réputation et sa personne, sur lequel Mme de Candale avait tant insisté
qu'elle en avait vaguement monté la tête à Juliette. Il n'était à aucun
degré le «beau garçon comme il y en a tant» dont cette dernière avait
parlé avec une dédaigneuse hypocrisie, et il ne ressemblait pas
davantage à l'image déplaisante qu'elle en avait gardée pour l'avoir
aperçu autrefois, accoudé sur la balustrade de velours d'une loge de
cercle, avec une espèce de morne insolence. Il y a un âge d'apogée, pour
toutes les physionomies, une époque unique où elles donnent la totale
intensité de leur expression. Pour certains hommes, musclés et bilieux
comme celui-là, cette période coïncide avec celle de la seconde
jeunesse. Casal avait trente-sept ans. Les fatigues de la vie de plaisir
qui épuisent les lymphatiques, congestionnent les sanguins et détraquent
les nerveux, ces exorbitantes et multiples fatigues du jour et de la
nuit, l'avaient, lui, affiné et comme spiritualisé. Elles s'étaient
imprimées sur son visage en traces qui jouaient la pensée, en stigmates
qui faisaient croire à une intime et noble mélancolie. Le teint offrait
ce caractère, qui ne s'acquiert pas, d'une chaude pâleur uniforme sur
laquelle ne sauraient mordre ni les excès des veilles passées au jeu, ni
les journées de chasse avec le coup de fouet de l'air. Les cheveux,
coupés ras et encore très noirs, poussaient leurs cinq pointes sur un
front carré, divisé en deux par la ligne de la volonté, et qui
commençait à s'agrandir vers les tempes. Il y avait de la rêverie,
semblait-il, sur ce front, comme il y avait de la tristesse dans les
rides des paupières, comme il y avait une finesse pénétrante dans les
prunelles d'un vert très clair et tirant sur le gris. Le nez droit et le
menton solide achevaient en vigueur ce masque un peu creusé, où la
sensualité de la bouche se dissimulait sous le voile d'une moustache
châtaine, presque blonde. Casal avait profité du prétexte d'un voyage
aux Indes pour changer sa coiffure et faire couper sa barbe où quelques
fils d'argent apparaissaient déjà. Ses joues ainsi dégarnies se
marquaient du pli un peu amer où se trahit le désenchantement de l'homme
qui a souri avec dégoût de trop de choses. C'était une figure à la fois
vieillie et jeune, énergique et alanguie, dont les traits excluaient
toute idée de vulgarité. Il devait paraître incroyable que cette
physionomie appartînt à un viveur professionnel, quoique le corps,
svelte dans sa robustesse, révélât l'habitude de l'exercice quotidien.
Casal, naturellement grand et fort, ne passait guère de jour, depuis sa
première jeunesse, sans se dépenser à quelque sport violent, escrime ou
paume, boxe ou cheval, chasse ou yachting. Sa mise, un peu trop soignée,
révélait le souci puéril, passé vingt-cinq ans, d'un prince de la mode.
Mais il semblait si peu y penser. Une si évidente habitude d'élégance
émanait de tout son être, qu'il avait l'air créé ainsi, comme un animal
de haute vie, fabriqué par la Nature pour s'habiller, pour exister de
cette manière-là, et non d'une autre. Le tout formait un ensemble à la
fois mâle et joli, très viril et vaguement efféminé, qui expliqua du
coup à Mme de Tillières pourquoi cet homme avait inspiré des passions
presque tragiques dans un monde de caprices et de frivolité; pourquoi
aussi les autres hommes, y compris Poyanne, nourrissaient contre lui
cette animosité particulière. Les femmes, qui nous connaissent beaucoup
mieux que nous ne l'imaginons, savent très bien que le succès d'un de
nos semblables auprès d'elles excite chez toute la corporation une envie
égale à la jalousie que leur inspirent les amours heureuses d'une
d'entre elles. Le simple extérieur de Casal devait infliger une
humiliation constante à la plupart de ceux qui se trouvaient en sa
présence, et, de toutes les vanités masculines, la vanité physique, pour
être la moins avouée, n'en est que plus passionnée et plus jalouse.
--«C'est positif qu'il ne ressemble pas aux autres.» Cette petite
phrase, qui contenait en germe toute une nouvelle fermentation d'idées,
Mme de Tillières se la prononçait mentalement, un quart d'heure plus
tard, et c'était le résultat d'un de ces examens où les femmes les plus
distraites excellent et qui vous dévisagent un nouveau venu en quelques
coups d'oeil lancés si vite. Elles savent comment vous avez les yeux et
les dents, les mains et les cheveux, vos gestes et vos tics, votre
humeur et votre éducation, avant que vous ne sachiez, vous, seulement,
si elles vous ont regardés. Le dîner avait été annoncé, et Candale avait
offert son bras à Juliette pour passer dans la salle à manger, celle du
premier étage et qui est réservée aux réceptions fermées. Quoique cette
petite salle ait été aménagée, au rebours de la grande, celle du
rez-de-chaussée, pour servir de cadre à des causeries d'intimité, un
détail y révèle tout le caractère de la comtesse, qui appartient à ce
que l'on pourrait appeler la section Champs-Élysées du faubourg
Saint-Germain, c'est-à-dire qu'au rebours des boudeurs et des boudeuses
des environs de la rue Saint-Guillaume, elle unit à la plus ancienne
noblesse le goût du «chic» et de l'élégance la plus récente, mais
certaines nuances ne permettent pas qu'on la confonde avec des femmes
simplement riches. Elle a fait tendre par exemple sur un panneau de
cette salle à manger une des dix tapisseries, encore intactes, princier
cadeau que le duc d'Albe offrit au vieux maréchal de Candale lors d'une
ambassade secrète de ce dernier auprès de lui. Il n'y a pas un coin de
cet hôtel, à la fois si moderne et si plein des reliques d'un passé
terrible, qui ne trahisse ainsi le culte étrange de la jeune femme pour
ce sanglant ancêtre. Cette tapisserie, en particulier, tissée à Bruges,
et qui représente une marche de lansquenets à travers un bois, piques
dressées, apparaît dans cette étroite pièce, avec l'inscription qui
rappelle l'illustre donataire, comme le signe d'un orgueil nobiliaire
très affecté. Peut-être, pour le goût d'autrefois, cela eût-il senti son
parvenu. Mais les femmes comme Gabrielle, qui veulent à la fois briller
comme leurs rivales de la finance et pourtant s'en distinguer, se
mettent volontiers à être fières de leur noblesse, comme si cette
noblesse datait de la veille. C'est une des mille formes du conflit
engagé depuis cent ans entre la vieille et la nouvelle France. Il arrive
à Mme de Candale de dire: «Quand on s'appelle comme nous...» avec le
même étalage de sa race que si elle n'était pas, en effet, une Candale
authentique, unie à un cousin aussi Candale qu'elle, ce qui ne l'empêche
pas d'avoir à sa table, comme ce soir,--à côté de sa soeur, la duchesse
d'Arcole, mariée au petit-fils d'un maréchal de Bonaparte,--le
petit-fils d'un célèbre banquier de Vienne, M. Alfred Mosé. Il est vrai
que les Mosé sont convertis depuis deux générations. Sur les trois
autres convives, un seul, le vicomte de Prosny, descendait d'une famille
qui, à la rigueur, pût traiter de pair, moins l'illustration, avec celle
du grand maréchal. Mais la baronnie du baron d'Artelles date du règne de
Louis-Philippe, tandis que Casal est le fils d'un industriel enrichi
dans les chemins de fer et sénateur d'après le Deux Décembre, comme
d'ailleurs le père de la comtesse elle-même. Telles sont les
inconséquences d'un temps où les prétentions les plus raides se heurtent
à d'irrésistibles nécessités de moeurs. Louis de Candale avait la
passion de la grande chasse, et, si considérable que fût la fortune de
sa femme, il lui fallait bien, pour satisfaire ce goût sans doute
héréditaire et entretenir les premiers tirés de France, accepter
quelques partners pris à son club. C'est ainsi que Mosé, dont l'unique
affaire était de mener la vie élégante, et qui avait réussi à forcer la
porte du Jockey par une diplomatie de dix années, se trouvait occuper
dans le budget de Pont-sur-Yonne une place trop importante pour n'être
pas traité en ami par son associé et la femme de cet associé. La
comtesse, trop vraiment chrétienne, trop intelligente et trop juste pour
donner dans le fanatisme anti-sémitique, affectait pourtant d'être très
hostile aux étrangers, afin de ne presque pas recevoir son ennemie Mme
Bernard, née Hurtrel, des Hurtrel de Bruxelles, et elle se tirait de
cette petite contradiction qui admettait Mosé parmi ses intimes, par des
phrases adroites, afin d'excuser cette exception en la soulignant. Elle
vantait ce camarade du comte pour sa discrétion, pour son ton
véritablement exquis, pour la générosité dont il donnait des preuves à
toutes les oeuvres de bienfaisance. Ces éloges étaient mérités. Car cet
homme blond, chauve à quarante-cinq ans, avec des yeux très fins dans un
mince visage exsangue, possédait au plus haut degré la suite dans la
voie adoptée qui demeure le secret du succès de cette forte race dont il
gardait le type malgré le baptême. Il tenait son rôle de gentleman avec
une irréprochable rigueur. Si pourtant un philosophe s'était rencontré
parmi les convives, n'aurait-il pas éprouvé une intense impression de
l'ironie inhérente aux choses à voir le descendant du peuple le plus
persécuté de l'histoire, assis sous une tapisserie donnée par un furieux
persécuteur à un autre persécuteur? Et c'eût été pour lui une ironie
encore de regarder Mme d'Arcole en train de manier de l'argenterie
anglaise devant une table toute servie à l'anglaise, quand le premier
duc d'Arcole s'était rendu célèbre par sa haine implacable contre le
peuple britannique et sa lettre de provocation à Hudson-Lowe. Mais les
philosophes ne vont guère dans le monde, et, quand ils y paraissent,
c'est pour noyer aussitôt leur philosophie dans une débauche de
snobisme. Il y a ainsi des dessous de contradictions absurdes à presque
toute réunion, ne fût-ce que de cinq ou de six personnes. Le plus sage
est de ne pas plus les scruter que ces personnes elles-mêmes. On eût
fort étonné Mosé, tandis qu'il dégustait la crème d'asperges du potage,
si on lui eût rappelé que le vieux Candale l'aurait probablement brûlé
de ses mains; comme on eût étonné d'Artelles, occupé à servir la
comtesse, sa voisine, en lui remémorant que son arrière-grand-père, à
lui, poussait la charrue dans les plaines de Beauce;--comme on eût
étonné Mme de Candale en lui démontrant que l'action d'avoir placé Casal
à côté de Juliette n'était pas absolument digne d'une très honnête
femme;--comme on eût étonné Juliette en lui affirmant que son
indifférence, de plus en plus marquée envers son voisin, dissimulait un
intérêt de plus en plus vif. Quant à Prosny, déjà occupé à déguster
l'amontillado du premier service avec une joie de connaisseur, et au
gourmand Candale qui se consolait de ne pouvoir inviter sa maîtresse par
l'excellence de sa propre table, ils étaient à l'abri de toutes les
surprises de la pensée, et Casal, lui, avait trop roulé de-ci de-là pour
s'étonner jamais de rien.
* * * * *
Le dîner avait naturellement commencé par des commentaires de toute
sorte sur l'accident de voiture dont Mme de Candale avait été la
victime; puis, comme des chasseurs déterminés, fussent-ils d'ailleurs
dans la morte saison, ne sauraient causer dix minutes sans que leur
passion favorite entre en jeu, la mésaventure de la comtesse servit
aussitôt de prétexte à des récits d'accidents de chasse, et de ces
accidents eux-mêmes la conversation passa vite à des discussions
d'armes. D'Artelles, avec sa rude figure de petit-fils de paysan, aimait
à faire le coup de fusil presque autant que Candale, mais d'une tout
autre manière. Par exemple, tandis que les rabatteurs poussaient devant
eux le gibier que les chasseurs guettaient dans une allée, il lui
arrivait souvent de leur fausser compagnie et de fouiller la plaine ou
le bois tout seul. Il y avait en lui du braconnier, tandis que le goût
véritable du comte Louis était uniquement la chasse à courre, la bête
forcée et la fête seigneuriale de la curée. Pour la centième fois, ils
se reprirent à discuter sur ces deux sortes de sport, puis à se
remémorer des chasses mémorables, et l'on entendit des phrases comme
celles-ci:
--«Vous rappelez-vous, d'Artelles,» disait Prosny, «cette chasse
étonnante avec les grands-ducs à la Croix-Saint-Joseph? Sur combien
d'oiseaux avons-nous tiré ce jour-là?...»
--«Trois mille,» répondait d'Artelles, «et voilà ma déveine: je n'avais
pas de poudre de bois!»
--«Félicitez-vous-en,» interrompit Mosé, «ça brise les fusils. L'autre
jour, nous chassions chez Taraval avec le petit La Môle, ses _Purdeys_
étaient en capilotade après.»
--«Quel tireur, ce La Môle!» s'écria Candale.
--«Comment pouvez-vous dire cela?» répliqua Prosny, «tout au plus un bon
premier second-fusil; voyons, vous qui connaissez Strabane!...»
--«Strabane! Strabane!» reprit d'Artelles, en hochant la tête.
--«Ah!» insista l'autre, «si vous l'aviez vu, comme nous, tuer six
grouses d'affilée, dans un même vol, deux à son affût, deux au coup du
roi, et deux par derrière...»
--«Parbleu!» dit Mosé, «tous les matins il s'exerce devant sa glace à
recevoir ses trois fusils sans désépauler et ses domestiques à les lui
passer...»
--«Alors il lui faut emmener deux hommes pour lui porter ses trois
armes... Et vous appelez ça chasser?...» reprit d'Artelles.
--«Dites donc, Candale,» interrogeait Prosny, «c'est toujours le xérès
que vous a cédé Desforges? Il est parfait.»
Mme d'Arcole écoutait ces discours, entendus cent fois, avec le placide
silence italien qu'elle tenait de sa mère, à qui elle ressemble autant
que Gabrielle lui ressemble peu, et Juliette complimentait cette
dernière sur les fleurs qui paraient la table. Au milieu et dans un
cache-pot d'argent ancien se dressait un bouquet de lilas blanc, de
grandes roses jaunes et d'orchidées. D'autres orchidées, d'une nuance
mauve avec des coeurs de velours violet, garnissaient deux autres
cache-pot moins grands mais d'un aussi fin travail, et un tapis de
violettes russes reliait entre eux ces trois bouquets. À cette sorte de
sombre parterre la nappe blanche, les cristaux et la vaisselle plate
faisaient comme une bordure brillante. Des bougies munies d'abat-jour
roses, éclairaient cette table d'une lumière plus vive que le reste de
la salle et permettaient d'en saisir le moindre détail, depuis les
petites assiettes en argent pour le beurre, mises à côté de chaque
personne, jusqu'à la grâce mignarde des figurines ciselées dans les
pièces centrales du service. C'était un extrême atteint dans l'élégance
qui s'obtient très rarement, même dans les maisons les plus comblées,
car il suppose à la fois une énorme fortune, une hérédité séculaire
d'aristocratie et un goût unique chez la maîtresse du logis. Quand Mme
de Tillières se prit à vanter ce joli arrangement de fleurs et d'objets
d'art, Casal releva la tête. Sa blonde voisine venait de dire à voix
haute ce qu'il pensait tout bas, juste à cette seconde. Pris entre la
conversation des chasseurs et les phrases échangées à travers la table
par les deux amies, il n'avait pas encore placé vingt mots depuis le
commencement du dîner. Il s'était contenté de regarder avec ce plaisir
de l'impression exquise sur lequel les hommes d'une finesse native ne se
blasent guère. D'ailleurs, quoiqu'il ne parlât jamais ni tableaux ni
bibelots, il avait acquis un sens artiste assez aiguisé dans de longues
causeries avec les deux ou trois peintres de valeur que la recherche du
portrait fructueux, le caprice d'une grande dame galante ou la vanité de
fréquenter des gens riches lance de temps à autre, pour leur perdition,
dans la société des clubmen. Casal avait ainsi appris à voir;--action
très simple et pourtant si rare que de tous les convives il avait seul
goûté, avec Mme de Tillières, le délicieux décor des choses autour
d'eux. Il avait de même remarqué l'harmonie de toilette des trois
femmes: Mme de Candale tout en rouge avec l'or fauve de ses boucles; Mme
d'Arcole tout en blanc avec la chaude langueur de son teint, ses
bandeaux d'un noir épais et ses yeux d'un brun clair; Juliette avec ses
cheveux cendrés et la grâce des reflets roses sous la dentelle noire.
Après la phrase qui lui avait fait dresser la tête, il se prit à
considérer sa voisine plus attentivement qu'il n'avait fait lors de leur
présentation.
À cette première minute, et tandis qu'elle tressaillait, elle, de
curiosité jusque dans ses fibres les plus profondes, il l'avait jugée,
lui, comme maintes fois de loin au théâtre, une assez jolie personne,
mais presque insignifiante. Les femmes qui possèdent plus de charme
délicat que d'éclatante beauté risquent ainsi d'être méconnues d'abord.
Elles ressemblent à ces fins paysages de notre France du centre que le
touriste traverse rapidement pour courir vers d'autres, et qui
découvrent sans cesse à leur familier de nouvelles raisons de les
préférer. À détailler Mme de Tillières avec ce coup d'oeil
respectueusement indiscret dont les libertins bien élevés enveloppent
les femmes, il reconnut que la taille de sa voisine était très mince et
très souple, que la naissance des épaules, les bras et la ligne de la
nuque indiquaient une irréprochable perfection de formes, enfin que les
traits du visage, pour être un peu menus, étaient aussi d'une
délicatesse presque idéale. Là-dessus, un autre se serait dit tout de
suite: «Mais c'est une très jolie femme...» et aurait commencé de lui
faire deux doigts de cour,--comme on chantait dans les naïves romances
de jadis. Chez Casal, l'observateur, une fois mis en jeu, devait
aussitôt dépasser la constatation physique et creuser jusqu'au
caractère. À travers cette existence de fête continuelle qui était la
sienne, il n'avait pas désappris à réfléchir. L'air de supériorité qui
s'exhalait pour ainsi dire de toute sa personne ne mentait qu'à moitié.
Sa qualité maîtresse, appliquée, faute de principes et faute aussi d'un
talent positif, à des choses de pure élégance, était une force extrême
de jugement. Il possédait, dans un domaine de futilités, le don précieux
d'aller toujours droit à l'essentiel. Pour employer une expression,
susceptible d'innombrables nuances comme la vertu d'esprit qu'elle
désigne, il n'était jamais à côté. Un nouveau venu entrait-il au cercle,
qu'il arrivât de province ou d'Amérique, qu'il fût Anglais, Russe ou
Argentin, en quelques jours, Casal vous disait exactement ce que cet
étranger avait dans le ventre,--admirable formule d'argot créée par ce
Paris qui traite en effet les inconnus comme les petites filles
curieuses font leurs poupées: elles les ouvrent d'un coup de ciseau
après s'en être amusées, et sitôt ouvertes, sitôt jetées. Un tireur
inédit se présentait-il sur la planche, en une séance Casal avait
décomposé son jeu, presque aussi bien que Camille Prévost, le maître
avec lequel il aimait le mieux à tirer, justement à cause de son
impeccable analyse. Avec cela, il savait juger d'un cheval comme un
maquignon, et d'un dîner comme un cuisinier. C'était lui qui, ayant
accepté de faire l'intérim du commissariat de la table dans un club
aujourd'hui disparu, le Fencing, avait, dès le second jour, appelé le
chef pour lui demander simplement: «Pourquoi avez-vous employé
aujourd'hui du beurre qui coûte dix sous de moins la livre que celui
d'hier?...» Et c'était vrai. Cette précision de sens et d'intelligence
allait du petit au grand, et Casal se trompait aussi peu sur l'avenir
d'une pièce de théâtre, d'un acteur ou d'un livre. Ayant, en outre, le
tact de se taire quand il ignorait, il n'était jamais pris en défaut;
jamais il n'énonçait une de ces opinions médiocres qui rendent les beaux
esprits de salon intolérables aux spécialistes.
Ce sont là quelques-unes des facultés qui donnent à un homme une
maîtrise, et leur présence ou leur absence explique pourquoi, dans une
carrière aussi unie et monotone que la vie de plaisir, certains
personnages exercent une dictature, tandis que d'autres sont toujours à
la suite. Le moraliste en est encore à comprendre comment la sûreté de
l'observation, la modestie du bon sens, l'énergie de la conclusion
exacte, peuvent se rencontrer ainsi, jouant à vide et sans que l'homme
qui les possède ait l'idée de produire une action utile ou seulement
sérieuse. Ce déséquilibre étrange entre le moyen et la fin traduit-il
une timidité foncière, ou bien faut-il y voir une preuve de plus à
l'appui de cette vérité si bien résumée par la sagesse du langage qui a
dérivé le mot de _corruption_ d'un verbe latin dont le sens est
_briser_? L'habitude du plaisir précoce et continue aurait-elle pour
résultat de rompre en nous, de dissoudre cette sève de notre être qui
crée l'Idéal? Quelle que soit la cause de ce singulier effet, il est
constant que Casal aura passé sa vie à partager les débauches de
compagnons dont pas un ne le vaut et dépensé le meilleur de son esprit à
résoudre des problèmes tels que celui qu'il se posa quand Mme de
Tillières eut attiré son attention: «Qu'est-ce au juste que cette petite
femme?» Et encore cette petite femme-là, comme il l'appelait
irrévérencieusement dans sa pensée, valait-elle du moins la peine d'être
étudiée.
Cette étude, commencée au moment où le maître d'hôtel offrait à la
sensualité des convives un _magnum_ de la bonne année de Cos
d'Estournel, révéla tout d'abord à Raymond une agitation extraordinaire
chez la jeune femme. Il en jugea ainsi aux brusques sautes d'idées
qu'elle avait dans sa conversation avec Candale ou avec la
comtesse,--car, pour lui, elle continuait à ne pas lui parler,--puis au
frémissement de ses lèvres dans le sourire, enfin au battement de
paupières par lequel elle semblait vouloir éteindre son propre regard.
Il en conclut deux choses: l'une, que sous ces dehors de pastel adouci,
avec ses cheveux d'un blond pâle, son teint transparent et ses yeux d'un
azur clair, Mme de Tillières était sans doute une personne à impressions
très vives, une passionnée toujours en train de se refouler et de se
dompter;--l'autre, qu'il y avait à cette table quelqu'un à qui elle
s'intéressait extrêmement. En une seconde il eut fait le décompte des
hommes ici présents. Était-ce Candale, ce quelqu'un? Non. Elle lui
parlait trop gaîment. D'Artelles? Le baron s'en fût aperçu depuis
longtemps et n'aurait point passé, comme il le faisait, quatre de ses
soirées sur sept dans les coulisses de l'Opéra. Prosny? Ce grand
gourmand de vicomte se vantait lui-même d'avoir «dételé» depuis des
années. Mosé? Mais Mme d'Arcole, avec qui ce dernier causait en aparté à
cette minute même et à laquelle il faisait officiellement la cour depuis
des mois, n'avait pas échangé avec Mme de Tillières une seule de ce
oeillades significatives que les femmes jalouses ne s'épargnent
jamais,--si prudentes soient-elles. Que restait-il, sinon Casal
lui-même? Malgré ses succès, ou peut-être à cause d'eux, le jeune homme
n'était ni très vaniteux, ni trop modeste. Il se croyait parfaitement
capable d'inspirer mieux qu'un caprice, une passion, et dès la première
rencontre... Mais il croyait aussi qu'il pouvait déplaire jusqu'à
l'antipathie, et il admettait même, ce qui prouve la trempe de son bon
sens, qu'il passât inaperçu. Cela dépendait et de la femme et du moment
de sa vie. À quelle crise de son existence sentimentale en était Mme de
Tillières? Voilà ce que l'examen le plus pénétrant ne pouvait apprendre
à un Parisien qui n'avait, pour tout renseignement sur elle, que de
petites phrases comme celles-ci, entendues au hasard:
--«Mme de Tillières? C'est une charmante femme, et distinguée et
simple...»
--«Allons donc, mon cher, c'est une insupportable poseuse...»
Ou encore:
--«Il y a pourtant d'honnêtes femmes dans le monde. Voyez Mme de
Tillières: lui connaissez-vous un amant?...»
--«Bah! c'est une sournoise qui cache son jeu mieux que les autres,
voilà tout...»
--«Si c'est moi qui l'occupe,» conclut Casal en lui-même, après cette
première méditation, «c'est comme à l'escrime, il faut voir venir.»
C'était la sagesse, en effet, d'autant plus que Mme de Tillières avait
dû certainement entendre parler de lui d'une façon sévère. Il
connaissait trop sa situation personnelle pour en douter. Cela suffisait
à lui tracer un rôle de mesure, de tact et de discrétion, en vertu de
cette méthode pratiquée d'instinct par tous les hommes qui réussissent
auprès des femmes: intéresser en déroutant. Il continua donc à
s'effacer, s'interdisant les manières d'enfant gâté qu'il avait parfois,
se posant en écouteur plutôt qu'en causeur, et réservé comme un
secrétaire d'ambassade de la vieille école. Le résultat de cette tenue
ne se fit guère attendre. Juliette, qui, elle-même, avait voulu voir
venir son voisin, appréhenda que le dîner ne s'achevât sans qu'elle eût
pu essayer de savoir ce qu'il y avait au juste derrière la physionomie
de cet homme vers lequel elle continuait de se sentir trop attirée. Et
ce fut elle qui lui posa tout d'un coup une question destinée à le faire
causer.
--«Vous me croirez si vous voulez,» venait de dire Prosny, excité déjà
par le vin à outrer son penchant naturel aux racontars invraisemblables,
«mais j'ai connu en Normandie un braconnier qui chassait sans bras. Oui,
messieurs, son petit garçon lui chargeait son fusil, le lui posait sur
une pierre, et notre homme tirait... avec ses pieds!... Ma foi, à
l'affût, il tuait son lapin tout comme un autre...»
Comme la table entière se récriait sur cette fantastique anecdote, que
le Normand Prosny confirmait de sa maigre et rouge figure, Mme de
Tillières se tourna vers Casal, et, d'une voix un peu troublée:
--«Et vous, monsieur,» dit-elle, «vous n'avez donc pas de récits
extraordinaires à nous conter, comme ces messieurs?»