XXX

J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes

m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et

demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des

sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par

la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses

différents paysages.

C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que

j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de

serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs

corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la

Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs

adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.

Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses

répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade

immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et

son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans

cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du

Rêve!

Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à

ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses

paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât

jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et

j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant

noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur

ses cheveux épars, je m’enfuis.

... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de

sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la

Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la

terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les

lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une

pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à

tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.

Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle

épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et

relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front

entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps

elle demeure incertaine.

Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du

jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les

battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de

temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même

question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui

donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de

perles?

Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été

pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les

moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits

hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît

des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux

défaits brille toujours une chaîne de perles...

La fugitive · 第 33 / 98 题