Bah!... à la campagne!... Je vais l'appeler!

LES INVITÉS.

Bien!... Bravo!... c'est une idée!

COLOMBEL remonte de quelques pas, en faisant un signe à droite.

Entrez!--Je me suis permis, en qualité de médecin, de vous donner cette

petite surprise, mesdames.

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, PAUL, avec de longs cheveux blancs, une barbe blanche

et une vaste robe de velours noir qui l'enveloppe complètement.

DOMINIQUE le suit, habillé en Chinois, et portant sur son dos une

grosse caisse et un sac de peau rouge, à la main un petit pliant.

Ils s'arrêtent, au milieu, sur le gazon.--Dominique place le sac sur le

pliant.

LES DAMES.

Oh! ça va être gentil! Ça m'amuse déjà, moi; j'aime les escamoteurs.

MADAME KLOEKHER.

Vous faut-il une table pour exécuter vos tours?

PAUL.

Merci, madame, je ne fais pas de tours. Ma mission est plus haute.

C'est votre amélioration morale, votre salut que je demande. Je suis

chargé par les fées de vous remettre vos cœurs.

LES INVITÉS.

Comment, nos cœurs?

ALFRED.

Il est poli, le Nostradamus!

PAUL.

Eh! il ne s'agit pas de politesse; je parle sérieusement, croyez-moi.

LES INVITÉS, riant.

Très drôle! très drôle!

COLOMBEL, à Mme Kloekher.

Quand je vous disais qu'il est parfait!

DOMINIQUE, après avoir vidé sur le pliant le sac plein de bonbons dorés.

Eh bien! messieurs, qui vous empêche...? Voyons, mesdames, un peu de

courage!... C'est joli, sucré, hygiénique!

COLOMBEL.

Il s'exprime en bons termes, ce Chinois qui vient de Paris.

DOMINIQUE.

Non, monsieur, nous arrivons de Pipempohé... (caressant sa moustache)

où la sultane nous a fait les offres les plus avantageuses!

LES INVITÉS, riant.

Pipempohé!... la sultane!...

PAUL.

Oui! et c'est ensuite que je les ai conquis moi-même dans la forteresse

des gnomes.

LES INVITÉS.

Les gnomes!... Il est d'un sérieux!...

ONÉSIME.

Laissez-le donc continuer.

PAUL.

Mais j'ai fini!... Je vous répète encore une fois que je dois, d'après

l'ordre des fées, vous remettre vos cœurs!

DOMINIQUE, tapant sur la grosse caisse à tour de bras.

Des cœurs! des cœurs! des cœurs! prenez des cœurs!

PAUL, l'arrêtant.

Tais-toi! (Joignant les mains d'un air suppliant.) Ah! c'est dans votre

intérêt, je vous le jure. Prenez! Hâtez-vous!

UNE DAME, s'avançant.

Cela se mange?

MADAME KLOEKHER.

N'y touchez pas! Quelque drogue, sans doute.

ONÉSIME.

Tant pis! Je me risque!... Allons, père Bouvignard, je vous en paye

un!--Faites comme moi!

Il donne une pièce de monnaie et se met à croquer un bonbon, comme

Bouvignard.

UNE DAME, à demi-voix.

Ces artistes!... toujours singuliers!

COLOMBEL, tout en payant et prenant un cœur.

Il faut bien que je donne l'exemple aussi, moi qui l'ai amené, ce

farceur-là.

ONÉSIME, se frappant le front.

Malheureux! où est-elle?

MADAME KLOEKHER.

Qui donc?

ONÉSIME.

Clémence!

MADAME KLOEKHER, bas.

Y pensez-vous? devant le monde!... Votre mariage!...

ONÉSIME.

Plus de mariage! (Il sort en criant.) Clémence! Clémence!...

BOUVIGNARD, élevant la voix.

Mais quelle stupidité que de prodiguer son argent à de pareils

bibelots! (Il jette son pot, qui se brise par terre.) Ah! ça

soulage!... et je vais vendre toute ma collection pour doter ma pauvre

fille!

COLOMBEL, se parlant à lui-même en se promenant.

Pour l'achat du terrain, un million, je le donne!--Et, quant au reste,

avec des souscriptions particulières et en s'adressant au gouvernement,

j'arriverai à fonder mon hôpital! (Voyant qu'on le regarde.) Oui,

messieurs, j'y consacrerai ma fortune, mon temps, ma science, tous

mes efforts. Les services seront dirigés par de véritables savants;

les salles tapissées en aubusson, les lits en acajou. Je veux, diable

m'emporte!...

LES INVITÉS, surpris.

Eh bien! eh bien!...

LETOURNEUX.

Il y a là dedans quelque chose qui monte au cerveau.

PAUL.

Prenez donc!... Je ne les vends plus, je les donne!

MACARET.

A ce prix-là... D'ailleurs je ne vois pas l'intérêt qu'il aurait...

Il avale un bonbon.

PAUL, à Alfred.

Et vous, monsieur, auriez-vous peur, quand les autres...?

ALFRED.

Moi! peur!... Allons donc! J'en demande deux!

Il en prend deux et en mange un.

MADAME KLOEKHER.

Vous aussi?...

ALFRED, à voix basse.

Mais c'est excellent! plus sucré que du miel et suave comme un baiser!

Partagez enfin la passion qui me torture! Quoi que j'aie pu dire, elle

est nouvelle. Quittons cette horrible existence! Fuyons bien loin sur

quelque plage inconnue, au fond des bois, dans un désert! n'importe où,

pourvu que nous soyons seuls tous les deux à savourer le bonheur de

vous chérir.

Il porte le bonbon aux lèvres de Mme Kloekher, qui l'avale.

MADAME KLOEKHER aussitôt baisse son voile et vient prendre le bras de

son mari affectueusement.

Alphonse, mon ami?

KLOEKHER.

Hein? Quoi?

MADAME KLOEKHER.

Ce monde m'ennuie... Nous sommes si bien dans notre petite intimité...

Je t'aime!

KLOEKHER, à part.

Ma femme qui m'aime maintenant!... Elle a perdu la tête!

MACARET, dans le coin de droite, sanglotant.

Oh! oh! mon Dieu!... Oh! oh! mon Dieu!... Oh! oh!

KLOEKHER.

Qu'avez-vous donc, vous?

MACARET, sans lui répondre.

Oh! oh!... tant de jours perdus!... oh! oh!... comme Titus!

Les invités, qui peu à peu ont pris des cœurs, s'empressent autour de

Paul de plus en plus.

DOMINIQUE, bas à Paul.

Ça va bien!

PAUL, bas.

Non!... Comme il en reste! Dominique!

Dominique frappe sur sa caisse.

PAUL, avec impatience.

Allons! allons donc!

KLOEKHER, irrité.

Eh! la farce est trop longue!... le monde en a assez... Laissez-nous!

PAUL.

Vous n'en avez pas, vous, Alphonse-Jean-Baptiste-Isidore Kloekher!

KLOEKHER.

Insolent! Qui t'a dit mes noms?

PAUL.

Je les sais!

KLOEKHER et LETOURNEUX.

A la porte! A la porte!

PAUL.

Pas avant que tu n'aies pris ce cœur.

KLOEKHER.

Moi!

PAUL.

Je vous en conjure!

KLOEKHER.

Mais c'est une indignité!

PAUL.

Je te l'ordonne!

KLOEKHER reste quelque temps abasourdi, pâle de colère; puis, avec une

pose majestueuse.

De quel droit? (Paul, sans lui répondre, arrache d'un seul mouvement sa

barbe et ses cheveux blancs, ainsi que sa longue robe de velours noir.

Kloekher lève les bras, épouvanté, comme à la vue d'un spectre, en

s'écriant:)

Lui!

MADAME KLOEKHER, pressant délicatement le bras de son mari, et le lui

montrant, avec une voix douce.

Monsieur Paul!

LETOURNEUX, se mordant le pouce et détournant la tête.

Paul de Damvilliers!...

UNE DAME.

Ah! la bonne surprise!

COLOMBEL.

Cet excellent jeune homme!

ALFRED, venant lui presser la main.

Cher ami!

Tous les invités viennent ou lui serrer la main ou l'entourer.

KLOEKHER, à part.

Mon Dieu!... tout le monde pour lui!... S'il allait parler!...

(Étendant la main.) Je veux bien.

Il avale un cœur.

DOMINIQUE, à part.

Allons donc!

KLOEKHER, d'une voix entrecoupée.

Tiens! tiens!... Mais... qu'est-ce que j'ai donc?... Ah! j'oubliais!

Ces pauvres gens que j'ai fait avant-hier enfermer à Clichy.

(S'adressant à une dame.) François!... (A un monsieur.) Pierre,

délivrez-les. Qu'on y coure!

LETOURNEUX, s'approchant avec inquiétude.

Mon ami!

KLOEKHER.

Et ce brave inventeur à qui j'ai refusé... vingt mille francs tout de

suite! Nous verrons après! mon caissier!

LETOURNEUX.

Mais vous n'y pensez pas, Kloekher.

KLOEKHER.

Laissez-moi, vous! (Letourneux fait un geste de stupéfaction et de

pitié.) Je suis heureux... oui,--écoutez tous!--heureux de vous avoir

là, réunis, pour être témoins d'un acte de... de haute justice... non!

(bas) de confiance! Il s'agit d'une restitution!--qu'est-ce que je dis

donc là!--d'un dépôt sacré!... (Se frappant la poitrine à deux poings.)

Imbécile!... oui, tant pis!... je dis bien!... sa... sa... sacré!

PAUL, fièrement.

Je ne suis pas venu pour cela, monsieur!

KLOEKHER.

N'importe, jeune homme! Je profite de l'occasion. C'est un fardeau

qu'on m'enlève, et, dès ce soir... (lui serrant la main) pas plus tard!

(Le bruit de la fête villageoise redouble au dehors.) Ah! comme ça fait

plaisir d'entendre cette gaieté populaire! Eh! ce serait doubler notre

bonheur que de le partager avec eux. Les pauvres gens! ils n'ont pas

déjà tant de joie tout le long de l'année!... (Criant.) Débouchez le

champagne! Qu'on les fasse entrer! Ouvrez tout!... Ah! le beau jour!...

(Tout le décor s'éclaire en rose.) Je vois la vie en rose!... Quel beau

jour!

SCÈNE IV.

LES PRÉCÉDENTS, un flot de peuple où se trouve le cabaretier, LE PÈRE

ET LA MÈRE THOMAS.

LA FOULE, criant.

Vive monsieur Kloekher! Vive monsieur Kloekher!

KLOEKHER, à part.

Mon cœur déborde!

MACARET, dans son coin, sanglotant.

Ah! ah! bien touchant! bien touchant!

DOMINIQUE, tapant sur la caisse.

Dépêchez-vous! Suivez la foule! Enlevez le reste!

La multitude tourbillonne autour de Paul et de Dominique.--Trois

valets en grande livrée apportent des paniers pleins de vin de

Champagne.--Kloekher en fait sauter le bouchon, et, suivi par un

domestique, il se précipite de groupe en groupe et verse à boire.

KLOEKHER.

Sablez! sablez! sablez!

Le décor, tout rose maintenant, s'éclaire de plus en plus, jusqu'à

la fin du tableau. Des fleurs lumineuses, pareilles à de grandes

tulipes et à des tournesols, s'épanouissent dans les arbres. Les

raisins d'une vigne, serpentant autour d'un chêne, deviennent des

grenats; les feuilles d'un tremble se changent en argent; et tous

les arbres et tous les arbustes, selon leur essence particulière,

prennent différents feuillages en pierres précieuses.--Tout le monde

s'embrasse, saute de joie, applaudit. Le père et la mère Thomas

envoient des baisers à leur fils.

DOMINIQUE, à Paul.

Eh bien! Tout est fini, mon bon maître, plus rien dans le sac!

Amusons-nous, comme les autres.

PAUL, lentement et bas, en prenant sur le pliant un cœur et le tenant

entre ses doigts.

Mais il y en a encore un, Dominique!

DOMINIQUE, le lui prenant vivement.

Ah! ce ne sera pas long! ça me connaît! (A un monsieur.) Vous, là-bas,

monsieur?

LE MONSIEUR.

J'en ai pris!

DOMINIQUE, à une dame.

Et vous, madame?

LA DAME.

Moi aussi!

DOMINIQUE.

Voyons!... le dernier!

UNE PERSONNE.

Nous en avons tous.

LA FOULE.

Tous! tous!

PAUL, à demi-voix.

Mais ce serait épouvantable! C'est impossible!

DOMINIQUE, bas et d'une voix effrayée, en montrant le cœur, qui peu à

peu grossit démesurément.

Maître! maître! comme il grandit!... comme il s'enfle!

LETOURNEUX, survenant tout à coup derrière Paul et lui frappant sur

l'épaule.

Vous voudriez bien me le faire gober, celui-là?

PAUL.

Oui, oui!... Pardon pour ce que je vous ai fait. (Montrant le cœur.)

Prenez-le! C'est la paix de la conscience, le pouvoir du bien,

l'intelligence de tout ce qui est beau; le moyen de comprendre à la

fois l'humanité, la nature et Dieu! (Letourneux sourit ironiquement,

sans bouger.) Mais qui êtes-vous donc, pour rester insensible dans

l'allégresse de tous? Dans quelle pierre êtes-vous taillé? Vous n'avez

donc jamais aimé quelque chose, quelqu'un? Vous n'avez donc rêvé

jamais au bonheur de la posséder, au désespoir de le perdre? Ah! s'il

ne fallait, pour vous convaincre, que verser mon sang, retourner à

l'autre bout du monde, vous servir en esclave! Un peu de pitié! grâce!

attendrissez-vous!... Prenez-le!

LETOURNEUX.

Merci, ça gêne trop!

PAUL.

Adieu, Jeanne!... Oh! je suis maudit!... Je t'ai perdue!... (Le

petit mur de la terrasse s'est levé et l'escalier, devenu d'argent,

a grandi. De chacun des vases de fleurs posés sur les marches est

sortie une femme. Elles étendent leurs bras sur les épaules les unes

des autres, de sorte que l'escalier semble avoir pour rampe une longue

file de femmes vêtues de perles. On distingue en haut, enveloppée

dans les nuages et sous les teintes laiteuses d'un clair de lune,

la base du palais des fées, couleur de nacre. Jeanne est en avant,

sur la plate-forme, au sommet de l'escalier.--Paul, en se retournant

pour suivre du regard Letourneux qui s'éloigne, l'aperçoit, s'écrie:)

Jeanne!... (et escalade, en courant, l'escalier.--Pendant qu'il monte,

son habillement disparaît pour un costume d'apothéose, tout en blanc,

long manteau. Chaque marche, à mesure qu'il monte, exhale un son

d'harmonica: succession de toutes les notes de la gamme.--Au moment où

il va ouvrir les bras pour serrer Jeanne, la reine des fées apparaît

auprès d'elle, avec toutes les fées, qui sont un peu en arrière, à

sa droite et à sa gauche; sur le péristyle du temple, lequel est

maintenant plus éclairé, Paul s'arrête et recule.)--Je n'ose avancer, ô

reine! ma mission n'est pas finie. J'ai laissé le mal sur la terre.

LA REINE.

Il lui en faut toujours un peu! Tu n'en as pas moins mérité ta

récompense. Soyez heureux dans l'immortalité!

DOMINIQUE, tenant le cœur dans ses mains et le pied sur la première

marche de l'escalier.

Eh bien, et moi? et moi? qu'est-ce que je vais devenir avec cette

charge-là?

LA REINE.

Valet de cœur, surveille ceux qui trichent, console ceux qui perdent!

Dominique est changé en valet de cœur.--Le cœur se place dans l'air,

à sa gauche, sur un carré blanc, fait à sa taille, et qui lui sert

de fond, tandis qu'une longue banderole se déploie dans les airs,

portant, écrits en lettres lumineuses, ces mots:

LA VERTU ÉTANT RÉCOMPENSÉE, ON N'A RIEN A DIRE!

TABLE

Pages.

LE CANDIDAT 1

LE CHATEAU DES CŒURS 157

Paris.--Imp. A. Quantin, 7, rue Saint-Benoît.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 13 / 13 段