j'ai pu!... Cependant une dernière complaisance. (Il crie, mais très
faiblement.) Monsieur! Monsieur!... Il ne pourra pas dire que je ne
l'ai pas appelé! Je suis quitte!... car enfin... puisqu'il se cache...
je voudrais même qu'il y eût ici des témoins pour affirmer que je
l'ai bien appelé. (Tous les arbres du côté où il a crié à voix basse
s'inclinent, tandis que ceux de l'autre côté secouent leur feuillage en
signe de dénégation.) Ah! voilà qui est drôle! Ils remuent, sans qu'il
y ait du vent, d'eux-mêmes, comme des personnes! Vous ne me comprenez
pas cependant. (Tous les arbres des deux côtés s'inclinent à la fois,
en manière d'assentiment.) Horreur! Ma moelle se glace dans mes os,
je deviens fou! Si j'allais mourir! il y a des choses au-dessus de
notre intelligence, décidément, et j'avais bien tort de nier!... (Il
s'assoit par terre, près de défaillir.) Je voudrais que Monsieur fût
arrivé maintenant. Attendons-le! Ce n'était pas très délicat ce que
j'allais faire! lui dérober sa gloire, pauvre garçon! après tant de
travers! Il est vrai que je les ai subis comme lui! Jusqu'à présent,
je m'en suis tiré. Pourquoi la suite serait-elle pire? Tout à l'heure,
c'est un petit étourdissement que j'ai eu, rien de plus! (Il regarde
le château.) Et ce château-là ressemble à bien d'autres châteaux,
parbleu! seulement un peu rébarbatif de loin, mais d'un chic!...
Il n'est pas désert toujours. On s'y remue. La fumée des cuisines
m'arrive; j'entends de grands bruits de vaisselle. Sans doute, on
attend le maître? Mais c'est moi le maître. (Il regarde les arbres avec
indécision.) Non, immobiles. Du courage, Dominique! en avant! on n'a
rien sans toupet! (Il s'élance, mais ses jambes se trouvent vivement
prises dans l'écorce qui monte le long de son corps.) Ah! ah! (Parvenue
à la hauteur des bras, l'écorce se déploie en branches chargées de
feuilles, la tête reste intacte.) Mon maître! à moi, mon bon maître,
je... (Il est complètement métamorphosé en arbre.)
SCÈNE II.
DOMINIQUE, LES ARBRES.
TOUS LES ARBRES, à la fois.
Il est pris!... Encore un! encore un!...
DOMINIQUE, changé en prunier.
Au secours! à mon secours!
LES ARBRES.
Impossible.
DOMINIQUE.
Qui a parlé?
LES ARBRES.
Un chêne,--un orme,--un tilleul,--un sapin,--des ébéniers.
DOMINIQUE.
Quelle plaisanterie!
UN CHÊNE.
Tu parles bien toi-même. Nous étions tous des hommes autrefois!
LES ARBRES.
Tous! tous!
UN TILLEUL.
Nous avons subi ton aventure. Notre seule distraction est de causer
entre nous. Mais quand arrive quelqu'un d'un ordre supérieur, nous
devenons muets comme les arbres ordinaires.
DOMINIQUE.
Qu'est-ce qui me parle à présent?
UN TILLEUL.
Un tilleul!
DOMINIQUE.
Et moi, que suis-je donc?
LE TILLEUL.
Tu te trouves trop loin... Nous t'apercevons confusément...
DOMINIQUE.
Je me sens... stupide... Je ne serais pas surpris d'être un prunier.
LES ARBRES.
Oui, en effet... un prunier sauvage.
DOMINIQUE.
Et dire que me voilà tout seul, à l'écart..., comme un proscrit, sans
pouvoir seulement vous donner une poignée de branche...
UN ORME.
Imite-nous! Résigne-toi!
DOMINIQUE.
Mais je vais m'ennuyer à périr, moi qui venais pour épouser. Au
printemps, quand j'aurai des nids, ça me mettra dans une position
affreuse. Ce sera un nid de Tantale! Vous n'auriez pas quelque plante
grimpante qui pourrait venir jusqu'à moi?
LES ARBRES.
Non!
DOMINIQUE.
Pas un petit liseron? pas une vigne? une vigne folle? Ça ferait mon
affaire. Voyons! Je vous la rendrai.
LES ARBRES.
Prunier, vous êtes obscène! Silence! Ah! voilà la brise heureusement,
qui va chanter dans nos feuilles!
CHŒUR DES BRISES DANS LES ARBRES.
Réveillez-vous, arbres des bois;
Tressaillez toutes à la fois,
Forêts profondes,
Et, loin des rayons embrasés,
A la fraîcheur de nos baisers
Mêlez vos ondes.
Aimez-nous,
Chantez-nous,
Pins et houx,
Fougères!
Nous passons,
Nous glissons,
Nous valsons,
Légères!
Oh! comme avec un bruit joyeux
Nos ailes battent sous les cieux
Grandes ouvertes!
Oh! le délire et la douceur
De se rouler dans l'épaisseur
De feuilles vertes!
. . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Quels doux sons
Les chansons
Des pinsons,
Des merles!
Bois bénis,
Tous vos nids
Sont garnis
De perles!
Quand nous aurons quelques instants
Joué sous les berceaux flottants
De vos ramures,
Nous reviendrons dans les cités
Mêler un peu de vos gaîtés
A leurs murmures.
Ouvrez-vous
Devant nous,
Pins et houx,
Fougères!
Nous passons,
Nous glissons,
Nous valsons,
Légères!
A la fin, LES ARBRES baissent de plus en plus la voix et, se penchant
les uns vers les autres, s'avertissent.
Un homme! un homme! un homme!
DOMINIQUE.
C'est mon maître, mes amis, c'est mon...
Paul paraît par la gauche.
SCÈNE III.
LES ARBRES, DOMINIQUE, PAUL.
PAUL, accablé.
Je ne le trouverai donc jamais, cet infernal château des gnomes! et
Dominique disparu! On n'est pas idiot comme ce garçon! J'ai beau lui
prescrire de ne pas me quitter d'une semelle, depuis plus de deux
heures il faut que je perde mon temps... (Il est arrivé au milieu de
l'allée et s'arrête stupéfait.) Ah! enfin!... (Dominique secoue ses
branches, pour attirer l'attention de son maître.) Me voilà donc au
terme de toutes mes recherches et de toutes mes fatigues! Merci, bonne
fée, d'avoir soutenu mon cœur à travers des périls où tant d'autres
avant moi se sont perdus! (Un éclat de rire part de l'intérieur du
château.) On dirait un éclat de rire venant du château. Cependant
toutes ses fenêtres sont fermées: qu'est-ce encore? Allons! c'est
bien la peine d'être arrivé jusqu'ici pour m'effrayer, comme une
femme, du cri de quelque oiseau ou d'une bête fauve? Mais où est donc
Dominique? (Dominique s'agite.) J'ai fait plus que mon devoir en le
cherchant derrière tous les arbres de cette forêt... M'a-t-il assez
ennuyé, du reste, pendant le voyage! et je suis bon de tant l'aimer,
vraiment! Il sera tombé sans doute dans quelque embûche, où, malgré mes
recommandations, sa curiosité ou sa sottise l'aura conduit. (Dominique
s'agite de plus en plus.) En avant! Dans une entreprise pareille,
l'existence d'un seul homme n'est rien, puisqu'il s'agit de tous les
autres.
Alors retentit un immense éclat de rire, un bruit de foule. Toutes
les fenêtres et toutes les portes du château s'ouvrent avec violence.
Il y a douze fenêtres; à chacune d'elles paraît un gnome. Sur le
balcon du milieu se tient le roi avec une couronne en tête et le
sceptre à la main. De chaque porte s'élance un gnome (garde du
corps ou laquais), riant, criant, sautant autour de Paul, à quelque
distance. Tous les arbres s'inclinent avec un grand frémissement.
Paul, ébloui, reste debout en face du château.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, LE ROI DES GNOMES.
LE ROI DES GNOMES, à son balcon, d'une voix haute et ironique.
Ah! maître sensible! Ah! cœur exempt de souillures! Toi qui abandonnes
ton serviteur et qui te crois appelé à sauver le genre humain, tu as
failli deux fois en deux minutes, par égoïsme et par orgueil! Tu es à
nous maintenant.
PAUL, dédaigneusement.
Moi?
LE ROI DES GNOMES.
Contemple cet arbre, c'est ton domestique lui-même.
PAUL.
Grands dieux!
LE ROI DES GNOMES.
Sous l'écorce où le voilà caché, il conserve le sentiment et la
mémoire. Tu vas être comme lui.
PAUL, d'un ton terrible, aux gnomes qui se sont resserrés autour de lui.
Pas encore, tant que cette épée...
LE ROI DES GNOMES.
Tire-la donc!
Paul, déjà la main sur la garde de son épée, est paralysé tout à
coup. Ses bras et ses jambes conservent l'attitude qu'il avait prise
dans ce mouvement. Il devient rigide et blanc comme une statue,
pendant que le roi, du haut de son balcon, prend son sceptre d'or. La
bague reluit à sa main de marbre.
LE ROI DES GNOMES.
Nous t'avons fait des épaules assez solides pour porter les destinées
du monde. Qu'en dis-tu? Garde comme un remords le souvenir du passé.
Demeure perpétuellement dans l'impuissance de ta menace. Tes yeux sans
prunelles auront le don de nous voir et tes oreilles celui de nous
entendre, quand tu seras transporté dans la salle de nos festins; car
sous ton apparence insensible tu vivras, pour souffrir ton supplice
éternel.
Tous les gnomes, se prenant par la main avec des éclats de rire et aux
sons d'une musique infernale, font une grande ronde autour de la statue
immobile.
NEUVIÈME TABLEAU
LE GRAND BANQUET
Une salle à manger monumentale. Des lampes brillent, tenues à de
très longues cordes, comme dans les églises. Sur les deux côtés,
de distance en distance, il y a des colonnes de fer à chapiteau
corinthien reliées entre elles par de grosses chaînes où sont
suspendus des cœurs tout rouges. Au fond et occupant la largeur
entière de la scène, un escalier à marches noires monte vers une
galerie où se répète le même alignement de colonnes; mais celles-là
sans chaînes ni cœurs, avec des palmettes d'améthyste dans leurs
chapiteaux et laissant voir la nuit par les intervalles de l'une à
l'autre. Au milieu, à une table couverte de vaisselle d'or, et dont
la nappe est de pourpre à franges d'or, siègent douze gnomes de
premier rang, six d'un côté, six de l'autre, tous portant au front
des couronnes d'or. Le roi, sur un trône plus élevé et faisant face
au spectateur, est au haut bout de la table, avec une couronne plus
haute et ornée tout autour de petits cœurs en diamants.--Sur le
premier plan, à gauche, Paul, changé en statue de marbre blanc et
dans le costume qu'il portait à l'avant-dernier tableau, garde son
attitude immobile.
CHŒUR DES GNOMES célébrant leur victoire.
Pendant qu'ils chantent, les marmitons circulent dans la galerie
du fond pour apporter les plats et descendent quelques marches de
l'escalier où les valets servant les gnomes viennent prendre les
plats pour les poser sur la table. En passant devant la statue,
chaque valet lui fait une salutation ironique.
SCÈNE PREMIÈRE.
LES GNOMES, LE ROI DES GNOMES, PAUL en statue.
PREMIER GNOME à la droite du roi, regardant la statue.
Eh bien, héroïque nigaud, comment trouves-tu ta position?
DEUXIÈME GNOME.
Te voilà maintenant au-dessus de nous.
TROISIÈME GNOME.
Et méprisant toujours les petits gnomes.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
QUATRIÈME GNOME.
Tu voulais changer le monde, toi!
CINQUIÈME GNOME.
Change donc d'attitude.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
SIXIÈME GNOME.
Insulte-nous pour te venger.
SEPTIÈME GNOME.
Pour nous faire rire.
TOUS, riant à la fois.
Ha! ha! ha! ha!
LE ROI DES GNOMES.
Bien! amusez-vous, Gnomes, mes sujets. Fêtons royalement notre victoire
sur les hommes. Leurs cœurs à présent nous appartiennent et il n'est
pas besoin de ménager la marchandise. Les caveaux, les murailles, notre
palais, tout en regorge. Contemplez! Et chaque partie du monde nous
en procure: il y en a de Tombouctou et il y en a de Paris. Des cœurs
de nègres et des cœurs de duchesses! les uns qui ont palpité pour de
l'opium sous la grande muraille en Chine, et d'autres un peu rancis
déjà par trop de séjour au fond d'un comptoir, dans Londres!
Une longue branche d'arbre paraît à droite et s'étend contre la statue.
LES SIX GNOMES, en face, à gauche.
Tiens! regardez donc!
LE ROI.
Eh! c'est cet imbécile changé en prunier contre le mur du château.
Une seconde branche paraît.
UN GNOME.
Mais voilà deux branches; elles l'entourent, elles vont l'embrasser.
LE ROI.
Du sentiment! Ça m'ennuie. Coupez-les!
Un valet, avec un couteau, abat d'un seul coup les deux branches
d'arbre.--On entend deux cris terribles. Les rameaux saignent contre le
piédestal.
UN GNOME.
Délicat comme une sensitive. Pour un prunier, c'est comique!
TOUS LES GNOMES, riant.
Ha! ha! ha!
PREMIER GNOME, regardant la statue.
Il ne s'en émeut pas, le misérable!
DEUXIÈME GNOME.
Défends-le donc! Anime-toi!
TROISIÈME GNOME.
Veux-tu prendre, avec nous, ta petite portion de cœurs?
QUATRIÈME GNOME.
Faut-il qu'on t'en serve?
CINQUIÈME GNOME.
J'ai envie de t'en barbouiller le visage!
SIXIÈME GNOME.
Moi, de te les faire manger tous!
LE ROI.
Tiens, bois leur sang!
Il lui jette le contenu de la coupe. Le liquide rouge l'éclabousse et
reste figé çà et là par plaques inégales sur sa face et ses vêtements.
SEPTIÈME GNOME.
Réponds-nous donc, lâche!
HUITIÈME GNOME.
Entends-tu, nous bafouons ta sottise, tes illusions, ton courage!
NEUVIÈME GNOME.
Et ce cœur immaculé, où est-il?
DIXIÈME GNOME.
Tu en as rencontré de jolis cependant.
ONZIÈME GNOME.
Et qui t'aimaient.
DOUZIÈME GNOME.
Depuis des reines jusqu'à des femmes de banquier.
PAUL, toujours immobile, répète trois fois lentement:
Jeanne! Jeanne! Jeanne!
Tous les gnomes épouvantés se lèvent sur leurs sièges.
LE ROI.
Ah! malédiction!
A ce moment, Jeanne, en laitière, se trouve debout sur le piédestal,
dans les bras de Paul et l'étreignant étroitement.
LES GNOMES.
Regardez! regardez!
LE ROI.
A moi, mes valets, mes soldats, mes bourreaux! tout le monde! à moi, au
secours!
Une foule de gnomes apparaît de tous côtés, se précipitant dans la
salle. La statue, peu à peu, a changé de couleur et le piédestal
s'est abaissé, si bien que le groupe est maintenant au niveau du
plancher.
PAUL, tenant Jeanne sur son bras gauche, tire son épée.
Vous êtes vaincus, misérables!
Un large éclair sillonne le ciel au fond; et dans un éclat de
tonnerre, avec un cri immense de la foule, la table et les gnomes,
tout s'abîme sous le sol et disparaît. Les lampes s'éteignent.
Les cœurs suspendus se mettent à flamboyer, les colonnes du fond
s'écroulent à demi, et l'escalier ne fait plus qu'un monceau de
ruines.
SCÈNE II.
PAUL, JEANNE.
PAUL.
C'est toi? c'est bien toi? M'as-tu pardonné?
JEANNE.
Monsieur Paul...
PAUL.
Oh! plus de ces mots-là! Lève la tête! toi qui as secouru ma détresse
autrefois et qui maintenant me délivres, chère providence de ma vie,
pauvre amour méconnu! Et j'ai pu en chercher d'autres! Ah! comme
j'étais ingrat pour le passé, aveugle pour l'avenir! Je me suis laissé
prendre tout le long de ma route par des illusions funestes, d'autant
plus irrésistibles que je retrouvais dans chacun de ces monstres
survenant pour me perdre quelque chose de toi, ton image!--Et tu étais,
au contraire, si loin!
JEANNE.
Oh! pas si loin!
PAUL.
Comment?
JEANNE.
Moi aussi, j'étais aveugle!
PAUL.
Que veux-tu dire?
JEANNE.
Vous rappelez-vous cette coquette Parisienne qui vous étourdissait avec
son embarras de bagages et de sottises?
PAUL, riant.
Oui! oui!
JEANNE, naïvement.
C'était moi!
PAUL.
Mais...
JEANNE.
Vous rappelez-vous cette lourde petite bourgeoise, dans cette contrée
hideuse?
PAUL.
Ah! ne me parle pas de cette imbécile!
JEANNE, piteusement.
C'était moi!
PAUL.
Impossible!
JEANNE.
Et cette reine aux splendeurs infinies qui d'un geste faisait mourir
les hommes...
PAUL.
Assez! N'achève pas!
JEANNE, se cachant la tête dans les mains.
C'était moi.
PAUL recule d'un pas.
Vous!
JEANNE, lui sautant au cou.
Oui, moi! Pour te retrouver, pour te plaire, pour que tu m'aimes!
J'ose te le dire maintenant. Mon amour était si fort que j'ai
traversé, afin de venir jusqu'à toi, toutes les démences et toutes les
cruautés du monde. Et comme tu ne l'as pas compris, cet amour, comme
tu ne l'as pas même aperçu,--il redoublait pourtant à chacun de tes
dédains,--aujourd'hui, pour te sauver, je descends du ciel.
PAUL.
Du ciel?
JEANNE.
Ah! tu ne sais pas, écoute! J'étais morte; les gnomes me trompaient.
Les fées m'ont rendue à la vie! Tu vas me suivre! l'heure a sonné.
Viens! viens!
PAUL.
Oh! oui, oui, je te crois! Je savais bien quelle destinée m'était
promise. Malgré tous les obstacles, je n'en ai jamais douté... Et
tout à l'heure, sous le marbre qui m'enfermait, j'en avais l'espoir,
l'impatience et l'angoisse! Partons! Emmène-moi! Les gnomes sont
vaincus, laissons la terre!
JEANNE.
Je vais te conduire dans un pays tout bleu, où les fleurs comme les
amours sont éternelles et démesurées. Là, mon bien-aimé, les orages
ne soufflent pas; l'immensité tiendra dans nos cœurs, et nos yeux,
toujours se contemplant, auront la lumière et la durée des étoiles!
PAUL, étreignant Jeanne.
Ah! délices de mon âme, elle commence déjà l'éternité de notre ivresse.
SCÈNE III.
PAUL, JEANNE, LA REINE DES FÉES.
LA REINE DES FÉES, qui depuis le milieu de la scène précédente est
descendue lentement du fond, survenant entre eux deux.
Non! pas encore!
PAUL, indigné.
Toi, la reine des fées! Mais tu m'avais promis...
LA REINE.
As-tu donc oublié notre convention? Tu n'as accompli que la moitié de
ton devoir. La seconde est plus difficile peut-être. (Montrant Jeanne.)
Avant d'obtenir la félicité de votre union perpétuelle, il faut
remettre aux hommes ces cœurs délivrés par ta bravoure!
PAUL.
Comment pourrai-je, à moi seul...?
LA REINE, souriant.
Oh! nous sommes là: les fées t'aideront! Tu n'as à t'occuper que de
ceux exclusivement qui te sont connus! Tâche de les convaincre! qu'ils
reprennent leur cœur! Pour devenir immortel, exécute d'abord l'œuvre
d'un dieu!
Paul baisse la tête dans ses mains. On entend au dehors un chœur de
voix joyeuses.
PAUL, levant son visage baigné de larmes.
Ces voix?...
LA REINE.
Ce sont les arbres de la forêt, les hommes délivrés qui s'en retournent!
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, DOMINIQUE entre par le côté droit, avec un nid sur
la tête; en guise de bras, il a deux rameaux chargés de fruits qu'il
tient horizontalement.
JEANNE, émue.
Mon frère! Comme le voilà!
DOMINIQUE, pleurant.
Mon pauvre maître! Enfin je vous retrouve. Les larmes m'en coulent
comme la pluie le long du tronc, du corps c'est-à-dire. Je ne peux vous
serrer dans mes bras. On a beau me couper les rameaux, ça repousse. Je
voudrais tant vous embrasser! Maudite gourmandise, c'est elle qui a
tout fait! (En baissant le menton, il mange une prune sur son épaule et
se remet à pleurer.) Ah! mon Dieu, mon Dieu!
PAUL et JEANNE, ensemble.
Grâce pour lui, bonne fée!
LA REINE, à Paul.
Puisque tu l'aimes, soit!
Aussitôt les deux branches disparaissent. Dominique a des bras. Dans
le mouvement de sa chevelure qui frissonne, le nid tombe de sa tête,
des œufs s'écrasent par terre et un oiseau s'envole.
LA REINE DES FÉES, à Dominique.
Mais tu iras...
DOMINIQUE.
Oh! partout. Depuis que j'ai pris racine, je ne demande qu'à me
dégourdir.
LA REINE, montrant les colonnes.
Tu iras avec ton maître, pour donner ces cœurs à tous ceux qui en
manquent.
DOMINIQUE.
Volontiers! (Il considère les cœurs suspendus et se gratte l'oreille.)
Mais... vu la quantité, nous allons avoir une cargaison d'une
lourdeur...!
LA REINE.
Non! regarde. (Les cœurs se rapetissent à la dimension d'une noix. Une
surface dorée les enveloppe.)
DOMINIQUE.
Oh! que c'est drôle! comme c'est drôle! Pas de paresse! grimpons-y! (Il
va pour monter à la colonne de gauche au premier plan.)
LA REINE.
Non! baisse-toi! (Le chapiteau de la colonne à gauche et celui de la
colonne à droite, s'entr'ouvrant, laissent tomber une pluie de cœurs.)
DOMINIQUE, les ramassant.
On dirait vraiment des bonbons de sucre!
LA REINE.
Ils n'en seront que plus faciles à prendre. (A Paul, qui reste immobile
au pied de la colonne de droite.) Que fais-tu donc? Tu restes là?
PAUL, à part, murmurant.
Et je la perds au moment de ma victoire, quand tout semblait fini et
que je croyais enfin la tenir!
JEANNE, suppliant.
Oh! ne sois pas désespéré... Va-t'en, si tu m'aimes. Tu ne connais pas
le destin. Fais ce qu'elle ordonne, tout de suite, tout de suite!
DOMINIQUE.
Allons! mon pauvre maître, encore un petit voyage, le dernier!
Paul étend son manteau et reçoit des cœurs pendant que Dominique en
bourre ses poches.
LA REINE, montrant l'horizon.
Va maintenant!
PAUL, se tournant vers Jeanne pour l'embrasser.
Jeanne!
LA REINE, l'écartant d'un geste.
Non! à ton devoir! le sien est accompli sur la terre. Je la transporte
dans des régions où elle attendra, pour vous retrouver, que ta vertu
t'ait fait digne de son amour.
Paul et Dominique remontent vers le fond et gravissent l'escalier en
ruines en trébuchant parmi les pierres.
JEANNE.
Adieu!
PAUL, de loin.
Adieu!
Dominique se retourne pour envoyer un baiser. Tous les chapiteaux de
toutes les colonnes s'entr'ouvrent et laissent tomber un ruisseau de
cœurs d'or. En même temps, des deux côtés, les fées envahissent la
scène en tourbillonnant et recueillent les cœurs dans le pan de leurs
robes.--Au premier plan, Jeanne, émue, est restée avec la reine qui
lui tient la main.--On aperçoit Paul et Dominique à l'extrême horizon.
DIXIÈME TABLEAU
LA FÊTE DU PAYS
Un beau parc dans les environs de Paris, chez le banquier
Kloekher. Des deux côtés de la scène il y a de grands arbres et
des arbustes.--Au fond un petit mur soutenant une terrasse, avec
un escalier de pierre au milieu. Sur chaque marche de l'escalier,
aux deux bouts, un vase de fleurs. D'autres vases sont alignés sur
la dalle du mur. Au delà, on aperçoit la campagne avec Paris dans
l'éloignement. Le milieu de la scène se trouve occupé par une pelouse
de gazon.
SCÈNE PREMIÈRE.
MONSIEUR ET MADAME KLOEKHER, LETOURNEUX, ALFRED DE CISY, ONÉSIME
DUBOIS, MACARET, COLOMBEL, BOUVIGNARD, INVITÉS, MESSIEURS ET DAMES,
tous en élégants costumes d'été.
C'est le soir. Au lever du rideau les invités arrivent par la gauche
et se répandent sur la scène, Mme Kloekher donnant le bras à Alfred.
Bouvignard se précipite à droite, seul, à l'écart, et tire de sa
poche une petite cruche de faïence, enveloppée dans son mouchoir,
qu'il découvre et se met à contempler.
MADAME KLOEKHER, respirant largement.
Enfin, ici, on respire! car cette fête du pays, avec ses trompettes et
sa grosse caisse, nous a ennuyés si fort durant le dîner...
MONSIEUR KLOEKHER.
Ah! voilà! Le jour qu'on choisit pour recevoir ses amis, messieurs les
gens du peuple s'amusent!
LETOURNEUX.
Si au moins dans leurs divertissements ils respectaient la morale!
MACARET.
Puis, ils viendront crier misère à la porte de notre usine...
COLOMBEL.
Et il faudra les recevoir dans les hôpitaux, où l'on perd à les soigner
un temps...
Il sort.
LETOURNEUX, gaiement.
Et dire que de vieux camarades comme nous ont été sur le point de se
fâcher, mon pauvre Kloekher!
KLOEKHER.
Comment sur le point? Nous étions furieux! (Il rit.) Ha! ha!
LETOURNEUX, riant.
A propos de quoi, je vous le demande? Pour ce petit monsieur Paul.
KLOEKHER, avec une colère concentrée.
L'intrigant!
ALFRED, haussant les épaules.
Un fou!...
MADAME KLOEKHER.
Un véritable drôle! (Elle s'assoit sur le banc à gauche. Alfred se met
près d'elle.)
KLOEKHER.
Sait-on au moins ce qu'il est devenu?
ALFRED.
Non! Sombré.
MADAME KLOEKHER.
Vous ne pleurez pas, Onésime, vous, son ami?
ONÉSIME.
Moi, madame! jamais de la vie, je vous jure.
MADAME KLOEKHER, riant.
C'eût été fort beau, cependant, que de le voir la semaine prochaine, à
vos côtés, comme témoin de votre mariage.
KLOEKHER.
Eh! mon Dieu, ne causons plus de ce misérable! Si nous faisions
quelques pas, Letourneux, hein, pour régler les bases de notre
opération?...
LETOURNEUX.
Avec plaisir!
Letourneux et Kloekher se mettent à se promener du haut en bas de la
scène.
MADAME KLOEKHER, à Onésime.
On la dit une excellente personne, votre fiancée?
ONÉSIME.
Elle n'est point d'une beauté... extraordinaire. Mais... il y a
d'autres avantages.
MACARET, à Onésime.
Qu'a-t-il donc, Bouvignard? Il semble absorbé dans une contemplation...
Ils vont à lui.
BOUVIGNARD, à Onésime.
Vous qui êtes artiste, examinez-moi cela! Quels filets! quel émail!
(Onésime veut prendre le pot.) Prenez garde! Non! je vais vous le
démontrer moi-même.
Bouvignard, Onésime et Macaret restent debout à examiner le pot que
Bouvignard leur montre sur toutes les faces. Mme Kloekher est assise
sur le banc à gauche avec Alfred. Letourneux et Kloekher se promènent
de haut en bas.
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
Ainsi c'est convenu? je recevrai pour samedi mon invitation chez madame
la comtesse de Trémanville?
ALFRED.
Et pour tous ses autres samedis. (Kloekher et Letourneux passent en
gesticulant.) Ma tante s'est fait prier, je vous l'avoue. La différence
des mondes, des quartiers, je veux dire... (A part.) Attrape, ma petite
bourgeoise!
MADAME KLOEKHER.
Oh! merci! et il ne faudra plus me faire des terreurs, comme l'autre
jour.
ALFRED.
Non! non! bien sûr! C'est que j'avais perdu la tête, à propos de rien;
tout s'est arrangé. Je vous adore, Ernestine! (Montrant Kloekher qui
repasse.) Vous lui parlerez de moi, n'est-ce pas, comme d'un homme
entièrement à lui, prêt à toutes les démarches, et auquel il pourrait,
dans son intérêt même, confier ses affaires... les plus capitales.
MADAME KLOEKHER.
Sans doute, mon ami!
ALFRED, à part.
Si elle ne s'y met pas, dans huit jours la Belgique!
MACARET.
Et vous avez acheté cela...?
BOUVIGNARD.
Quatre-vingts francs!--pas un sou de plus,--ici dans un cabaret, à côté!
On entend un bruit de trompettes et de grosse caisse.
MADAME KLOEKHER, se levant.
Encore! mais c'est intolérable, monsieur Kloekher; il faudrait se
plaindre à l'autorité.
Le bruit redouble; il s'y mêle des cris d'enthousiasme et comme le
brouhaha d'une foule.
SCÈNE II.
LES PRÉCÉDENTS, COLOMBEL rentrant.
COLOMBEL.
Savez-vous qu'il y a là sur la place, au milieu des boutiques, quelque
chose de fort original, d'extraordinaire, une chose très amusante,
ma parole! J'ai vu bien des saltimbanques, mais aucun de pareil à
celui-là. Un homme qui vend des cœurs pour un sou!
ALFRED.
Ce n'est pas cher!
UNE DAME.
Oh! non, mais curieux.
UN INVITÉ.
On ferait peut-être bien de voir... Qui sait?
UN AUTRE.
Quand ce ne serait que pour entendre le boniment.
MACARET.
Ces gaillards-là quelquefois vous ont une verve!...
Les invités entourent Mme Kloekher.
MADAME KLOEKHER.
Je ne sais si je dois?... Est-ce un homme que l'on puisse faire venir,
docteur?
COLOMBEL.
Oh! pour vous, certainement non, belle dame; il n'en est nul besoin.
Mais, quant à nous autres, à qui vous avez pris tous nos cœurs...
KLOEKHER, se disposant à sortir.