Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi! Vous êtes femme pour
avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis!
Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez
point les lampes de la demeure; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec
un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche
nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte.
Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa!
Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez
la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main
gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait
ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des
écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin.
Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable?
Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues
et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les
coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas
avant la naissance du jour?
Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille!
Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux.
Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants
des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds,
portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des
cloches d’or.
Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers
l’espace, Ourvashi!
La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les
moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs
furieuses vagues cadencées; les astres, perles passées à la chaîne qui
saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament,
et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée.
La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait
vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude.
L’univers vous baigne de ses larmes; vos pieds sont rougis du sang de
son cœur; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle
de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans
limites où Dieu compose ses rêves tumultueux!