crânes étroits et très allongés, en forme de pain de sucre.
LES FEMMES, aux fenêtres.
Comme nos maris sont bien!
Les autres corporations qui n'ont pas été nommées s'empressent autour
du pot-au-feu, et le grand pontife, décrivant mystiquement un cercle
dans l'air, les asperge tous avec son écumoire. Après quoi, la séance
étant levée, on retire les sièges, on se cherche et l'on s'aborde
avec une certaine animation.
LES BOURGEOIS.
Ah! une belle fête! un remarquable discours! Et quelle musique! On a
fait des progrès dans les arts! C'est incontestable!...
La confusion et la rumeur peu à peu s'apaisent, et tous se mettent à
observer les horloges qui sont au-dessus de la porte, devant chaque
maison. L'aiguille marque 5 heures 55 minutes. Ils attendent le nez
en l'air, et quand six heures sonnent, ils disent tous en même temps:
Allons dîner!...
Ils entrent dans les maisons.
SCÈNE II.
La scène reste complètement vide. D'abord, on entend dans les maisons
un bruit de gros baisers, ensuite un bruit de chaises; presque
aussitôt après, un bruit de cuillères sur les assiettes, et quelque
temps après
DES VOIX s'élèvent et disent:
Ah! ça fait bien!
Un petit silence, puis cliquetis de couteaux et de fourchettes.
LES MÊMES VOIX.
Voilà ce qu'on ne trouve pas au restaurant!...
Le bruit des couteaux et des fourchettes continue. On entend déboucher
des bouteilles de vin, puis
LES MÊMES VOIX.
Nous sommes entre la poire et le fromage.
Alors quelques petits rires de satisfaction.
LES VOIX DES HOMMES, seulement.
Donne-nous un verre de liqueur, hein?
LES VOIX DES FEMMES.
Mais tu vas te faire mal!
LES VOIX DES HOMMES.
C'est pour mon estomac, une fois n'est pas coutume?...
Ensuite un fort remaniement de chaises, et
TOUS LES BOURGEOIS apparaissent à leurs fenêtres, étendent la main et
disent:
Il fait chaud!
UNE FEMME arrive à chaque fenêtre.
Oui! mais le fond de l'air est froid.
TOUS LES BOURGEOIS.
C'est vrai!
Ils se détournent un peu et tapent sur le baromètre accroché en dehors
de la fenêtre.
Ça va-t-il se maintenir?... (Après quelque réflexion.) Oui!... oui...
on peut prendre le frais!
Les croisées se referment, et bientôt tous les bourgeois rentrent en
scène et s'installent devant leurs portes sur des chaises, chaque
ménage étant flanqué d'un petit garçon habillé en turco et d'une
petite fille habillée en Suissesse.
Ah! on est bien ici!
Les femmes prennent leur tricot; les hommes, leur journal. Jeanne,
en costume extra-bourgeois, s'assoit sur le seuil d'une maison, au
premier plan, à droite.
SCÈNE III.
LES BOURGEOIS, LES BOURGEOISES, JEANNE, LE ROI DES GNOMES.
Dès que Jeanne est assise, le roi des gnomes, ayant retiré
quelques-uns de ses attributs de pontife du Pot-au-Feu, paraît
derrière elle, et se penchant sur son épaule:
Tu le vois! tout me cède! tout nous sert! Je n'ai eu qu'à me montrer
pour être élu bourgmestre de la ville et pontife de la religion, (A
part.) Rien de plus facile: c'est dans la médiocrité que l'esprit du
mal triomphe!
JEANNE, soupirant.
Mais voilà tant de jours que je le cherche, que je l'attends, et il va
venir, tu crois?
LE ROI DES GNOMES.
J'en suis sûr! Patiente!
JEANNE.
Oh! merci. Protège-moi toujours!
LES MÈRES.
Allons! mes anges! Voici l'heure où les enfants doivent s'amuser!
Les petits turcos et les petites Suissesses s'élancent du seuil
des maisons en courant, se prennent par la main et dansent en rond
autour du pot-au-feu en chantant quatre vers imités de la chanson des
Spartiates.
Nos grands-pères étaient bêtes,
Nos pères l'ont été plus!
Nous le sommes davantage.
Nos enfants le seront encore bien plus.
Quelques-uns de leurs bonnets tombent dans leur danse, et l'on voit
leurs crânes extra-pointus.
JEANNE, les contemplant.
Ils sont jolis, ces enfants. Heureuses mères!
UNE DAME, à côté d'elle, sur une chaise.
Sans doute! Vous êtes bien honnête, mademoiselle, et le mien, quoique
plus jeune, promet beaucoup!--(Elle appelle.) Nourrice!...
DEUXIÈME DAME.
Et le mien aussi.--Nourrice!...
TROISIÈME DAME.
Et les deux miens donc!--Nourrice!...
Alors paraît une légion de nourrices dandinant des poupons dans leurs
bras. Les mères s'empressent autour d'eux pour les montrer.
PREMIÈRE DAME.
Envoyez un bécot à la jolie demoiselle et au bon monsieur.
UNE MÈRE DE POUPARD, lui retirant ses langes.
Regardez-moi ces membres...
UNE AUTRE MÈRE.
Et sa tête! (Elle lui retire son béguin.) Voyez!...
TOUTES LES MÈRES DE POUPARD.
La sienne est bien plus belle! la plus belle!
Elles retirent toutes les béguins de leurs marmots, qui ont des crânes
fantastiquement pointus.
LE ROI, prisant.
Encore mieux que leurs pères! La génération s'annonce crânement!
TOUTES LES MÈRES ET DAMES, parlant à la fois.
Récitez votre fable! Une risette! Ah! qu'il est gentil! Il aura du
nanan!
Tous les enfants envoient des baisers à Jeanne et commencent à
marmotter très vite, pendant que les mères parlent à la fois, que
les poupons pleurent et que les nourrices chantonnent. Mais il
s'élève dans la coulisse un grand murmure, comme serait l'irritation
contenue d'une foule lointaine. Paul et Dominique paraissent. Tous
les enfants, effrayés, s'enfuient; les nourrices remmènent leurs
nourrissons, et beaucoup de bourgeois et de bourgeoises s'éloignent
avec des regards farouches. D'autres vocifèrent:
A bas! canailles, brigands, originaux!
Sifflets, huées.
SCÈNE IV.
LE ROI DES GNOMES, JEANNE, PAUL ET DOMINIQUE, en costume de voyage très
négligé.
Ils arrivent par le fond du théâtre.
DOMINIQUE.
Eh bien, quoi? Imbéciles! Est-ce notre costume qui nous vaut tout cela?
Les bourgeois sortent en se faisant des signes d'intelligence.
JEANNE, s'élançant vers Paul.
Paul!... Ah! enfin!
LE ROI.
Dissimule! Tu sais qu'il faut de la simplicité!
DOMINIQUE.
Ils ont l'air assez rébarbatif, ces particuliers-là.
PAUL.
N'importe! C'est peut-être ici que se trouve... la bien-aimée
inconnue...
DOMINIQUE.
Ah! nous y revoilà! Décidément, que voulez-vous? que cherchez-vous? Où
est le but? Depuis le temps que nous vagabondons dans toutes sortes de
pays, car c'est la bouteille à l'encre que votre histoire!
PAUL.
Rien de plus simple! Je dois rencontrer quelque part une jeune fille à
l'âme pure, au désintéressement absolu, la reconnaître, en être aimé,
et, fort de son amour, m'emparer du château des Cœurs.
DOMINIQUE.
Ah! très bien! Une femme qui n'existe guère, un château qui n'existe
pas. Car, enfin, qu'y a-t-il donc dans ce savoyard de château? Des
trésors?
PAUL.
Non! mais une fortune tellement extraordinaire que tu ne peux
l'imaginer.
DOMINIQUE.
Oh! oh! reste à savoir! Allons, monsieur, un bon mouvement! Revenons à
Paris!...
PAUL.
Oh! laisse-moi, Dominique! Je suis si plein de lassitude, de
découragement! Et puis il y a dans cette ville, malgré sa vulgarité, je
ne sais quel charme!
JEANNE, lui offrant une chaise près d'elle.
Oui, restez, monsieur! (Paul hésite.) Asseyez-vous!
PAUL.
(A part.) On n'est pas plus gracieuse, ma parole! (Il la considère.
Elle baisse les yeux.) Diable! quelle pudeur!
Silence. Ils se regardent face à face.
JEANNE.
On voit que vous êtes complètement étranger à la localité, monsieur!
(Avec dédain.) Et ce costume... excentrique!...
PAUL.
Mon Dieu! mademoiselle, je ne pensais pas qu'en voyage...!
JEANNE, sèchement.
N'importe! Il faut suivre la coutume!
DOMINIQUE.
Mais elle est assommante, celle-là! (A part, haussant les épaules et
montrant Paul.) Quel plaisir que de s'entêter!... J'ai envie de voir
aux alentours s'il n'y a rien de plus drôle! Vous permettez, n'est-ce
pas?...
PAUL.
Oui! Reviens vite!
SCÈNE V.
JEANNE, PAUL ET LE ROI DES GNOMES, caché par le trône du pontife, qu'on
a roulé au premier plan, à droite.
JEANNE.
Vous ne faites pas comme lui? Tant mieux!
PAUL, à part.
Ah! elle s'humanise!
JEANNE.
Pour demeurer avec nous... (Silence.)
PAUL.
Eh bien?
JEANNE, timidement.
Il faudra... oh! ne m'en voulez pas... ne rien faire, ne rien dire et
même ne rien penser qui sorte des actions, des paroles et des idées de
tout le monde!
PAUL.
Eh! pourquoi? Où est le mal d'obéir à son cœur quand on sent qu'il
est honnête? Moi, quoi qu'il advienne, je soufflette les infamies, je
m'écarte des laideurs, et, devant ce qui est grand, je m'agenouille!
JEANNE.
Ah! c'est bien cela! c'est bien!
LE ROI DES GNOMES, derrière Jeanne.
Prends garde!
JEANNE.
Pour un homme fatigué du monde, il serait doux cependant d'habiter
une de ces maisons. (Paul se détourne avec dégoût.) Oh! l'intérieur
vaut mieux! Si vous saviez comme chaque femme soigne son petit mari!
Elle l'entoure de prévenances, fait les confitures, lui brode des
pantoufles, le dorlote, le bécote, l'aide à s'habiller, et même lui
présente... sa redingote! (Jeanne offre à Paul une des redingotes
locales.) Passez-la!
PAUL, ébahi.
Pourquoi?
JEANNE.
On est si bien dedans! Je vous en prie!
PAUL, mettant la redingote.
(A part.) Elle est stupide, quoique charmante! (Haut.) Sans doute,
cette vie-là possède des avantages. Mais ne croyez-vous pas, vous dont
la voix est pure comme un chant d'oiseau et le regard cordial comme
une bonne poignée de main, ne sentez-vous pas, dites, qu'il peut se
rencontrer parfois des unions plus complètes, une félicité d'une telle
ardeur qu'elle envoie ses rayons tout autour d'elle? L'enchantement
qu'on a l'un de l'autre fait, au milieu des fanges de la terre, comme
une poésie permanente: plus on s'aime, plus on devient bon; l'habitude
seule de la tendresse conduit à l'intelligence de tout, et ce qui
paraît de la vertu n'est que l'excès du bonheur!
JEANNE.
Ah! je vous comprends! Oui! oui!
LE ROI DES GNOMES.
Mais tu te perds, malheureuse!
JEANNE, oppressée.
En effet, assurément! et, sans bannir un certain idéal, il y a moyen de
s'organiser une petite existence bien tranquille. Pourquoi perdre le
meilleur de soi-même en sympathies, en émotions, en démarches, au lieu
de réserver tout cela pour son propre individu?
LE ROI DES GNOMES.
Bravo!
JEANNE.
Comme les autres sont les plus forts, soumettons-nous, afin qu'ils
nous respectent et qu'ils nous servent! Oh! c'est facile, avec des
concessions extérieures, et pourvu qu'on n'ait dans ses discours et sur
sa personne rien d'extravagant!
Paraît un barbier, avec les ustensiles de sa profession.
PAUL, surpris.
Que voulez-vous?
LE BARBIER, d'une voix caverneuse.
Tailler votre barbe en collier, comme à tout le monde!
PAUL.
Voilà, par exemple, une exigence!
JEANNE.
Oh! pour me plaire!
Elle lui attache la serviette autour du cou.
PAUL.
Je suis d'un ridicule achevé, n'importe! Mais d'où vient qu'elle me
fascine et que j'obéis comme un enfant!
JEANNE, pendant que le barbier travaille.
Un peu de patience. C'est presque fini! Encore un coup! Ah! que vous
serez bien! et quels bons soirs, cet hiver, dans le salon à rideaux
de perse, décoré par des photographies de famille, au coin du feu,
près de mon piano! Il y a, dans le faubourg, de petits jardins avec
des tonnelles de bâtons verts. Nous viendrons là, tous les deux,
le dimanche; et, nous promenant bras dessus bras dessous, nous
parlerons sans cesse de notre bonheur, à côté des légumes, en regardant
l'espalier.
PAUL, le barbier, ayant fini, se lève.--A part.
Elle a raison peut-être. Un fond de jugement se découvre dans ce
qu'elle dit. D'ailleurs, une fois ma femme, je l'éduquerai!
JEANNE.
Mais tournez-vous donc pour que je vous voie! Ah! bravo! Merci! Je suis
contente. Vous ne me quitterez plus.
Elle lui prend les mains.
PAUL.
Ah! chère mignonne! Non! non! je te le jure!
JEANNE, ravie et le contemplant.
Est-ce possible? Mais oui! rien ne lui manque!
LE ROI DES GNOMES, tendant vivement à Jeanne un tromblon.
Et cela?
JEANNE, posant le tromblon sur la tête de Paul.
Oui, cela! (Appelant.) Tous! tous! venez! c'est fini.
Des trois côtés, un flot de bourgeois se précipite sur la scène.
SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, BOURGEOIS, puis DOMINIQUE.
LES BOURGEOIS, applaudissant et embrassant Paul.
--Ah! très bien! très bien!
--Excessivement convenable!
--Nos félicitations!
--Mon cher compatriote, je suis heureux...!
PAUL.
Permettez... Que signifie! Tout à l'heure on a failli me lapider, et
maintenant...
UN BOURGEOIS.
C'est que vous êtes un des nôtres!
LE ROI DES GNOMES, lui présentant un miroir.
Tiens! regarde!
PAUL, après s'être considéré quelque temps dans le miroir et comme un
homme qui sort d'un songe.
Comment! le collier! l'odieux tromblon du bourgeois! (Il jette par
terre le chapeau.--Cris d'indignation de la foule.) Et la redingote à
la propriétaire! (Il se l'arrache du corps.) Moi, j'ai pu me déshonorer
avec ces deux couvre-idiots, sous ces infâmes symboles! Jamais! jamais!
(Il trépigne sur le chapeau et sur la redingote avec rage.)
JEANNE.
Le malheureux! Grâce!
LES BOURGEOIS.
Il est fou! Prenez garde!
JEANNE, éperdue.
Calmez-le! Voyons! que faire?
VOIX DE LA FOULE.
Qu'on le saisisse! un bouillon! L'épreuve du bouillon!...
JEANNE.
Apportez-le vite!... Là! C'est bien! Prenez, mon ami!
Paul est entouré, tenu par les pieds et par les mains. Jeanne lui tend
une tasse de bouillon, qu'on vient de lui remettre et l'approche de ses
lèvres.
Buvez-moi cela lentement.
PAUL renverse la tasse d'un revers de main.
Je me moque pas mal de votre bouillon!
TOUS.
Sacrilège!--Au cachot! au cachot!--Dans un cul de basse-fosse!
La foule s'est ruée sur lui et on le garrotte aux poignets.
PAUL.
Oui! battez-moi! J'aime mieux vos injures que vos applaudissements et
vos supplices que vos bienfaits! Avec vos cœurs d'esclaves et vos têtes
en pain de sucre, vos grotesques costumes, vos hideux ameublements, vos
occupations abjectes et vos férocités d'anthropophages...
LA FOULE.
C'est du délire!
PAUL, levant au ciel ses mains enchaînées.
Ah! que n'ai-je, pour vous exterminer, la foudre du ciel!
LES BOURGEOIS.
Il devient dangereux! Un bâillon!...
On le bâillonne.
UN BOURGEOIS.
Et à son domestique!...
TOUS LES BOURGEOIS.
Oui! oui!
DOMINIQUE reparaît avec la redingote et le tromblon, et se débattant.
Mais j'ai la redingote, moi! J'ai le tromblon! Je ne demande pas mieux!
UN BOURGEOIS.
Ça n'y fait rien! En vertu de la solidarité...
DOMINIQUE.
Je boirai le bouillon!
LES BOURGEOIS.
Silence!
DOMINIQUE.
J'en ai même besoin!
LES BOURGEOIS.
Insolent!
On le bâillonne et on les enferme tous les deux au rez-de-chaussée,
dans la prison qui est à droite au second plan.--On les aperçoit à
travers les barreaux.
LA FOULE pousse un grand soupir de satisfaction.
Ah! il s'agit maintenant de les moraliser un peu, de les catéchiser!
SCÈNE VII.
LES MÊMES, LE GRAND PONTIFE.
LE GRAND PONTIFE.
Ça me regarde! C'est mon devoir, mon sacerdoce! Je commence!
Infortunés! vous êtes convaincus d'attentat contre la redingote et le
pot-au-feu!
LES BOURGEOIS, ricanant.
Ah! ah! ces messieurs n'en voulaient pas!
LE GRAND PONTIFE.
De dédain pour l'épicerie, de sentiments, idées, paroles, manières et
costumes bizarres, en un mot, d'excentricité!
UNE VOIX.
La guillotine!
LE GRAND PONTIFE.
Non, messieurs! Grâce au ciel, nos mœurs sont plus douces! Nous ne
demandons, misérables! qu'à vous lessiver par le châtiment, à vous
purifier par le remords, et même nous voudrions que plus tard, si c'est
possible, à force de bonne conduite, vous vous réhabilitassiez! Le
bouillon que vous avez rejeté, on vous l'ingurgitera de force, mais
plus clair; les murs de votre appartement seront embellis par des
inscriptions morales, et ce sera, au lieu d'apprivoiser des araignées,
votre distraction unique!
Les prisonniers s'agitent en remuant leurs bras à travers les barreaux.
Je n'ai pas fini! La juste fureur du peuple veut, puisque vous ne
pouvez à présent nous faire aucun mal, que je vous assomme ainsi
en vous disant un tas de choses! Donc on tentera sur vous des
expériences!...
Un petit râle se fait entendre à toutes les horloges au-dessus des
portes, et huit heures sonnent. Au premier coup, tous les bourgeois
tirent leurs bonnets de coton de leur poche et le mettent sur leur
tête. Le grand pontife s'interrompt subitement et se coiffe du sien
en même temps.
L'heure de se coucher! A demain!
Tous les bourgeois rentrent chez eux.
SCÈNE VIII.
JEANNE, LE ROI DES GNOMES.
JEANNE, avec emportement.
Délivre-le! Délivre-le donc, ou je vais moi-même...
LE ROI.
Prends garde!
JEANNE.
Mais c'est par ta faute qu'il se trouve là, et que je l'ai perdu encore
une fois!
LE ROI.
Par la tienne!
JEANNE.
Ah! non content de m'avoir trompée...!
LE ROI.
Je ne t'ai pas trompée! Je puis te donner tout ce que tu demandes,
mais il m'est impossible d'agir sur tes sentiments comme sur les
siens; choisis mieux! A ta première réquisition, je t'ai accordé les
élégances du monde et les niaiseries qu'elles comportent; à la seconde,
la simplicité bourgeoise avec son cortège de laideurs. De quoi te
plains-tu? que te faut-il?
JEANNE, après un long silence.
Eh bien! je vais te le dire; car je l'ai deviné enfin, lorsqu'au milieu
de la populace qui l'enchaînait, le rêve de son cœur a jailli dans une
explosion d'orgueil! Ce que je veux? Écoute: c'est un pouvoir tellement
démesuré qu'il l'éblouisse! Je demande des palais de basalte avec des
escaliers de diamant, et à le faire asseoir auprès de moi sur un trône
d'or, pour qu'il contemple de plus haut toutes les têtes de mes peuples
esclaves prosternés dans la poussière!
LE ROI.
Bien! bien! Mais pas si fort, ma princesse, de peur de réveiller ces
honnêtes populations.
Il tire de sa poche un bonnet de coton démesuré, se l'enfonce sur le
chef et relève ses lunettes bleues. Son visage est effroyable, avec
des dents jaunes, des yeux cernés jusqu'aux oreilles, tandis que son
collier de barbe rouge, se développant sur les deux côtés, ressemble
à deux gros plumets. La mèche de son bonnet de coton flamboie. Il
disparaît avec Jeanne.
SCÈNE IX.
Aussitôt le pot-au-feu, dont les anses se transforment en deux ailes,
monte dans les airs et, arrivé en haut, il se retourne entièrement.
Tandis que les flancs du pot-au-feu vont s'élargissant toujours, de
manière à couvrir la cité endormie, des légumes lumineux, carottes,
navets, poireaux, s'échappent de sa cavité et restent suspendus à la
voûte noire comme des constellations.
Dès que l'obscurité est complète, on entend s'élever dans toutes les
maisons un ronflement général.
Mais il se fait un bruit sec comme d'un barreau qu'on brise; puis de
la prison sortent deux ombres humaines, frôlant les murs et marchant
sur la pointe des pieds. Paul apparaît d'abord, ensuite Dominique
avec le tromblon et la redingote à la propriétaire, et portant sous
ses bras ses deux bottes pour ne point faire de bruit. Il contemple
un instant avec effroi les constellations-légumes.
Le ronflement général repart.
La toile tombe lentement.
SEPTIÈME TABLEAU
LES ÉTATS DE PIPEMPOHÉ
Le théâtre représente une vaste salle d'une architecture
indo-moresque, ayant dans le fond une galerie (praticable), à doubles
arcs correspondants, soutenus par des colonnettes géminées. Il y en
a trois, et celui du milieu, faisant porte, s'ouvre sur l'escalier à
trois marches par où l'on descend dans la salle.
Le plafond a des poutrelles or et bleu successivement. Les
colonnettes sont on ébène avec des incrustations de nacre et les
arcades du côté extérieur de la galerie closes par des stores en
petits bambous dorés.
Sur la plinthe qui supporte la galerie, comme sur toutes les
murailles, des losanges vermillon et azur alternent dans la couleur
noire.
A droite, une grande portière de cachemire. A gauche, sur un trône
flanqué de chimères, à fond d'or mat et que surmonte un baldaquin
de plumes blanches, Jeanne, en costume royal et éblouissante de
pierreries, est assise dans une attitude impérieuse.
Près d'elle, debout, se tient son premier ministre (le roi des
gnomes). Par derrière, des négresses agitent des éventails en plumes
de paon; et devant elle, des nains barbus, habillés de rouge et
accroupis sur leurs talons, occupent symétriquement tous les degrés
du trône. Les deux derniers, en bas, soufflent à pleine poitrine sur
deux cassolettes un peu plus hautes qu'eux.
Au milieu de la scène danse un groupe de bayadères--tandis qu'au
fond, devant chaque arcade et tranchant ainsi sur la couleur dorée
des stores, il y a un géant habillé d'une longue robe noire et qui
resta immobile.
Une musique langoureuse bourdonne. Les tourbillons des parfums
montent lentement; et la lumière du soleil, passant par les
intervalles des roseaux, enveloppe tout d'une atmosphère ambrée.
SCÈNE PREMIÈRE.
JEANNE, LE ROI DES GNOMES, en premier ministre, LES Nains, LES
Danseuses.
LE ROI DES GNOMES, bas, à l'oreille de Jeanne.
Es-tu heureuse maintenant?
JEANNE, souriant.
J'espère l'être bientôt!
Les bayadères, après un de leurs pas et avant d'en recommencer un
autre, s'inclinent devant le trône.
LE ROI DES GNOMES.
Oui, c'est cela! Tous te prennent pour la reine, morte la nuit passée,
et l'erreur du peuple va durer. Tu n'as plus qu'à le retenir quand
il viendra, mais sans te faire connaître, car n'oublie pas quelles
conséquences terribles...
JEANNE.
Je sais! Merci, bon génie, qui as eu pitié de ma tendresse, et puisque
tu es mon premier ministre, ne me quitte plus.
LE ROI DES GNOMES.
Si parfois je m'écarte, ce sifflet d'or m'appellera.
(Il lui donne un sifflet d'or, qu'il avait à son cou et qu'elle passe
au sien.)
La portière de cachemire faisant face au trône s'entr'ouvre, et il
entre un nain d'aspect farouche, avec une aigrette à son turban, de
très longues moustaches et un bâton d'ivoire à la main. Il conduit,
marchant au pas et effroyablement armés, une escouade de six géants.
Tandis qu'il s'avance jusqu'au pied du trône pour se prosterner, les
géants s'alignent en haie contre la muraille et y restent immobiles.
SCÈNE II.
LES MÊMES, LE NAIN, général des géants, puis UN OFFICIER, puis LE
CHANCELIER.
LE NAIN, après sa prosternation, se retourne vers les géants.
Plus haut, drôles! plus haut! Le menton levé! Qu'est-ce qu'une tenue
pareille!... (Tous les géants tremblent d'effroi devant lui.) Place au
messager des désirs de la souveraine! (En gardant le dos toujours collé
contre la muraille, ils s'écartent de droite et de gauche; et alors
paraît un officier en turban rose, avec des pantalons de mousseline
claire, une veste bleue et un large sabre suspendu contre sa hanche par
un baudrier.)
L'OFFICIER, ayant fait un long salut.
D'après les ordres de Votre Majesté sublime, nous venons de hacher en
petits morceaux les douze misérables qui ne se sont pas prosternés
assez vite, hier, quand vous passiez dans le bazar des soieries sur
votre éléphant blanc.
JEANNE.
D'après mes ordres... par morceaux... mon éléphant?...
L'OFFICIER, souriant.
Il ne s'agit pas de votre trois fois divin éléphant blanc, Majesté; ce
ne sont que des hommes.
JEANNE, indignée.
Malheureux!
L'officier la regarde, ébahi.
LE ROI DES GNOMES, bas.
Tu te compromets par cette indignation. Pense donc à lui, à ton but, et
récompense ce bon serviteur pour son exactitude.
JEANNE.
Jamais je ne pourrai!
LE ROI DES GNOMES.
Il le faut cependant!
JEANNE, d'une voix hésitante.
C'est bien, nous sommes contente, va! (L'officier sort.--A part.) Ah!
mon Dieu! qui m'aurait dit que j'aurais le courage!...
LE ROI, à part.
Allons! elle commence bien!
Entre le chancelier, vêtu d'une grande pelisse bordée de fourrures
par-dessus sa robe verte, avec un bonnet d'astrakan, un encrier dans
sa ceinture noire, et à la main gauche, entre les doigts plusieurs
longues bandes de papier.
LE CHANCELIER.
Je me hasarde sous vos puissants rayons, lumière des étoiles, pour vous
faire observer qu'il manque à cette place votre auguste sceau.
JEANNE.
Qu'est-ce?
LE CHANCELIER.
Votre Majesté, sans doute, se rappelle l'insolence de cet homme qui osa
pleurer en sa présence, avant-hier, sous le prétexte qu'il mourait de
faim?
JEANNE.
Je... ne me souviens pas.
LE ROI, bas.
Tu te souviens, au contraire.
LE CHANCELIER.
C'est l'ordre pour son exécution immédiate!
JEANNE.
Horreur! Retirez-moi cela!
LE ROI, au chancelier.
Donne, je m'en charge! Sortez, vous tous!
JEANNE.
Oui, sortez!