et le pli hautain de la bouche rasée restaient magnifiques.
Ils révélaient ce qui soutenait le généreux orateur depuis sa première
et malheureuse enfance: l'ardeur contenue du sentiment, la foi profonde,
l'invincible énergie de la volonté. Une femme ne pouvait s'être donnée à
cet homme que par les meilleures qualités d'elle-même, par enthousiasme
pour son éloquence, ou par le passionné désir de panser les blessures
dont avait saigné cette destinée. C'étaient bien aussi les deux motifs
qui avaient déterminé l'abandon de Mme de Tillières. Mais c'est le
danger de ces liaisons fondées uniquement sur le romanesque, et dans
lesquelles la maîtresse a cédé à l'admiration intellectuelle ou à la
pitié sentimentale: il vient toujours une heure où cette admiration se
lasse par l'accoutumance, où cette pitié s'émousse par sa satisfaction
même. Cette maîtresse alors ouvre les yeux. Elle tremble de s'être
trompée sur la nature de ses sentiments, et trop tard! Heureuse encore
celle en qui cette pensée s'éveille, hors de tout motif étranger et sans
que le charme émané d'un autre homme soit le principe secret de ce
soudain désenchantement! Toutefois, si Juliette eut dans ses prunelles
claires, qui fixaient avidement la glace, ce passage du plus amer regret
qui puisse traverser une âme fière, Henry de Poyanne ne le remarqua pas
lorsqu'il se rapprocha d'elle,--non, pas plus que le maître d'hôtel qui
apportait, dans ces soirées de tête-à-tête, le plateau en argent chargé
de la bouilloire, de la théière, des gâteaux, avec le flacon
d'eau-de-vie et l'aiguière de boisson glacée parmi les verres et les
tasses.
--«Vous avez beaucoup travaillé, voulez-vous que je vous prépare votre
grog?» dit la jeune femme en se retournant vers le comte et lui montrant
le plus joli sourire de gâterie. Ces sourires-là peuvent-ils être
qualifiés d'hypocrites? Ils ont pour but d'épargner d'inutiles peines,
et celles qui les ont aux lèvres se croiraient coupables d'y laisser
monter leur secrète amertume. Elles ne savent pas sur quel chemin elles
s'engagent à la première minute où elles commencent de ne plus avoir le
regard et le visage de leur coeur, ne fût-ce que pour accomplir cette
insignifiante action d'offrir une boisson familière à celui qu'elles
veulent encore charmer.
--«Volontiers,» répondit le comte à l'offre de son amie; et il se mit à
la regarder à son tour, qui de ses fines mains commençait de verser
l'eau chaude dans un verre russe à gaine de vermeil ciselé, puis y
broyait les morceaux de sucre avec la cuiller. Elle était adorable
d'attitude, assise près du plateau, et plus pareille que jamais à un
pastel de l'autre siècle avec l'or pâli de ses cheveux. Ses beaux bras
dégagés des manches avaient de si gracieuses souplesses, l'harmonie de
sa toilette noire et rose avec son teint un peu animé par la flamme du
foyer était si délicatement voluptueuse que, presque malgré lui, le
comte se rapprocha d'elle:
--«Comme vous êtes jolie ce soir,» lui dit-il, «et quel bonheur de me
retrouver auprès de vous au sortir de cette aride et dure politique!»
Tout en parlant, il se penchait pour lui prendre un baiser; mais elle,
détournant la tête avec un geste de légère impatience:
--«Prenez garde,» fit-elle, «vous êtes si maladroit que vous allez me
faire répandre tout ce flacon.»
Elle était en effet sur le point de verser dans le grog une cuillerée
d'eau-de-vie, à la seconde où Poyanne s'était appuyé pour l'embrasser
sur le dossier de sa chaise. Ce n'était rien, ce petit mot, et il n'y
avait qu'un peu de mutinerie coquette dans le mouvement par lequel elle
lui déroba son visage et laissa le baiser effleurer seulement la soie
souple de ses cheveux. Pourtant, il s'éloigna aussitôt, en proie à une
pénible impression, celle de l'amant dont la maîtresse ne vibre pas à
l'unisson de son coeur, à lui. Oui, ce n'était rien, ce geste de
retraite; mais quand des scènes semblables de gracieuse rebuffade se
sont produites une centaine de fois, cet amant finit par éprouver une
peur horrible, celle de déplaire, qui éteint le feu des regards,
contracte le coeur et ferme la bouche aux paroles d'amour. Là résidait
le principe du malentendu qui devait de plus en plus séparer ces deux
êtres. Sans y réfléchir et obéissant à cette instinctive diminution de
tendresse qu'elle subissait depuis tant de jours, Juliette infligeait
trop souvent ces refus de caresse à cet homme qu'elle accusait ensuite
en elle-même d'indifférence. Elle continuait à préparer le breuvage
promis, piquant avec la pointe de la fourchette une des tranches de
citron déposées dans une assiette, puis ayant goûté au grog du bout des
lèvres:
--«Vous voyez,» dit-elle d'un air de reproche, «il est trop fort, vous
me l'avez fait manquer, et il faut que je vous en prépare un autre.»
--«Ne vous donnez pas cette peine,» répondit-il, en faisant mine
d'approcher.
--«Cette fois,» reprit-elle, «je vous défends de bouger et de me gêner
dans ma petite cuisine.»