IV

Sous la nacre du ciel, les vagues poudrées de lumière ont des courbes

molles d’où jaillissent des aigrettes d’argent. Une senteur de mer et de

fleur monte des eaux qui ondulent sur le sable, de la floraison des

massifs, épandus sur les terrasses, dans les jardins brûlants, ivres

encore du soleil d’août qui s’abaisse lentement vers l’horizon clair.

Devant les fenêtres de sa sœur, André clame:

--Guillemette, es-tu prête? Maman dit qu’il va être l’heure de partir

pour la gare, si nous ne voulons pas manquer l’oncle.

--Je viens, je viens! annonce Guillemette qui, sans nulle hâte, achève

de se mettre en tenue de sortie.

Par amour de l’art,--est-ce pour cela vraiment?--elle a fait de son

mieux à cette fin d’offrir à son oncle, dès l’arrivée, un agréable

spécimen de jeune Parisienne. A-t-elle réussi? Pour s’en assurer, malgré

les appels sonores d’André, elle demeure encore une seconde, debout

devant la psyché qui occupe un des angles de la chambre, sous la pleine

clarté tombant de la fenêtre. Elle tire, puis relève quelques petites

mèches folles de cheveux, sous sa grande capeline de paille, arrange

dans sa ceinture, où se fanent des roses, les plis de la blouse de

mousseline, inspecte la peau immaculée de ses souliers de daim blanc...

Tout cela n’est pas mal, pas mal du tout!...

Encore un appel. Cette fois, c’est Mme Seyntis qui, à son tour, jette un

«Guillemette!» presque impatient.

--Me voici, maman. J’accours!

Guillemette saisit au vol ses gants, son ombrelle, et comme un

tourbillon blanc, apparaît sur le perron, histoire de ne pas faire

attendre sa mère, en fillette bien élevée, car elle sait que l’heure du

train n’est pas encore toute proche.

En effet, comme d’ordinaire, Mme Seyntis, aiguillonnée par la crainte

d’être en retard, est de beaucoup en avance. La gare est encore à peu

près sevrée de voyageurs. André en profite pour observer, à son aise,

les manœuvres des employés et se campe mal à propos sur leur chemin,

quand ils évoluent avec des marchandises à charger. Mad le suit comme

toujours. Guillemette, frottant l’asphalte du bout de son ombrelle, se

demande, curieuse, si elle va retrouver le sérieux oncle René

d’autrefois... Et Mme Seyntis songe à s’asseoir, car son émotion lui

donne une soudaine lassitude.

Un voyageur a encombré le banc de ses paquets et a l’air très mécontent

que Mme Seyntis manifeste l’intention d’y prendre place. Elle,

d’ordinaire, est la mansuétude même; mais l’arrivée de son frère lui

donne des nerfs très vibrants. Comme ce voyageur n’a pas l’air de se

douter qu’il devrait écarter son chargement, elle repousse les paquets

sans plus de cérémonie.

L’homme tressaute.

--Mais, madame, prenez garde! Ce sont des marchandises qui payent...

Mme Seyntis regarde de haut en bas cet inconnu qui se permet de lui

parler; et elle réplique vertement,--le sans-gêne lui est odieux:

--Les bancs sont pour les voyageurs, non pour les marchandises!

Et elle s’assied à la place qu’elle s’est faite. Elle est un peu rouge,

parce qu’elle déteste se voir en évidence et vient de remarquer que des

voyageurs ont entendu le colloque et sourient. D’elle? de ce malotru?

Pendant une seconde, Mme Seyntis est si contrariée de l’incident qu’elle

en oublie son cher voyageur.

Mais André revient affairé.

--Le train est signalé. Vous entendez? maman.

Mme Seyntis n’entend rien du tout. Mais cependant elle se lève comme si

la locomotive entrait en gare. Guillemette vient près d’elle. D’un geste

machinal, elle relève de petits cheveux sur sa nuque.

Un sifflement aigu, un panache de fumée, un bruit sourd qui grandit et

le train arrive en grondant. Des portières s’ouvrent; Mme Seyntis est

toute pâle et mordille sa lèvre qui tremble.

--René! Ah! voici René!

Et oublieuse de sa réserve coutumière, elle court vers le voyageur qui

saute de wagon, et l’embrasse avec effusion, sans souci des regards.

Discrètement, Guillemette, Mad, André sont restés un peu en arrière;

mais tous trois contemplent leur oncle avec un juvénile intérêt.

II est grand, brun, a des yeux très noirs, un teint brûlé qu’accentue

l’éclair d’ivoire de très belles dents et la blancheur immaculée du col

qui enserre le cou; une tenue de clubman élégant et correct,--aucune

recherche de chic,--avec ce quelque chose qui trahit l’officier en

civil.

C’est à peu près ainsi que Guillemette se le rappelait. Pourtant, elle

ne le voyait pas si bronzé et elle lui croyait l’air plus froid, plus

sévère. Il est vrai qu’en ce moment, il sourit en tenant les deux mains

de Mme Seyntis, dont les joues, maintenant empourprées, sont humides.

Elle est tellement toute à la joie de ce retour, qu’elle en accepte sans

contrariété l’annonce que son mari, retenu pour affaires, ne pourra

arriver que le lendemain. Elle répète, comme le cri même de son cœur:

--René! mon René!... Quel bonheur de te retrouver!... Mais j’oublie de

te présenter tes neveu et nièces!... pense-t-elle soudain.

--Laisse-moi les reconnaître! Marie... Ce grand garçon, c’est André...

Et celle-ci, ce doit être la jeune Mad... Et... est-ce que vraiment

cette belle demoiselle est ma nièce Guillemette?... Ah! le temps!... le

temps!... Il y a décidément bien des années que je suis parti... Je peux

embrasser? Marie.

--Mais bien entendu! Quelle question!

--Vous permettez aussi? Guillemette. En l’honneur de mon arrivée.

Elle lui tend ses joues fleurant l’œillet et la jeunesse; et elle

éprouve une bizarre impression de surprise, à sentir sur son visage

l’attouchement de ces lèvres masculines, le frôlement de la moustache

qui garde un parfum vague de bon cigare.

C’est qu’aussi l’oncle René ne la tutoyant plus, la traitant en grande

personne, lui paraît un étranger, un oncle tout neuf dont elle ne sait

rien, si ce n’est qu’il a l’air de la trouver gentille à voir. Cela ne

lui est pas désagréable du tout; et avec une bonne grâce parfaite, elle

accepte le regard attentif, étonné, pénétrant des yeux noirs, qui semble

vouloir aller jusqu’au fond de l’âme.

--Laissez-moi vous contempler un peu, Guillemette. Je ne sais pourquoi,

je n’avais pas pensé que je vous retrouverais une jeune fille. Quel âge

avez-vous donc?

Elle a un rire léger, amusée de la question qui lui rappelle le temps où

elle était une petite fille très indisciplinée, souvent morigénée par

l’oncle si sage.

--J’ai pris des années, mon oncle. J’ai passé les âges qui s’avouent en

dehors de la famille. Mes dix-huit ans sont venus en janvier dernier.

--Mes compliments, ma nièce. Vous êtes décidément entrée dans le clan

des personnes sérieuses.

--Hum! hum! fait, avec un peu de malice, Mme Seyntis chez qui l’arrivée

de son frère semble ranimer la gaîté de sa jeunesse.

--Maman, maman, ne soyez pas taquine et reconnaissez que vous pourriez

avoir une fille beaucoup plus détestable! Je m’applique à être si

gentille!

--Ah! tant mieux, ma nièce, car j’espère que votre gentillesse voudra

bien se faire sentir jusqu’à moi!

--Bien sûr, si vous le méritez, oncle René. Ma bonté s’étend à toute la

nature, comme on dit en poésie.

Elle lui glisse cela, d’un accent qui est un délicieux amalgame de

coquetterie et de candeur. De nouveau, les yeux noirs arrêtent un regard

de curiosité sur elle qui ressemble si peu à la jeune fille que fut sa

mère autrefois. Quel monde, à lui inconnu, semble enfermer cette jolie

forme souple!

Le train s’ébranle de nouveau vers Cabourg. Et Mme Seyntis, alors

arrachée à sa joie, s’avise qu’il serait préférable de regagner les

_Passiflores_. C’est, aussitôt, le prosaïque souci des bagages à

reconnaître. Les porteurs se précipitent; le chef de gare lui-même

s’empresse, Mme Seyntis étant un personnage à Houlgate; et l’oncle René

donne ses ordres avec le parler net et bref des hommes habitués au

commandement.

--Mon oncle, vous revenez en voiture, n’est-ce pas? insinue Mad, qui

trouve son oncle très bien et a envie de lui dire quelque chose

d’aimable pour qu’il s’occupe d’elle.

--Ma nièce, je crois que j’aurai la force de marcher!

--Ah! marmotte la petite, désappointée. Mais c’est que maman, elle,

déteste la marche.

--Eh bien, nous monterons tous en voiture avec «maman». Marie, je suis à

toi, j’en ai fini avec les bagages.

Devant la gare, stationne la Victoria dont les chevaux battent la

poussière.

--Guillemette, mets-toi près de moi, dit Mme Seyntis; Mad se glissera

entre nous, et nous laisserons le siège de devant pour nos deux garçons.

Le second garçon, c’est l’oncle René. Cela amuse Guillemette d’entendre

Mme Seyntis traiter avec tant de désinvolture ce frère qui la dépasse de

toute la tête et dont le visage, quand il ne sourit pas, est plutôt

sévère. Ah! l’oncle René n’a pas l’air d’un jeune homme flirt; rien d’un

frivole danseur de cotillon!

Guillemette le considère assis devant elle tandis qu’il cause gaiement

avec sa mère. Est-ce lui qui a rajeuni ou elle qui a vieilli? mais bien

moins qu’autrefois, il lui paraît un monsieur d’âge, quelque chose comme

un jeune père...

Et sa pensée audacieuse de petite Ève se demande ce qu’il y a derrière

ce masque sérieux, calme, mais un brin austère... Un masque énergique,

aux lignes très nettes, coupé par la barre des sourcils, droits comme

doit l’être la volonté du capitaine Carrère. Mais les yeux qui regardent

sous ces sourcils impérieux ont quelque chose de très bon... Et comme la

voix brève a parfois des inflexions tendres pour s’adresser à Mme

Seyntis!...

Peut-être il parlait ainsi à Nicole. Pourtant, il n’a pu la charmer,

faire qu’elle ne redoutât pas ce qu’elle appelait, plutôt moqueuse, la

«sagesse» de René Carrère... Dans le souvenir de Guillemette, jaillit la

vision de la jeune femme, en ce jour d’été où, devant les étoffes

soyeuses, quelques mots, dits par hasard, ont, tout à coup, évoqué un

passé enseveli comme le sont les morts. Sous sa capeline enguirlandée de

roses, Nicole avait des yeux songeurs, tristes même, tandis qu’elle

parlait en souriant, avec des lèvres qui semblaient frémissantes, de ces

choses finies. Bien finies?... Dans quelques semaines, à Houlgate, lui

et elle vont se revoir, vivre l’un près de l’autre.

Guillemette est si intéressée par ce problème sentimental, qu’elle est

saisie de s’entendre tout à coup interpellée:

--Guillemette, ma nièce, est-ce que vous êtes toujours silencieuse

ainsi?

Avec malice, elle jette, l’air sage:

--Comme toutes les personnes raisonnables, mon oncle, j’ai mes heures de

méditation.

--Ah! très bien!... très bien!... Marie, tu avais honteusement calomnié

cette jeune fille en la traitant de gamine! Et peut-on vous demander

l’objet de votre méditation, ma chère nièce?

Elle devint toute rouge comme si les yeux de l’oncle René allaient lire

en elle, et le sourire où il y a de l’enfant et de la femme retrousse

ses lèvres:

--Je compare l’oncle René d’autrefois avec celui d’aujourd’hui!

--Il y a changement sensible?... Vous me trouvez bien vieux, avouez,

Guillemette. Je vous fais, plus que jamais, l’effet d’un oncle?

Elle secoue la tête.

--Non, au contraire... J’avais gardé le souvenir d’un oncle René très

grave, un peu... croquemitaine... Mais vous avez l’air beaucoup plus...

plus à ma portée...

--Ah! tant mieux! Car j’ai grande envie que vous me trouviez un oncle

charmant, déclara-t-il joyeusement, tandis que Mme Seyntis s’exclame:

--Voyons, Guillemette, ne commence pas à dire des sottises!

Elle est un peu déroutée par la transformation que le temps semble avoir

opérée dans les rapports de son frère et de Guillemette. Elle, aussi, au

premier moment, a été surprise qu’il ne la tutoyât plus. Pourtant, elle

ne lui a pas rappelé ses habitudes d’antan. Les années qui viennent de

s’écouler ont creusé un invisible sillon et tracé des distances.

--Et vous ne me gronderez plus, mon oncle?

--Oh! je ne me le permettrais pas...

--Hum, hum! Vous êtes très sage et moi, je ne le suis guère!

--Guillemette, soyez bonne, ne vous moquez pas de moi!... et donnez-moi

seulement la permission de vous gâter!

--Oh! je ne demande pas mieux! J’adore qu’on me gâte!

Elle a parlé avec tant de conviction que tous se mettent à rire. Mad

pense qu’elle aussi aime à être gâtée. Mais elle n’ose pas le dire!

La voiture roule dans les avenues claires que bordent des villas aux

terrasses fleuries de géraniums roses. Des femmes, en robe blanche,

passent sous le dôme feuillu des arbres. Des attelages filent, d’une

impeccable élégance. Un honnête tramway, antique et modeste, corne

éperdument pour annoncer qu’il va s’ébranler vers Cabourg. Les nourrices

font jouer les tout petits sur la place ombreuse d’où partent les

avenues plantées de vieux arbres et le large chemin qui descend vers la

plage.

--Ah! mon petit Houlgate n’a pas changé depuis quatre ans! Comme je le

retrouve pareil à lui-même!... fait l’oncle René de cet accent qui

assouplit étrangement sa voix... Si pareil que, n’étaient ces jeunes

visages, je pourrais croire que j’ai rêvé mon séjour en Afrique. Ah! la

mer, la mer française!

L’oncle René regarde avec une sorte d’avidité les eaux qui miroitent

somptueusement, telle une immense nappe étincelante, hérissée, près du

rivage, par les sombres silhouettes de roches basses, noires de varechs.

Mais la voiture tourne brusquement et s’engage sous la haute porte

couronnée de clématites, derrière laquelle s’allonge le parc, avec la

perspective charmante des massifs en fleurs, des allées poudrées de

sable sous la dentelle des branches.

Derrière les fenêtres ouvertes, les rideaux se soulèvent, à la brise du

crépuscule. Au pied du perron, sous les arbres, les sièges groupés ont

un air d’intimité.

--René, te voilà chez toi! dit affectueusement Mme Seyntis. Les

_Passiflores_ te souhaitent la bienvenue!

Il lui sourit; et il y a une sorte de ferveur joyeuse dans son accent

quand il répond:

--Que c’est bon, le _home_, comme disent nos voisins... Surtout après un

exil de plus de quatre années!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Guillemette serait peut-être un peu embarrassée d’expliquer par quelle

suite de sentiments complexes, pendant le dîner qui est d’une animation

inaccoutumée, elle trouve agaçant de voir l’oncle René répondre

généreusement aux questions d’André sur Madagascar; questions qui en

amènent d’autres de Mme Seyntis, de sorte que l’oncle René semble

transformé en conférencier. Quand il cause ainsi, elle le retrouve tel

qu’autrefois, alors qu’il ne parlait jamais que de choses sérieuses, au

temps où il a effrayé Nicole de sa haute raison. Mademoiselle aussi se

mêle discrètement à la conversation parce qu’il y est question de

géographie.

Dieu! qu’ils disent donc tous des paroles instructives! Guillemette se

croit revenue au temps où elle subissait de doctes cours.

Mais si elle est peu charmée de trouver son oncle à ce point prolixe de

renseignements sur Madagascar, elle ne peut s’empêcher de s’intéresser à

certains détails pittoresques qui colorent ses explications, au

sentiment profond qu’elle devine en lui pour les choses de sa carrière.

Ah! il est un soldat convaincu!

Cependant, si occupé soit-il par l’obligation de répondre aux questions

qui pleuvent dru sur lui, il s’aperçoit assez vite que Guillemette

écoute silencieuse, ouvrant de larges prunelles où se jouent les reflets

de sa pensée.

Et il demande:

--Ce sont mes sempiternels récits qui vous rendent muette ainsi?

Guillemette.

--Mon oncle, je m’instruis...

--Que vous êtes donc sage! ma nièce.

--Suffisamment à votre gré? oncle René. Car j’imagine que vous ne devez

apprécier que les jeunes personnes dont les qualités sérieuses sont à

toute épreuve... Ah! quelle tante parfaite vous me donnerez sûrement!

--Une tante? répète-t-il, saisi. Puis il se met à rire:

--Ah! vous ne perdez pas de temps, petite Guillemette. A peine suis-je

débarqué que vous me mettez en ménage...

--C’est pour votre bonheur, mon oncle.

--Espérons-le, ma nièce.

Il dit cela si gaiement que Guillemette est tout à coup pénétrée de la

certitude qu’il est consolé d’avoir perdu Nicole. Et, en fin de compte,

sans savoir pourquoi, elle préfère qu’il en soit ainsi. Elle s’amuse de

le voir assez effrayé par la promesse de Mme Seyntis de faire

prochainement défiler devant lui les plus charmantes filles qu’elle ait

pu trouver, en ses relations, capables de lui apporter le bonheur

conjugal.

Aussi, en se levant de table, entend-il sa jeune nièce lui glisser d’un

ton encourageant:

--Soyez tranquille, oncle René, le premier flot des invités n’arrive que

la semaine prochaine. Vous avez encore huit grands jours de pleine

liberté!

Le dîner est fini. Les portes-fenêtres du salon sont large ouvertes sur

la terrasse, blanche de clair de lune, où les arbres détachent des

ombres mouvantes. Un souffle tiède fait, par instants, trembler la

flamme des lampes et apporte du jardin un arome de fleurs...

Guillemette s’approche de la fenêtre, laissant Mademoiselle s’installer

paisiblement avec son ouvrage. Mme Seyntis est appelée au dehors par un

ordre à donner.

--Guillemette, vous n’avez pas froid?... Vous avez un corsage si léger!

C’est l’oncle René qui l’a suivie. Elle tourne la tête vers lui, dont la

haute taille se découpe sur la lumière de la lampe. La tenue du soir lui

va bien...

--Il ne fait pas froid, mon oncle. C’est exquis, une soirée comme

celle-ci!

--Oh! oui exquis! répète-t-il avec cette sorte d’allégresse contenue

qu’elle a déjà surprise dans son accent. Je ne soupçonnais pas à quel

point il me semblerait bon de retrouver ma maison familiale et ceux

qu’elle abrite!

Il la regarde avec un plaisir si évident, que le démon de la coquetterie

frétille incontinent en sa jeune cervelle, y allumant un naïf désir de

conquête,--revanche des admonestations de l’oncle, jadis.

Elle est perchée sur le bras d’un divan; la pointe effilée de son

soulier bat le tapis, et sa main tourmente un coussin. La clarté des

lampes caresse le visage spirituellement mobile, l’ardente étoile des

yeux, les lèvres qui ont une délicieuse expression de gaminerie câline

pour interroger:

--Ce n’est pas seulement maman, dites, oncle René, que vous êtes content

de revoir!... C’est un peu nous aussi, les enfants.

--Vous en doutez? Guillemette.

--Je me souviens, mon oncle, qu’autrefois, vous me trouviez une créature

insupportable!

Il a un geste de protestation.

--Oh! mais si, mon oncle... Certainement je me suis assagie; mais il est

positif que je vous agacerai encore plus d’une fois, que vous aurez la

forte tentation de me gronder... Après tout, tant pis! Nous en serons

quittes pour nous réconcilier; ne pensez-vous pas?

--Je le pense! Mais j’espère bien, quoi que vous en disiez, que nous

n’aurons pas à nous réconcilier!... C’est étonnant, toutefois, comme

vous ressemblez peu à votre mère!

--Sûrement, à mon âge, maman valait mieux que moi, reconnaît Guillemette

avec conviction. Je voudrais être à sa hauteur, mais c’est impossible!

Les éléments font défaut. Maman est comme vous, mon oncle, taillée dans

de l’étoffe de sagesse!

René rit gaiement:

--Guillemette, je crains que vous ne vous illusionniez, quant à la

valeur de mon étoffe qui doit être bien tramée, comme on dit, je crois.

--Parfaitement, mon oncle. Tant mieux si vous n’êtes pas si sage que je

le craignais. Une chose certaine, c’est que vous ne me faites plus,

autant qu’il y a quatre ans, l’effet d’un monsieur respectable!

--Ah! tant mieux! s’écrie René un peu réconforté, car il éprouvait un

vague agacement à se voir juché sur un piédestal de vertu et d’austérité

par cette malicieuse fillette.

--Guillemette, à mon tour, je vous adresse une demande. Ne me traitez

pas en vieux monsieur, mais en camarade!

--Oh! pour cela, mon oncle, ce serait trop irrévérencieux. Mettons, si

vous voulez, en ami!

--C’est cela, nous serons amis... Mais des amis doivent bien se

connaître et, pour moi, qui viens de si loin, vous êtes le mystère. Ne

prenez pas mes paroles pour un mauvais compliment, mais pour un simple

désir de me renseigner... Guillemette, je m’imagine que vous êtes

terriblement coquette!

Elle rit et son jeune visage a une indéfinissable expression:

--Mon oncle, on fait ce qu’on peut!

Il se demande ce qu’elle veut dire et en éprouve de nouveau une secrète

impatience. Se moque-t-elle de lui? Il répète:

--On fait ce qu’on peut pour?...

--Pour... pour être en gré, auprès de tout le monde... Voilà!

Il va la questionner encore avec une sourde irritation de ne savoir pas

mieux débrouiller la pensée intime de cette petite fille. Mais Mme

Seyntis qui rentre dans le salon l’appelle.

--René, viens-tu un peu sur la terrasse? Il fait très doux ce soir...

Et il obéit, trouvant tout de suite un singulier bien-être à la pensée

qu’avec sa sœur, il va être en parfaite communauté d’esprit. Elle a une

âme limpide dans laquelle il est aisé de lire...

Sous la lampe, Mademoiselle continue à faire mouvoir les aiguilles de

son tricot, d’un doigt machinal, car sa pensée est à Paris, enfuie vers

le modeste logis, d’où l’impitoyable raison a seule pu l’isoler. Dans

cette famille étrangère, elle se sent isolée, si bienveillant soit-on

pour elle, et, le soir surtout, la nostalgie de son _home_ s’abat sur

elle, très douloureuse.

Sur la terrasse, André et Mad se font part de leurs impressions au sujet

de l’oncle, qu’André déclare un «chic type», noir comme une bouteille

d’encre! ajoute-t-il sans respect; ce qui éveille les protestations

indignées de Mad.

Guillemette laisse de côté les uns et les autres et va s’asseoir à

l’écart dans un vaste _rocking-chair_ où sa svelte personne semble

disparaître toute, et, contemplant dans le velours sombre du ciel

l’éclair des étoiles filantes, elle songe vaguement à toute sorte de

choses imprécises qui lui font l’âme joyeuse.

V

Dans la déchirure des nuages lourds de pluie, vient de jaillir un frêle

rayon de soleil. Guillemette pense que le jardin doit sentir bon la

verdure mouillée et elle insinue, d’une voix engageante:

--Voici qu’il fait beau. Nous pourrions peut-être nous aventurer

dehors...

Un orage a éclaté dans la nuit et le jour dominical est lamentable,

troublé par des averses rageuses et des bourrasques qui soulèvent la mer

en grosses vagues dont l’écume est poudrée de sable.

Guillemette serait seule au logis qu’elle ne reculerait ni devant les

averses ni les bourrasques pour s’en aller trotter dehors. Mais juste,

ce dimanche, Mme Seyntis a invité à venir déjeuner aux _Passiflores_ des

châtelains du voisinage avec qui elle entretient des relations de

politesse. Ils sont considérablement riches, honnêtement provinciaux, ne

quittent leurs vastes domaines que pour trois mois de séjour à Caen,

dans un vieil hôtel dont les antiquaires du cru célèbrent les trésors.

Tout récemment, M. le curé d’Houlgate a fait un tel éloge de l’aînée des

jeunes filles que, songeant à son frère, Mme Seyntis a réfléchi qu’il

était peut-être sage de lui faire rencontrer Louise de Mussy; et cela,

avant que le brouhaha des réceptions estivales ait commencé aux

_Passiflores_. Car ce paraît être une jeune fille qui ferait pour lui

une femme parfaite: «Vingt-deux ans, d’une instruction «considérable», a

dit M. le curé, pieuse, bonne ménagère, de physique agréable...»

Mais comme Mme Seyntis a constaté que René envisage sans enthousiasme la

question mariage, elle s’est bien gardée de lui faire part de ses rêves

matrimoniaux au sujet de Louise de Mussy et s’est bornée à souhaiter

qu’un beau temps permette les promenades dans le parc, favorables aux

conversations.

Hélas! la nature est demeurée sourde aux désirs de Mme Seyntis; et

celle-ci est d’autant plus navrée des cataractes versées par le ciel,

qu’elle sait son mari agacé de devoir subir une invasion sans agrément

pour lui et Guillemette sourdement de méchante humeur, devant la

nécessité de se répandre en amabilités pour des indifférents dont elle

ne sait pas apprécier les mérites.

C’est sous une pluie diluvienne que l’équipage des de Mussy a fait son

apparition; et Mme Seyntis, si hospitalière fût-elle, n’a pu s’aventurer

pour les accueillir, sur le perron ruisselant. Aussi s’est-elle répandue

en exclamations désolées, l’air aussi contrite que si elle était

responsable de l’état du ciel, et Mme de Mussy s’est empressée de lui

répondre par des protestations de plaisir. C’est une forte personne,

très bonne, toujours souriante et affairée, d’une loquacité monotone,

intarissable, richement alimentée par tous les riens qui occupent sa

cervelle.

Son mari est un type parfait de gentilhomme campagnard, robuste, d’une

belle allure à la François Ier, haut en couleur, que son seul aspect

révèle bon mangeur, solide buveur et joyeux compagnon de chasse.

Les deux jeunes filles sont la correction personnifiée, quant à la tenue

et à la toilette,--habillées en Parisiennes sans chic. L’aînée est

jolie, avec des traits froidement réguliers, un regard très intelligent

de créature qui sait bien ce qu’elle veut et arrive toujours à le faire.

Sa sœur est timide et quelconque. Elle lève des yeux de brebis

effarouchée sur M. Seyntis, en réponse à ses paroles courtoises de

bienvenue, et ensuite sur René Carrère qui lui a été présenté comme à sa

sœur.

Celle-ci a beaucoup plus d’assurance; et à peine assise à table auprès

de René,--par les soins diplomatiques de Mme Seyntis,--elle s’est prêtée

avec une évidente bonne grâce à la conversation qu’il a entamée avec

elle... Par politesse, a décrété, en son for intérieur, Guillemette qui,

placée à l’autre extrémité de la table, ne peut entendre leurs paroles.

Est-ce seulement par politesse qu’il poursuit une conversation qu’elle

ne laisse pas tomber? Ses yeux ont une expression attentive et un peu

étonnée; comme s’il ne s’attendait pas aux paroles qu’elle lui dit. Que

peut-elle bien lui raconter? Elle parle, très sobre de gestes. Quand

elle sourit, la régularité de ses traits s’éclaire agréablement et

Guillemette, qui l’observe, songe que si elle était mieux coiffée,

l’ombre des cheveux adoucissant le large dessin du front, s’il y avait

un peu plus de grâce capricieuse dans sa toilette, moins de raideur dans

la taille, Louise de Mussy ferait, en somme, une jolie femme.

Est-ce que l’oncle René devinerait cela, malgré l’austérité de ses

goûts?

Guillemette est agacée d’être étrangère à leur conversation. Tout à

coup, son oreille arrête au passage les mots «patronage... moralisation

du peuple, écoles ménagères...»

Ah! les voilà bien, les vrais sujets qui peuvent captiver l’oncle

René!... Lui qui aime les jeunes filles sérieuses et a en abomination

les poupées de salon, comme il dit; les créatures futiles vivant avec le

misérable désir d’être heureuses; sans but idéal dans toutes leurs

actions, qui se passionnent pour les êtres et les choses, sont tristes

ou gaies sans que les gens pondérés puissent s’expliquer pourquoi...

Depuis huit jours, Guillemette a entendu causer sa mère et son oncle!

Elle est édifiée sur les idées de René quant aux mérites qu’il souhaite

trouver dans sa future épouse. Sûrement, celle-ci devra être de ces

femmes admirables qui veillent sur les comptes de la cuisinière et le

linge du blanchisseur, font des confitures, savent raccommoder les bas,

conduisent leurs enfants au cours, après les avoir fait travailler,

etc., etc...

Tous ces mérites, pourtant! Nicole ne les possédait guère; et cela n’a

pas empêché qu’il ne fût follement amoureux d’elle!... Il est vrai que

l’expérience a pu l’éclairer.

Une soudaine mélancolie s’abat sur Guillemette qui se sent une créature

très inférieure et s’abîme sous le poids de son humilité. De nouveau,

elle considère la pluie qui cingle les vitres et écoute, la pensée

vague, les propos qui s’échangent autour d’elle. M. de Mussy parle

propriétés, chasses, élevage, avec son père résigné; sa mère, dont les

yeux glissent assez souvent vers René et Louise de Mussy, entretient Mme

de Mussy de la désolante crise religieuse où la France se trouve jetée,

et toutes deux gémissent que le pays va à sa perte, le clergé à la

misère, les fidèles à l’échafaud, car un nouveau 93 est fatal.

Guillemette s’ennuie horriblement! Tant de fois déjà, elle a entendu à

la table de sa mère les mêmes lamentations!... Elle voudrait que le

déjeuner fût fini, que tous les de Mussy fussent «remballés» vers leur

château et qu’elle-même ait recouvré sa précieuse liberté. Elle est

fâchée après l’oncle René--son ami!--qui ne lui envoie pas le moindre

coup d’œil de compassion. Elle envie Mad et André qui jabotent à voix

basse et Mademoiselle, qui a le droit de rester silencieuse, alors

qu’elle-même doit se débattre avec le mutisme effaré de Clotilde de

Mussy.

Ah! enfin, le déjeuner est achevé... Et la pluie ne tombe plus...

C’est alors qu’elle hasarde, en un cri du cœur, après qu’elle a fini

d’offrir le café:

--Si nous allions un peu dans le jardin?

Mais Louise de Mussy accueille plus que froidement la proposition.

--Oh! il fera bien humide, après une si longue averse!

C’est, en effet, probable! Guillemette n’ose protester et coule un

regard désolé vers la pendule. Il n’est encore que deux heures. Ah! elle

a le temps de causer avec les jeunes de Mussy!... A l’autre bout du

salon, elle aperçoit l’oncle René qui a surpris son mouvement et la

considère avec un peu de malice. Volontiers, elle le battrait de se

moquer de sa détresse!

Mais il ne paraît pas soupçonner son courroux et passe dans le billard

avec son beau-frère et M. de Mussy. On entend le heurt des billes. A

travers la glace sans tain, on voit évoluer les trois hommes dans la

fumée de leurs cigares.

Eux ne s’ennuient pas et Guillemette les envie à leur tour. Que

va-t-elle faire pour distraire les jeunes filles, n’ayant pas la

ressource d’un tennis ou d’un croquet et les éléments d’une conversation

intéressante ne se présentant pas... Car Louise de Mussy ne la juge pas

à sa hauteur, elle, pauvre créature qui ne donne son temps ni aux écoles

ménagères, ni aux patronages, sociétés de secours aux blessés, etc...

Comme elle surprend un regard de Louise de Mussy vers le billard, elle

demande avec une imperceptible raillerie:

--Voulez-vous aller retrouver ces messieurs?

Louise de Mussy ne se laisse jamais troubler:

--Nous les dérangerions sans doute. Mais, de notre côté, nous pourrions

peut-être jouer à quelque chose; aux dominos, par exemple.

Guillemette la contemple avec stupeur.

--Aux dominos?... Vous jouez aux dominos?

--Mais oui, très souvent... presque tous les soirs!

--Pour... pour amuser votre famille?

--Et nous amuser nous-mêmes!... Cela a l’air de vous surprendre?

--Oui; je n’avais jamais pensé que des personnes de votre âge usaient

des dominos... Je croyais que c’était pour les petits enfants, les

vieilles personnes et...

Elle s’arrête court; elle allait dire étourdiment: «Et les concierges!»

Elle achève, polie:

--Mais nous pouvons faire une partie en attendant que le jardin soit

plus sec!

Complaisamment, Mademoiselle s’est mise à la recherche d’un jeu; puis

elle est réquisitionnée ainsi que Mad et André. Elle a certaines lueurs

sur la façon de bien jouer et ébauche quelques modestes combinaisons.

André a des prétentions à un jeu savant. Mais Guillemette et Mad placent

au petit bonheur leurs dominos et excitent ainsi la réprobation de

Louise de Mussy et même de sa timide sœur. Toutes deux ont des airs

convaincus, réfléchissent, calculent... Guillemette, qui n’est pas

patiente et a les chiffres en abomination, trépigne sur place et

regarde, comme la terre promise, le jardin où, cette fois, le soleil

resplendit sur les feuilles luisantes d’eau...

Derrière elle, une voix s’élève:

--Il me semble qu’il fait beau maintenant! Nous pourrions peut-être

faire une petite promenade?

C’est l’oncle René. Il a fini de jouer au billard et a pris en pitié

Guillemette dont il a vu la mine, alors qu’elle poussait, au hasard, les

dominos. Elle lui répond par un regard reconnaissant:

--C’est vrai, le temps est remis! Mère, ne pourrions-nous aller goûter à

l’hôtellerie de Guillaume le Conquérant? Permettez qu’on attelle le

break?...

Mme Seyntis écoute sans enthousiasme; il est contraire à ses principes

de donner, le dimanche, un travail inutile à ses gens. Mais elle voit

les yeux suppliants de Guillemette et croit, sur l’assurance de sa

fille, que les jeunes de Mussy sont désireuses de cette excursion par un

temps gros de menaces. Alors, elle cède.

Jusqu’au moment où le break stationne devant le perron, Guillemette

surveille avec anxiété les nuages. Ils ne se rapprochent pas trop vite,

heureusement!

Mme de Mussy, ayant décliné l’offre de la promenade, reste à entretenir

Mme Seyntis des innombrables bonnes œuvres qu’elle honore de sa

protection; et c’est Mademoiselle qui doit chaperonner la jeunesse sous

la protection de l’oncle René. La certitude de sa présence paraît avoir

réconcilié Louise de Mussy avec cette promenade, sous un ciel

inquiétant.

Enfin la voiture roule sur la route que balaye un vent chaud et humide.

La mer est basse; large ruban d’opale, moiré de vert sombre, qui cerne

les sables, au loin. Louise de Mussy met la conversation sur Madagascar

et questionne René qui se prête courtoisement à un docte interrogatoire.

Elle fait ainsi montre d’une telle érudition qu’André ébloui s’écrie,

avec une candeur déplorable:

--Oh! Mademoiselle, pour sûr, devant voir l’oncle René, vous avez pioché

Madagascar pour être à sa hauteur!

Il y a un léger froid. Louise lance un regard foudroyant vers André à

qui Mademoiselle murmure un: «Oh! André!» plein de reproches.

--Vous me supposez donc bien ignorante? monsieur André.

A l’accent de la voix, André prend conscience qu’il a dit une sottise,

devient très rouge et patauge:

--Oh! non! mademoiselle... Je pensais seulement que vous étiez comme

Guillemette qui ne sait rien!

--André! fait encore Mademoiselle, toute confuse.

Sa protestation est perdue pour tous, car de larges gouttes viennent

s’écraser sur les parapluies, ouverts en hâte.

Une nouvelle averse éclate, drue, jetant le désarroi dans le break où

les promeneurs s’efforcent de s’envelopper dans les manteaux prudemment

emportés. Mais le vent est violent, les parapluies se heurtent et les

mouvements sont difficiles.

Louise de Mussy, qui ne pense plus à Madagascar, s’exclame, entre les

dents:

--Quel temps! Quel temps! Aussi c’était insensé de se mettre en route!

Je ne peux pas tenir mon parapluie!

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous abriter? demande René,

peu flatté de voir traiter d’«insensée» une promenade dont il a eu

l’idée.

--Ce serait, en effet, plus commode. Clotilde, recule-toi, que M.

Carrère se mette près de moi! Tu me fais goutter dans le cou l’eau de

ton parapluie!

Il n’y a plus trace de sourire sur son visage que le mécontentement

durcit; et Guillemette le constate sans pitié, malgré un faible remords

d’être cause de l’aventure.

--Ramenez-nous vite aux _Passiflores_! commande René au cocher. Le temps

se reprend, nous ne gagnerions rien à attendre dans un abri quelconque.

Les chevaux sont vigoureusement lancés sur la route que cingle l’averse.

Les parapluies sont ballottés par le vent. La mer et le ciel se

confondent en un lointain gris sombre; la plage est déserte.

Dans le break, Mad et André s’amusent du ruissellement d’eau qui s’abat

sur eux; Guillemette est agacée du silence expressif de Louise de Mussy

que la protection de l’oncle René n’a pu rasséréner. Son «Enfin, nous

voici à l’abri!» est significatif quand la voiture s’arrête au bas du

perron, luisant comme un lac. La glace du vestibule, pour comble de

malheur, lui permet de se voir ébouriffée par le vent, son chapeau

penché vers la gauche... D’un geste irrité, elle le remet droit et

regarde vers ses compagnons d’infortune. Sa sœur éveille la pensée d’une

naïade. Mademoiselle a une épaule trempée, ayant reçu sans mot dire

toute l’eau du parapluie de Clotilde de Mussy; mais elle a gardé son air

souriant et soigné. Mad contemple, ravie, sa lourde natte trempée.

Guillemette, sous son canotier de paille, est toute rose et ses cheveux

soulevés par les rafales ressemblent, autour du front, sur la nuque, à

une mousse poudrée d’or roux. Volontiers, Louise de Mussy la pilerait.

Elle demande, d’un accent où frémit son dépit:

--Est-ce que dans votre cabinet de toilette je pourrais un peu me

recoiffer?

--Mais oui, certes! Voulez-vous l’aide de la femme de chambre?

--Si possible, oui.

Enchantée de fuir son courroux, Guillemette lui livre sa camériste qui

arrange, sèche, relisse... Bref, le thé servi, une Louise de Mussy

souriante, ne sentant plus le chien mouillé, fait sa réapparition dans

le salon où tous sont réunis. Guillemette offre les tasses, avec

Mademoiselle. Clotilde répond avec timidité aux efforts de René pour

entretenir une conversation avec elle. Mme Seyntis a l’air un peu

fatiguée; mais Mme de Mussy cause toujours sans ombre de lassitude.

L’averse est encore une fois passée; et M. de Mussy clame d’une voix

sonore:

--Je crois que nous ferons bien de profiter de cette accalmie pour

regagner notre gîte!

Mme Seyntis, esclave de la politesse, croit devoir protester:

--Comme vous êtes pressés! Il n’est que cinq heures!

--Chère madame, nous ne sommes pas chez nous. Pensez que nous avons

encore plus d’une heure de voiture à faire!

Mme Seyntis le pense très volontiers, et n’insiste pas pour retenir

davantage ses hôtes. En vérité, malgré sa vaillance, elle commence à

être accablée sous le poids des histoires que Mme de Mussy lui a versées

sans relâche.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une demi-heure plus tard.

--Ouf! Ouf! Les voilà partis! fait Guillemette sautant comme un bébé au

milieu du salon. Je me sens enragée! Mon oncle, vous n’êtes pas enragé?

René qui rentre, après les derniers saluts aux de Mussy, la regarde, un

peu ahuri.

--Pourquoi, Guillemette, pourrais-je me trouver en pareil état?

--Pourquoi?... Mais parce que c’est épouvantable de recevoir des

indifférents pendant des heures, un dimanche, quand il pleut!... Oh! que

j’ai besoin de faire des folies ou de remuer!... Oncle, soyez délicieux

pour que je vous pardonne de vous être moqué de moi, condamnée à jouer

aux dominos! Venez faire un tour sur la plage, n’importe où vous

voudrez, à Beuzeval!... Grimpons sur la falaise! Mais pour l’amour du

ciel, bougeons, bougeons!...

--Guillemette!... vous êtes pareille au salpêtre, quand vous vous y

mettez!... Il ne vous suffit pas d’avoir été trempée tantôt et d’avoir

fait tremper Mlles de Mussy?

Un sourire malicieux retrousse les lèvres de Guillemette.

--Pauvre savante Louise! Elle n’aime pas l’eau... Ni son humeur ni ses

cheveux ne s’en accommodent!... Mais ça, c’est une réflexion inutile et

stupide! Mon oncle, venez sur la plage... Vous voulez bien, dites?

Elle demande cela avec cette grâce jeune et câline qui lui donne tant de

séduction. Et René, faisant comme les autres, ne lui résiste pas, tout

en se demandant s’il est bien correct qu’il sorte ainsi, seul, avec sa

jeune nièce...

Elle n’a pas soupçon d’un pareil scrupule et grimpe joyeusement vers les

hauteurs de la falaise, par la belle route en corniche qui monte au bois

de sapins couronnant Houlgate. Une saute du vent a balayé les nuées

maussades et l’horizon flamboie, splendide, au couchant qui éveille des

visions d’un royaume du feu. Sur le sable, des nappes d’eau semblent des

petits lacs d’or étincelant. La mer monte, striée, à l’infini, de

coulées lumineuses... Au large, les barques découpent, sur le ciel de

flamme, des formes aiguës et noires.

Guillemette s’est arrêtée et regarde. Avec une sorte de ferveur, elle

dit, un peu bas:

--C’est beau!... Comme c’est beau! n’est-ce pas? mon oncle.

Elle ne tourne pas la tête vers lui. Il voit seulement le profil

expressif, où les cils tracent une ligne sombre sur les joues, si

fraîches sous la brise qui enroule étroitement la robe autour du corps

svelte. Et, brusquement, il se souvient--comme il s’est souvenu souvent

depuis une semaine...

Combien de fois, durant l’été inoubliable, il a ainsi contemplé le

coucher du soleil, auprès de Nicole!... L’écho des souvenirs morts

tressaille en lui. Sans en avoir conscience, il écoute leur murmure

confus.

Des minutes et des minutes passent.

Guillemette regarde toujours l’horizon dont l’embrasement pâlit, atteint

par la cendre du crépuscule; et, volontiers, elle aurait le geste

instinctif d’un enfant pour retarder la fin d’un spectacle qui

l’enchante.

Mais la féerie est achevée. Une brume violette se déploie grandissante,

pareille à un voile infini, sous lequel meurent, peu à peu, contours,

formes, lumières, engloutis par l’ombre victorieuse. Les dernières nuées

s’éteignent. Le ciel apparaît terne, d’un bleu obscur, où tremble,

solitaire, le feu d’une étoile.

Alors, rejetée hors du rêve, Guillemette reprend conscience de la

présence de René. Comme il a l’air grave!... A quoi peut-il bien songer

pour que ses traits prennent cette régularité sévère de médaille,--qui

lui va très bien d’ailleurs... Et spontanée elle s’écrie:

--Oncle, vous avez l’air «tout chose»!... Vous ne pensez pas à me donner

Louise de Mussy pour tante?

Il a un imperceptible sursaut de créature réveillée et, comme elle se

remet à marcher, il la suit, interrogeant, la pensée encore distraite:

--Elle ne vous plairait pas?

--Oh! pas du tout!

L’aveu se fait avec un accent dont la conviction est expressive.

--... Elle est bien trop pontifiante, d’une science trop écrasante et

trop... en dehors... Et puis, elle reçoit si mal les averses!... C’est

que, dans la vie, il faut en recevoir souvent. Et de toute sorte!

--Guillemette, vous parlez comme l’Expérience elle-même! Mais si Mlle de

Mussy que je trouve, moi, remplie de mérite, vous paraît à ce point

déplaisante, pourquoi voulez-vous qu’elle m’ait induit en la tentation

d’en faire un jour ma femme?...

--Oh! mon oncle, parce que vous aimez les jeunes filles savantes,

correctes, religieuses, utiles à leurs semblables, etc., etc.!... Des

jeunes filles de tout repos, enfin!

Sans savoir pourquoi, René a envie de regimber devant ce jugement.

--Mais où prenez-vous tout ce que vous racontez ici? jeune fille.

--Mais dans vos conversations avec maman!... Aussi, l’autre soir, quand

vous énumériez...,--comme la Raison elle-même!--les qualités qui vous

paraissent nécessaires à une femme, je pensais que j’aurais vraiment,

sans chercher loin, à vous offrir la fiancée de vos goûts!

--Ah! vraiment? fait René interrogateur. Depuis une semaine qu’il vit

près de sa nièce, il a pu constater qu’elle avait une pensée

fourmillante d’imprévus et qu’il pouvait s’attendre, de sa part, aux

confidences les plus diverses; car elle a des lubies de gamine et des

réflexions de femme de cœur, amalgamées à des audaces d’opinion, de

pensée, de goûts, qui le désorientent, le choquent, l’irritent même,

mais l’intéressent et l’amusent. Ah! ce n’est pas, il doit le

reconnaître, une personne banale que sa jeune nièce!

--Donc, vous avez une fiancée à me présenter?

--Oui!... Puisque vous êtes un monsieur très sérieux, puisque vous vous

mariez sans emballement, pour avoir une compagne agréable, bonne

maîtresse de maison, instruite, vertueuse, vous devriez épouser

_M’selle_!

René est si surpris qu’il s’arrête court, un peu choqué.

--Guillemette, vous poussez vraiment trop loin la plaisanterie!

--Mais, mon oncle, je ne plaisante pas du tout!

--Ah!... Et d’où vous est venue cette lumineuse idée?

--De la conviction que vous feriez ainsi, pour votre bonheur, une œuvre

méritoire! Mademoiselle n’est pas riche. Elle se tourmente beaucoup

parce qu’elle a sa mère à soutenir et elle se fatigue tant! Alors, mon

oncle, comme vous êtes bon, que vous n’avez pas l’air de tenir à

l’argent, que vous aimez les femmes sérieuses, je trouve qu’elle

pourrait bien réaliser votre idéal...

--Je ne le crois pas, Guillemette, dit René si posément que Guillemette

est un peu saisie.

Tout en trottant, car l’heure du dîner les presse maintenant, elle lève

vers lui sa jolie tête et le regarde, envahie par une vague inquiétude.

Est-il fâché?...

--Mon oncle, vous trouvez, dites, que je me mêle de ce qui ne me regarde

pas? C’est que je plains tellement la pauvre _M’selle_ depuis que j’ai

entrevu ce qu’est la vie pour elle... Chaque fois que j’y pense, j’ai

honte de moi!

René ne comprend pas bien:

--Puis-je, sans indiscrétion, Guillemette, vous demander pourquoi vous

êtes si sévère à votre égard?

--Oh! vous le pouvez, il n’y a pas de mystère!... C’est parce que je

constate alors à quel point je suis toujours occupée de vivre le plus

agréablement possible, quand il y a tant de femmes, même de jeunes

filles! qui peinent--non par goût, certes!... Oh! mon oncle, vous ne

trouvez pas qu’il y a des moments où cela devient une vraie souffrance,

quand on jouit de tout, de penser à toutes les misères auxquelles on ne

peut rien?...

Ici, l’oncle René pardonne à Guillemette son idée saugrenue, de lui

offrir Mademoiselle comme fiancée.

L'été de Guillemette · 第 8 / 31 题