voussures des arcades dans la galerie. Les bayadères s'en vont
ensuite, et les nains, accroupis sur les marches du trône, sauf un
seul qui demeure à demi caché.
LE ROI, désignant les deux géants du fond près des stores.
Ceux-là peuvent rester, étant muets!
SCÈNE III.
LE ROI DES GNOMES, JEANNE.
JEANNE, descendant du trône.
Qu'as-tu donc pour exiger cette mort?
LE ROI.
Moi? Oh! pas le moindre motif!
JEANNE.
Eh bien, comme j'ai le droit de pardonner...
LE ROI.
Pardonner? Mais ils ne croiront jamais que tu sois la reine!
JEANNE.
Pour avoir pleuré! quel crime! Elle était donc bien cruelle,
l'autre!...
LE ROI.
Elle était forte. Imite-la!
JEANNE.
Il m'est impossible cependant...
LE ROI.
Tu veux donc te perdre, et pour un scrupule indigne de ce pouvoir tant
rêvé, quand il te le faudrait plus fort que jamais...
JEANNE.
Que dis-tu?
LE ROI.
Car bientôt, tout à l'heure peut-être, tu auras à tirer d'un péril
mortel ton frère et ton amant.
JEANNE, après un long silence.
Et tu crois que ce papier...
LE ROI.
Il ne s'agit que de retourner dans tes mains ton sifflet d'or et d'en
appuyer le pommeau sur cette cire rouge. (Il la lui présente.)
JEANNE.
Oh! non! c'est trop horrible!
LE ROI.
Mais si le peuple se révolte, s'il te chassait? Je ne peux rien sur les
multitudes, moi! Il est accoutumé chaque jour à des supplices. Tu le
prives de sa joie, il va douter de sa reine. (De grands cris s'élèvent
au dehors.) L'entends-tu?
JEANNE, prêtant l'oreille.
En effet!
VOIX LOINTAINES.
Vengeance! La mort! la mort!
LE ROI DES GNOMES, à un des géants près des stores.
Relève!
Le géant, sans monter sur les marches, allonge le bras et il relève
d'un seul coup jusqu'en haut le store de bambous dorés qui ferme
l'arcade extérieure du milieu de la galerie. On aperçoit une ville
orientale, minarets, coupoles.
JEANNE gravit vivement les trois marches et se penche pour voir.
Quelle foule! et avec des piques, des haches, des épées! La voilà qui
bat contre les portes du palais!
LE ROI.
Hâte-toi donc, malheureuse! pour sauver ceux que tu aimes!
JEANNE.
Donne! (Elle repousse le papier.) Non! non!
LE ROI DES GNOMES.
Garde au moins le pouvoir quelque temps, ne fût-ce qu'un jour, une
heure, et que ce supplice montre...
JEANNE, emportée.
Eh bien! qu'il ait lieu quand je n'y serai plus!
LE ROI, servilement.
Demain, si tu veux, tes désirs sont des ordres, Majesté. Voilà!
JEANNE, apposant vite le cachet.
Oui, demain.
LE ROI remet le papier au nain resté près du trône.
Cours!
Le nain se précipite à droite par la portière, en riant à gorge
déployée.
Eh! eh! il est d'humeur folâtre, ce bouffon!
JEANNE, se tordant les mains.
Miséricorde de Dieu! si j'avais su tout cela!...
LE ROI DES GNOMES, à part.
Nous la tenons! Elle a été coquette, puis stupide; elle devient
cruelle! C'est complet! (Cris de joie et applaudissements au dehors.)
Ton peuple te remercie, ô reine!
JEANNE.
Mais un grand bruit de pas se rapproche!...
LES VOIX, de plus près.
La mort! la mort!
LE ROI, tout en remontant jusqu'au fond, au delà des trois marches
contre la grande baie du milieu.
C'est qu'il vient lui-même jusqu'ici, pour aider à tes bourreaux et
jouir de ton aspect trois fois saint. Entrez!
Alors s'avance par la galerie d'abord le nain général, puis derrière
lui des nègres portant sur leur épaule le bout d'une énorme chaîne
qui attache Paul et Dominique. Un flot de peuple les accompagne.
Tout ce cortège, avec le nain en tête, descend les marches de
l'escalier et se déploie au fond contre le petit mur de la galerie,
laissant au premier plan Paul et Dominique en haillons, très pâles,
les yeux hagards, tandis que le roi des gnomes reste sous l'arcade
du milieu et que les géants en robe noire, dominant par derrière la
multitude, se tiennent toujours immobiles devant les stores dorés.
SCÈNE IV.
JEANNE, LE ROI DES GNOMES, PAUL, DOMINIQUE, LE NAIN GÉNÉRAL, NÈGRES,
FOULE, ETC.
JEANNE, apercevant Paul.
Lui!... (Puis elle s'est contenue, et quand il se trouve en face
d'elle, au nain:) Enchaînés! Pourquoi?...
LE NAIN, GÉNÉRAL DES GÉANTS.
Ils ont franchi les limites de vos États, Majesté!
JEANNE.
Eh bien?...
LE ROI DES GNOMES, descendant vers elle par le côté gauche.
N'est-ce pas le plus grand des crimes? O lumière des étoiles!
JEANNE, comprenant.
Ah!... en effet... certainement!... Vous avez bien agi, général! et
vous aussi, les noirs!... et vous aussi, mon peuple!... Mais... en
raison même de cet excès d'audace, nous désirons interroger les deux
coupables, seule (au roi des gnomes), sans notre premier ministre! (Il
s'incline.) S'il est besoin de vous... (lui montrant le sifflet) on
vous appellera, vous savez! (Il disparaît brusquement par une trappe,
dans le trône.) Comment? disparu déjà?... Je ne l'ai pas vu sortir! (A
demi-voix.) Ah! tant mieux, il nous importunerait!...
SCÈNE V.
JEANNE, PAUL, DOMINIQUE, puis LE ROI DES GNOMES.
JEANNE, après que la foule s'est écoulée.
Bien que je sois la reine, il me faut subir pourtant les lois de ce
pays. C'est en vertu d'elles que mon peuple vous a tout à l'heure
arrêtés. J'ai dû, quand il était là, lui donner raison. A présent je
vous pardonne, vous êtes libres!
DOMINIQUE, à part.
Quelle bonne femme!
JEANNE.
Je veux d'abord vous retirer ces chaînes, sans que personne le sache
toutefois, excepté le premier ministre.--Où est-il?--Ah! le sifflet!
(Elle siffle.--Le roi des gnomes, à l'instant, se trouve près d'elle.)
DOMINIQUE, à part.
D'où sort-il donc, celui-là? Je n'aime pas ces manières d'entrer! Quand
nos affaires allaient si bien!
PAUL, considérant le roi des gnomes.
C'est étrange! Je l'ai déjà vu... mais oui!... Dans ce bal... ou
plutôt... ne serait-ce pas l'homme du cabaret? Il y a là-dessous...
quelque piège...
JEANNE, au roi des gnomes.
Faites tomber leurs chaînes! (Bas.) J'avais besoin du secret... tu
m'excuses?
LE ROI.
Sans doute! (Haut.) Oh! immédiatement, Majesté!... (Il s'avance
gravement vers les deux prisonniers, et sans effort, rien qu'en les
touchant, il brise leur chaîne, anneau par anneau, avec ses doigts. Les
tronçons tombent sur le sol avec un grand bruit de fer.)
DOMINIQUE.
Tudieu! quel poignet!
PAUL.
C'est lui! (Il se penche pour l'examiner; le roi des gnomes a disparu.)
JEANNE, à part.
Aussi discret que dévoué, ce bon génie! (Haut à Paul.) Mais qui vous
gêne encore? Cependant, voyez vos mains, elles sont délivrées; toutes
ces portes, elles sont ouvertes. N'avez-vous rien à nous dire?...
PAUL, froidement.
Des remerciements, il est vrai!
JEANNE, piquée.
Ah!... c'est tout?...
PAUL, lentement.
Que demandez-vous de plus! Sais-je d'ailleurs quel motif?...
DOMINIQUE, à part.
L'imprudent? (Haut.) Ah! Majesté, reine, déesse, reflet de la lune,
nos cœurs débordent de reconnaissance!...
JEANNE.
Bien!--Plutôt que de continuer vos courses périlleuses, il serait
meilleur pour vous de rester dans ce royaume.
DOMINIQUE.
Certainement; moi, j'accepte!
JEANNE, à part.
Il ne répond pas!... (Haut.) Je dis dans cette ville, à ma cour, où je
vous offrirais quelque fonction.
PAUL, brèvement.
Je refuse!
JEANNE.
Même celle de premier ministre.
PAUL.
Oui!
JEANNE, à part.
Que veut-il donc?... (Elle étend son bras vers l'arcade du milieu
ouverte.) Regarde! Voici la capitale de mes États, ma grande ville
de Pipempohé. Elle a vingt-quatre lieues de tour, trois millions
d'habitants, six fleuves qui la traversent, des palais d'or, des
maisons d'argent, et des bazars tellement interminables qu'il faut un
guide pour vous conduire dans la forêt de leurs piliers de cèdre. Je te
la donne.
PAUL.
Je n'en ai pas besoin!
JEANNE.
Ah! quel orgueil! (Au géant qui est au fond, à droite.) Relevé! (Le
géant relève, comme a fait l'autre, le store de bambous dorés. On
aperçoit un golfe semé de navires,--une forêt plus loin.) Et tu auras
mon port, mes marins, mes vaisseaux, toute la mer, avec les îles et les
contrées que l'on découvrira.
PAUL.
A quoi bon?
JEANNE.
Tu accepteras ceci, j'espère! (Au second géant.) Relève! (Le géant
relève le store de gauche et l'on aperçoit, entre des rochers noirs et
d'aspect horrible, un grand bloc éclatant de blancheur.) Cette montagne
est tout en diamant. Les magiciens qui sont à mon service la couperont,
et je te fournirai des éléphants pour en emporter les morceaux.
PAUL.
C'est un bagage trop lourd, Majesté!
JEANNE.
Est-ce mon trône que tu désires?... Je puis t'y faire asseoir près de
moi (avec tendresse) et même en descendre pour que tu y restes seul?
PAUL.
Ma place est plus loin; j'ai une tâche à exécuter.
JEANNE.
Ah! Et si je t'en empêche?
PAUL.
Elle se trouve au-dessus de tous les pouvoirs!
JEANNE.
Mais si je te retenais!
PAUL.
J'aurais encore la liberté de vous haïr!
JEANNE.
Me haïr! Et tu refuses mon trône? Qu'est-elle donc, cette mission si
extraordinaire?
PAUL.
Personne, je vous le dis, n'en doit rien savoir.
JEANNE.
Mais moi?
PAUL.
Vous surtout!...
JEANNE.
Quelle audace!
DOMINIQUE, bas.
Monsieur! monsieur! pas de folies! D'un mot elle peut faire sauter nos
deux têtes comme deux volants; si vous ne voulez pas, refusez avec
politesse! Du calme! de l'astuce!
PAUL.
Eh! je ne crains rien! A mesure que je me rapproche du but, il se fait
des lumières dans mon esprit. Et vous qui m'apparaissez maintenant sous
la figure d'une reine au milieu d'épouvantes et de somptuosités, vous
n'êtes rien autre chose que cette même femme qui a déjà voulu m'arrêter
par d'absurdes élégances, et qui plus tard a tâché de me séduire avec
les charmes d'un bonheur vulgaire. Ah! je vous connais.
JEANNE, à part.
Malheureuse! A moitié seulement, et pour m'exécrer davantage.
PAUL.
Car vous n'êtes, avouez-le donc! que l'instrument des génies funestes!
Mais je ne succomberai pas plus sous votre puissance que je n'ai été
vaincu par les autres tentations! Accumulez les obstacles! Ma volonté
est plus solide que vos citadelles et plus fière que vos armées.
JEANNE.
Insensé! (Appelant.) Les nègres! les nègres! (Arrivent quatre nègres
avec des poignards.--Aux deux premiers.) Approchez, vous deux!... Tirez
vos poignards. (Ils marchent sur Paul et Dominique en levant leurs
longs coutelas. Paul reste impassible, Dominique est presque évanoui
de terreur.--Froidement.) Tuez-vous! (Les deux nègres tremblent et
hésitent.) Avez-vous entendu? (Ils se percent de leurs poignards et
tombent morts.--Aux deux autres.) Emportez cela! (Les deux nègres
survivants emportent les deux cadavres.--A Paul.) Doutes-tu encore de
ma puissance?
DOMINIQUE, à genoux, les mains jointes.
Non! non! Moi, d'ailleurs, je n'ai rien dit!
JEANNE.
Penses-tu qu'avec un peuple pareil je manque de moyens pour te
contraindre? J'ai ma tour de fer, bâtie sur un roc d'airain, dans un
lac de soufre; et au-dessus d'elle pour empêcher de fuir par les airs,
il y a continuellement quatre griffons tenant des nuages dans leur
gueule et qui tourbillonnent en regardant sous eux. J'ai au fond d'un
puits de marbre, après des centaines d'escaliers, un cachot plus étroit
qu'un cercueil, dont les pierres vous dévorent, et où les captifs ne
peuvent pas mourir! Mais je te ferais, s'il me plaisait, écraser sous
mes chariots, brûler dans mes fours à porcelaine, dévorer par mes
tigres, ou boire d'un tel poison qu'immédiatement tu disparaîtrais et
qu'il ne resterait de toi sur la terre, pas plus que d'une goutte d'eau
évaporée! Eh bien... va-t'en! tu es libre.
PAUL, croisant les bras.
De quelle façon?
JEANNE.
Tu peux sortir de mon royaume. (Paul fait un geste de doute.) Oui, sans
que personne t'en empêche.
PAUL.
Qui me l'affirme?
JEANNE déchire son écharpe au-dessus de la frange et y imprime son
cachet.
Mon nom sur cette bribe de satin suffira pour vous mener jusqu'aux
frontières... et peut-être un jour, si tu la conserves, tu t'accuseras
d'avoir répondu par des outrages aux offres les plus magnifiques
et les plus tendres que jamais un homme ait reçues d'une reine! (A
Dominique, lui tendant le sauf-conduit.) Tiens, prends! (Avec un geste
d'autorité.) Sortez!!!
Ils s'en vont par la galerie. Jeanne les suit du regard pendant
longtemps.
SCÈNE VI.
JEANNE, seule.
Que lui ai-je donc fait, pour qu'il me fuie toujours? Il m'a été
impossible de l'éblouir avec mon pouvoir, et ma générosité ne l'a pas
ému! (Elle marche lentement en regardant les murs.) Qu'ai-je besoin de
tout cela maintenant, puisqu'il le refuse!... Je vais abandonner ce
royaume... et le suivre... partout... de loin... (Elle s'affaisse sur
les degrés du trône.) Ah! j'avais plus de bonheur autrefois, quand je
n'étais qu'une pauvre laitière. Un jour... je me rappelle... je suis
venue dans sa mansarde, il me vanta ma jolie figure... mes mains qu'il
a presque portées à ses lèvres... Et aujourd'hui non seulement il ne me
reconnaît plus, mais il me hait. Par quelle fatalité? Et pourquoi se
trompe-t-il sur ces bons génies, quand ils ne travaillent au contraire
qu'à notre félicité commune. (Des éclats de rire stridents éclatent au
dehors, à gauche, derrière le trône.) Ah! ce sont mes petits bouffons,
dans la salle à côté, qui s'amusent! (Un bruit de voix joyeuses
s'élève.) Quelle gaieté!
SCÈNE VII.
JEANNE, LE ROI DES GNOMES, entrant de côté, dans son costume de gnome.
JEANNE, à sa vue, pousse un cri d'effroi.
Qu'est-ce donc?
LE ROI.
Rien! Nous nous amusons beaucoup! tu l'as dit!
JEANNE.
Ces voix tout à l'heure, cette apparence... que signifie?...
LE ROI.
Ceux qui rient là, à côté, ce sont les génies acharnés à ta perte,
comme à celle de ton amant. Moi, qui t'ai conduite partout, conseillée
et fait semblant de te servir, je suis leur maître, le roi des gnomes.
JEANNE, atterrée.
Le roi des gnomes!... des gnomes!...
LE ROI.
En vertu de ma volonté, jamais il ne t'aimera, et à peine arrivé sur
nos terres, il est perdu.
JEANNE.
Impossible! Je cours après...
LE ROI.
Il est trop tard! et quand même il reviendrait, je suis sûr de sa
défaite.
JEANNE, avec impatience.
Non! non! non! Je vais donner des ordres.
LE ROI.
Oh! tant qu'il te plaira!
JEANNE.
Tu vas t'y opposer, n'est-ce pas?
LE ROI.
Au contraire! Tu seras obéie ponctuellement. Essaye.
Le roi des gnomes sort en riant; et les rires, dans la coulisse,
redoublent.
SCÈNE VIII.
JEANNE, seule.
Que veulent-ils donc contre lui? et dans quel but? Qu'importe! un péril
le menace. Il tombe peut-être? Il est perdu. Ah! qu'il revienne! Que
faire ensuite? Je n'en sais rien. Nous fuirons. (Appelant.) Général!
(Le nain général des géants, paraît.) Oh! non pas lui! C'est un des
leurs! D'autres! le chef de ma garde, le chancelier, des soldats,
quelqu'un! Venez donc! venez donc!
SCÈNE IX.
JEANNE, UN OFFICIER avec des soldats, LE CHANCELIER.
JEANNE, à l'officier.
Ces deux étrangers partis tout à l'heure, cours après! Malgré notre
sauf-conduit royal, quoi qu'ils fassent, tu m'entends, je les veux!
ramène-les! Tu m'en réponds sur ta tête! plus vite. (L'officier et les
soldats sortent par la droite.--Au chancelier.) Pourquoi donc t'ai-je
appelé, toi? Ah! tu dois avoir encore entre tes mains l'ordre du
supplice de cet homme... tu sais... qui a pleuré l'autre jour.
LE CHANCELIER, avec une grande révérence, le lui montrant.
Le voici, gracieuse Majesté.
JEANNE.
Donne! (Elle le déchire en morceaux.) Je lui fais grâce!... (Le
chancelier la regarde, stupéfait.) Oui, entièrement grâce!... Va le
délivrer toi-même, et tu auras soin qu'on lui porte, pour qu'il n'ait
plus faim à l'avenir, trois tonnes d'argent et la charge en blé de
quatre dromadaires. (Fausse sortie du chancelier.) Écoute donc! Il doit
y avoir beaucoup d'esclaves dans mes jardins? Qu'on brise leurs chaînes
et qu'on les renvoie, sur des vaisseaux, dans leur patrie! Ensuite, tu
prendras aux magasins du palais tous les vêtements qui s'y trouvent:
les dolimans de fourrures, les vestes en brocart d'or, les robes
tissues de perles, et tu les distribueras aux habitants de ma ville,
en commençant par les plus pauvres! Reviens! je n'ai pas fini! On
tirera des arsenaux toutes les armes, et l'on en fera sur les places de
grands bûchers qui réjouiront les veuves! Comme j'ai trop de parfums,
qu'on les jette par les fenêtres pour laver les rues. J'ordonne qu'il
n'existe rien des commandements portés jusqu'à ce jour en mon nom! Je
veux qu'il n'y ait plus dans mon royaume une seule douleur! mais un
même sourire de joie sur la face de tout mon peuple! Rien, maintenant,
que des larmes d'allégresse et des bénédictions pour moi! (Paul et
Dominique rentrent à droite, par la portière, avec l'officier et les
soldats.) Ah! (A l'officier.) C'est bien! Laissez-nous!
SCÈNE X.
JEANNE, PAUL, DOMINIQUE.
PAUL, ironiquement.
Je me doutais de cette clémence, ô reine!
JEANNE.
Malheureux qui me calomnie encore! Écoute, il y va de ton salut.
DOMINIQUE.
Peut-être du mien? Miséricorde!
JEANNE.
De ta vie!
PAUL.
Que vous importe?
Un long silence.
JEANNE.
C'est à moi que tu le demandes, toi!... toi, Paul de Damvilliers!
PAUL.
Qui vous a dit mon nom?
JEANNE, fièrement.
Eh! que t'importe à ton tour?
Silence.
PAUL.
Ah! je comprends. En effet, vous avez pour vous la science des gnomes;
moi, j'ai la protection des fées. Je vous défie.
JEANNE.
Ah! oui, insulte-moi, méprise-moi, exècre-moi bien! Mais au nom de tout
ce qu'il y a de plus sacré, par les âmes de ceux qui te sont les plus
chers, par pitié pour toi-même, je t'en supplie, reste, reste ici!
PAUL.
Je partirai cependant!
JEANNE.
Pourquoi donc t'obstines-tu à ne jamais me croire?
PAUL.
C'est que vous m'avez déjà trompé sous tant de formes! Tout à l'heure
encore, vous m'accabliez d'offres et de protestations, et puis, à
propos de rien, subitement, voilà que vous reprenez avec violence cette
liberté que vous aviez eu tant de mal à fournir!
JEANNE.
Mais tu ne sais pas que tu te précipites à une mort certaine, puisque
je ne le savais pas moi-même. Jusqu'à présent, j'étais la victime
d'esprits infernaux dont je ne soupçonnais pas les desseins.
PAUL.
Ah! c'est un autre artifice maintenant?
JEANNE.
Non, je te jure. Ne t'en va pas!
PAUL.
Eh! tous les hasards sont moins périlleux que vos serments.
JEANNE.
Regarde-moi donc! Est-ce que j'ai l'air de mentir?
PAUL.
Un nouveau piège! Car plus je vous considère et plus votre visage,
évoquant pour moi des souvenirs lointains, m'en représente un autre...
celui d'une jeune fille.
JEANNE.
Achève!
PAUL.
Elle valait mieux que toutes les reines, et j'aurais bien fait
peut-être de retourner en arrière dans ma vie, plutôt que de toujours
poursuivre en avant!
JEANNE.
Grandeur de Dieu! quelle punition!
PAUL.
Rien qu'une justice!
JEANNE.
Mais c'est affreux! Tu ne me reconnais donc pas, quand tu sauras...
quand je te dis...!
LE ROI DES GNOMES, apparaissant tout à coup.
Prends garde!
PAUL, à part.
Encore lui!
JEANNE.
Je ne t'ai pas appelé, toi!
LE ROI DES GNOMES, avec un grand salut.
Raison de plus pour venir, ô reine!
JEANNE.
Va-t'en, va-t'en! je le sauverai seule!
LE ROI DES GNOMES.
Mais tu vois bien que le misérable lui-même ne veut pas de ton secours.
JEANNE, à Paul qui est déjà remonté au milieu de la scène.
Grâce! Reviens!
PAUL.
Jamais! (Il entraîne Dominique immobile de terreur et s'en va par le
fond.)
JEANNE.
Au nom du souvenir dont tu parlais tout à l'heure! Dussé-je pour te
convaincre donner ma vie...!
PAUL.
Je n'en ai que faire de vos dons!
JEANNE.
Ecoute, je suis... (Paul et Dominique ont disparu. Le roi
des gnomes étend sa main sur Jeanne qui balbutie d'une voix mourante:)
Jeanne la laitière!
Elle tombe comme foudroyée sous la main du roi des gnomes... Alors
toutes les marches du trône s'entr'ouvrent; et LES NAINS, avec les
têtes de gnomes qu'ils avaient au 1er tableau, s'élancent autour
d'elle, dansant et chantant.
Elle est morte, elle est morte! Personne désormais ne nous contrariera.
Enfin! nous triomphons! Haha! haha! haha!
LA REINE DES FÉES apparaît debout sur le trône.
Non, elle n'est pas morte! (Elle descend gravement les marches du trône
et étend son manteau sur Jeanne comme pour la défendre.) Son abnégation
l'a sauvée!
Les gnomes, reculant, font un cercle au milieu duquel se trouvent
Jeanne et la reine des fées.
HUITIÈME TABLEAU
LA FORÊT PÉRILLEUSE
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive par la droite, à petits pas, en regardant de tous les côtés.
Perdu! pour avoir quitté mon maître une minute! Où est-il donc? (Il
crie.) Monsieur! monsieur! Absent! Eh, c'est sa faute... Quelle diable
d'idée a-t-il avec ses gnomes et son château des Cœurs! Cherchons-le
cependant! Monsieur! Ah bien oui! cours après. Mais des yeux brillent
dans les feuilles... Eh non! c'est le soleil sur la mousse! Il y a
de ces effets-là dans les bois! Continuons!... On marche! Un oiseau
qui s'envole. Suis-je bête! Il n'en faudrait pas moins sortir d'ici!
Essayons! (Une branche le cingle.) Ah! (Il se détourne.) Personne. Dieu
soit loué! Scélérates d'épines, va! Gueuses de branches! plus j'avance,
plus je m'empêtre! (Les arbres le frappent avec leurs branches.)
Mais... Mais... J'ai toute la forêt sur les épaules! Aïe! N'importe!
je passerai! Quand je vous dis que je passerai!
Il empoigne vigoureusement un arbre de chaque main, et il les écarte
d'un seul mouvement. Aussitôt toute la forêt se divise devant lui,
comme une toile que l'on déchire, et forme une belle allée de
verdure, avec deux rangs d'arbres symétriques.
Au fond, et détaché en noir sur le ciel rose que fait le soleil
couchant, se dresse le château des Cœurs, tel qu'il a été vu dans la
mansarde; ses trois tourelles sont reliées par des courtines percées
de petites ouvertures d'où s'échappe une lumière rouge.
Dominique reste longtemps immobile et muet de surprise.
Un château! Le château des Cœurs! C'est donc vrai! Le voilà exactement
comme d'après ses paroles. Eh non! je rêve! impossible. (Il se palpe.)
Cependant... je ne dors pas!... Ce toit noir, ces lumières rouges, on
dirait un monstre qui vous regarde. Voyons! voyons! calmons-nous! Pas
de raison d'avoir peur! au contraire, c'est une fière chance! Je l'ai
découvert le premier tout de même! Quelle joie ce sera pour Monsieur!
Mais... puisque je suis le premier ici... c'est à moi que revient
la gloire! Et pourquoi pas? (Il est pris d'un rire frénétique.) La
récompense, la dame, la belle femme! La maison paraît seigneuriale,
et les terres à l'entour vous composent un domaine... La forêt en
dépend sans doute? Comme je vais la couper rasibus! C'est par là que
je commence! Quel abatis feront mes gens! car j'ai des gens. (Il
se promène de droite et de gauche, enthousiasmé.) Je ne suis plus
domestique! Allons donc! Ah! mais oui! une valetaille de Sardanapale!
une livrée rouge et or, avec des bas tirés, sapristi! des plumets au
chapeau, des boutons larges comme des assiettes, et dans le vestibule,
au bas de l'escalier, toutes sortes de jeux de cartes et de dominos;
c'est grand genre!... et s'ils ne charrient pas droit... (Il fait le
geste de donner des coups de pied.)