L’ÂME DES PAYSAGES

Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à Tagore par les

chants des Bauls, secte errante et mendiante de l’Inde.

I

Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville royale, à l’époque où Kalidâsa fut

poète du roi, j’aurais connu quelque fille de Malva et ma pensée se

serait émue des musiques de son nom.

Elle m’eût, à travers l’ombre oblique de ses cils, effrontément regardé;

elle eût prétexté d’accrocher son voile aux rameaux d’un jasmin pour

s’attarder auprès de moi.

De telles choses advinrent en des jours passés dont l’empreinte

disparaît sous les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui se

querellent sur des dates qui jouent à cache-cache.

Ces âges enfuis, je ne les pleurerai point; mais hélas! et encore hélas!

que les filles de Malva s’en soient allées à leur suite... En quelles

sphères divines ont-elles donc porté leurs corbeilles débordantes de

roses?

Je m’attriste, ce matin, d’être né trop tard pour rencontrer celles que

j’aurais dû connaître; et pourtant Avril porte les mêmes fleurs dont

elles tressaient leurs cheveux.

La même brise du sud qui remuait leurs voiles balance les roses d’à

présent, et nulle joie ne manque à ce printemps que Kalidâsa n’est plus

là pour chanter.

Mais je sais bien que s’il me voit du Paradis des poètes il a des

raisons d’être jaloux!

La fugitive · 第 36 / 98 题