Sans doute l'ami dont Mme de Tillières raillait gaiement la

PAUL BOURGET

Un Coeur de femme

[Marque d'imprimeur: FAC ET SPERA--A L]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XC

_DU MÊME AUTEUR_

Édition elzévirienne

Poésies (1872-1876). _Au bord de la mer.--La Vie

inquiète.--Petits Poèmes._ 1 vol. 6 »

Poésies (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol. 6 »

L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils

perdus._ 1 vol. 6 »

Cruelle Énigme. 1 vol. 6 »

Édition in-18

CRITIQUE

Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire.--M.

Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal._) 1 vol. 3 50

Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_M.

Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de

Goncourt.--Tourguéniev.--Amiel._) 1 vol. 3 50

Études et Portraits. (_I. Portraits d'écrivains.--II.

Notes d'esthétique.--III. Études Anglaises.--IV.

Fantaisies._) 2 vol. 7 »

ROMAN

L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils

perdus._ 1 vol. 3 50

Pastels. (_Dix portraits de femmes._) 1 vol. 3 50

Cruelle Énigme. 1 vol. 3 50

Un Crime d'Amour. 1 vol. 3 50

André Cornélis. 1 vol. 3 50

Mensonge. 1 vol. 3 50

Le Disciple. 1 vol. 3 50

Un Coeur de femme. 1 vol. 3 50

_Tous droits réservés._

_À

M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN_

MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE,

_comme un témoignage d'admiration pour le savant, de reconnaissance pour

l'ami._

P. B.

Juin 1890.

UN COEUR DE FEMME

I

UN ACCIDENT DE VOITURE

Par une bleue et claire après-midi du mois de mars 1881 et vers les

trois heures de relevée, une des vingt «plus jolies femmes» du Paris

d'alors,--comme disent les journaux,--Mme la comtesse de Candale, fut la

victime d'un accident aussi désagréable qu'il peut être dangereux et

qu'il est vulgaire. Comme son cocher tournait l'angle de l'avenue

d'Antin pour gagner la descente des Champs-Élysées, le cheval du coupé

prit peur, fit un écart et s'abattit en heurtant la voiture contre le

trottoir si maladroitement que le brancard de gauche cassa net. La

comtesse en fut quitte pour une forte secousse et quelques secondes d'un

subit saisissement nerveux. Mais toutes les combinaisons de sa journée

se trouvaient bousculées du coup; or la liste en était longue, à juger

par l'ardoise blanche encadrée de cuir et placée sur le devant de la

voiture avec la petite pendule et le portefeuille aux cartes de visite.

Aussi le joli visage de la jeune femme, ce mince visage aux traits

délicats, au profil ténu, aux frais yeux bleus et qu'éclairait une si

chaude nuance de cheveux blonds, exprimait-il une contrariété voisine de

la colère tandis qu'elle descendait de son coupé au milieu d'une foule

déjà compacte. La curiosité générale dont elle se vit l'objet acheva de

la mettre en méchante humeur, et ce fut avec une voix très dure, elle si

juste d'ordinaire, si indulgente même pour ses gens, qu'elle dit au

valet de pied:

--«François, aussitôt que le cheval sera debout, vous laisserez ce

maladroit d'Aimé se débrouiller tout seul... Vous irez au cercle de la

rue Royale. Il me faut une voiture avant une demi-heure chez Mme de

Tillières.»

Et elle s'achemina, de son pied chaussé de bottines presque trop fines

pour la moindre marche, vers la rue Matignon, où habitait l'amie dont

elle venait de jeter le nom au pauvre François. Ce dernier, un grand

garçon tout penaud dans sa longue livrée brune, pâle encore de l'effroi

que lui avait causé la chute du cheval, n'avait pas fini de

répondre:--«Oui, madame la comtesse,» que déjà son camarade, dégringolé

du siège et rouge, lui, d'humiliation, le gourmandait sur sa gaucherie à

l'aider. Mais Mme de Candale avait fendu la masse des curieux. Elle ne

songeait plus qu'au bouleversement de son après-midi.

--«Oui, le maladroit!» se disait-elle, «il faut que cela m'arrive le

jour où je suis le plus pressée... Pourvu encore que Juliette soit chez

elle?... Si elle n'est pas là, tant pis, j'attendrai chez sa mère... Je

voudrais pourtant bien la trouver... Il y a une semaine tantôt que nous

ne nous sommes vues. À Paris, on n'a le temps de rien...»

Tout en se tenant ce discours intérieur, elle allait, portant haut sa

petite tête coiffée d'une délicieuse capote de couleur mauve, sa souple

taille dessinée dans un long manteau gris presque ajusté avec une

bordure de plumes de la même nuance. Elle allait, regardée par les

passants, de ce regard où une femme peut lire, dans sa jeunesse le

triomphe, dans sa vieillesse la défaite de sa beauté. Quand la

promeneuse a cet air «grande dame» qu'avait Gabrielle de Candale et qui,

même aujourd'hui, ne s'imite pas, c'est toute une comédie de la part de

celui qui croise cette femme. Il la croise, et vous diriez qu'il ne l'a

pas vue. Mais attendez qu'elle soit à deux pas et observez le geste

rapide par lequel il se retourne, une fois, deux fois, trois fois, pour

la suivre des yeux. Que les physiologistes expliquent ce mystère! Elle

n'a pas eu besoin, elle, de se retourner, pour être sûre de l'effet

produit, et, que les moralistes expliquent cet autre mystère, elle est

toujours flattée de cet effet, le passant fût-il bossu, bancroche ou

manchot, et quand bien même elle porterait, comme Mme de Candale, un des

grands noms historiques de France! Certes, celle-là n'avait pas dans son

monde la réputation d'être une coquette. Elle venait d'échapper à un

vrai danger. Elle devrait se passer de son coupé neuf pendant quelque

temps peut-être,--un coupé anglais, très profond, avec des fenêtres

étroites, commandé à Londres sur ses indications spéciales, et dont elle

jouissait depuis deux mois à peine. C'était sans doute un cheval

perdu,--le meilleur de l'écurie. Autant de motifs pour arriver maussade

à la maison de la rue Matignon. Et pourtant, lorsqu'elle pesa, de sa

main gantée, sur le lourd battant de la vieille porte cochère, la

charmante Sainte, comme l'appelait justement l'amie à qui elle venait

demander asile, ne montrait plus entre ses sourcils dorés la même barre

d'irritation. Elle avait goûté, durant ces cinq minutes de marche, le

plaisir de se sentir très jolie, au coup d'oeil lancé par quelques

admirateurs anonymes, et les Saintes le savourent avec d'autant plus de

friandise, ce plaisir si féminin, qu'elles se permettent moins d'être

femmes. Celle-ci avait même son expression à demi mutine des jours de

gaîté, tandis qu'elle traversait la cour et qu'elle gagnait là-bas au

fond, à gauche, un petit escalier à perron abrité dans une cage de

verre. Mais ce pouvait être la joie de savoir, par la réponse du

concierge, que Mme de Tillières n'était pas sortie. Trouver tout de

suite une confidente à qui l'on raconte les péripéties d'un accident,

d'ailleurs inoffensif, c'est de quoi se réjouir presque de l'accident,

et, tout en poussant le bouton du timbre, la comtesse souriait à cette

pensée:

--«Je suis sûre que mon amie aura encore plus peur que moi...»

* * * * *

Quoique neuf années à peine aient passé sur les événements dont cette

visite inattendue fut le prologue, combien de personnes à Paris, et même

dans la société de Mme de Candale, se rappellent la charmante et

mystérieuse femme que cette dernière appelait ainsi «mon amie» tout

court, lorsqu'elle s'en parlait à elle-même, dans le silence de son

coeur, et à voix haute, lorsqu'elle en parlait aux autres? Aussi ne

sera-t-il pas inutile, pour l'intelligence de cette aventure,

d'esquisser au moins en quelques lignes le portrait de cette disparue

qui, dès ce temps-là, était un peu une inconnue, même pour les amis de

son amie. Mais quoi! Mme de Tillières était une de ces mondaines à côté

du monde, réservées et modestes jusqu'à l'effacement, qui déploient à

passer inaperçues autant de diplomatie que leurs rivales à éblouir et à

régner. D'ailleurs, n'y avait-il pas comme un symbole de ce caractère et

une preuve de ce goût pour une demi-retraite dans le simple choix de

cette habitation, sur l'étroit perron de laquelle se dessinait à cette

minute l'aristocratique silhouette de Gabrielle? Une atmosphère de

solitude flottait autour de cette maison séparée du corps principal de

bâtiments par une cour, et enveloppée de jardins du côté qui regarde la

rue du Cirque. Mais cette rue Matignon tout entière, avec le long mur

qui la borde d'une part, avec les vieilles demeures qui n'ont pas changé

depuis le dernier siècle, évitée comme elle est des voitures de maîtres,

qui préfèrent aller des Champs-Élysées au faubourg Saint-Honoré par

l'avenue d'Antin, n'est-elle pas, à de certaines heures, comme un

paradoxe de tranquillité provinciale dans ce quartier si moderne et si

vivant? Même le petit escalier isolé dans sa guérite de verre avait sa

physionomie originale. Ses cinq marches tendues d'un tapis aux couleurs

passées se terminaient par une porte, vitrée, elle aussi, dans sa partie

supérieure, afin de donner de la lumière à une antichambre, et garnie à

l'intérieur par des rideaux rouges. Ce n'était ni le pavillon vulgaire,

puisque la maison comptait quatre étages, ni l'hôtel proprement dit,

puisque Mme de Tillières et sa mère, Mme de Nançay, habitaient seulement

le rez-de-chaussée et le premier; et c'était pourtant un logis bien à

elles, car elles avaient fait installer un escalier interne qui

réunissait leurs appartements et leur épargnait l'escalier commun dont

l'entrée à droite faisait pendant à la petite cage de verre. Sans

exagérer la signification de ces riens, de même que l'étalage du luxe

suppose toujours quelque vanité, la préférence donnée à une demeure un

peu mélancolique, dans une rue un peu séparée, révèle plutôt un certain

quant à soi, et comme une peur des succès de société. Et puis, si Mme de

Tillières ne s'était pas étudiée de toutes façons à défendre son

intimité, aurait-elle résolu l'invraisemblable problème de rester veuve

à vingt ans et de passer les dix années qui suivirent ce veuvage, à

Paris, libre, riche et délicieuse, sans presque faire répéter son nom?

S'il est donc naturel que les indifférents aient déjà oublié cette femme

très peu semblable aux élégantes de cette fin de siècle, en revanche,

ses quelques amis,--oh! pas nombreux,--s'intéressaient dès lors à elle

avec un fanatisme que le temps n'a pas diminué. Aux curieux qui

s'étonnaient qu'une aussi jolie personne consumât ses jeunes années dans

cette sorte de pénombre, ces amis répondaient invariablement par cette

phrase: «Elle a tant souffert!» et chacun la prononçait sur un ton qui

indiquait des confidences trop délicates, trop sincères pour être

redites. La tragédie qui avait rendu Juliette veuve justifiait trop

cette explication de son caractère. Le marquis Roger de Tillières, son

mari, un des plus brillants capitaines de l'état-major, avait été tué en

juillet 1870, à côté du général Douay, et par une des premières balles

tirées dans cette déplorable campagne. Cette nouvelle annoncée sans

ménagements à la marquise, alors enceinte de sept mois, avait provoqué

chez elle une crise affreuse, et elle s'était réveillée mère, avant le

terme, d'un enfant qui n'avait pas vécu trois semaines. C'était,

n'est-ce pas, de quoi demeurer à jamais brisée. Mais si terribles ou si

étranges qu'ils soient, les événements de notre vie ne créent rien en

nous. Tout au plus exaltent-ils ou dépriment-ils nos facultés innées.

Même heureuse et comblée, Mme de Tillières eût toujours été cette

créature d'effacement, de demi-teinte, d'étroit foyer, presque de

réclusion. Quand ce goût de se tenir à l'écart n'est pas joué, il

suppose une délicatesse un peu souffrante du coeur chez des femmes aussi

bien nées que Juliette, aussi belles, aussi riches,--elle et sa mère

possédaient plus de cent vingt mille francs de rente,--et par conséquent

aussi vite emportées dans le tourbillon. Ces femmes-là ont dû sentir,

dès leurs premiers pas, ce que la grande vie mondaine comporte de

banalités, de mensonge et aussi de brutalités voilées. Un instinct a été

froissé en elles, tout de suite, qui les a fait se replier; elles

réfléchissent, elles s'affinent, et elles deviennent par réaction de

véritables artistes en intimité. Ce leur est un besoin que toutes les

choses dans leur existence, depuis leur ameublement et leur toilette

jusqu'à leurs amitiés et leurs amours, soient distinguées, rares,

spéciales, individuelles. Elles s'efforcent de se soustraire à la mode

ou de ne s'y soumettre qu'en l'interprétant. Elles vivent beaucoup chez

elles et s'arrangent pour que ce soit comme une faveur d'y être reçu.

Comment s'y prennent-elles? C'est leur secret. Elles arrivent aussi, en

se faisant désirer, à ce que leur présence dans un salon soit une autre

faveur. Ce gentil manège ne va pas pour elles sans quelque danger, celui

d'abord d'attacher une importance excessive à leur personne, et celui,

en pensant trop à leurs sentiments, de développer dans leur âme des

maladies d'artifice et de complication. Mais le commerce de ces femmes

offre d'infinis attraits. Ne suppose-t-il pas un choix qui, par lui

seul, est une constante flatterie pour l'amour-propre de leurs amis?

Puis il abonde en menues attentions, en gâteries quotidiennes.

Connaissant par son détail le caractère de tous ceux qui les approchent,

leur tact vous épargne le froissement même le plus léger. Elles sont,

quand on a vécu dans leur sphère d'affection, indispensables et

irremplaçables. Elles laissent derrière elles, quand elles ont disparu,

un souvenir aussi profond qu'il est peu étendu, et telle fut la destinée

de Juliette. Encore aujourd'hui, si vous rencontrez les plus fidèles

d'entre les habitués du petit salon de la rue Matignon, le peintre Félix

Miraut, le général de Jardes, M. d'Avançon, l'ancien diplomate, M.

Ludovic Accragne, l'ancien préfet, racontez-leur, pour voir, quelque

anecdote qui prête aux commentaires; s'ils sont en confiance, la

causerie ne s'achèvera pas sans qu'ils vous aient dit:

--«Si vous aviez connu Mme de Tillières...»

Ou bien:

--«Voilà des gens que l'on était sûr de ne pas rencontrer chez Mme de

Tillières...»

Ou bien:

--«Je n'ai vu que Mme de Tillières qui...;» mais n'insistez pas, sinon

vous les verrez prendre une physionomie d'initiés et revenir à la

matière habituelle de leur entretien: Miraut à son dernier tableau de

fleurs; de Jardes à son nouveau projet d'armement; d'Avançon à sa

mission secrète en Italie, après Sadowa; Ludovic Accragne à l'oeuvre de

l'hospitalité de nuit dont il est un agent très actif. Il semble qu'ils

aient pris, à l'école de leur amie d'autrefois, ce goût de discrétion

que les femmes de cette nature exigent chez leurs dévots. D'ailleurs, le

peintre avec son langage trop concret, trop imagé, le général avec sa

parole technique, le diplomate avec la politesse de ses formules, et

l'ex-fonctionnaire avec la raideur administrative des siennes,

seraient-ils capables de vous traduire cette chose exquise qui est le

charme et que Mme de Tillières possédait à un degré unique? Le charme!

Une femme seule, quand elle en a beaucoup aimé une autre,--cela se

trouve,--peut faire revivre dans quelque confidence à mi-voix ce rien de

mystérieux, cette magie de grâce qu'enveloppe ce mot par lui-même

indéfinissable. Pour évoquer Mme de Tillières, dans ce qui fut

l'innocente et durable sorcellerie de sa séduction, c'est à Mme de

Candale qu'il faut s'adresser, quand elle consent à en parler, ce qui

n'arrive guère, car cette pauvre Sainte redoute souvent ce souvenir

comme un remords. Il nous est si difficile, quand la fibre du scrupule

tressaille en nous, de ne pas nous considérer un peu comme la cause des

malheurs dont nous avons été l'occasion, et que de fois la fine comtesse

s'est revue en pensée sonnant à la porte de «son amie» par cette

après-midi claire de mars, et chaque fois c'est pour songer:--«Si

pourtant nous ne nous étions pas parlé ce jour-là! Si je n'étais pas

venue rue Matignon!» Faut-il appeler hasard, faut-il appeler destinée ce

jeu continuel et inattendu des événements les uns sur les autres, qui

veut que tout le malheur ou tout le bonheur d'un être dépende parfois du

glissement d'un cheval sur le pavé, de la maladresse d'un cocher, du

bris d'un brancard de voiture et d'une visite qui en est résultée?

* * * * *

Hasard, destinée ou providence, il est certain que Mme de Candale ne

remuait ni ces idées-là, ni aucun pressentiment douloureux sous la

capote mauve qui coiffait si coquettement sa tête blonde, lorsque le

valet de pied l'introduisit à travers le grand salon d'abord, puis dans

l'autre, le plus petit, où Juliette se tenait comme à l'ordinaire. Cette

dernière écrivait, assise à un étroit bureau placé à l'abri d'un

paravent bas et dans l'angle de la porte-fenêtre, si bien qu'il lui

suffisait de lever les yeux pour voir le jardin. Les arbres, par ce

clair jour bleu du premier printemps, poussaient déjà leurs bourgeons

lilas à la pointe de leurs branches encore noires. Le vert gazon perçait

la terre brune de ses brins rares et courts, et, comme un simple mur

revêtu de lierre séparait le jardinet de deux jardins plus vastes,

développés eux-mêmes jusqu'à la rue du Cirque, c'était presque sur un

fond de parc défeuillé que se détachait son joli visage, lorsque, ayant

aperçu Mme de Candale, elle se leva pour la prendre dans ses bras avec

un petit cri de joyeuse surprise.

--«Regarde,» disait-elle, «je suis habillée. J'attends ma voiture.

J'allais passer chez toi pour avoir de tes nouvelles...»

--«Et tu ne m'aurais pas trouvée,» répondit la comtesse, «et puis il n'y

aurait eu personne pour te raconter que, telle que tu me vois, tu as

peut-être failli ne plus me voir jamais.»

--«Quelle folie!»

--«Mais c'est que je viens d'échapper tout simplement à un gros danger.»

--«Tu me fais peur...»

Et Gabrielle de commencer le récit,--légèrement romancé, comme tous les

récits de femme,--de son accident de voiture, tandis que Juliette

l'écoutait en ponctuant ce discours de légères exclamations. C'était

bien le plus doux nid pour un intime entretien d'amies, et d'amies

vraies comme ces deux-là, que cette pièce attiédie toute la matinée par

le soleil de mars et réchauffée maintenant par la flamme paisible d'un

feu nourri de longues et larges bûches. Vous y auriez cherché en vain le

fouillis d'étoffes et de bibelots un peu disparates habituel aux

Parisiennes d'aujourd'hui. Par une spirituelle fantaisie d'aristocratie,

la marquise avait tout simplement transporté rue Matignon l'ameublement

d'un des boudoirs de Nançay, en sorte que les moindres détails, dans ce

petit salon, révélaient le goût du temps de Louis XVI,--époque où le

château a été restauré par l'aïeul de Mme de Tillières, Charles de

Nançay, le protecteur de Rivarol. Les teintes blanches et un peu neutres

de ces bois gracieusement ouvrés, les nuances bleues des étoffes

vieillies s'harmonisaient avec les quelques portraits anciens appendus

aux murs dans leurs cadres dédorés. Juliette avait-elle eu l'intuition

que ce décor d'il y a cent ans convenait mieux qu'un autre au caractère

particulier de sa beauté? Il est certain qu'avec un nuage de poudre sur

ses cheveux blonds,--d'un blond aussi cendré que le blond des cheveux de

Gabrielle était doré,--avec une mouche au coin de sa bouche fine, avec

du rouge à sa joue rosée, avec des mules hautes à ses pieds si minces et

une robe à la Marie-Antoinette autour de sa souple taille, elle eût paru

la contemporaine de la célèbre marquise Laure de Nançay, dont le

portrait faisait, sur la cheminée, pendant à celui du marquis Charles.

Et même sans mouches ni poudre, sans rouge et sans mules, elle

ressemblait, d'une ressemblance presque inquiétante, à cette

arrière-grand'mère, si indignement récompensée de la plus romanesque

passion,--dans un temps qui ne l'était guère,--par un passage affreux

des mémoires de Tilly! Chez Juliette comme chez cette jolie ancêtre,

l'air gracieux, enfantin, presque d'un Saxe trop fragile, était corrigé

par l'expression profonde du regard et le pli triste du sourire. Un

détail de physionomie achevait de transformer chez Mme de Tillières en

charme rêveur la joliesse un peu mignarde du XVIIIe siècle. Dans les

instants où elle était émue sans vouloir le paraître, la dilatation

soudaine de la pupille, jusqu'à faire paraître noirs ses beaux yeux d'un

bleu sombre et tendre, donnait la sensation d'une nervosité maladive,

contenue par la volonté la plus ferme. Ce visage, où il y avait à la

fois tant de noblesse de race et tant de passion renfermée, présentait

un contraste singulier avec le visage de Mme de Candale, aussi

délicatement patricien, aussi affiné par une hérédité séculaire, mais

tout en énergie et en action. La comtesse, qui vit comme hypnotisée par

son culte pour le terrible maréchal de Candale, l'ami de Montluc et son

rival en massacres, eût été, au siècle des luttes religieuses, une de

ces rudes guerrières dont L'Estoile raconte les audaces cruelles, et,

plus près de nous, une chouanne, une de ces amazones de la Vendée et du

Cotentin qui firent le coup de feu le long des routes, braves comme les

plus braves de leurs compagnons. La marquise de Tillières, toute

tendresse et toute douceur, faisait songer à ces héroïnes de la vie

amoureuse dont l'histoire a incarné le type dans la touchante figure

d'une La Vallière ou d'une Aïssé. L'une était un Van Dyck descendu de sa

toile par la vertu de l'atavisme, et l'autre un pastel de jadis comme

animé par un mystérieux enchantement. Mais si aux analogies extérieures

correspondait une analogie morale, s'il y avait en effet, chez l'une,

des frémissements secrets d'héroïsme, et chez l'autre des abîmes voilés

de passion, cela, leur causerie sur ce coin de canapé n'aurait pu

l'apprendre au plus subtil des écouteurs: car, aussitôt le récit de

l'accident terminé, ce Van Dyck habillé par Worth et ce pastel paré par

Doucet avaient commencé de se raconter leur semaine, et c'était

simplement le papotage de deux amies qui, tour à tour, parlent chiffons,

visites ou soirées, qui potinent enfin,--pour employer le vilain mot

actuel qui sert à désigner ce jolis gazouillis d'oiseaux

moqueurs,--jusqu'à cette phrase inévitable prononcée par la comtesse:

--«Voyons, quand viens-tu dîner chez moi, pour causer vraiment? Veux-tu

demain?»

--«Demain? Non,» fit Mme de Tillières, «j'ai ma cousine de Nançay chez

moi. Veux-tu après-demain jeudi?»

--«Jeudi? jeudi? C'est moi qui ne suis pas libre, je dîne chez ma soeur

d'Arcole. Veux-tu vendredi?»

--«C'est une gageure,» reprit Juliette en riant, «je dîne chez les

d'Avançon. Imagine-toi qu'il faut que ce soit moi qui mette la paix dans

le ménage de mon adorateur. Seulement Mme d'Avançon se couche très tôt,

et si c'est ton jour de loge à l'Opéra et que tu n'aies personne...»

--«Personne... Cela, c'est parfait. Ne fais pas atteler, j'irai te

prendre à neuf heures chez les d'Avançon... Mais c'est loin, vendredi,

c'est très loin. J'ai une idée, si tu venais ce soir, tout simplement?»

--«Mais,» répondit Mme de Tillières, «regarde sur mon bureau, cette

lettre que je finissais quand tu es entrée... J'écrivais à Miraut qui me

demande un jour depuis très longtemps, et comme j'étais seule avec ma

mère...»

--«Tu n'enverras pas la lettre, voilà tout,» fit la comtesse, «et tu me

rendras service... C'est un peu une corvée, ce dîner... Toute la chasse

de Pont-sur-Yonne... Tu les connais, les chasseurs. Prosny, d'Artelles,

Mosé...»--Et, avec un mouvement d'hésitation:--«Enfin, un dernier que tu

n'auras peut-être pas envie de connaître, lui... Tu es tellement ce que

les Anglais appellent _particular_...»

--«Et les Français prude ou chipie,» interrompit Juliette en

recommençant à rire. «Et tout cela parce que je ne veux pas venir chez

toi les jours de cohue... Et quel est-il, ce mystérieux personnage que

je dois te défendre de me présenter?...»

--«Oh! pas bien mystérieux,» reprit Gabrielle; «c'est Raymond Casal.»

--«Celui de Mme de Corcieux?» interrogea Juliette; et sur un geste

affirmatif de la comtesse:--«Le fait est,» ajouta-t-elle avec malice,

«que le sévère Poyanne désapprouvera... Je n'échapperai pas à la phrase:

«Pourquoi Mme de Candale reçoit-elle des hommes comme celui-là?»

Sans doute l'ami dont Mme de Tillières raillait gaiement la surveillance

un peu ombrageuse n'était pas en grande faveur auprès de la comtesse,

car cette dernière eut dans les yeux un petit éclair de joie mauvaise à

cette moquerie, et, comme encouragée, elle reprit:

--«D'abord, tu lui diras que c'est l'ami de mon mari bien plus que le

mien. Et puis, veux-tu que je te parle franchement? Casal, n'est-ce pas,

cela signifie pour toi, pour Poyanne, pour n'importe qui, un mauvais

sujet qui ne fréquente les femmes que pour les perdre, un fat qui a

compromis Mme de Hacqueville, Mme Ethorel, Mme de Corcieux et mille et

trois autres, un joueur qui a tenu au cercle des parties extravagantes,

un brutal qui ne se lève de la table de jeu que pour monter à cheval,

faire des armes, chasser et finir la nuit, _drunk as a lord_? Le voilà,

ton Casal et celui de ton Poyanne...»

--«Mon Casal!» interrompit Juliette, «je ne le connais pas, et mon

Poyanne,--cela, non, je ne veux pas être responsable des antipathies de

mes amis, sois juste.»

--«Mais si, mais si, ton Poyanne,» insista la comtesse. «Voyons, s'il

était veuf au lieu d'être simplement séparé, et si sa coquine de femme

lui faisait la surprise de mourir à Florence, où elle mène une vie?...»

--«Eh bien! achève,» dit Mme de Tillières.

--«J'ai toujours eu l'idée que tu serais capable de l'épouser, et lui,

je parierais qu'il y pense, car il monte déjà la garde autour de toi

comme autour d'une fiancée.»

--«D'abord je ne crois pas du tout qu'il nourrisse de si ténébreux

projets,» fit Juliette en riant de plus belle, «et puis je ne sais pas

ce que je répondrais si le cas se présentait, et enfin une fiancée de

vingt-neuf ans et huit mois peut se permettre d'affronter les séductions

d'un viveur très fat, très joueur, un peu jockey, un peu maître d'armes,

et très ivrogne, car voilà le portrait peu flatté de ton convive...»

--«Tu m'as justement coupé la parole quand j'allais te dire que cette

légende-là ne ressemble pas plus au véritable Casal que le Napoléon III

des _Châtiments_ à notre pauvre empereur... Fat! Est-ce sa faute s'il

est tombé sur trois ou quatre folles qui l'ont affiché? Tu as beau rire.

Oui, qui l'ont affiché! Pauline de Corcieux, c'en était à ne plus la

recevoir. Et après leur rupture, qui est allé crier du mal de l'autre à

tous les échos? Elle, ou lui? Ce dont je suis sûre, moi, qui me pique

d'être une très honnête femme, c'est que jamais, entends-tu, jamais il

ne m'a dit un mot qu'il ne devait pas me dire. Et intelligent,

intéressant, tout plein des souvenirs de ses grands voyages! L'Orient,

les Indes, la Chine, le Japon; il a couru le monde entier. Viveur?

Joueur? Il était un peu plus riche que ces messieurs, il a eu plus de

chevaux, perdu plus d'argent. Voilà bien de quoi s'indigner. C'est

possible qu'il ait la manie de l'escrime. Mais il n'en parle pas, et je

n'ai jamais entendu raconter qu'il ait abusé de sa force à l'épée. C'est

possible aussi qu'il boive, mais il a eu le bon goût de venir toujours

chez moi parfaitement maître de lui... Sais-tu ce que c'est que ce

garçon? Un enfant gâté à qui la vie a été trop facile, mais qui a gardé

un tas de charmantes qualités. Et beau avec cela! Mais tu l'as vu?...»

--«Je crois qu'on me l'a montré une fois à l'Opéra,» dit Juliette, «un

grand, avec des cheveux noirs et une barbe blonde.»

--«Il y a longtemps alors,» reprit Gabrielle. «Il ne porte plus que la

moustache. Comme c'est drôle, la vie de Paris! Vous avez dû vous

rencontrer cent fois.»

--«Je sors si peu,» dit Juliette, «et d'ailleurs, avec mes distractions,

je ne reconnais jamais personne.»

--«Enfin, sortiras-tu ce soir pour venir voir le beau Casal, oui ou

non?»

--«Oui. Mais comme tu en parles! Comme tu te montes! Si je ne te

connaissais pas?...»

--«Tu dirais que je suis amoureuse de lui, n'est-ce pas? Que veux-tu?

J'ai du sang de bataille dans les veines, et l'horreur des injustices du

monde... Et puis ne va pas me dénoncer à Poyanne?»

--«Ah! encore Poyanne,» fit Juliette en haussant ses fines épaules.

--«Mais oui,» reprit la comtesse en secouant la tête, «Quand il n'est

pas là, tout va bien. Et puis, il te parle, et j'ai toujours remarqué

comme un mot de lui t'influence. Mais on entre... Cette fois, c'est la

voiture...»

Entendez-vous d'ici le papotage de l'adieu qui répète celui de

l'arrivée, aussitôt que le domestique annonce en effet que la voiture de

la comtesse est avancée, les «déjà,» les «mais tu ne fais que

d'arriver,» les «à ce soir, ma douce,» et puis des baisers, et puis des

rires autour du nom de Casal prononcé de nouveau, et puis le silence à

peine souligné par le va-et-vient de la pendule et le craquement du feu,

quand Mme de Candale est partie? Juliette, restée seule, s'assit à sa

table, et après avoir déchiré le petit billet destiné à Miraut, elle

prit dans le casier à enveloppes une dépêche bleue pour un nouveau

billet qui devait être plus difficile à écrire, car elle tourna et

retourna longtemps le porte-plume entre ses doigts minces, tout en

regardant le jardin, maintenant plus mélancolique sous le ciel foncé

joliment, et voici les lignes qu'elle se décida enfin à tracer:

* * * * *

«Mon ami,

«Ne venez pas ce soir avant onze heures. Gabrielle sort d'ici. Je ne

l'avais pas vue depuis dix jours et j'ai dû accepter de dîner chez elle

ce soir. Ce ne serait pas amical de la quitter tout de suite après. Ne

me boudez pas si je remets de deux heures à vous écouter me dire ce qui

s'est passé à la Chambre aujourd'hui et comment vous avez parlé. Ne

m'arrivez pas avec vos yeux déçus où je lis un reproche pour ce que vous

appelez--si faussement--mon côté mondain. Vous savez trop ce que c'est

que le monde pour moi sans vous,--sans toi, et comme je voudrais avoir

le droit d'y proclamer à tous ce que tu es pour ton amie.

«JULIETTE.»

* * * * *

Puis sur la place réservée à l'adresse, quand elle eut fermé cette

dépêche, elle écrivit le nom d'un orateur de la Droite bien connu à

cette époque, et qui avait joué à Versailles un rôle assez analogue à

celui que M. de Mun occupe très noblement aujourd'hui. Et ce nom n'était

autre que celui du comte Henry de Poyanne,--ce qui prouve que les amies

les plus intimes ne se font jamais que des moitiés de confidences. Car

si Mme de Candale soupçonnait, comme on a vu, les sentiments de Poyanne

pour Mme de Tillières, elle était à mille lieues de croire que ces

sentiments fussent partagés, et qu'une liaison d'amant à maîtresse unît

ces deux êtres. Les très honnêtes femmes,--et quoique Gabrielle le dît

un peu trop, elle en était une,--ont de ces naïvetés qui prouvent leur

absolue droiture. Et que d'autres petites choses il racontait entre les

lignes, ce gentil billet bleu! Si Juliette l'avait relu sincèrement au

lieu de le clore tout de suite, elle se serait rendu compte que les

grâces de ces coquettes phrases, le «tu» subit et les caresses de la fin

cachaient--ou compensaient--une perfidie? Non. Mais une légère

infidélité tout de même. N'en est-ce pas une, pour une maîtresse, que de

faire une action dont elle sait d'avance que son amant en sera peiné, et

Poyanne, qui parlait, ce jour-là, dans une séance importante de la

Chambre, ne serait-il pas froissé, quand il saurait que Juliette,

pouvant le voir dès huit heures, et après avoir manqué à cette séance

sous un prétexte frivole, avait encore reculé cette entrevue pour dîner

avec quelqu'un qu'il n'aimait pas? Elle n'avait pas dit à Gabrielle que

plusieurs fois, et à l'occasion de Mme de Corcieux dont il connaissait

le mari, Poyanne avait jugé Casal très durement. Si elle l'avait relu

une seconde fois, ce gracieux billet, la jolie veuve se serait peut-être

demandé encore pourquoi, liée comme elle l'était dans la vie et pour

toujours,--puisqu'ils avaient échangé, elle et Poyanne, une promesse

secrète de mariage,--elle venait d'éprouver, à écouter Gabrielle, une

espèce de curiosité singulière pour ce Casal si antipathique à son futur

mari. Elle en aurait peut-être conclu, si elle avait été tout à fait

vraie avec elle-même, que, dans son sentiment pour Poyanne, un peu de

lassitude commençait de s'insinuer, et d'un peu de lassitude à beaucoup

d'ennui le passage est si rapide, aussi rapide que d'un peu de curiosité

à beaucoup de coquetterie... Mais pouvons-nous jamais démêler l'écheveau

des mille fils qui se croisent dans notre pensée derrière les phrases de

nos lettres quand nous écrivons à quelqu'un qui nous tient de très près

au coeur? Il en est du sens secret des billets d'amour comme des

événements tragiques auxquels nous prenons part, et quand Juliette, une

demi-heure plus tard, fit arrêter sa voiture devant le bureau de poste

de la rue Montaigne, pour glisser elle-même sa dépêche dans la boîte,

elle ne soupçonnait pas plus ce que signifiait, au fond, tout au fond,

sa gracieuse prose, que Mme de Candale ne soupçonnait la funeste

importance que son invitation improvisée allait prendre dans l'existence

de sa plus chère amie.

II

L'INCONNU

Madame de Tillières avait l'habitude, lorsqu'elle ne dînait pas à la

maison, de faire sa toilette bien à l'avance, afin d'assister au repas

de sa mère, si elle ne pouvait le partager. Mme de Nançay conservait, de

ses trente ans de province, le principe de se mettre à table sur le coup

de sept heures moins un quart, très exactement. Cette salle à manger du

premier étage, où il ne pouvait pas plus de dix personnes, était commune

aux deux femmes. Cette mère qui adorait sa fille, pour sa fille et non

pour elle-même,--sentiment rare chez les mères comme chez les

filles,--s'était appliquée à organiser leur intérieur de façon que leurs

deux existences se côtoyassent sans se mêler. Elle avait son étage, son

salon, ses domestiques, sa distribution de journée

indépendante;--toujours levée à six heures, été comme hiver, pour la

messe d'un couvent voisin, couchée à neuf, et ne descendant guère au

rez-de-chaussée. Elle voulait que Juliette fût à la fois libre comme si

elle vivait seule, et protégée. Dans l'excès de son abnégation, elle se

reprochait d'accepter la gâterie que lui faisait Mme de Tillières, avant

chacune de ses sorties. Elle l'acceptait pourtant, car elle comprenait

qu'en dehors de ces conditions-là, Juliette, qui ne sortait déjà pas

beaucoup, ne sortirait plus jamais. Et puis, ce lui était un charme si

doux de contempler sa fille dans la primeur de sa parure! Elles

passaient là quelquefois, toutes les deux, des minutes d'une si tendre

intimité! Il était rare que quelqu'un s'y trouvât en tiers. Dans les

premiers temps où Poyanne faisait la cour à Juliette, il inventait sans

cesse des prétextes pour venir caresser ses yeux à ce délicat tableau:

cette jeune femme en grande toilette servant cette mère toujours en

deuil, dans cette salle à manger silencieuse, à la lueur paisible de

deux grandes lampes de style Empire juchées sur leurs hautes colonnes.

Depuis que ses rapports avec Mme de Tillières avaient changé, il

éprouvait comme une pudeur d'affronter les regards de Mme de Nançay. Cet

homme de tribune, renommé pour son sang-froid au milieu d'assemblées

hostiles, se sentait, dans cette présence vénérée, en proie à ces

appréhensions angoissées qu'un secret coupable inflige aux âmes très

droites. Il redoutait ces clairs yeux bleus, trop intelligents,--des

yeux de vieille femme à demi sourde,--seule jeunesse de ce pâle visage

flétri. Quoiqu'elle eût soixante ans à peine, Mme de Nançay en

paraissait plus de soixante et dix, tant ses propres chagrins et ceux de

sa fille avaient empoisonné chez elle les sources de la vie. Elle avait

perdu, coup sur coup, son mari et ses deux fils dans l'année même qui

avait précédé le tragique veuvage de Juliette. Cette mère douloureuse,

et qui, visiblement, habitait en pensée avec ses chers morts, se

ranimait d'une joie émue lorsqu'elle tenait ainsi sa dernière enfant

auprès d'elle, parée, souriante et caressante, comme dans la demi-heure

qui précéda le départ pour le dîner chez Mme de Candale. Ce soir-là,

Juliette portait une robe de dentelle noire sur une jupe de moire rose,

avec des noeuds de la même nuance. Dans ses cheveux cendrés et à ses

fines oreilles luisaient des perles. Son corsage à peine échancré

laissait voir la naissance de sa gorge et de ses souples épaules, tout

en dégageant l'attache ferme de son cou et dessinant la sveltesse de son

buste. Ainsi vêtue, elle avait en elle les grâces mêlées d'une jeune

femme et d'une jeune fille. Ses bras à demi nus allaient et venaient, et

ses belles mains, chargées de bagues, s'occupaient sans cesse à rendre

quelque menu service à la vieille mère, lui versant à boire, ou bien lui

préparant son pain, choisissant un fruit pour le partager. En

s'acquittant de ces soins délicats, ses yeux bleus brillaient dans son

teint de blonde, plus rosé que d'ordinaire. Un sourire plus gai plissait

sa bouche au coin de laquelle une fossette se creusait à droite. Enfin

elle avait son air des jours contents. Sa mère considérait avec bonheur

cette expression joyeuse de physionomie. Elle savait du premier regard

si sa Juliette se préparait à subir une corvée ou à s'amuser

véritablement, et cet amusement lui représentait, avec une reprise de

goût pour le monde, les chances d'un nouveau mariage pour cette fille

qu'elle appréhendait de laisser seule bientôt; et voici qu'après s'être

tue quelques minutes, elle lui dit, avec la voix claire et haute des

sourds, en approchant de son oreille sa main un peu tremblante, pour

mieux saisir la réponse:

--«J'ai presque envie d'être jalouse de Gabrielle, tant on voit que cela

t'amuse d'aller chez elle. Et qui doit-il y avoir encore?»

--«Très peu de monde,» répondit Mme de Tillières, qui se sentit rougir.

«Des chasseurs de la société de chasse de Candale. C'est pour lui tenir

compagnie qu'elle m'a invitée...»

--«C'est pourtant l'exemple de ce ménage-là qui t'empêche de te

remarier,» dit Mme de Nançay en secouant la tête et ajoutant avec

mélancolie: «Pauvre petite femme! et si courageuse, et avec cela pas

d'enfants.»

--«Oui,» répondit Juliette, «si courageuse,»--et l'éclat de ses yeux se

ternit une minute à la pensée du malheur secret qui rongeait la vie de

son amie. Louis de Candale, encore garçon, était l'amant d'une Mme

Bernard, la femme d'un riche industriel, dont il avait un fils. Presque

aussitôt après son mariage, cette liaison avait repris, quasi publique,

et supportée depuis dix ans par la comtesse avec une fière résignation

qu'un simple détail expliquera: toute la fortune lui appartenait et la

noble femme ne voulait pas que le dernier des Candale en fût réduit à

vivre d'une pension mendiée à une épouse outragée. Et puis elle espérait

toujours, elle aussi, un fils de ce nom auquel elle avait voué le plus

romanesque des cultes. Enfin elle aimait son mari malgré tout. Mme de

Tillières connaissait cette triste histoire, par les confidences de

Gabrielle, et trop intimement pour n'en point partager toutes les

amertumes. Elle ajouta, complétant la phrase de sa mère:--«Ah! je ne

crois pas que j'aurais jamais cette patience.»

--«Allons!» reprit Mme de Nançay, «j'ai eu tort de te rappeler ces

tristes choses. Te voilà comme je ne t'aime pas, toute sombre. Donne-moi

ton sourire avant de me quitter et sois gaie, comme tout à l'heure.

J'étais si heureuse. Voilà au moins six mois que je ne t'avais pas vu

ces yeux-là.»

--«Chère maman,» songeait Juliette un quart d'heure plus tard, tandis

que son coupé l'emmenait vers la rue de Tilsitt, où habitaient les

Candale,--«comme elle m'aime! Et comme elle connaît mes yeux, comme elle

sait y lire! C'est pourtant vrai que ce dîner chez Gabrielle m'amuse

comme une enfant? Pourquoi?»

Oui, pourquoi?--Cette question, qu'elle ne s'était posée ni après

l'entretien avec son amie, ni après avoir écrit la lettre à Henry de

Poyanne, s'empara d'elle tout d'un coup à la suite de la remarque de sa

mère et dès qu'elle fut assise dans l'angle de la voiture. C'est la

place où les femmes réfléchissent le plus profondément, parce que c'est

la place où elles se sentent le plus isolées, le plus défendues contre

la vie qui frémit autour d'elles. Dix minutes ainsi passées,--les dix

minutes qui séparent la rue Matignon de la rue de Tilsitt,--avaient

suffi bien souvent à Mme de Tillières pour analyser par le menu tous les

petits faits observés dans une soirée. Mais, cette fois, il lui aurait

fallu des heures et des heures pour décomposer le travail accompli dans

sa tête depuis sa conversation avec Gabrielle, et, quoique cette

silencieuse fût habituée à voir très clair en elle-même, elle devait

nécessairement se tromper sur la nature de ce travail.

Le petit germe de curiosité déposé d'abord en elle par le nom de Casal

avait, si l'on peut dire, fermenté dans sa rêverie. Toute l'après-midi,

et dans le va-et-vient machinal de ses courses, elle s'était laissée

penser à lui, accueillant, sans y prendre garde, les images qui

flottaient autour de ce nom. C'est ainsi que Mme de Corcieux lui était

apparue, telle qu'elle l'avait rencontrée à l'époque de la rupture avec

Casal, consternée de mélancolie et changée à ne pas la reconnaître. Il y

a, dans tout coeur de femme, une certaine quantité d'intérêt disponible,

au service d'un homme capable de se faire aimer ainsi, presque jusqu'à

la mort. Cet obscur intérêt s'était remué autrefois dans Mme de

Tillières, qui se souvint d'avoir éprouvé pour l'abandonnée une pitié

infinie et de s'être dès lors demandé: «Que peut bien avoir cet homme

pour qu'elle y tienne jusqu'à s'en déshonorer?...» Casal possédait

encore, pour exciter cette curiosité singulière chez Mme de Tillières,

ce pouvoir de séduction qu'exercent les libertins professionnels sur

beaucoup d'honnêtes femmes. Or Juliette, ayant pris un amant, comme elle

avait fait, pour des raisons toutes morales, avait su garder toutes les

délicatesses d'une honnête femme, même dans l'irrégularité d'une

situation qu'elle et Poyanne considéraient d'ailleurs comme un mariage.

Cette fascination projetée, si l'on peut dire, par les Don Juan sur les

Elvire,--pour rappeler le symbole immortel qu'en a donné Molière,--a été

bien souvent signalée et aussi souvent déplorée. Elle demeure un

problème encore insoluble. Quelques-uns veulent y voir le pendant

féminin de cette folie masculine qu'un misanthrope humoriste a nommée le

_rédemptorisme_, le désir de racheter les courtisanes par l'amour.

D'autres y diagnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer par un

libertin, une honnête femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur

d'innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus

haïssables? Peut-être tiendrions-nous le mot de cette énigme, en

admettant qu'il existe comme une loi de saturation du coeur. Nous

n'avons qu'une capacité limitée de recevoir des impressions d'un certain

ordre. Cette capacité une fois comblée, c'est en nous une impuissance

d'admettre des impressions identiques et un irrésistible besoin

d'impressions contraires. Un petit fait corrobore cette hypothèse: cet

attrait du libertin ne commence, chez les honnêtes femmes, que vers la

trentième année et lorsque la vie vertueuse leur a donné tout ce qu'elle

comporte de joies un peu sévères. Sans doute, Mme de Tillières, quand

elle arrivait à Paris, au lendemain de la guerre, jeune veuve enivrée de

douleur et de fierté, eût éprouvé une antipathie immédiate pour cette

personnalité de Casal, qui la préoccupait davantage de minute en minute,

depuis quelques heures. À travers tous les va-et-vient de sa pensée,

elle cristallisait, suivant la spirituelle expression mise à la mode par

Beyle, et sans s'en douter, pour cet homme avec qui elle allait passer

la soirée. Elle se crut sincère en répondant au «pourquoi» qu'elle

s'était formulé assez courageusement: «Je suis curieuse de connaître

quelqu'un dont Gabrielle fait tant de cas malgré sa réputation, voilà

tout...» Et elle ajouta, pour se justifier de ce qu'elle sentait malgré

tout d'un peu malsain dans son élan secret vers cette rencontre: «C'est

toujours l'histoire du fruit défendu.» Dans tous les cas, malsain ou

non, cet élan fût demeuré invisible à l'observateur le plus subtil quand

elle descendit de sa voiture dans la cour de l'hôtel des Candale, tant

sa voix était calme et nette pour dire au cocher: «A onze heures moins

un quart...,» et tant son mystérieux visage exprimait de paisible

candeur à son entrée dans le hall où se trouvaient déjà réunis tous les

convives, et c'est à peine, lorsqu'on lui nomma celui pour lequel, en

définitive, elle avait accepté cette invitation, si elle parut prendre

garde à lui. Casal s'inclina de son côté avec une indifférence pareille,

si bien que Gabrielle, occupée à les guigner de l'oeil l'un et l'autre,

appréhenda, devant la froideur de son amie, un sermon de Poyanne. Elle

s'approcha de Juliette, et, tout bas:

--«Eh bien! comment le trouves-tu?» demanda-t-elle.

--«Mais,» fit Mme de Tillières en souriant, «je ne le trouve pas...

C'est un beau garçon comme il y en a tant.»

--«Je t'avais bien dit que ce n'est pas ton genre,» reprit Mme de

Candale. «Je t'avertis que je l'ai mis à table à côté de toi. Si cela

t'ennuie, il est encore temps de changer.»

--«A quoi bon?» répliqua Juliette en hochant gracieusement la tête.

Gabrielle n'insista pas davantage. Toutefois cet excès d'indifférence ne

lui parut guère naturel, et elle avait raison. Les deux femmes étaient

très amies. Mais ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié

entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller sans une

confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit

jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle

suspicion réciproque ne les empêche pas de s'aimer tendrement. En

réalité, aucun homme n'avait produit sur Mme de Tillières, depuis

qu'elle retournait dans le monde, une impression comparable, par la

soudaineté de la secousse, à celle dont l'avait saisie, au premier

regard, l'ancien amant de Mme de Corcieux. L'extrême attente ayant comme

monté toutes les cordes de son âme, elle était préparée à sentir, avec

une vivacité inaccoutumée, ou le chagrin de la déception ou le plaisir

de rencontrer un être à la hauteur de sa curiosité. Or, Casal avait,

dans son aspect, de quoi frapper fortement une imagination un peu

romanesque, même sans ce travail d'esprit préliminaire.

Un Coeur de femme · 第 1 / 22 段