désobéi aux lois de notre empire, pour avoir méprisé le culte de la
chaussure, les délicatesses de la lingerie et l'élégance du cheveu;
pour t'être affublée d'une aussi infâme défroque, qui fait remonter
l'imagination jusqu'au temps de Corinne et du cirage à l'œuf, tu
mériterais les supplices...
TOUS.
Oui, oui, les plus terribles!
COUTURIN.
D'être condamnée à des bottines trop étroites, à des peignes trop durs,
à des corsets indélaçables!
TOUS.
Bravo!
COUTURIN.
A porter un cabas!
JEANNE.
Grâce!
COUTURIN.
Et un turban... avec panaches!
JEANNE.
Mais je ne connaissais pas la mode! Je n'ai pu la suivre. Est-ce un
crime?
COUTURIN.
Il n'y en pas de plus grand, être femelle! car la mode, sais-tu bien,
c'est la loi, la fantaisie, la tradition et le progrès; il n'est rien
qu'elle ne gouverne, ne produise et ne renverse. Colosse folâtre établi
sur le monde, elle drape la couche des nouveau-nés, tandis qu'elle
ornemente des tombeaux, levant sa tête au ciel vers les philosophies et
pénétrant ainsi, du bout de son pied mignon, jusque dans l'éternité.
Retire tes gants verts!
JEANNE, humblement.
Je ne demande pas mieux, moi. Je ferai ce qu'il vous plaira.
COUTURINE.
Ah! pitié pour elle, grand roi!
COUTURIN.
Soit, je te pardonne, en considération de ton ignorance. (Aux grands
officiers.) Et vous autres, occupez-vous de la façonner congrûment, de
la vêtir dans le dernier genre.
JEANNE, sautant de joie.
Oh! merci. Quel bonheur! Je serai donc jolie, bien habillée!
COUTURIN.
Espérons-le!
BALLET.
Sur un signe que fait Couturin, les officiers de sa cour se précipitent
de droite et de gauche: les uns vers les champignons qui portent
des costumes, les autres vers les étoffes du fond, ceux-ci vers les
marabouts, ceux-là vers l'arbre à peignes, etc.; et ils s'empressent
d'habiller Jeanne et de la maquiller. Cependant le fond et les deux
côtés du théâtre changent et représentent du haut en bas les rayons
d'un gigantesque magasin de nouveautés, plein de garçons servant des
dames.
Couturin est placé au premier plan à droite, étalé, seul, sur une
petite causeuse dans une pose méditative et en train de prendre des
notes.
Les garçons de magasin habillent des dames du monde.
Quelques-unes viennent s'adresser à Couturin, qui leur répond par trois
fois:
Laissez-moi! je compose!
Couturine leur sert du thé, sur un petit guéridon, placé près de
Couturin.
A de certains moments, le mouvement s'arrête et il se fait un grand
silence. Alors Couturin, un lorgnon dans l'œil, passe toutes les
femmes en revue et les rajuste, abaisse ou rehausse leur décolletage
d'un geste brusque, puis lève les épaules et crie:
Non, pas ça, c'est vieux; autre chose! vivement!
Jeanne doit toujours former le centre du groupe principal. A la fin,
toutes les dames, y compris la reine, qui ont suivi progressivement
les mêmes changements, se trouvent habillées comme elle d'une façon
riche et extravagante.
COUTURIN.
Restons-y au moins une demi-heure! c'est très beau!
Satisfaction générale exprimée par des soupirs; mais tout à coup
Couturin considère Jeanne, et défaisant avec rapidité sa toilette:
Oui! décidément, ceci me déplaît, et cela aussi! Autre chose. Allons!
vite!
Jeanne se trouve dans un costume d'un goût simple et exquis.
Maintenant, seigneurs et seigneuresses, parfumeurs et brodeuses,
chemisiers et couturières, retirez-vous dans vos cabinets artistiques,
nous souhaitons être seuls. Demeurez, Couturine!
SCÈNE IV.
COUTURIN, COUTURINE, JEANNE.
COUTURIN.
Eh bien! jeune fille, ce luxe de la toilette que tu désirais si fort,
le voilà!
JEANNE.
C'est donc vrai! Je ne rêve pas.
COUTURIN.
Non, les génies supérieurs te protègent.
JEANNE.
Moi!
COUTURIN.
N'en doute plus! Aucune, grâce à nous, ne sera aussi séduisante.
JEANNE.
Oh! merci. Il va donc m'aimer.
COUTURIN.
Peut-être? Pour atteindre à la moderne dignité de femme,--tâche de
comprendre,--pour devenir tout à fait cet être charmant, inextricable
et funeste commencé par Dieu et achevé par les poètes et les
coiffeurs, si bien qu'il a fallu soixante siècles au monde avant de
produire la Parisienne; il te manque encore, ô petite fille, bien des
choses.
JEANNE.
Lesquelles?
COUTURIN.
Eh! tu ne sais pas saluer, sourire, pincer la bouche, cligner des
yeux, ni débiter des mélancolies en prenant sur un sopha des poses de
fleur battue par la brise. Comment ferais-tu, voyons, en l'entendant
soupirer? et quelle serait ta réponse s'il te demandait: «M'aimes-tu?»
JEANNE.
Eh bien, je répondrais: «Oui.»
COUTURINE, impérieusement.
Ça ne se dit pas, jeune fille! C'est un mot indécent, naturel et
populaire!
JEANNE.
Mais comment parler? Enseigne-moi!
COUTURIN.
Holà! les deux types du bon goût! Arrivez!
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, DEUX MANNEQUINS, monsieur et dame que l'on apporte.
La dame est vêtue à la dernière mode. Le monsieur a une raie
derrière la tête, qui se continue, par les poils de son paletot
systématiquement divisés, jusqu'au bas des reins; elle se reproduit
sur chaque jambe du pantalon; lorgnon dans l'œil, chic anglais, etc.
COUTURIN.
Considère ces deux honnêtes mannequins qui ressemblent à des humains:
tâche de reproduire leurs mouvements, si tu veux avoir de belles
manières. Rappelle-toi leurs discours, et en quelque lieu que tu te
trouves, à la campagne, en visite, en soirée, dans un dîner ou au
spectacle, tu pourras jacasser hardiment sur la nature, la littérature,
les enfants aux têtes blondes, l'idéal, le turf et autres choses.
La clef, Couturine? (Il remonte les deux automates à la poitrine.)
Commençons. En appuyant ici, on obtient ce qu'il faut dire devant un
beau paysage. (En prenant le monsieur sous les aisselles, il le penche
de droite et de gauche, comme on fait à une pendule dont le balancier
est arrêté. Couturine fait de même à la dame.) Partez!
LE MONSIEUR, avec de petits gestes rapides de la main droite et l'air
guilleret.
Bonjour, chère!
LA DAME, même jeu.
Bonjour, bonjour, mon bon!
Ils se rapprochent ainsi des deux côtés de la scène, en roulant
sur leurs roulettes et quand ils sont arrivés face à face, ils se
secouent les mains pendant une minute avec violence, en ricanant.
LE MONSIEUR, regardant autour de lui, avec des mouvements de tête
saccadés.
Tiens! tiens! tiens! où sommes-nous donc?
LA DAME, minaudant et en détachant ses phrases.
Ah! la délicieuse campagne!... un site pittoresque!... et des petites
fleurs!--si poétiques! et inutiles!... poétiques parce qu'elles sont
inutiles,--inutiles parce qu'elles sont poétiques!
LE MONSIEUR, d'un ton bourru.
Moi... je la trouve bête comme chou... votre campagne!--Du sentiment,
allons donc!--de l'élégie, ha! ha! ha!--la poésie, ha! ha! ha!--Je suis
revenu de tout ça... ha! ha! ha!
LA DAME, avec beaucoup de gestes.
Mais cependant, permettez, si l'on taillait ces arbres... si l'on
reculait ces massifs, en faisant avancer le vieux chêne, avec quelques
ruines, des paysans bien habillés et un chemin de fer pour être à
proximité, on aurait là, avouez-le, un beau sujet artistique, de quoi
faire une jolie mine de plomb.
LE MONSIEUR, gaillardement.
En fait de mine, je préfère la vôtre.
LA DAME.
Où donc prenez-vous ce ton-là? Chez vos petites dames? Je voudrais
bien, sans qu'on le sache, y aller un peu... pour voir leur mobilier.
LE MONSIEUR.
A vos ordres! (A part.) Une imagination!... elle pétille! (Haut.) Mais,
permettez, un conseil: pour vos placements, je m'en chargerais.
LA DAME, vite.
Et des reports aussi?
LE MONSIEUR, vite.
Ça va! J'ai mon carnet.
LA DAME, vite.
Nous disons donc...?
COUTURINE, arrêtant le ressort.
Assez! assez! ils ne s'arrêteraient plus.
JEANNE.
J'aurai bien du mal à retenir...
COUTURIN.
Ah bah! avec de la bonne volonté! Écoute-les plutôt sur les nouvelles
du jour. (Il touche un ressort des mannequins à une autre place.)
LA DAME, lentement et d'un air affligé.
Eh bien,--à ce qu'il paraît,--on a encore massacré là-bas douze mille
de ces pauvres diables.
LE MONSIEUR, chantonnant.
Broum! broum! broum! Qu'est-ce que ça nous fait? Je ne donne plus là
dedans! La vie est courte, turlurette! Amusons-nous!
LA DAME, d'un ton gai.
Vous avez le genre Régence, tout à fait talon rouge.
LE MONSIEUR, gravement, la main dans son gilet.
Oui, avec des idées libérales. Un mélange de l'ancienne aristocratie
française et de l'industrialisme américain. Qu'est-ce que ça?
LA DAME, vite, et d'un ton suppliant, en lui offrant une liasse de
petits papiers.
Des billets de loterie pour mes pauvres!
LE MONSIEUR, avec un grand salut.
Trop heureux, madame! (A part.) Pincé! (Légèrement.) Et le nouveau
livre de chose, l'avez-vous lu?
LA DAME, admirativement.
Oh! très beau! Vrai! c'est un grand homme!
LE MONSIEUR, naturellement.
Eh! non, un crétin. Du moins on le dit.
LA DAME.
On le dit. Ah! alors ça se peut. Je vous crois.
LE MONSIEUR, avec un regard amoureux et soupirant.
Si vous pouviez croire tout ce que je vous... (Il s'arrête
brusquement.)
COUTURIN.
Ah! j'ai oublié deux demi-tours!
JEANNE.
Mais ils ne s'aiment pas du tout, ceux-là!
COUTURIN, en remontant les mannequins.
C'est ainsi que cela commence; et quand il lui aura dit, en face, assez
d'impertinences pour la faire pleurer, ce sera une union si intime
et tellement reconnue, que l'on ne manquera pas dans les meilleures
maisons de les inviter ensemble. (Les deux mannequins, pendant qu'il
les remontait, ont échangé des gestes tendres qui deviennent de plus
en plus expressifs.) Non! non! à la valse! à la valse! (Ils se mettent
à valser et, pendant qu'ils valsent, Jeanne répète du mieux qu'elle
peut tous leurs mouvements.) C'est cela! lui, menton levé et coude en
l'air;--elle droite comme un I et nez baissé; tous deux piquant leurs
angles dans l'espace, une vraie figure de géométrie en belle humeur.
Assez! qu'on les remmène! Et vous, Couturine, veillez bien à ce qu'on
les remette dans leurs boîtes.
On les emporte.
SCÈNE VI.
COUTURIN, JEANNE.
COUTURIN.
Voilà! Tu en sais suffisamment pour te produire dans le monde.
JEANNE.
Eh! ce n'est pas le monde qui m'inquiète, mais lui; où est-il? Je veux
le voir.
COUTURIN, lentement.
Il me serait possible de satisfaire ton désir.
JEANNE, ravie.
Oh!...
COUTURIN.
A une condition cependant.
JEANNE.
Dis-la! et quelle qu'elle soit, d'avance... Réponds donc...
COUTURIN.
C'est que jamais tu ne te feras reconnaître, ni à lui ni à son
compagnon.
JEANNE.
Pourquoi?
COUTURIN.
Parce qu'il t'a déjà repoussée quand tu étais une paysanne:
l'oublies-tu? Et surtout écoute bien, tu ne doutes pas de mon pouvoir:
n'est-ce pas moi qui t'ai donné plus de robes que tu ne possédais
d'épingles et plus de perles fines qu'il n'y avait de grains de son
dans l'auge de tes pourceaux? Eh bien, je te jure par cette même
puissance que si tu viens à lui dire ton nom, à l'instant même, et
comme d'un coup de foudre, tu mourras.
JEANNE baisse la tête, tandis que Couturin l'observe avec anxiété; puis
lentement:
N'importe sous quel nom et sous quelle figure: pourvu qu'il m'aime,
c'est tout ce que je veux! Partons-nous?
COUTURIN.
Oh! inutile! Le voilà qui vient pour des emplettes indispensables à son
voyage!
On entend la voix de Dominique dans la coulisse.
SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, PAUL, DOMINIQUE, COMMIS.
Dans la scène précédente, le décor peu à peu s'est changé en un bazar
immense où il y a beaucoup d'articles de voyage. Le fond de la scène
se trouve occupé par les couturiers et les modistes.
DOMINIQUE, criant.
Place! place! Il nous faut deux sacs de nuit, une aumônière, des
couvertures.
PREMIER COMMIS.
A vos ordres!
DEUXIÈME COMMIS.
Tout de suite, monsieur!
TROISIÈME COMMIS.
Huitième étage! quinzième rayon!
QUATRIÈME COMMIS.
Non! par ici!
DOMINIQUE.
Ah! j'en perds la boule! (Paul et Dominique sont arrivés au milieu de
la scène.)
JEANNE, la main sur son cœur.
C'est lui!
PAUL, apercevant Jeanne.
Quelle beauté!
DOMINIQUE.
Je trouve qu'elle a un faux air. (Riant.) Suis-je bête! comme si
c'était possible!...
PAUL.
Mais je l'ai déjà vue!... Où donc? Ah!... dans mes rêves, sans doute...
JEANNE, vivement.
Il ne me reconnaît pas? Bien! D'autant plus que déguisée par cette
toilette...
COUTURIN.
Tu as meilleure chance de lui plaire certainement! Mais n'oublie pas
mes leçons!
JEANNE.
Non! non! Oh! je me sens de l'esprit! tu vas voir!
PAUL, saluant.
Madame!... (A Part.) Pour qu'un être tellement merveilleux se rencontre
ici, avec moi, c'est que le ciel, sans doute, l'a voulu? Serait-ce par
hasard...?
JEANNE, imitant les gestes du mannequin.
Bonjour! bonjour, mon bon!
PAUL.
Quelle familiarité! C'est un indice, un signe, peut-être?...
JEANNE, se rapprochant de lui.
De la tristesse, il me semble? Et la cause?
PAUL.
Prêt à partir pour un long voyage, je me demandais tout à l'heure si je
ne ferais pas mieux...
JEANNE.
Un voyage? ça me va! Plus on est de fous, plus on rit? Votre bras,
voyons! Presto!
PAUL.
Elle est folle!
JEANNE.
Mais regardez! J'ai trois cent quatre-vingt-douze caisses pleines de
robes, des coiffures par douzaine, des serviettes brodées, des torchons
à dentelles, des gants à vingt-six boutons et des amours de petites
bottes. Oh! mes petites bottes! (Elle montre son pied.) Bottes! bottes!
bottes!
PAUL.
Assez! assez!
JEANNE.
Mon chalet d'acajou peut, en un clin d'œil se poser sur les sites les
plus pittoresques, et avec un piano (geste de dégoût de Paul), un bon
piano, pour jouer des polkas sur les montagnes... Je sais faire des
imitations. Écoute!
PAUL.
Grâce!
JEANNE, vivement.
Le reflet de nos élégances embellira le monde entier. Nous donnerons
des raouts dans les pagodes, nous friserons les sauvages; notre poudre
de riz se mêlera à tous les vents! Tout pour le chic! chic _for ever!_
Du matin au soir nous ferons des mots!--Nous écrirons notre nom sur
tous les monuments! nous blaguerons toutes les ruines, nous cracherons
dans tous les précipices! Tu ne t'ennuieras pas! Grâce à la poste,
maintenant, on reçoit n'importe où les journaux. Si l'occasion se
présente de faire une affaire, un lac de pétrole, quelque gisement de
houille...
PAUL, s'enfuyant.
Horreur!!!
JEANNE.
Aimons-nous.
PAUL.
Pas de cette façon-là!
JEANNE.
Reviens!
PAUL.
Jamais! (Il disparaît.)
DOMINIQUE, regardant de droite et de gauche.
Comment? décampé! Elle était bien aimable pourtant! (Il sort.)
SCÈNE VIII.
JEANNE, COUTURIN.
JEANNE, atterrée et considérant Couturin.
Eh bien? eh bien?
COUTURIN.
Qu'as-tu donc?
JEANNE éclate en sanglots, et s'appuyant sur l'épaule de Couturin.
Ah! je suis horriblement malheureuse!
Chœur de couturiers et de modistes offrant les consolations puisées
dans les douceurs de leur art.
JEANNE les regarde quelque temps sans comprendre; puis tout à coup:
Misérables! c'est vous qui en êtes cause avec vos fadeurs imbéciles.
Allez-vous-en, mensonges du cœur et de la joue, hypocrisies,
maquillages, faux sentiments, faux chignons, poitrines débraillées,
âmes étroites! Je hais tout cela! Non! non! plus de tout cela! (Elle
déchire ses vêtements.) Où est-il?... Je veux lui dire que je le
trompais!... Paul! Paul! (Elle court de côté et d'autre, éperdue,
haletante, renversant tout devant elle.--Les couturiers et les modistes
s'enfuient.) Attends-moi! réponds! Je vais venir! Me vois-tu? Écoute!
Paul! (Elle revient sur le devant de la scène, près de Couturin, qui
est le roi des gnomes.) Ah! je l'ai perdu pour toujours!
LE ROI.
Par ta faute! Tu t'y es mal prise!
JEANNE.
N'est-ce pas? j'aurais dû me nommer!
LE ROI.
Tu en serais morte, l'oublies-tu?
JEANNE.
Ah! mais que fallait-il donc faire? Et c'est moi-même qui l'ai chassé!
Plutôt que de me contraindre dans tout ce factice qui m'étouffait le
cœur, j'aurais dû lui parler simplement et ne pas l'étourdir par le
caquet de mes élégances ineptes. Si j'avais été une autre, je lui
aurais plu peut-être? Il lui faudrait quelqu'un avec moins de fard aux
pommettes, de sottises aux lèvres, de singeries dans les manières; une
femme... qui le gagnerait par la modestie de sa tendresse... une bonne
épouse... une simple bourgeoise.
LE ROI.
Tu veux en être une?
JEANNE.
Est-ce qu'il m'aimerait alors?
LE ROI.
Je le pense.
JEANNE.
Comment le devenir?
LE ROI.
Oh! cela est facile!
JEANNE.
Fais donc!
LE ROI.
Tu l'exiges?
JEANNE.
Oui! oui! Où le trouver?
LE ROI, l'entraînant par la main, avec autorité.
Viens! par là! Suis-moi!
SIXIÈME TABLEAU
LE ROYAUME DU POT-AU-FEU
Le théâtre représente la place de ville, en hémicycle. Toutes les
rues y aboutissent, de façon que l'on peut apercevoir d'un seul
coup d'œil la ville entière. Les maisons, toutes pareilles et d'une
architecture pitoyable, à façade nue, sont peintes en couleur
chocolat, avec des réchampis blancs. Au milieu de la place, porté par
un trépied et sur des charbons embrasés, bouillonne un gigantesque
pot-au-feu.
Autour du pot-au-feu, il y a, rangés en demi-cercle, des fauteuils
de bureau en acajou, dans lesquels se tiennent assis les épiciers,
tous en serpillière et en casquette de loutre. Derrière eux, des deux
côtés de la scène, debout, les différentes corporations de la ville,
portant des bannières, où l'on voit écrit: BUREAUCRATIE, SCIENCES,
LITTÉRATURE, etc. Les savants ont des toques et des abat-jour verts;
les littérateurs, un mirliton et un encrier passés en bandoulière sur
la hanche; les bureaucrates, des bouts de manche de percale noire
avec une plume de fer à l'oreille. Tous les citoyens portent la barbe
en collier et ont (à l'exception des épiciers) des redingotes à la
propriétaire et des chapeaux tromblons sur la tête.
Le grand pontife, au milieu de la scène, derrière le pot-au-feu,
faisant face au spectateur et monté sur un escabeau, dépasse la
multitude. Des deux côtés, sur le devant, un groupe de collégiens,
coiffés de képis, joue de l'accordéon. Aux fenêtres des maisons, il
y a des femmes à bonnets tuyautés et en robe de laine brune; sur les
toits à tuiles rouges, des chats. Au delà, un ciel gris.
SCÈNE PREMIÈRE.
La toile se lève aux sons mélancoliques des accordéons joués par
les collégiens, et qui se prolongent quelque temps encore après
qu'elle est entièrement levée. Puis il se fait un silence. On entend
bouillonner le pot-au-feu tout doucement, et enfin le grand pontife
commence.
LE GRAND PONTIFE, une écumoire à la main.
Citoyens, bourgeois, croûtons! En ce jour solennel, où nous sommes
réunis pour adorer le trois fois saint Pot-au-Feu, emblème des
intérêts matériels, autrement dit des plus chers! si bien que, grâce à
vous, le voilà maintenant presque une divinité!--C'est à moi, le grand
pontife de ce culte sage, qu'il incombe de vous remémorer vos devoirs
et de vous relier tous, par un acte commun, à la vénération, à l'amour,
à la frénésie du Pot-au-Feu!
Vos devoirs, ô bourgeois, nul d'entre vous, je le déclare, n'y a
transgressé! Vous vous êtes tenus philosophiquement dans vos maisons,
ne pensant qu'à vos affaires, à vous-mêmes seulement, et vous vous
êtes bien gardés de lever jamais les yeux vers les étoiles, sachant
que c'est le moyen de tomber dans les puits. Continuez votre petit
bonhomme de chemin, qui vous mènera au repos, à la richesse et à la
considération! Ne manquez point de haïr ce qui est exorbitant ou
héroïque,--pas d'enthousiasme surtout!--et ne changez rien à quoi
que ce soit, ni à vos idées ni à vos redingotes; car le bonheur
particulier, comme le public, ne se trouve que dans la tempérance de
l'esprit, l'immutabilité des usages et le glouglou du pot-au-feu!
(Accordéons.)
A vous d'abord, colonnes de la patrie, exemples du commerce, base de la
moralité, protecteurs des arts, épiciers! (Les épiciers se lèvent.)
Jurez-vous de toujours mettre de la chicorée dans le café?
LES ÉPICIERS, en chœur.
Oui!
LE GRAND PONTIFE.
Et de ne pas quitter le comptoir, sauf, bien entendu, pour venir
sur votre seuil indiquer aux badauds la route qu'il faut suivre;
enfin, de vous infusionner dans le monde par toutes sortes de moyens,
alliances et propagande, de manière à faire prévaloir vos principes et
à demeurer, ce que vous êtes, les rois de l'humanité, les dominateurs
universels?
TOUS LES ÉPICIERS, debout, la main étendue vers le pot-au-feu.
Nous le jurons!
LE GRAND PONTIFE.
Et vous, bureaucrates?
LES BUREAUCRATES.
Présents!
LE GRAND PONTIFE.
Êtes-vous bien résolus à travailler toujours le moins possible, en ne
songeant toujours qu'à votre avancement?
LES BUREAUCRATES.
Oh! oui!
LE GRAND PONTIFE.
Jurez-vous de toujours brûler effroyablement de bois dans vos poêles,
de vous montrer incivils, de maudire vos chefs en vous plaignant de
l'existence, et de dépenser pour cent écus d'écritures dans une affaire
de vingt-cinq centimes, dont vous ferez attendre la solution pendant
quinze ans?
LES BUREAUCRATES.
Nous le jurons!
LE GRAND PONTIFE.
Messieurs les savants, lumière du pays, à votre tour! (Les savants se
présentent à demi courbés, avec un tremblement sénile.)
LE GRAND PONTIFE, d'un ton familier.
Vous vous engagez, n'est-ce pas, comme par le passé, à ne faire que des
petites recherches innocentes, qui ne troublent rien?
TOUS LES SAVANTS, levant les mains.
Oui! oui! N'ayez pas peur! Nous le jurons.
LE GRAND PONTIFE.
Cela suffit! Venez maintenant, vous, talents honnêtes qui charmez nos
soirées de famille. L'art étant fait pour récréer, vous nous récréez.
Allons!
LES POÈTES COMIQUES étendent tous la main vers le pot-au-feu, en
faisant:
Cocorico! (Ricanements dans l'assemblée.)
LE GRAND PONTIFE, souriant aux épiciers qui l'entourent.
Encore un peu d'excentricité dans la forme; mais les intentions sont
si pures! (Il frappe avec son écumoir sur le pot-au-feu pour réclamer
l'attention.) Un dernier mot, messieurs, à la jeunesse, au printemps de
la vie! (Sur un signe qu'il leur fait, les collégiens s'approchent avec
leurs accordéons sous le bras.) Approchez, éphèbes, approchez! Jeunes
gens, notre espoir, vous allez entrer dans l'âge des passions! Prenez
garde, c'est comme si vous pénétriez dans une poudrière; la moindre
étincelle, tombant sur vos cerveaux, peut faire sauter l'édifice! On a
eu soin d'écarter de vous toutes les torches, je le sais: n'importe! Il
n'en faut pas moins se défier des ardeurs du sang et de l'imagination;
elles ne produisent que des crimes et des folies! ou plutôt, utilisez
vos vices! employez profitablement vos mauvais instincts! Que ceux, par
exemple, qui savent gagner au jeu rapportent leur argent à la maison,
et qu'ils le placent! Amusez-vous en cachette, économiquement; prenez
un bon état, et ne rentrez jamais passé dix heures du soir. Voilà le
secret. Jurez-vous de l'observer?
LES COLLÉGIENS.
Nous le jurons! (Ils retournent à leur place.)
LE GRAND PONTIFE.
Je suis ému, messieurs! Tant de raison dans cet âge m'a touché, et
si la fête n'était pas terminée, je succomberais à mon émotion. Elle
est terminée, car il n'est pas besoin de vous demander de serment, à
vous... (Il s'adresse aux femmes qui sont aux fenêtres) gardiennes
et cause de notre félicité, épouses, ménagères, petites mamans
pot-au-feu! C'est par vos soins qu'il mijote! Donc, persévérez dans
vos deux préoccupations chéries: 1º raccommoder les chaussettes de
vos légitimes, et 2º être toujours en garde contre les séductions de
la gaudriole. Ne songez même qu'à cela, incessamment, exclusivement.
Bref, n'oubliez pas que l'attitude la plus belle pour une femme, sa
position idéale, si j'ose m'exprimer ainsi, est de se tenir quelque peu
agenouillée, avec une écumoire à la main, un bas de laine passé dans
le bras gauche, tournant le dos à Cupidon, et la tête perdue dans la
vapeur du pot-au-feu!
Et vous, chats, inconstants quadrupèdes, bohémiens des toits! Si vous
n'employez pas tout votre temps et la force de votre gueule à nous
prendre des souris, on vous mettra des muselières et l'on vous empalera
avec la broche, puisque la nature vous a créés pour nous être utiles.
Mais, que si vous devenez sédentaires et zélés à nous servir, on vous
laissera au fond de l'assiette quelques gouttes froides du pot-au-feu!
Et toi, soleil, puisses-tu, brillant toujours modérément, te
transformer en un vaste paquet de chandelles, pour nous économiser
l'éclairage! et que tes rayons fassent tomber dans le creux des mers
une pluie de graisse, afin que, se chauffant à la tiédeur, tout le
globe entier ne soit plus qu'un immense pot-au-feu!
TOUS crient:
Vive le pot-au-feu!