Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez
ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes
hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis
que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de
chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine!
Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs
chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et
la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des
vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant
vous les bourgeons acérés du _Champâ_ pour en façonner des javelots.
Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque,
soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses,
dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe
sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts,
des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les
clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois
et voilé.
L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore
qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge
herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous
approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se
leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient
se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du
silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser
de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à
recevoir le vin de votre Paradis!
* * * * *
Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps
de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les
éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent;
le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des
crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son
chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la
terre!
L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en
lui avec le rythme de son sang; la vierge interroge les signes
mystérieux qui lui sont faits par la nature; les épaves d’un monde de
félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne... Un message nous
est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour.
Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse
d’une apparition déjà dissipée; la rougeur naissante de l’aube évoque un
sourire évasif derrière un masque à demi levé; là où des amants, jadis,
échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la
prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que
pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers!