VI

Il est arrivé aux _Passiflores_ une première série d’invités, conviés

par la politesse, la sympathie, par le sentiment familial et autres

motifs variés.

Et d’abord, une respectable cousine de Mme Seyntis, la chanoinesse de

Thorigny-Bergues, laide, spirituelle, masculine d’allures et d’idées, la

parole mordante. Puis un jeune ménage, très chic et très amoureux, les

de Coriolis. Monsieur est un camarade de René Carrère, fraîchement

marié; et quoique Mme Seyntis juge que le voisinage des jeunes époux n’a

rien de bon pour une fille de l’âge de Guillemette, elle a cependant

invité les de Coriolis par sollicitude fraternelle, dans l’espoir que le

spectacle de leur félicité conjugale mettrait René en goût.

Du côté masculin, deux célibataires, hôtes particuliers de Raymond

Seyntis: un peintre américain, Hawford, dont l’exposition a été, à

Paris, le succès artistique du printemps; et un séduisant vieux garçon,

très admirateur des femmes dont il se fait volontiers le directeur

laïque; ce qui lui fournit de précieux documents pour les Revues qu’il

donne dans les Cercles. Enfin Nicole de Miolan est arrivée sous l’égide

de ses père et mère.

Et tous ces hôtes, installés en des chambres confortables et souriantes,

ouvertes sur l’horizon de la mer, les odorants parterres du jardin, ou

les lointains verdoyants des coteaux, tous, en leurs domiciles nouveaux,

se préparent pour le dîner dont le premier coup ne tardera pas à sonner.

Le seul habitant peut-être des _Passiflores_ qui soit indifférent à

cette perspective, c’est M. Seyntis, qui, dans son cabinet, achève de

rédiger des ordres, des réponses aux lettres, billets, télégrammes,

accumulés comme chaque jour,--même à Houlgate,--sur son bureau. Un pli

barre son front. Il a cette physionomie absorbée et lasse des hommes

brûlés par le souci fiévreux d’affaires lourdes de responsabilités; car

des fortunes sont engagées dans les parties.

Il ne ressemble guère, en ce moment, au brillant Raymond Seyntis que

connaît le monde.

Cependant sa femme, sereine dans un luxe qu’il lui paraît aussi naturel

de posséder que l’air pour respirer, donne, attentive maîtresse de

maison, ses derniers ordres au maître d’hôtel, pour la rédaction des

menus et le placement des invités selon une impeccable hiérarchie.

Guillemette, pour sa part, s’applique de son mieux à sa toilette du

soir. Pas un atome de poudre sur son visage, c’est sa coquetterie; les

cheveux relevés avec de jolies ondulations molles, dues à la seule

nature, et tordus en un nœud capricieux, qui dégage bien la nuque; sous

l’étoffe légère du corsage, la taille libre, dressée comme le jet souple

d’une jeune plante.

Certes, ce n’est pas tous les jours que Guillemette s’habille avec un

entier détachement de l’effet à produire. Mais ce soir, en particulier,

elle est stimulée par le désir très vif, peu noble, elle ne se le

dissimule pas, de n’être pas éclipsée; ni par la jeune baronne de

Coriolis, ni surtout par Nicole, la savoureuse Nicole, comme l’appelle

son père. Chose bizarre, c’est, avant tout, aux yeux de l’oncle René

qu’elle souhaite pouvoir soutenir la comparaison.

Il a beau n’être, pour elle, qu’un homme très sérieux qu’elle considère

un peu comme un dieu protecteur, perché sur un piédestal fait de sagesse

et de raison... Tout de même, elle tient, en sa petite vanité féminine,

à ce que, près de Nicole, il ne la juge pas dépourvue quant aux

avantages périssables...

Sa pensée est fourmillante de points d’interrogation à son égard et à

celui de la jeune femme; car le roman de jadis intéresse prodigieusement

sa jeune cervelle qui ignore, pressent, réfléchit...

--Peut-être, songe-t-elle, sceptique autant qu’un vieux moraliste, sa

passion pour elle a été une simple crise!... Tous les hommes jeunes

doivent passer par là, comme les petits enfants ont la rougeole! Il a

l’air tellement guéri! Et il est si peu romanesque!... C’est triste

qu’on puisse ainsi aimer et oublier...

C’est tout en inspectant l’ondulation de ses cheveux que Guillemette

agite ce problème sentimental.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

René Carrère est-il vraiment guéri comme le croit Guillemette, comme il

le croit lui-même?

Ayant déjà revêtu sa tenue du soir, il est debout devant la

porte-fenêtre de son balcon; et, avec des yeux qui ne voient rien des

choses extérieures, il contemple obstinément un bouquet d’arbres dressé

derrière la pelouse.

Il pense que, dans quelques instants, il va se retrouver devant la femme

qui a été la folie de sa jeunesse et il éprouve une sorte d’orgueilleuse

satisfaction parce qu’il lui semble être sincèrement calme. Le temps a

fait son œuvre. Où est la vague de passion qui, jadis, l’a soulevé

au-dessus de lui-même?... Tout au plus, il peut noter en lui une

naturelle curiosité de savoir ce qu’elle est devenue.

Il ne l’a pas encore revue puisqu’il n’était pas à la gare pour son

arrivée. Une petite lâcheté, cela, dont il s’irrite maintenant. Pourquoi

avoir retardé une rencontre qui lui est pénible, parce que, fatalement,

elle fera tressaillir le fantôme du passé?

--Eh bien, soit. C’est un moment difficile à accepter: voilà tout!...

J’en ai vu bien d’autres! murmure-t-il avec un haussement d’épaules.

Oui, il en a connu d’autres qui demeurent son secret... D’abord, dans

ces mêmes _Passiflores_, des heures folles de passion, de révolte, de

désespoir,--dont il a eu honte plus tard,--quand, après l’avoir enivré

et torturé de sa beauté qui culbutait en lui toute sagesse, elle a

répondu, à son aveu, suppliant comme une prière, qu’elle en aimait un

autre.

Ah! qu’il l’a revue longtemps, telle qu’elle était en cette minute, un

soir, sur la terrasse des _Passiflores_!... De ses doigts nus, elle

déchiquetait une rose, tout en parlant. Dans la pénombre, il distinguait

son regard velouté qui ne voyait que l’absent, la fleur vivante de sa

bouche dont il appelait le baiser.

Oui, il a fallu des mois et encore des mois pour que la vision s’effaçât

comme l’exigeait sa volonté, impérieuse d’autant plus que Nicole

devenait la femme de l’autre...

Mais de ce jour, vraiment, elle a été une morte pour lui. Ainsi le

commandait sa conscience, rigoureusement scrupuleuse, quant au respect

du bien d’autrui.

Alors pourquoi redoute-t-il de la voir?

C’est une inconnue que cette Nicole échappée, frémissante, au lien

conjugal, passionnément voulu, et qu’elle prétend achever de rompre par

le divorce... Résolution qui froisse en lui ses vieux instincts

héréditaires de catholique convaincu, fidèle au respect du serment reçu

par le prêtre.

Oh! non, Nicole de Miolan n’a plus rien de commun avec la jeune fille

qu’il a adorée, à laquelle il songe dans le beau crépuscule d’août,

ainsi que l’on songe aux morts infiniment chers...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A travers la cloison, sonne un éclat de rire, jailli de la grande

chambre aux tentures pékinées où vient d’être installé le jeune ménage

de Coriolis. Si les yeux de René Carrère pouvaient percer la muraille,

ils verraient son ami nonchalamment allongé dans un confortable

fauteuil, la cigarette aux lèvres, suivant d’un œil amoureux tous les

mouvements de sa blonde petite femme qui trottine du cabinet de toilette

à la chambre, peu enveloppée par son peignoir de linon, ouvragé de

dentelle.

Au passage, il saisit la main qui fait un choix dans le coffret à bijoux

et attire vers lui la jeune femme. Elle proteste,--sans conviction,

d’ailleurs.

--Oh! Georges, voyons, sois sérieux!... Laisse-moi m’habiller... Je

serai en retard et ce sera une catastrophe!... Que dira Mme Seyntis?...

Pour la première fois que je suis reçue chez elle!... Tu n’as vraiment

pas l’air de te douter que nous sommes dans une maison convenable!

--Hum, en ce qui concerne Raymond Seyntis...

Et il soulève les dentelles de la manche large. Sa bouche erre,

gourmande, sur la peau qui embaume l’iris.

Elle ne se défend pas du tout et s’écrie seulement, avec une drôle de

petite moue:

--Georges, tu es un monstre de volupté!

--Oh! oh! madame, quel grand mot!... Ce me semble qu’il y a des heures

où vous ne vous plaignez pas de cette qualité de votre mari.

Elle se met à rire et riposte:

--Mon Dieu, mon amour, que tu fais donc des réflexions absurdes!

--Madame, le ciel en soit témoin! vous manquez de respect à votre

époux... Venez implorer votre pardon.

Il la met sur ses genoux. Elle proteste encore, mais très mal:

--Georges! Georges! tu vas me décoiffer!... Et mes cheveux étaient si

bien arrangés.

--Je vous recoifferai, ma petite femme.

Et il glisse ses doigts dans la soie blonde des cheveux qui semblent

faits de lumière.

Elle bondit à terre, la mine fâchée--et tendre:

--Georges, tu es insupportable! Je serai ce soir comme un chien fou...

Ce sera de ta faute... Et tout le monde se demandera comment tu as pu

épouser une si laide femme...

--Un monstre de volupté, peut-être, glisse-t-il malicieusement.

--Bon, bon, monsieur... On se souviendra comme vous jugez votre femme!

Maintenant, laisse-moi m’habiller, mon chéri. Tu es horripilant, mais je

t’adore!

Il n’est pas sûr qu’il lui rendrait sa liberté si un choc discret ne

heurtait la porte. C’est la camériste de Madame qui revient pour

l’habiller.

Madame, aussitôt, est à l’autre bout de la chambre--dans la partie

solitaire!--et, d’un ton détaché, crie:

--Entrez.

Elle est plus que rose. Toutefois la camériste est trop occupée du

vaporeux nuage qu’elle apporte avec soin, pour se permettre aucune

réflexion intempestive:

--Madame veut-elle que je la chausse d’abord?

--Oui, je préfère.

Quelques minutes plus tard. Madame, en petits souliers, est debout

devant sa glace, les épaules nues sous le ruban de la chemise, mince

dans le soyeux jupon; et elle est tout absorbée par le souci de faire

disparaître sur sa nuque la trace des doigts trop caressants de

Monsieur; lequel, sans enthousiasme, a quitté son excellent fauteuil et

sa cigarette pour endosser enfin l’habit de rigueur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pendant que se déroulent ces menus épisodes, dans la petite chambre qui

est son _home_, Mademoiselle, attendant le deuxième coup de cloche,

relit encore une fois les lignes, reçues le matin, qui lui apportent le

parfum de la «maison».

«... Oui, ma chère petite fille, comme toi, nous aspirons, ta sœur et

moi, à la fin de notre séparation et nous voudrions bien que ce fût fini

de t’aimer de loin...

«Oui, je comprends qu’il te soit triste de vivre parmi des étrangers,

même très aimables pour toi... Et pourtant, mon enfant chérie, pourtant,

je ne puis regretter que tu aies eu le courage de partir, de nous

laisser!... D’abord, parce que je pense que ce séjour au bord de la mer

sera fortifiant pour toi, après ta dure année de travail; bien meilleur

que les mois de vacances dans la petite fournaise qui nous sert de gîte,

où la température se fait vite étouffante malgré nos persiennes closes

dès que le soleil vient nous brûler...

«Et puis, ma Jeanne, il était raisonnable, sage, de ne pas négliger

cette occasion de te faire connaître dans un milieu fortuné où tu peux

trouver des leçons, peut-être, dans l’avenir.

«Car, en effet, plus que jamais, ma bien-aimée, il nous faut penser à

l’exiguité de notre budget et ne négliger aucune chance de l’assurer un

peu. J’aime mieux te l’avouer, pour que l’idée d’être le soutien de ta

pauvre vieille maman te rende vaillante, les démarches de ta sœur pour

arriver au poste d’inspectrice que tu sais ont définitivement échoué.

Les candidates sont légion, toutes pourvues de titres sérieux, bien

autrement recommandées que ta sœur!... et les places vacantes se

présentent comme des exceptions...

«Ta sœur a été très aimablement reçue par le secrétaire général qui a

cru préférable de lui ôter tout espoir, avec preuves à l’appui, afin

qu’elle ne se leurre pas inutilement. Antoinette est donc revenue très

découragée de cette visite, chaque jour lui montrant davantage, hélas!

combien il est difficile à une femme de gagner sa vie. Mais tu connais

son énergie. Déjà, elle cherche une autre voie.

«Ah! ma petite fille, confions-nous à Dieu qui, bien mieux que nous,

sait ce qui nous convient. Acceptons bravement ce qu’il veut pour nous,

et notre épreuve nous semblera bien moins lourde... Je te le dis,

chérie, comme je l’ai senti bien des fois; et c’est mon cœur même de

maman qui te le murmure avec toute sa tendresse pour que tu espères

malgré tout... ainsi que je le fais... Soyons courageuses, heureuses de

vivre les unes pour les autres, toutes trois...»

Mademoiselle devine plus qu’elle ne lit les dernières lignes parce que

le jour se meurt, surtout parce que de grosses larmes brouillent son

regard... Alors, elle se penche sur la chère écriture et y dépose un

baiser fervent.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Deux portes plus loin, chez les parents de Nicole, l’humeur n’est pas

très souriante du côté de Monsieur, qui est un homme d’habitudes, vite

nerveux, pour peu qu’il ne trouve pas ses affaires disposées dans leur

ordre coutumier. Or, étant aux _Passiflores_ depuis deux heures à peine,

il traverse la période d’installation, ce qui influe fâcheusement sur

son humeur et le fait saupoudrer de conseils, questions, voire même

reproches, non seulement la femme de chambre, mais encore sa dévouée

épouse. Il est, en effet, de ces hommes excellents--et terribles!--qui

ne peuvent se tenir de donner leur avis sur toute chose, petite ou

grande, et s’étonnent ensuite avec simplicité de voir les gens continuer

à agir suivant leur propre guise.

Tout en parcourant un journal, il monologue sur les sujets les plus

étrangers à la politique.

--Je trouve l’air fatigué et soucieux à Seyntis. C’est un joueur un peu

trop audacieux, je le crains. Je le lui ai dit... Mais c’est un garçon

qui n’a confiance qu’en lui-même! Ta cousine, elle, est toujours fraîche

et sereine, et Guillemette a encore embelli!

Il est interrompu dans ses réflexions par le bruit d’un carton que Mme

d’Harbourg a laissé tomber; malgré sa corpulence elle est très active et

aime à ranger par elle-même.

--Mon Dieu, Pauline, comme tu t’agites! Laisse donc faire la femme de

chambre... Sais-tu où elle a mis mes cravates?... Je ne les retrouvais

pas tout à l’heure.

M. d’Harbourg est plutôt coquet. Il a été très joli homme et il est

encore un beau gentilhomme frais et rose sous ses cheveux blancs, coupés

en brosse.

--Mon ami, elles sont dans le tiroir de la commode.

--Elles auraient été beaucoup mieux dans l’armoire à glace. Je les

aurais choisies bien plus facilement.

--Si tu le désires, mon ami, je dirai à Céline de les y remettre demain.

--Oh! puisque la maladresse est commise, ne changeons rien. Tu mets

cette robe-là, ce soir?... Une robe noire!... C’est bien foncé. Tu sais

pourtant que je préfère les robes de couleur!

--Mais, Charles, ma robe est toute perlée de jais... Elle n’est pas

sombre!

--Bien... bien, ma bonne amie. Habille-toi comme tu l’entends. Je n’y

connais rien. C’est convenu!

Un silence. Mme d’Harbourg sort quelques bibelots de son sac. La pendule

sonne la demie de six heures. M. d’Harbourg rejette son journal.

--Eh! Eh! si tard déjà? Il faut que je m’habille. Pauline, ma chère

amie, veux-tu bien sonner Alfred pour qu’il m’apporte mes souliers

vernis.

--Charles, ils sont là, près de toi.

--S’ils y étaient, je ne les demanderais pas. Je ne suis pas un idiot!

Sans relever cette imprudente déclaration, Mme d’Harbourg se penche et

prend les escarpins à côté du fauteuil de Monsieur, qui ne dit mot, ne

pouvant ni ne voulant se tenir pour «un idiot».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nicole de Miolan, elle, n’est occupée ni de rangements, ni de toilette.

Les coudes sur l’appui de la fenêtre, le visage sur ses mains jointes,

elle songe, insouciante des minutes qui fuient...

Elle aussi pense à la rencontre qu’elle va faire; et une curiosité un

peu perverse la distrait d’elle-même, du souvenir de son passé d’épouse

qui la hante, l’enveloppant comme un douloureux cilice.

Elle n’a jamais eu pour son cousin René Carrère plus qu’une sincère

amitié et beaucoup d’estime. Tel qu’elle le connaît,--s’il n’a pas

changé...--il est revenu de son exil volontaire parce qu’il jugeait

pouvoir la retrouver, sans craindre de faiblir devant le devoir strict

qui est son maître,--aujourd’hui, sans doute, comme autrefois. Pour

elle, il est à peine plus qu’un indifférent. Pourtant, dans son âme

désemparée, il y aura, elle le sait, un bizarre regret, s’il est

vraiment guéri tout à fait, et une tentation mauvaise de raviver la

flamme éteinte,--par vanité féminine, par besoin instinctif d’être

aimée. Elle est de celles qui ne peuvent vivre sans les caresses d’un

cœur où elles sont souveraines... Puis, en elle, il y a si vive une soif

d’oubli et aussi de vengeance pour celui qui l’avait prise toute: corps,

âme, pensée...

Il était, comme elle, ardent, passionné, volontaire et jaloux... Combien

ils se sont adorés, puis heurtés,--heurtés à se briser le cœur!...

Quelles scènes affreuses, elle a dans le souvenir...

Ah! heureusement, tout cela, c’est le passé, maintenant! En février

dernier, la rupture a été consommée entre eux et elle est partie pour

Paris, résolue au divorce. S’il a souhaité une réconciliation, elle a

refusé de le savoir, n’ouvrant pas les quelques lettres qui, après un

silence de plusieurs mois, lui sont arrivées de Constantinople! Il l’a

trahie. Il l’a faussement soupçonnée. L’un comme l’autre, ils se sont

torturés. C’est fini entre eux, fini, fini! Que chacun donc recommence

sa vie comme il l’entendra, s’il le peut...

Pourquoi donc y a-t-il encore des minutes où il se dresse en son

souvenir, pareil à un fantôme qui veut la reprendre.

--Ah! je vous hais, autant que je vous ai adoré, murmure-t-elle, les

dents serrées, le regard perdu vers la mer, frémissante comme son pauvre

être... Je vous ai tout donné de moi, et vous m’avez enlevé le bonheur,

l’espoir, le respect de moi-même... Vous avez fait de moi une épave qui

va... je ne sais où... Oh! oui, je vous hais! Je ferai tout, vous

entendez, _tout!_ pour avoir l’oubli et la belle vie d’amour que je

veux, à n’importe quel prix!...

Vraiment, elle lui parle, comme s’il pouvait encore l’entendre, les yeux

sans larmes, les mains serrées par l’angoisse qui la meurtrit. Ses joues

sont brûlantes, et elle se penche instinctivement sur le rebord de la

fenêtre pour sentir la fraîcheur du vent qui fouette l’écume des vagues.

Pourquoi donc, ce soir, pense-t-elle ainsi à toutes ces choses qui lui

font tant de mal? Est-ce la rencontre de René qui réveille le passé? Ah!

certes, près de lui, la vie n’eût pas été d’abord un tourbillon

d’ivresse, de bonheur, intense à certaines heures jusqu’à en devenir une

souffrance, puis une tempête où les nuées sombres, parfois, laissaient

encore jaillir un éblouissant rayon.

Lui, René, l’aurait aimée d’un amour grave et paisible, tel lui-même.

--Ce n’est pas ainsi que je voulais l’être, murmure-t-elle encore, sans

remuer à peine les lèvres. N’a-t-elle pas toujours souhaité se perdre

dans l’amour comme dans un océan, pour s’y abîmer divinement et

follement!

Une cloche tinte.

--Madame entend-elle? C’est le premier coup. Madame ne va pas être

habillée. Quelle robe madame a-t-elle décidé de mettre?

Elle a un tressaillement. A peine, elle a entendu le son de la voix.

Mais, cessant de regarder la mer, elle aperçoit, devant elle, sa femme

de chambre qui l’attend, anxieuse par amour-propre professionnel.

Elle répète machinalement:

--Quelle robe?... La rose. Aline, je suis à vous.

Aline est adroite et vive. Quand éclate la sonnerie du deuxième coup,

Nicole est toute prête, merveilleusement habillée par le souple crêpe de

Chine qui s’enroule à sa forme parfaite.

Son âme et sa pensée sont redevenues closes pour tous. De l’émotion qui

l’a bouleversée un moment plus tôt, il ne reste d’autre trace que

l’éclat plus vif des joues et une lueur brûlante dans ses beaux yeux

passionnés. Elle glisse quelques fleurs dans la dentelle de son corsage,

décolleté sur la nuque et l’attache des épaules, prend ses gants et

descend.

Dans le salon, où errent capricieusement les dernières lueurs du

couchant, presque tous les hôtes des _Passiflores_ se trouvent déjà

réunis. Auprès du fauteuil de Mme Seyntis, sont Mme d’Harbourg et la

chanoinesse. Celle-ci, laide, la lèvre duvetée, la voix haute, éveille

une surprise un peu effarée chez Mademoiselle qui, trompée par son

titre, s’attendait à voir en elle une sorte de nonne, pieusement

austère. Du coin du salon, où elle est assise à l’écart, Mademoiselle en

revient toujours à l’observer, quand elle ne croit pas devoir surveiller

Mad qui tourbillonne de la terrasse au salon, le nez au vent, les yeux

fureteurs sous la toison dorée de ses cheveux.

Et aussi, Mademoiselle est distraite du spectacle de la chanoinesse, par

l’entrée, dans le salon, de Guillemette qui a l’air d’une aurore,

pense-t-elle poétiquement. Puis, c’est l’apparition de la jeune baronne

de Coriolis ressemblant, elle, à un Watteau. Et une fois de plus,

Mademoiselle se sent très loin de ces élégantes personnes dont les robes

fragiles coûtent, pour le moins, ce qu’elle gagne en un mois de labeur.

Mais dans son âme, il n’y a pas un atome d’envie; seulement beaucoup

d’humilité et une naïve admiration pour ces créatures de luxe.

Et voici qu’à son tour, Nicole fait son entrée, longue, fine, onduleuse

dans la gaine de sa robe, les prunelles veloutées et sombres sous les

cheveux clairs qui ont l’éclat des feuilles brûlées par l’automne.

Ainsi, elle éveille la vision de quelque belle nymphe d’un dieu d’amour.

Francis Hawford, le peintre, dresse la tête à son entrée et murmure,

l’enveloppant d’un regard d’artiste et d’homme:

--Diable! la splendide créature!

Et ce doit être aussi l’opinion de Raymond Seyntis, car il a un

singulier accent pour lui dire, après avoir baisé sa main dégantée:

--Vous êtes toujours terriblement séduisante, ma nièce.

--Heureusement pour moi, mon oncle.

--Et pour nous!

L’un comme l’autre, ils savent très bien les pensées qui flottent en

leurs deux cerveaux. Pour un homme, sensible comme lui à la beauté, elle

a une saveur irritante: et si elle était une étrangère, il succomberait

à la tentation de goûter cette saveur. Mais la pensée qu’il

l’appelle «ma nièce» l’arrête dans les limites d’une galanterie

discrète,--imperceptiblement équivoque.

Elle fait encore quelques pas dans le salon. Puis elle s’arrête de

nouveau. Cette fois, c’est René Carrère qui la salue.

--Ah! bonjour, René! dit-elle de sa voix chaude, un peu assourdie.

Ils sont face à face et se regardent. Au fond de leurs âmes, frémit

l’ombre du passé. Mais eux seuls le savent,--et Guillemette dont les

larges prunelles s’attachent à eux avec une expression profonde et

attentive.

Nicole pense qu’il a peu changé; ses traits nettement découpés ont

toujours la même expression de volonté mâle et sereine. Ses yeux ont

gardé leur regard clair qui jamais n’a dû connaître le mensonge,--et en

ce moment, est presque dur.

Mais pour lui, elle est une autre femme,--tout à fait différente de la

jeune fille de jadis. Elle a le même délicieux visage où semble palpiter

le reflet de quelque mystérieuse flamme, la même bouche affolante par sa

fraîcheur, la grâce indéfinissable, ironique et caressante du sourire...

Pourtant cette Nicole-là n’est pas celle qu’il a quittée, il y a quatre

ans. Il s’est fait en elle une sorte d’épanouissement superbe qui doit

griser les hommes et effaroucher les très honnêtes et très candides

femmes comme Mme Seyntis. Elle fait songer à quelque fleur magnifique

dont le parfum serait dangereusement capiteux.

Entre eux, il y a un silence de quelques secondes. Puis, correctement,

il articule, s’inclinant sur la main nue qu’elle lui a donnée:

--Madame, je vous présente mes hommages.

--Pourquoi? «madame...» Nous sommes toujours cousins, que je sache!

--C’est vrai... Vous avez raison... Bonjour, Nicole.

--A la bonne heure, ainsi.

Mais toute conversation est interrompue car le maître d’hôtel annonce

que le dîner est servi.

L'été de Guillemette · 第 9 / 31 题