PAUL BOURGET
Un Coeur de femme
[Marque d'imprimeur: FAC ET SPERA--A L]
_PARIS_
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
M DCCC XC
_DU MÊME AUTEUR_
Édition elzévirienne
Poésies (1872-1876). _Au bord de la mer.--La Vie
inquiète.--Petits Poèmes._ 1 vol. 6 »
Poésies (1876-1882). _Edel.--Les Aveux._ 1 vol. 6 »
L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils
perdus._ 1 vol. 6 »
Cruelle Énigme. 1 vol. 6 »
Édition in-18
CRITIQUE
Essais de Psychologie contemporaine. (_Baudelaire.--M.
Renan.--Flaubert.--M. Taine.--Stendhal._) 1 vol. 3 50
Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine. (_M.
Dumas fils.--M. Leconte de Lisle.--MM. de
Goncourt.--Tourguéniev.--Amiel._) 1 vol. 3 50
Études et Portraits. (_I. Portraits d'écrivains.--II.
Notes d'esthétique.--III. Études Anglaises.--IV.
Fantaisies._) 2 vol. 7 »
ROMAN
L'Irréparable. _L'Irréparable.--Deuxième Amour.--Profils
perdus._ 1 vol. 3 50
Pastels. (_Dix portraits de femmes._) 1 vol. 3 50
Cruelle Énigme. 1 vol. 3 50
Un Crime d'Amour. 1 vol. 3 50
André Cornélis. 1 vol. 3 50
Mensonge. 1 vol. 3 50
Le Disciple. 1 vol. 3 50
Un Coeur de femme. 1 vol. 3 50
_Tous droits réservés._
_À
M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN_
MEMBRE DE L'ACADÉMIE DE MÉDECINE,
_comme un témoignage d'admiration pour le savant, de reconnaissance pour
l'ami._
P. B.
Juin 1890.
UN COEUR DE FEMME
I
UN ACCIDENT DE VOITURE
Par une bleue et claire après-midi du mois de mars 1881 et vers les
trois heures de relevée, une des vingt «plus jolies femmes» du Paris
d'alors,--comme disent les journaux,--Mme la comtesse de Candale, fut la
victime d'un accident aussi désagréable qu'il peut être dangereux et
qu'il est vulgaire. Comme son cocher tournait l'angle de l'avenue
d'Antin pour gagner la descente des Champs-Élysées, le cheval du coupé
prit peur, fit un écart et s'abattit en heurtant la voiture contre le
trottoir si maladroitement que le brancard de gauche cassa net. La
comtesse en fut quitte pour une forte secousse et quelques secondes d'un
subit saisissement nerveux. Mais toutes les combinaisons de sa journée
se trouvaient bousculées du coup; or la liste en était longue, à juger
par l'ardoise blanche encadrée de cuir et placée sur le devant de la
voiture avec la petite pendule et le portefeuille aux cartes de visite.
Aussi le joli visage de la jeune femme, ce mince visage aux traits
délicats, au profil ténu, aux frais yeux bleus et qu'éclairait une si
chaude nuance de cheveux blonds, exprimait-il une contrariété voisine de
la colère tandis qu'elle descendait de son coupé au milieu d'une foule
déjà compacte. La curiosité générale dont elle se vit l'objet acheva de
la mettre en méchante humeur, et ce fut avec une voix très dure, elle si
juste d'ordinaire, si indulgente même pour ses gens, qu'elle dit au
valet de pied:
--«François, aussitôt que le cheval sera debout, vous laisserez ce
maladroit d'Aimé se débrouiller tout seul... Vous irez au cercle de la
rue Royale. Il me faut une voiture avant une demi-heure chez Mme de
Tillières.»
Et elle s'achemina, de son pied chaussé de bottines presque trop fines
pour la moindre marche, vers la rue Matignon, où habitait l'amie dont
elle venait de jeter le nom au pauvre François. Ce dernier, un grand
garçon tout penaud dans sa longue livrée brune, pâle encore de l'effroi
que lui avait causé la chute du cheval, n'avait pas fini de
répondre:--«Oui, madame la comtesse,» que déjà son camarade, dégringolé
du siège et rouge, lui, d'humiliation, le gourmandait sur sa gaucherie à
l'aider. Mais Mme de Candale avait fendu la masse des curieux. Elle ne
songeait plus qu'au bouleversement de son après-midi.
--«Oui, le maladroit!» se disait-elle, «il faut que cela m'arrive le
jour où je suis le plus pressée... Pourvu encore que Juliette soit chez
elle?... Si elle n'est pas là, tant pis, j'attendrai chez sa mère... Je
voudrais pourtant bien la trouver... Il y a une semaine tantôt que nous
ne nous sommes vues. À Paris, on n'a le temps de rien...»
Tout en se tenant ce discours intérieur, elle allait, portant haut sa
petite tête coiffée d'une délicieuse capote de couleur mauve, sa souple
taille dessinée dans un long manteau gris presque ajusté avec une
bordure de plumes de la même nuance. Elle allait, regardée par les
passants, de ce regard où une femme peut lire, dans sa jeunesse le
triomphe, dans sa vieillesse la défaite de sa beauté. Quand la
promeneuse a cet air «grande dame» qu'avait Gabrielle de Candale et qui,
même aujourd'hui, ne s'imite pas, c'est toute une comédie de la part de
celui qui croise cette femme. Il la croise, et vous diriez qu'il ne l'a
pas vue. Mais attendez qu'elle soit à deux pas et observez le geste
rapide par lequel il se retourne, une fois, deux fois, trois fois, pour
la suivre des yeux. Que les physiologistes expliquent ce mystère! Elle
n'a pas eu besoin, elle, de se retourner, pour être sûre de l'effet
produit, et, que les moralistes expliquent cet autre mystère, elle est
toujours flattée de cet effet, le passant fût-il bossu, bancroche ou
manchot, et quand bien même elle porterait, comme Mme de Candale, un des
grands noms historiques de France! Certes, celle-là n'avait pas dans son
monde la réputation d'être une coquette. Elle venait d'échapper à un
vrai danger. Elle devrait se passer de son coupé neuf pendant quelque
temps peut-être,--un coupé anglais, très profond, avec des fenêtres
étroites, commandé à Londres sur ses indications spéciales, et dont elle
jouissait depuis deux mois à peine. C'était sans doute un cheval
perdu,--le meilleur de l'écurie. Autant de motifs pour arriver maussade
à la maison de la rue Matignon. Et pourtant, lorsqu'elle pesa, de sa
main gantée, sur le lourd battant de la vieille porte cochère, la
charmante Sainte, comme l'appelait justement l'amie à qui elle venait
demander asile, ne montrait plus entre ses sourcils dorés la même barre
d'irritation. Elle avait goûté, durant ces cinq minutes de marche, le
plaisir de se sentir très jolie, au coup d'oeil lancé par quelques
admirateurs anonymes, et les Saintes le savourent avec d'autant plus de
friandise, ce plaisir si féminin, qu'elles se permettent moins d'être
femmes. Celle-ci avait même son expression à demi mutine des jours de
gaîté, tandis qu'elle traversait la cour et qu'elle gagnait là-bas au
fond, à gauche, un petit escalier à perron abrité dans une cage de
verre. Mais ce pouvait être la joie de savoir, par la réponse du
concierge, que Mme de Tillières n'était pas sortie. Trouver tout de
suite une confidente à qui l'on raconte les péripéties d'un accident,
d'ailleurs inoffensif, c'est de quoi se réjouir presque de l'accident,
et, tout en poussant le bouton du timbre, la comtesse souriait à cette
pensée:
--«Je suis sûre que mon amie aura encore plus peur que moi...»
* * * * *
Quoique neuf années à peine aient passé sur les événements dont cette
visite inattendue fut le prologue, combien de personnes à Paris, et même
dans la société de Mme de Candale, se rappellent la charmante et
mystérieuse femme que cette dernière appelait ainsi «mon amie» tout
court, lorsqu'elle s'en parlait à elle-même, dans le silence de son
coeur, et à voix haute, lorsqu'elle en parlait aux autres? Aussi ne
sera-t-il pas inutile, pour l'intelligence de cette aventure,
d'esquisser au moins en quelques lignes le portrait de cette disparue
qui, dès ce temps-là, était un peu une inconnue, même pour les amis de
son amie. Mais quoi! Mme de Tillières était une de ces mondaines à côté
du monde, réservées et modestes jusqu'à l'effacement, qui déploient à
passer inaperçues autant de diplomatie que leurs rivales à éblouir et à
régner. D'ailleurs, n'y avait-il pas comme un symbole de ce caractère et
une preuve de ce goût pour une demi-retraite dans le simple choix de
cette habitation, sur l'étroit perron de laquelle se dessinait à cette
minute l'aristocratique silhouette de Gabrielle? Une atmosphère de
solitude flottait autour de cette maison séparée du corps principal de
bâtiments par une cour, et enveloppée de jardins du côté qui regarde la
rue du Cirque. Mais cette rue Matignon tout entière, avec le long mur
qui la borde d'une part, avec les vieilles demeures qui n'ont pas changé
depuis le dernier siècle, évitée comme elle est des voitures de maîtres,
qui préfèrent aller des Champs-Élysées au faubourg Saint-Honoré par
l'avenue d'Antin, n'est-elle pas, à de certaines heures, comme un
paradoxe de tranquillité provinciale dans ce quartier si moderne et si
vivant? Même le petit escalier isolé dans sa guérite de verre avait sa
physionomie originale. Ses cinq marches tendues d'un tapis aux couleurs
passées se terminaient par une porte, vitrée, elle aussi, dans sa partie
supérieure, afin de donner de la lumière à une antichambre, et garnie à
l'intérieur par des rideaux rouges. Ce n'était ni le pavillon vulgaire,
puisque la maison comptait quatre étages, ni l'hôtel proprement dit,
puisque Mme de Tillières et sa mère, Mme de Nançay, habitaient seulement
le rez-de-chaussée et le premier; et c'était pourtant un logis bien à
elles, car elles avaient fait installer un escalier interne qui
réunissait leurs appartements et leur épargnait l'escalier commun dont
l'entrée à droite faisait pendant à la petite cage de verre. Sans
exagérer la signification de ces riens, de même que l'étalage du luxe
suppose toujours quelque vanité, la préférence donnée à une demeure un
peu mélancolique, dans une rue un peu séparée, révèle plutôt un certain
quant à soi, et comme une peur des succès de société. Et puis, si Mme de
Tillières ne s'était pas étudiée de toutes façons à défendre son
intimité, aurait-elle résolu l'invraisemblable problème de rester veuve
à vingt ans et de passer les dix années qui suivirent ce veuvage, à
Paris, libre, riche et délicieuse, sans presque faire répéter son nom?
S'il est donc naturel que les indifférents aient déjà oublié cette femme
très peu semblable aux élégantes de cette fin de siècle, en revanche,
ses quelques amis,--oh! pas nombreux,--s'intéressaient dès lors à elle
avec un fanatisme que le temps n'a pas diminué. Aux curieux qui
s'étonnaient qu'une aussi jolie personne consumât ses jeunes années dans
cette sorte de pénombre, ces amis répondaient invariablement par cette
phrase: «Elle a tant souffert!» et chacun la prononçait sur un ton qui
indiquait des confidences trop délicates, trop sincères pour être
redites. La tragédie qui avait rendu Juliette veuve justifiait trop
cette explication de son caractère. Le marquis Roger de Tillières, son
mari, un des plus brillants capitaines de l'état-major, avait été tué en
juillet 1870, à côté du général Douay, et par une des premières balles
tirées dans cette déplorable campagne. Cette nouvelle annoncée sans
ménagements à la marquise, alors enceinte de sept mois, avait provoqué
chez elle une crise affreuse, et elle s'était réveillée mère, avant le
terme, d'un enfant qui n'avait pas vécu trois semaines. C'était,
n'est-ce pas, de quoi demeurer à jamais brisée. Mais si terribles ou si
étranges qu'ils soient, les événements de notre vie ne créent rien en
nous. Tout au plus exaltent-ils ou dépriment-ils nos facultés innées.
Même heureuse et comblée, Mme de Tillières eût toujours été cette
créature d'effacement, de demi-teinte, d'étroit foyer, presque de
réclusion. Quand ce goût de se tenir à l'écart n'est pas joué, il
suppose une délicatesse un peu souffrante du coeur chez des femmes aussi
bien nées que Juliette, aussi belles, aussi riches,--elle et sa mère
possédaient plus de cent vingt mille francs de rente,--et par conséquent
aussi vite emportées dans le tourbillon. Ces femmes-là ont dû sentir,
dès leurs premiers pas, ce que la grande vie mondaine comporte de
banalités, de mensonge et aussi de brutalités voilées. Un instinct a été
froissé en elles, tout de suite, qui les a fait se replier; elles
réfléchissent, elles s'affinent, et elles deviennent par réaction de
véritables artistes en intimité. Ce leur est un besoin que toutes les
choses dans leur existence, depuis leur ameublement et leur toilette
jusqu'à leurs amitiés et leurs amours, soient distinguées, rares,
spéciales, individuelles. Elles s'efforcent de se soustraire à la mode
ou de ne s'y soumettre qu'en l'interprétant. Elles vivent beaucoup chez
elles et s'arrangent pour que ce soit comme une faveur d'y être reçu.
Comment s'y prennent-elles? C'est leur secret. Elles arrivent aussi, en
se faisant désirer, à ce que leur présence dans un salon soit une autre
faveur. Ce gentil manège ne va pas pour elles sans quelque danger, celui
d'abord d'attacher une importance excessive à leur personne, et celui,
en pensant trop à leurs sentiments, de développer dans leur âme des
maladies d'artifice et de complication. Mais le commerce de ces femmes
offre d'infinis attraits. Ne suppose-t-il pas un choix qui, par lui
seul, est une constante flatterie pour l'amour-propre de leurs amis?
Puis il abonde en menues attentions, en gâteries quotidiennes.
Connaissant par son détail le caractère de tous ceux qui les approchent,
leur tact vous épargne le froissement même le plus léger. Elles sont,
quand on a vécu dans leur sphère d'affection, indispensables et
irremplaçables. Elles laissent derrière elles, quand elles ont disparu,
un souvenir aussi profond qu'il est peu étendu, et telle fut la destinée
de Juliette. Encore aujourd'hui, si vous rencontrez les plus fidèles
d'entre les habitués du petit salon de la rue Matignon, le peintre Félix
Miraut, le général de Jardes, M. d'Avançon, l'ancien diplomate, M.
Ludovic Accragne, l'ancien préfet, racontez-leur, pour voir, quelque
anecdote qui prête aux commentaires; s'ils sont en confiance, la
causerie ne s'achèvera pas sans qu'ils vous aient dit:
--«Si vous aviez connu Mme de Tillières...»
Ou bien:
--«Voilà des gens que l'on était sûr de ne pas rencontrer chez Mme de
Tillières...»
Ou bien:
--«Je n'ai vu que Mme de Tillières qui...;» mais n'insistez pas, sinon
vous les verrez prendre une physionomie d'initiés et revenir à la
matière habituelle de leur entretien: Miraut à son dernier tableau de
fleurs; de Jardes à son nouveau projet d'armement; d'Avançon à sa
mission secrète en Italie, après Sadowa; Ludovic Accragne à l'oeuvre de
l'hospitalité de nuit dont il est un agent très actif. Il semble qu'ils
aient pris, à l'école de leur amie d'autrefois, ce goût de discrétion
que les femmes de cette nature exigent chez leurs dévots. D'ailleurs, le
peintre avec son langage trop concret, trop imagé, le général avec sa
parole technique, le diplomate avec la politesse de ses formules, et
l'ex-fonctionnaire avec la raideur administrative des siennes,
seraient-ils capables de vous traduire cette chose exquise qui est le
charme et que Mme de Tillières possédait à un degré unique? Le charme!
Une femme seule, quand elle en a beaucoup aimé une autre,--cela se
trouve,--peut faire revivre dans quelque confidence à mi-voix ce rien de
mystérieux, cette magie de grâce qu'enveloppe ce mot par lui-même
indéfinissable. Pour évoquer Mme de Tillières, dans ce qui fut
l'innocente et durable sorcellerie de sa séduction, c'est à Mme de
Candale qu'il faut s'adresser, quand elle consent à en parler, ce qui
n'arrive guère, car cette pauvre Sainte redoute souvent ce souvenir
comme un remords. Il nous est si difficile, quand la fibre du scrupule
tressaille en nous, de ne pas nous considérer un peu comme la cause des
malheurs dont nous avons été l'occasion, et que de fois la fine comtesse
s'est revue en pensée sonnant à la porte de «son amie» par cette
après-midi claire de mars, et chaque fois c'est pour songer:--«Si
pourtant nous ne nous étions pas parlé ce jour-là! Si je n'étais pas
venue rue Matignon!» Faut-il appeler hasard, faut-il appeler destinée ce
jeu continuel et inattendu des événements les uns sur les autres, qui
veut que tout le malheur ou tout le bonheur d'un être dépende parfois du
glissement d'un cheval sur le pavé, de la maladresse d'un cocher, du
bris d'un brancard de voiture et d'une visite qui en est résultée?
* * * * *
Hasard, destinée ou providence, il est certain que Mme de Candale ne
remuait ni ces idées-là, ni aucun pressentiment douloureux sous la
capote mauve qui coiffait si coquettement sa tête blonde, lorsque le
valet de pied l'introduisit à travers le grand salon d'abord, puis dans
l'autre, le plus petit, où Juliette se tenait comme à l'ordinaire. Cette
dernière écrivait, assise à un étroit bureau placé à l'abri d'un
paravent bas et dans l'angle de la porte-fenêtre, si bien qu'il lui
suffisait de lever les yeux pour voir le jardin. Les arbres, par ce
clair jour bleu du premier printemps, poussaient déjà leurs bourgeons
lilas à la pointe de leurs branches encore noires. Le vert gazon perçait
la terre brune de ses brins rares et courts, et, comme un simple mur
revêtu de lierre séparait le jardinet de deux jardins plus vastes,
développés eux-mêmes jusqu'à la rue du Cirque, c'était presque sur un
fond de parc défeuillé que se détachait son joli visage, lorsque, ayant
aperçu Mme de Candale, elle se leva pour la prendre dans ses bras avec
un petit cri de joyeuse surprise.
--«Regarde,» disait-elle, «je suis habillée. J'attends ma voiture.
J'allais passer chez toi pour avoir de tes nouvelles...»
--«Et tu ne m'aurais pas trouvée,» répondit la comtesse, «et puis il n'y
aurait eu personne pour te raconter que, telle que tu me vois, tu as
peut-être failli ne plus me voir jamais.»
--«Quelle folie!»
--«Mais c'est que je viens d'échapper tout simplement à un gros danger.»
--«Tu me fais peur...»
Et Gabrielle de commencer le récit,--légèrement romancé, comme tous les
récits de femme,--de son accident de voiture, tandis que Juliette
l'écoutait en ponctuant ce discours de légères exclamations. C'était
bien le plus doux nid pour un intime entretien d'amies, et d'amies
vraies comme ces deux-là, que cette pièce attiédie toute la matinée par
le soleil de mars et réchauffée maintenant par la flamme paisible d'un
feu nourri de longues et larges bûches. Vous y auriez cherché en vain le
fouillis d'étoffes et de bibelots un peu disparates habituel aux
Parisiennes d'aujourd'hui. Par une spirituelle fantaisie d'aristocratie,
la marquise avait tout simplement transporté rue Matignon l'ameublement
d'un des boudoirs de Nançay, en sorte que les moindres détails, dans ce
petit salon, révélaient le goût du temps de Louis XVI,--époque où le
château a été restauré par l'aïeul de Mme de Tillières, Charles de
Nançay, le protecteur de Rivarol. Les teintes blanches et un peu neutres
de ces bois gracieusement ouvrés, les nuances bleues des étoffes
vieillies s'harmonisaient avec les quelques portraits anciens appendus
aux murs dans leurs cadres dédorés. Juliette avait-elle eu l'intuition
que ce décor d'il y a cent ans convenait mieux qu'un autre au caractère
particulier de sa beauté? Il est certain qu'avec un nuage de poudre sur
ses cheveux blonds,--d'un blond aussi cendré que le blond des cheveux de
Gabrielle était doré,--avec une mouche au coin de sa bouche fine, avec
du rouge à sa joue rosée, avec des mules hautes à ses pieds si minces et
une robe à la Marie-Antoinette autour de sa souple taille, elle eût paru
la contemporaine de la célèbre marquise Laure de Nançay, dont le
portrait faisait, sur la cheminée, pendant à celui du marquis Charles.
Et même sans mouches ni poudre, sans rouge et sans mules, elle
ressemblait, d'une ressemblance presque inquiétante, à cette
arrière-grand'mère, si indignement récompensée de la plus romanesque
passion,--dans un temps qui ne l'était guère,--par un passage affreux
des mémoires de Tilly! Chez Juliette comme chez cette jolie ancêtre,
l'air gracieux, enfantin, presque d'un Saxe trop fragile, était corrigé
par l'expression profonde du regard et le pli triste du sourire. Un
détail de physionomie achevait de transformer chez Mme de Tillières en
charme rêveur la joliesse un peu mignarde du XVIIIe siècle. Dans les
instants où elle était émue sans vouloir le paraître, la dilatation
soudaine de la pupille, jusqu'à faire paraître noirs ses beaux yeux d'un
bleu sombre et tendre, donnait la sensation d'une nervosité maladive,
contenue par la volonté la plus ferme. Ce visage, où il y avait à la
fois tant de noblesse de race et tant de passion renfermée, présentait
un contraste singulier avec le visage de Mme de Candale, aussi
délicatement patricien, aussi affiné par une hérédité séculaire, mais
tout en énergie et en action. La comtesse, qui vit comme hypnotisée par
son culte pour le terrible maréchal de Candale, l'ami de Montluc et son
rival en massacres, eût été, au siècle des luttes religieuses, une de
ces rudes guerrières dont L'Estoile raconte les audaces cruelles, et,
plus près de nous, une chouanne, une de ces amazones de la Vendée et du
Cotentin qui firent le coup de feu le long des routes, braves comme les
plus braves de leurs compagnons. La marquise de Tillières, toute
tendresse et toute douceur, faisait songer à ces héroïnes de la vie
amoureuse dont l'histoire a incarné le type dans la touchante figure
d'une La Vallière ou d'une Aïssé. L'une était un Van Dyck descendu de sa
toile par la vertu de l'atavisme, et l'autre un pastel de jadis comme
animé par un mystérieux enchantement. Mais si aux analogies extérieures
correspondait une analogie morale, s'il y avait en effet, chez l'une,
des frémissements secrets d'héroïsme, et chez l'autre des abîmes voilés
de passion, cela, leur causerie sur ce coin de canapé n'aurait pu
l'apprendre au plus subtil des écouteurs: car, aussitôt le récit de
l'accident terminé, ce Van Dyck habillé par Worth et ce pastel paré par
Doucet avaient commencé de se raconter leur semaine, et c'était
simplement le papotage de deux amies qui, tour à tour, parlent chiffons,
visites ou soirées, qui potinent enfin,--pour employer le vilain mot
actuel qui sert à désigner ce jolis gazouillis d'oiseaux
moqueurs,--jusqu'à cette phrase inévitable prononcée par la comtesse:
--«Voyons, quand viens-tu dîner chez moi, pour causer vraiment? Veux-tu
demain?»
--«Demain? Non,» fit Mme de Tillières, «j'ai ma cousine de Nançay chez
moi. Veux-tu après-demain jeudi?»
--«Jeudi? jeudi? C'est moi qui ne suis pas libre, je dîne chez ma soeur
d'Arcole. Veux-tu vendredi?»
--«C'est une gageure,» reprit Juliette en riant, «je dîne chez les
d'Avançon. Imagine-toi qu'il faut que ce soit moi qui mette la paix dans
le ménage de mon adorateur. Seulement Mme d'Avançon se couche très tôt,
et si c'est ton jour de loge à l'Opéra et que tu n'aies personne...»
--«Personne... Cela, c'est parfait. Ne fais pas atteler, j'irai te
prendre à neuf heures chez les d'Avançon... Mais c'est loin, vendredi,
c'est très loin. J'ai une idée, si tu venais ce soir, tout simplement?»
--«Mais,» répondit Mme de Tillières, «regarde sur mon bureau, cette
lettre que je finissais quand tu es entrée... J'écrivais à Miraut qui me
demande un jour depuis très longtemps, et comme j'étais seule avec ma
mère...»
--«Tu n'enverras pas la lettre, voilà tout,» fit la comtesse, «et tu me
rendras service... C'est un peu une corvée, ce dîner... Toute la chasse
de Pont-sur-Yonne... Tu les connais, les chasseurs. Prosny, d'Artelles,
Mosé...»--Et, avec un mouvement d'hésitation:--«Enfin, un dernier que tu
n'auras peut-être pas envie de connaître, lui... Tu es tellement ce que
les Anglais appellent _particular_...»
--«Et les Français prude ou chipie,» interrompit Juliette en
recommençant à rire. «Et tout cela parce que je ne veux pas venir chez
toi les jours de cohue... Et quel est-il, ce mystérieux personnage que
je dois te défendre de me présenter?...»
--«Oh! pas bien mystérieux,» reprit Gabrielle; «c'est Raymond Casal.»
--«Celui de Mme de Corcieux?» interrogea Juliette; et sur un geste
affirmatif de la comtesse:--«Le fait est,» ajouta-t-elle avec malice,
«que le sévère Poyanne désapprouvera... Je n'échapperai pas à la phrase:
«Pourquoi Mme de Candale reçoit-elle des hommes comme celui-là?»
Sans doute l'ami dont Mme de Tillières raillait gaiement la surveillance
un peu ombrageuse n'était pas en grande faveur auprès de la comtesse,
car cette dernière eut dans les yeux un petit éclair de joie mauvaise à
cette moquerie, et, comme encouragée, elle reprit:
--«D'abord, tu lui diras que c'est l'ami de mon mari bien plus que le
mien. Et puis, veux-tu que je te parle franchement? Casal, n'est-ce pas,
cela signifie pour toi, pour Poyanne, pour n'importe qui, un mauvais
sujet qui ne fréquente les femmes que pour les perdre, un fat qui a
compromis Mme de Hacqueville, Mme Ethorel, Mme de Corcieux et mille et
trois autres, un joueur qui a tenu au cercle des parties extravagantes,
un brutal qui ne se lève de la table de jeu que pour monter à cheval,
faire des armes, chasser et finir la nuit, _drunk as a lord_? Le voilà,
ton Casal et celui de ton Poyanne...»
--«Mon Casal!» interrompit Juliette, «je ne le connais pas, et mon
Poyanne,--cela, non, je ne veux pas être responsable des antipathies de
mes amis, sois juste.»
--«Mais si, mais si, ton Poyanne,» insista la comtesse. «Voyons, s'il
était veuf au lieu d'être simplement séparé, et si sa coquine de femme
lui faisait la surprise de mourir à Florence, où elle mène une vie?...»
--«Eh bien! achève,» dit Mme de Tillières.
--«J'ai toujours eu l'idée que tu serais capable de l'épouser, et lui,
je parierais qu'il y pense, car il monte déjà la garde autour de toi
comme autour d'une fiancée.»
--«D'abord je ne crois pas du tout qu'il nourrisse de si ténébreux
projets,» fit Juliette en riant de plus belle, «et puis je ne sais pas
ce que je répondrais si le cas se présentait, et enfin une fiancée de
vingt-neuf ans et huit mois peut se permettre d'affronter les séductions
d'un viveur très fat, très joueur, un peu jockey, un peu maître d'armes,
et très ivrogne, car voilà le portrait peu flatté de ton convive...»
--«Tu m'as justement coupé la parole quand j'allais te dire que cette
légende-là ne ressemble pas plus au véritable Casal que le Napoléon III
des _Châtiments_ à notre pauvre empereur... Fat! Est-ce sa faute s'il
est tombé sur trois ou quatre folles qui l'ont affiché? Tu as beau rire.
Oui, qui l'ont affiché! Pauline de Corcieux, c'en était à ne plus la
recevoir. Et après leur rupture, qui est allé crier du mal de l'autre à
tous les échos? Elle, ou lui? Ce dont je suis sûre, moi, qui me pique
d'être une très honnête femme, c'est que jamais, entends-tu, jamais il
ne m'a dit un mot qu'il ne devait pas me dire. Et intelligent,
intéressant, tout plein des souvenirs de ses grands voyages! L'Orient,
les Indes, la Chine, le Japon; il a couru le monde entier. Viveur?
Joueur? Il était un peu plus riche que ces messieurs, il a eu plus de
chevaux, perdu plus d'argent. Voilà bien de quoi s'indigner. C'est
possible qu'il ait la manie de l'escrime. Mais il n'en parle pas, et je
n'ai jamais entendu raconter qu'il ait abusé de sa force à l'épée. C'est
possible aussi qu'il boive, mais il a eu le bon goût de venir toujours
chez moi parfaitement maître de lui... Sais-tu ce que c'est que ce
garçon? Un enfant gâté à qui la vie a été trop facile, mais qui a gardé
un tas de charmantes qualités. Et beau avec cela! Mais tu l'as vu?...»
--«Je crois qu'on me l'a montré une fois à l'Opéra,» dit Juliette, «un
grand, avec des cheveux noirs et une barbe blonde.»
--«Il y a longtemps alors,» reprit Gabrielle. «Il ne porte plus que la
moustache. Comme c'est drôle, la vie de Paris! Vous avez dû vous
rencontrer cent fois.»
--«Je sors si peu,» dit Juliette, «et d'ailleurs, avec mes distractions,
je ne reconnais jamais personne.»
--«Enfin, sortiras-tu ce soir pour venir voir le beau Casal, oui ou
non?»
--«Oui. Mais comme tu en parles! Comme tu te montes! Si je ne te
connaissais pas?...»
--«Tu dirais que je suis amoureuse de lui, n'est-ce pas? Que veux-tu?
J'ai du sang de bataille dans les veines, et l'horreur des injustices du
monde... Et puis ne va pas me dénoncer à Poyanne?»
--«Ah! encore Poyanne,» fit Juliette en haussant ses fines épaules.
--«Mais oui,» reprit la comtesse en secouant la tête, «Quand il n'est
pas là, tout va bien. Et puis, il te parle, et j'ai toujours remarqué
comme un mot de lui t'influence. Mais on entre... Cette fois, c'est la
voiture...»
Entendez-vous d'ici le papotage de l'adieu qui répète celui de
l'arrivée, aussitôt que le domestique annonce en effet que la voiture de
la comtesse est avancée, les «déjà,» les «mais tu ne fais que
d'arriver,» les «à ce soir, ma douce,» et puis des baisers, et puis des
rires autour du nom de Casal prononcé de nouveau, et puis le silence à
peine souligné par le va-et-vient de la pendule et le craquement du feu,
quand Mme de Candale est partie? Juliette, restée seule, s'assit à sa
table, et après avoir déchiré le petit billet destiné à Miraut, elle
prit dans le casier à enveloppes une dépêche bleue pour un nouveau
billet qui devait être plus difficile à écrire, car elle tourna et
retourna longtemps le porte-plume entre ses doigts minces, tout en
regardant le jardin, maintenant plus mélancolique sous le ciel foncé
joliment, et voici les lignes qu'elle se décida enfin à tracer:
* * * * *
«Mon ami,
«Ne venez pas ce soir avant onze heures. Gabrielle sort d'ici. Je ne
l'avais pas vue depuis dix jours et j'ai dû accepter de dîner chez elle
ce soir. Ce ne serait pas amical de la quitter tout de suite après. Ne
me boudez pas si je remets de deux heures à vous écouter me dire ce qui
s'est passé à la Chambre aujourd'hui et comment vous avez parlé. Ne
m'arrivez pas avec vos yeux déçus où je lis un reproche pour ce que vous
appelez--si faussement--mon côté mondain. Vous savez trop ce que c'est
que le monde pour moi sans vous,--sans toi, et comme je voudrais avoir
le droit d'y proclamer à tous ce que tu es pour ton amie.
«JULIETTE.»
* * * * *
Puis sur la place réservée à l'adresse, quand elle eut fermé cette
dépêche, elle écrivit le nom d'un orateur de la Droite bien connu à
cette époque, et qui avait joué à Versailles un rôle assez analogue à
celui que M. de Mun occupe très noblement aujourd'hui. Et ce nom n'était
autre que celui du comte Henry de Poyanne,--ce qui prouve que les amies
les plus intimes ne se font jamais que des moitiés de confidences. Car
si Mme de Candale soupçonnait, comme on a vu, les sentiments de Poyanne
pour Mme de Tillières, elle était à mille lieues de croire que ces
sentiments fussent partagés, et qu'une liaison d'amant à maîtresse unît
ces deux êtres. Les très honnêtes femmes,--et quoique Gabrielle le dît
un peu trop, elle en était une,--ont de ces naïvetés qui prouvent leur
absolue droiture. Et que d'autres petites choses il racontait entre les
lignes, ce gentil billet bleu! Si Juliette l'avait relu sincèrement au
lieu de le clore tout de suite, elle se serait rendu compte que les
grâces de ces coquettes phrases, le «tu» subit et les caresses de la fin
cachaient--ou compensaient--une perfidie? Non. Mais une légère
infidélité tout de même. N'en est-ce pas une, pour une maîtresse, que de
faire une action dont elle sait d'avance que son amant en sera peiné, et
Poyanne, qui parlait, ce jour-là, dans une séance importante de la
Chambre, ne serait-il pas froissé, quand il saurait que Juliette,
pouvant le voir dès huit heures, et après avoir manqué à cette séance
sous un prétexte frivole, avait encore reculé cette entrevue pour dîner
avec quelqu'un qu'il n'aimait pas? Elle n'avait pas dit à Gabrielle que
plusieurs fois, et à l'occasion de Mme de Corcieux dont il connaissait
le mari, Poyanne avait jugé Casal très durement. Si elle l'avait relu
une seconde fois, ce gracieux billet, la jolie veuve se serait peut-être
demandé encore pourquoi, liée comme elle l'était dans la vie et pour
toujours,--puisqu'ils avaient échangé, elle et Poyanne, une promesse
secrète de mariage,--elle venait d'éprouver, à écouter Gabrielle, une
espèce de curiosité singulière pour ce Casal si antipathique à son futur
mari. Elle en aurait peut-être conclu, si elle avait été tout à fait
vraie avec elle-même, que, dans son sentiment pour Poyanne, un peu de
lassitude commençait de s'insinuer, et d'un peu de lassitude à beaucoup
d'ennui le passage est si rapide, aussi rapide que d'un peu de curiosité
à beaucoup de coquetterie... Mais pouvons-nous jamais démêler l'écheveau
des mille fils qui se croisent dans notre pensée derrière les phrases de
nos lettres quand nous écrivons à quelqu'un qui nous tient de très près
au coeur? Il en est du sens secret des billets d'amour comme des
événements tragiques auxquels nous prenons part, et quand Juliette, une
demi-heure plus tard, fit arrêter sa voiture devant le bureau de poste
de la rue Montaigne, pour glisser elle-même sa dépêche dans la boîte,
elle ne soupçonnait pas plus ce que signifiait, au fond, tout au fond,
sa gracieuse prose, que Mme de Candale ne soupçonnait la funeste
importance que son invitation improvisée allait prendre dans l'existence
de sa plus chère amie.
II
L'INCONNU
Madame de Tillières avait l'habitude, lorsqu'elle ne dînait pas à la
maison, de faire sa toilette bien à l'avance, afin d'assister au repas
de sa mère, si elle ne pouvait le partager. Mme de Nançay conservait, de
ses trente ans de province, le principe de se mettre à table sur le coup
de sept heures moins un quart, très exactement. Cette salle à manger du
premier étage, où il ne pouvait pas plus de dix personnes, était commune
aux deux femmes. Cette mère qui adorait sa fille, pour sa fille et non
pour elle-même,--sentiment rare chez les mères comme chez les
filles,--s'était appliquée à organiser leur intérieur de façon que leurs
deux existences se côtoyassent sans se mêler. Elle avait son étage, son
salon, ses domestiques, sa distribution de journée
indépendante;--toujours levée à six heures, été comme hiver, pour la
messe d'un couvent voisin, couchée à neuf, et ne descendant guère au
rez-de-chaussée. Elle voulait que Juliette fût à la fois libre comme si
elle vivait seule, et protégée. Dans l'excès de son abnégation, elle se
reprochait d'accepter la gâterie que lui faisait Mme de Tillières, avant
chacune de ses sorties. Elle l'acceptait pourtant, car elle comprenait
qu'en dehors de ces conditions-là, Juliette, qui ne sortait déjà pas
beaucoup, ne sortirait plus jamais. Et puis, ce lui était un charme si
doux de contempler sa fille dans la primeur de sa parure! Elles
passaient là quelquefois, toutes les deux, des minutes d'une si tendre
intimité! Il était rare que quelqu'un s'y trouvât en tiers. Dans les
premiers temps où Poyanne faisait la cour à Juliette, il inventait sans
cesse des prétextes pour venir caresser ses yeux à ce délicat tableau:
cette jeune femme en grande toilette servant cette mère toujours en
deuil, dans cette salle à manger silencieuse, à la lueur paisible de
deux grandes lampes de style Empire juchées sur leurs hautes colonnes.
Depuis que ses rapports avec Mme de Tillières avaient changé, il
éprouvait comme une pudeur d'affronter les regards de Mme de Nançay. Cet
homme de tribune, renommé pour son sang-froid au milieu d'assemblées
hostiles, se sentait, dans cette présence vénérée, en proie à ces
appréhensions angoissées qu'un secret coupable inflige aux âmes très
droites. Il redoutait ces clairs yeux bleus, trop intelligents,--des
yeux de vieille femme à demi sourde,--seule jeunesse de ce pâle visage
flétri. Quoiqu'elle eût soixante ans à peine, Mme de Nançay en
paraissait plus de soixante et dix, tant ses propres chagrins et ceux de
sa fille avaient empoisonné chez elle les sources de la vie. Elle avait
perdu, coup sur coup, son mari et ses deux fils dans l'année même qui
avait précédé le tragique veuvage de Juliette. Cette mère douloureuse,
et qui, visiblement, habitait en pensée avec ses chers morts, se
ranimait d'une joie émue lorsqu'elle tenait ainsi sa dernière enfant
auprès d'elle, parée, souriante et caressante, comme dans la demi-heure
qui précéda le départ pour le dîner chez Mme de Candale. Ce soir-là,
Juliette portait une robe de dentelle noire sur une jupe de moire rose,
avec des noeuds de la même nuance. Dans ses cheveux cendrés et à ses
fines oreilles luisaient des perles. Son corsage à peine échancré
laissait voir la naissance de sa gorge et de ses souples épaules, tout
en dégageant l'attache ferme de son cou et dessinant la sveltesse de son
buste. Ainsi vêtue, elle avait en elle les grâces mêlées d'une jeune
femme et d'une jeune fille. Ses bras à demi nus allaient et venaient, et
ses belles mains, chargées de bagues, s'occupaient sans cesse à rendre
quelque menu service à la vieille mère, lui versant à boire, ou bien lui
préparant son pain, choisissant un fruit pour le partager. En
s'acquittant de ces soins délicats, ses yeux bleus brillaient dans son
teint de blonde, plus rosé que d'ordinaire. Un sourire plus gai plissait
sa bouche au coin de laquelle une fossette se creusait à droite. Enfin
elle avait son air des jours contents. Sa mère considérait avec bonheur
cette expression joyeuse de physionomie. Elle savait du premier regard
si sa Juliette se préparait à subir une corvée ou à s'amuser
véritablement, et cet amusement lui représentait, avec une reprise de
goût pour le monde, les chances d'un nouveau mariage pour cette fille
qu'elle appréhendait de laisser seule bientôt; et voici qu'après s'être
tue quelques minutes, elle lui dit, avec la voix claire et haute des
sourds, en approchant de son oreille sa main un peu tremblante, pour
mieux saisir la réponse:
--«J'ai presque envie d'être jalouse de Gabrielle, tant on voit que cela
t'amuse d'aller chez elle. Et qui doit-il y avoir encore?»
--«Très peu de monde,» répondit Mme de Tillières, qui se sentit rougir.
«Des chasseurs de la société de chasse de Candale. C'est pour lui tenir
compagnie qu'elle m'a invitée...»
--«C'est pourtant l'exemple de ce ménage-là qui t'empêche de te
remarier,» dit Mme de Nançay en secouant la tête et ajoutant avec
mélancolie: «Pauvre petite femme! et si courageuse, et avec cela pas
d'enfants.»
--«Oui,» répondit Juliette, «si courageuse,»--et l'éclat de ses yeux se
ternit une minute à la pensée du malheur secret qui rongeait la vie de
son amie. Louis de Candale, encore garçon, était l'amant d'une Mme
Bernard, la femme d'un riche industriel, dont il avait un fils. Presque
aussitôt après son mariage, cette liaison avait repris, quasi publique,
et supportée depuis dix ans par la comtesse avec une fière résignation
qu'un simple détail expliquera: toute la fortune lui appartenait et la
noble femme ne voulait pas que le dernier des Candale en fût réduit à
vivre d'une pension mendiée à une épouse outragée. Et puis elle espérait
toujours, elle aussi, un fils de ce nom auquel elle avait voué le plus
romanesque des cultes. Enfin elle aimait son mari malgré tout. Mme de
Tillières connaissait cette triste histoire, par les confidences de
Gabrielle, et trop intimement pour n'en point partager toutes les
amertumes. Elle ajouta, complétant la phrase de sa mère:--«Ah! je ne
crois pas que j'aurais jamais cette patience.»
--«Allons!» reprit Mme de Nançay, «j'ai eu tort de te rappeler ces
tristes choses. Te voilà comme je ne t'aime pas, toute sombre. Donne-moi
ton sourire avant de me quitter et sois gaie, comme tout à l'heure.
J'étais si heureuse. Voilà au moins six mois que je ne t'avais pas vu
ces yeux-là.»
--«Chère maman,» songeait Juliette un quart d'heure plus tard, tandis
que son coupé l'emmenait vers la rue de Tilsitt, où habitaient les
Candale,--«comme elle m'aime! Et comme elle connaît mes yeux, comme elle
sait y lire! C'est pourtant vrai que ce dîner chez Gabrielle m'amuse
comme une enfant? Pourquoi?»
Oui, pourquoi?--Cette question, qu'elle ne s'était posée ni après
l'entretien avec son amie, ni après avoir écrit la lettre à Henry de
Poyanne, s'empara d'elle tout d'un coup à la suite de la remarque de sa
mère et dès qu'elle fut assise dans l'angle de la voiture. C'est la
place où les femmes réfléchissent le plus profondément, parce que c'est
la place où elles se sentent le plus isolées, le plus défendues contre
la vie qui frémit autour d'elles. Dix minutes ainsi passées,--les dix
minutes qui séparent la rue Matignon de la rue de Tilsitt,--avaient
suffi bien souvent à Mme de Tillières pour analyser par le menu tous les
petits faits observés dans une soirée. Mais, cette fois, il lui aurait
fallu des heures et des heures pour décomposer le travail accompli dans
sa tête depuis sa conversation avec Gabrielle, et, quoique cette
silencieuse fût habituée à voir très clair en elle-même, elle devait
nécessairement se tromper sur la nature de ce travail.
Le petit germe de curiosité déposé d'abord en elle par le nom de Casal
avait, si l'on peut dire, fermenté dans sa rêverie. Toute l'après-midi,
et dans le va-et-vient machinal de ses courses, elle s'était laissée
penser à lui, accueillant, sans y prendre garde, les images qui
flottaient autour de ce nom. C'est ainsi que Mme de Corcieux lui était
apparue, telle qu'elle l'avait rencontrée à l'époque de la rupture avec
Casal, consternée de mélancolie et changée à ne pas la reconnaître. Il y
a, dans tout coeur de femme, une certaine quantité d'intérêt disponible,
au service d'un homme capable de se faire aimer ainsi, presque jusqu'à
la mort. Cet obscur intérêt s'était remué autrefois dans Mme de
Tillières, qui se souvint d'avoir éprouvé pour l'abandonnée une pitié
infinie et de s'être dès lors demandé: «Que peut bien avoir cet homme
pour qu'elle y tienne jusqu'à s'en déshonorer?...» Casal possédait
encore, pour exciter cette curiosité singulière chez Mme de Tillières,
ce pouvoir de séduction qu'exercent les libertins professionnels sur
beaucoup d'honnêtes femmes. Or Juliette, ayant pris un amant, comme elle
avait fait, pour des raisons toutes morales, avait su garder toutes les
délicatesses d'une honnête femme, même dans l'irrégularité d'une
situation qu'elle et Poyanne considéraient d'ailleurs comme un mariage.
Cette fascination projetée, si l'on peut dire, par les Don Juan sur les
Elvire,--pour rappeler le symbole immortel qu'en a donné Molière,--a été
bien souvent signalée et aussi souvent déplorée. Elle demeure un
problème encore insoluble. Quelques-uns veulent y voir le pendant
féminin de cette folie masculine qu'un misanthrope humoriste a nommée le
_rédemptorisme_, le désir de racheter les courtisanes par l'amour.
D'autres y diagnostiquent une simple vanité. En se faisant adorer par un
libertin, une honnête femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur
d'innombrables rivales et de celles que sa vertu lui rend le plus
haïssables? Peut-être tiendrions-nous le mot de cette énigme, en
admettant qu'il existe comme une loi de saturation du coeur. Nous
n'avons qu'une capacité limitée de recevoir des impressions d'un certain
ordre. Cette capacité une fois comblée, c'est en nous une impuissance
d'admettre des impressions identiques et un irrésistible besoin
d'impressions contraires. Un petit fait corrobore cette hypothèse: cet
attrait du libertin ne commence, chez les honnêtes femmes, que vers la
trentième année et lorsque la vie vertueuse leur a donné tout ce qu'elle
comporte de joies un peu sévères. Sans doute, Mme de Tillières, quand
elle arrivait à Paris, au lendemain de la guerre, jeune veuve enivrée de
douleur et de fierté, eût éprouvé une antipathie immédiate pour cette
personnalité de Casal, qui la préoccupait davantage de minute en minute,
depuis quelques heures. À travers tous les va-et-vient de sa pensée,
elle cristallisait, suivant la spirituelle expression mise à la mode par
Beyle, et sans s'en douter, pour cet homme avec qui elle allait passer
la soirée. Elle se crut sincère en répondant au «pourquoi» qu'elle
s'était formulé assez courageusement: «Je suis curieuse de connaître
quelqu'un dont Gabrielle fait tant de cas malgré sa réputation, voilà
tout...» Et elle ajouta, pour se justifier de ce qu'elle sentait malgré
tout d'un peu malsain dans son élan secret vers cette rencontre: «C'est
toujours l'histoire du fruit défendu.» Dans tous les cas, malsain ou
non, cet élan fût demeuré invisible à l'observateur le plus subtil quand
elle descendit de sa voiture dans la cour de l'hôtel des Candale, tant
sa voix était calme et nette pour dire au cocher: «A onze heures moins
un quart...,» et tant son mystérieux visage exprimait de paisible
candeur à son entrée dans le hall où se trouvaient déjà réunis tous les
convives, et c'est à peine, lorsqu'on lui nomma celui pour lequel, en
définitive, elle avait accepté cette invitation, si elle parut prendre
garde à lui. Casal s'inclina de son côté avec une indifférence pareille,
si bien que Gabrielle, occupée à les guigner de l'oeil l'un et l'autre,
appréhenda, devant la froideur de son amie, un sermon de Poyanne. Elle
s'approcha de Juliette, et, tout bas:
--«Eh bien! comment le trouves-tu?» demanda-t-elle.
--«Mais,» fit Mme de Tillières en souriant, «je ne le trouve pas...
C'est un beau garçon comme il y en a tant.»
--«Je t'avais bien dit que ce n'est pas ton genre,» reprit Mme de
Candale. «Je t'avertis que je l'ai mis à table à côté de toi. Si cela
t'ennuie, il est encore temps de changer.»
--«A quoi bon?» répliqua Juliette en hochant gracieusement la tête.
Gabrielle n'insista pas davantage. Toutefois cet excès d'indifférence ne
lui parut guère naturel, et elle avait raison. Les deux femmes étaient
très amies. Mais ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié
entre hommes, c'est que cette dernière ne saurait aller sans une
confiance absolue, tandis que l'autre s'en passe. Une amie ne croit
jamais tout à fait ce que lui dit son amie, et cette continuelle
suspicion réciproque ne les empêche pas de s'aimer tendrement. En
réalité, aucun homme n'avait produit sur Mme de Tillières, depuis
qu'elle retournait dans le monde, une impression comparable, par la
soudaineté de la secousse, à celle dont l'avait saisie, au premier
regard, l'ancien amant de Mme de Corcieux. L'extrême attente ayant comme
monté toutes les cordes de son âme, elle était préparée à sentir, avec
une vivacité inaccoutumée, ou le chagrin de la déception ou le plaisir
de rencontrer un être à la hauteur de sa curiosité. Or, Casal avait,
dans son aspect, de quoi frapper fortement une imagination un peu
romanesque, même sans ce travail d'esprit préliminaire.