Quel froid, miséricorde! Quand Monsieur va revenir, il est capable de

geler. (Riant ironiquement.) Ah! Monsieur!... Eh bien, et moi? Est-ce

que je ne gèle pas? Est-ce que je ne souffre pas? Est-ce une existence

que de traîner une misère pareille! Qu'il s'en arrange, puisque ça

l'amuse; mais moi, un homme fait tout au moins pour l'antichambre des

ambassadeurs, quelle humiliation! (Il cherche de droite et de gauche

dans l'appartement.) Et pas un cotret dans cette infernale mansarde,

où il vous tombe des vents coulis... (Il regarde encore.) Non!...--Et

voilà quatre mois que j'attends! et qu'il est à me lanterner avec

toutes ses démarches!--D'abord, ç'a été une place dans la diplomatie,

puis une mission scientifique, puis un poste d'inspecteur de je ne

sais quoi, puis un emploi dans une colonisation, je ne sais où; et ce

soir, enfin, il doit revenir de chez le banquier Kloekher les mains

pleines, ou l'avenir assuré.--Je commence à n'y plus croire, à notre

avenir! J'ai bien envie de séparer le mien du sien et de lui donner

mon compte carrément. Monsieur est un brave jeune homme, c'est vrai!

Mais (se touchant le front) toqué! toqué!--Saprelotte! j'ai l'onglée!

(Ses yeux rencontrent la boîte de pistolets sur la cheminée.) Tiens!...

voilà une boîte qui me donne une tentation!... Ah! doucement!... nos

moyens ne nous permettent pas une flambée en acajou. Oh! non! (En

se reculant, il trébuche contre le paillasson.)--Eh! tu m'embêtes,

toi!--Attends un peu... (Il jette le paillasson dans le feu; puis, le

regardant brûler.)--En être réduit là! Mais ça ne peut pas durer plus

longtemps! c'est trop bête! Et si notre sort ne change pas avant huit

jours, bonsoir! (Le feu flambe. Il se chauffe.) Ah! ça fait du bien!

C'est une bonne idée que j'ai eue décidément! Comme on a tort de se

gêner!--Et pas un bon fauteuil pour se rôtir les tibias en tisonnant.

C'est honteux, un aussi piètre escabeau!--Et puisque mon maître est en

courses toute la journée, je ne vois pas pourquoi... (Il jette dans le

feu la petite chaise.) Allons donc! (Tout en remuant les charbons.) Il

faut convenir que je suis un véritable nigaud, avec mon dévouement! On

n'a jamais vu un domestique comme moi! Nom d'un chien! quelle gelée!

Ça disparaît comme une allumette!--Car, enfin, de toutes ses promesses,

qu'ai-je attrapé, moi? Qu'est-ce que je gagne? Il se moque de moi, à

la fin! Car, pendant que je suis là, à me morfondre en l'attendant,

il fait le joli coco, dans les salons, près les belles dames.--Si je

flanquais la table pour soutenir l'attisée?--Non! Ça ne durerait pas!

(Il aperçoit une paire de bottes dans leurs embouchoirs.) Ah! les

bottes! (Il les retire des embouchoirs.) Pourquoi pas? (Les lançant

dans le feu.) Aïe donc!--Et s'il se fâche, tant pis!

SCÈNE II.

DOMINIQUE, PAUL, en habit noir, sans paletot, mouillé, les mains sous

les aisselles, avec un peu de neige sur ses vêtements.

PAUL.

Que fais-tu là, toi? Je ne t'avais pas dit de m'attendre! Va te coucher!

DOMINIQUE.

Mais...

PAUL, brutalement.

Va-t'en donc! Va-t'en! Laisse-moi!

DOMINIQUE, à part.

Oh! oh! il est bien fier!--Y aurait-il pas quelque chose de bon, enfin?

SCÈNE III.

PAUL, seul.

(Après être resté longtemps les bras croisés, avec un grand soupir.)

Ah!... (Il jette son chapeau sur le lit de sangle.) Quelle nuit!... (Il

regarde les murs lentement) et quelle chambre!... (Puis la fenêtre.)

Tiens! le jour qui se lève; et la neige, encore!... Mais il ne tombera

donc pas du ciel quelque chose pour les écraser tous! (Il pleure.) Ah!

comme je suis fatigué! (Il s'assoit près de la cheminée, un bras sur

le chambranle.) Sont-ils assez lâches, égoïstes, ingrats, hypocrites

et cruels!... Pardessus tout cela, des sourires, des phrases, des

étreintes affectueuses, et même, ô sacrilège, des offres d'amour! Et

je prétendais trouver dans ce néant quelque chose qui désaltérât mon

cœur!--Dans combien de pays n'ai-je pas traîné mes rêves!... Partout,

avec des masques et des impudeurs différentes, j'ai rencontré les

mêmes ignominies! A présent, voilà qu'elles viennent jusqu'à moi,

elles m'attaquent. Assez, assez! je n'en veux plus!--Pourquoi vivre

alors, puisque je ne peux pas changer le monde? Ah! si j'avais eu

pourtant quelqu'un qui m'eût aimé!... (Il se lève.) Allons, pas de

faiblesse! Disparaissons tout de suite, pour prévenir peut-être les

défaillances, avant la première rougeur de honte, et dans l'intégrité

de mon orgueil, comme ces vieux rois d'Orient qui se faisaient mourir

avec toutes leurs richesses!... Il ne faut que la résolution d'une

minute. Ce ne doit pas être difficile? D'ailleurs, tout m'y engage,

tout m'y pousse... (Apercevant la boîte de pistolets ouverte.) Ah!...

et jusqu'au hasard lui-même! (Il retire les pistolets et les manie.)

L'armurier qui me les a vendus me faisait valoir, pour ma sécurité

personnelle, la longueur de leur portée. A cette distance, je n'ai

pas besoin qu'ils soient si merveilleux! C'est une superfluité.

Essayons. (Il fait jouer la batterie.) Bien!... Ma poudrière, où

est-elle? (Il verse de la poudre dans le fond de sa main, puis dans

le pistolet, et jette le reste dans la cheminée. Le feu se ranime et

flambe extraordinairement. Paul continue à charger son pistolet.) La

balle, une capsule, maintenant; et je n'ai plus qu'un geste, presque

un signe à faire pour être libre!... (Six heures sonnent à une horloge

voisine.) Six heures!... Au premier coup de la demie, tout sera dit!

(Il promène ses yeux tout à l'entour et aperçoit la table où sont des

papiers et une cassette pleine de lettres.) Ah! ceci, que j'oubliais!

Non! que rien de moi, ni de mon passé, ne subsiste! Au feu, au feu,

toutes mes lettres! (Il les jette dans la cheminée. Il se rassoit.) Ah!

que cette flamme me réchauffe! Je ne souffre plus. Non, au contraire!

Et penser que ces cendres peut-être seront encore tièdes quand mon

cadavre sera froid! et puis tout se confondra, dispersé! Ma vie aura

passé comme ces formes fugaces, qui se dessinent sur les charbons.

Tiens! il me semble voir dans la braise des plages de pourpre s'étalant

près d'un lac de feu. On dirait, à présent, de vagues édifices, des

aiguilles de cathédrale, un navire. Il s'enfonce et reparaît, comme

le mien autrefois. J'entends encore le vent dans les manœuvres, et

les bois de ma cabine qui craquent au milieu de la nuit.--Tiens!...

c'est étrange, voilà une lettre qui s'obstine à ne pas brûler! Elle

blanchit même dans la flamme.--Pourquoi? (Paul la prend.) Elle est

froide! Comment se fait-il?... (La cheminée peu à peu s'est haussée

et élargie, laissant voir, au milieu des flammes, les choses mêmes

que Paul rêvait. Le bord supérieur, montant toujours, a presque

disparu dans les frises; et l'on aperçoit un château tout noir, d'une

architecture farouche, avec des meurtrières embrasées.) Une forteresse,

laquelle donc? Je ne l'ai jamais vue. (Le château disparaît. La lettre

qu'il tient devient lumineuse.--Paul lit:) «C'est l'endroit où les

gnomes détiennent captifs les cœurs des hommes. Nous comptons sur toi

pour les délivrer.--Ta récompense sera un amour au-dessus même de tes

rêves. Tu rencontreras souvent celle que nous te destinons; tâche de

la reconnaître, ou sinon tu es irrévocablement perdu.--Es-tu prêt?--LA

REINE DES FÉES.»--Moi!... Mais comment me guider?

Chœur des fées l'encourageant.

PAUL reste pendant quelques minutes en proie à une anxiété terrible;

puis, avec un geste de résolution héroïque:

J'accepte! partons!

Deux coups frappés à la porte, l'un après l'autre.

UNE VOIX, du dehors.

Ouvre, Dominique!

Troisième coup.

PAUL.

Qui est-ce? (Il va ouvrir.)

SCÈNE IV.

PAUL, JEANNETTE, portant à chaque bras un gros panier.

JEANNETTE, toute surprise.

Monsieur Paul!...

PAUL.

Jeannette!... Comment se fait-t-il? (Elle dépose sur la table ses deux

paniers, d'un air accablé.) Que viens-tu faire à Paris?

JEANNETTE, après un silence.

Mais... vendre mon lait, monsieur.

PAUL.

Avec ces deux paniers-là!... et chez moi! (Elle baisse la tête sans

répondre.) Tu me caches quelque chose, Jeannette.

JEANNETTE, défendant de la main un des paniers près d'elle.

Non, monsieur, je vous jure!...

PAUL, éclairé par le geste de Jeannette.

C'est là dedans alors? Qu'y a-t-il? (Il relève la toile couvrant le

panier.) Des foulards, mes chemises, tout mon linge!

Il la regarde d'une façon sévère.

JEANNETTE, vivement.

Oh! ne vous fâchez pas!... Si vous le trouvez trop mal, je

recommencerai.

Silence.--Elle baisse la tête.

PAUL.

Ainsi c'est Mlle Jeannette qui était ma blanchisseuse!... Pourquoi ne

pas l'avouer?

JEANNETTE, embarrassée.

C'est que...

PAUL.

Eh bien? (Même silence.--A part.) Comment?... Quand Dominique m'avait

dit... Voyons l'autre...

JEANNETTE, l'arrêtant par le bras.

Prenez garde de les casser!

PAUL.

Quoi donc?

JEANNETTE.

Les œufs!

PAUL, examinant l'intérieur du panier.

Des fruits... une galette... jusqu'à des petits pots de crème! Et

c'était... (il l'interroge du regard; elle lui répond par un signe de

tête affirmatif) pour moi! Jusqu'à présent, en effet, je n'ai rien

payé de ces choses!--Ah! je devine!... l'amitié de mon domestique me

réduit aux charités d'une paysanne! (Brutalement.) Remporte tout cela,

Jeannette! Je n'en veux plus! Va-t'en!

JEANNETTE, pleurant.

Si j'avais su vous fâcher, je ne l'aurais pas fait!

PAUL, à part.

Elle pleure!... Et, dans ma vanité imbécile, je la repousse!...

Combien donc y en a-t-il d'un dévouement pareil? (Haut.) Non, reste!

Pardonne-moi! C'est que je suis malade quelquefois!... Et il y a

longtemps que tu viens ainsi tous les jours?

JEANNETTE.

Depuis un mois bientôt!

PAUL.

Et tu ne t'en vantes pas, toi!... Tu faisais le bien naïvement, dans la

candeur de ton âme. (Il lui prend les mains.) Mais comme ta poitrine

bat vite! Tu as de beaux yeux, ma Jeannette! (A part.) Je ne l'avais

pas seulement regardée, sot que j'étais! Et ces pauvres petites mains,

sais-tu qu'enfermées dans des gants de peau fine, plus d'une belle dame

les envierait!

JEANNETTE.

Vous êtes bien bon, monsieur.

PAUL, s'écartant d'elle.--A part.

Il faut pourtant que je trouve quelque chose à lui donner. (La

contemplant de loin.) Mais elle est charmante!... Il y a sous ces

vêtements simples une distinction, je ne sais quoi de pur, de

fin... que je n'ai jamais vu!... Et cette douceur des attitudes, ce

rayonnement dans le regard! Serait-ce! Pourquoi pas?... Jeannette?

JEANNETTE.

Monsieur?

PAUL.

Tu dois être lasse de ta condition? N'arrive-t-il jamais dans ton

esprit des pensées qui te surprennent? Ne sens-tu pas au fond de

toi-même comme une sollicitation vers des destinées plus hautes? une

envie de t'enfuir... quelque part... bien loin?

JEANNETTE.

M'enfuir!... Et où ça?... Je ne connais pas les routes.

PAUL, avec un geste de dépit.--A part.

Eh! c'est mon langage qu'elle n'entend pas! (Haut.) Dis-moi, quand tu

es toute seule, dans les champs, à quoi penses-tu?

JEANNETTE.

Dame! à rien.

PAUL.

Cherche un peu.

JEANNETTE.

Ah! si... Je pense aux vaches!... à la noire surtout, qui me suit comme

un caniche. Et puis je regarde si les avoines poussent, et combien il y

aura de boisseaux de pommes aux arbres.

PAUL.

Mais... la nuit... dans tes rêves?...

JEANNETTE, riant.

Mes rêves?... Ah! bien oui. Je dors trop fort!

PAUL.

Quels livres as-tu donc lus jusqu'à présent?

JEANNETTE.

Je ne sais pas lire!... est-ce que j'ai eu le temps d'apprendre!... ni

écrire non plus. Et je le regrette, allez! Ça me serait si utile pour

tenir les comptes!

PAUL, à part.

Voilà tout!... c'est le fond. Certes, il ne manque pas de gentillesse;

mais ce serait si long à cultiver, que j'y renonce. (Riant amèrement.)

Moi, qui avais cru un instant...

Il reste perdu dans des réflexions.

JEANNETTE.

Qu'avez-vous donc, monsieur Paul, que vous ne dites plus rien? Tout à

l'heure, vous parliez comme une musique. Je ne comprenais pas; mais

c'est égal, ça me plaisait, ça me plaisait...

PAUL, brusquement.

Bien, bien! (Appelant.) Dominique!... Je te remercie, Jeannette... Plus

tard, dès que je le pourrai, je reconnaîtrai tes bons offices... et

quand tu te marieras...

SCÈNE V.

LES PRÉCÉDENTS, DOMINIQUE.

DOMINIQUE.

Que désire monsieur?

PAUL, montrant Jeanne.

Fais-lui tes adieux, nous partons.

DOMINIQUE.

En voyage encore?

PAUL.

Oui, pour un long voyage.

DOMINIQUE.

Mais monsieur, sans doute, n'a pas réfléchi que notre garde-robe...

PAUL, tournant autour de lui des yeux inquiets.

En effet! (Il aperçoit sur le lit une superbe pelisse de fourrure.) Ah!

mais non! Tu vois bien! le ciel s'en mêle. C'est un avertissement, un

ordre!

DOMINIQUE.

La belle fourrure! (Il lève la fourrure d'un bras et l'examine.) Vous

ne m'en aviez pas parlé. Avec ça sur le dos, on doit se moquer joliment

du thermomètre! Si j'en avais une pareille! (Il la remet sur le lit et

en voit une seconde à côté.) Une autre!...

PAUL.

C'est pour toi, alors!... Prends-la.

DOMINIQUE endosse vivement sa pelisse, en relève le collet et croise

ses mains sous les manches.--A part.

Je serai un peu calé là dedans! Hein! on aura l'air d'un ambassadeur

russe!

PAUL, frappant du pied.

Allons, hâte-toi! Je veux m'élancer par le monde, courir au but,

l'atteindre. Viens! viens!

DOMINIQUE.

Oh! nos paquets ne sont pas longs à faire. Me voilà!... Adieu, petite

sœur!

JEANNETTE, d'une voix entrecoupée par un sanglot.

Adieu!

PAUL, qui a mis son chapeau sur sa tête et sa pelisse sur son bras,

s'arrête sur le seuil, au bruit d'un grand sanglot de Jeannette.

Ah! de la sensibilité, plus que je ne croyais. Eh! c'est pour son frère.

Ils sortent.

SCÈNE VI.

JEANNETTE, seule.

Partis!... et je ne sais plus où, cette fois!... Très loin!... Il me

semble pourtant que, pendant un moment, il m'a offert d'aller avec lui

là-bas! Mais non, puisqu'il m'abandonne, qu'il me dédaigne!... Ah!

c'est parce que je ne suis pas une belle dame de la ville!... parce

que je n'ai pas de robes à volants... de la dentelle, des cachemires

et des bijoux!... parce que je suis une bête de paysanne! parce que je

ne sais rien de ce qui lui plairait: la danse, les bonnes manières, la

parure et le piano! Oh! si j'avais tout cela!... (Elle se rapproche

de la cheminée et se met à rêver, tout debout, le coude appuyé sur le

chambranle.) Voilà ce qu'il lui faut, sans doute! Alors il m'aimerait.

Mais comment faire pour avoir une belle toilette... une belle

toilette!...

Le roi des gnomes sort du placard resté entr'ouvert.

LE ROI.

Très bien!... elle débute par un souhait des plus stupides. Tant

mieux!... Il nous est impossible de l'arrêter; mais nous allons nous

arranger si bien, que jamais il ne la reconnaîtra.--Commençons...

Changement de décor à vue.

CINQUIÈME TABLEAU

L'ILE DE LA TOILETTE

Les collines du fond, figurant des carrés de culture différentes,

sont couvertes par de longues bandes d'étoffes. A droite, au bord

d'un ruisseau de lait d'amandes, poussent, comme des roseaux, des

bâtons de cosmétique. Un peu plus en avant, une fontaine d'eau de

Cologne sort d'un gros rocher de fard rouge. Au milieu, sur le

gazon, des paillettes brillent; les buissons, çà et là, se trouvent

représentés par des brosses de chiendent, et les cailloux par des

savons de toutes couleurs. A gauche, un arbre semblable à un tamaris

porte des marabouts, et un autre, pareil à un palmier, offre des

éventails. Il y a un champ de rasoirs; plus loin, l'arbre à miroirs,

l'arbre à perruques, l'arbre à houppes, l'arbre à peignes, et des

costumes bariolés pendent à de grands champignons. Des mouches,

voltigeant dans l'air, iront se coller d'elles-mêmes sur le visage

des femmes: la mouche assassine, la capricieuse, la provocante, etc.

SCÈNE PREMIÈRE.

JEANNE, seule.

(Dans la même attitude qu'elle avait à la fin du tableau précédent:

la tête baissée et le coude gauche appuyé contre le rocher de fard,

au bord de la fontaine. Après un instant de silence, elle lève les

yeux et regarde autour d'elle avec ébahissement.) Comme c'est joli!...

et comme ça sent bon! Mais on dirait l'odeur de l'eau de Cologne?...

D'où vient-elle?... De cette fontaine!... Ah! si je me lavais les

mains. (Elle y plonge ses bras jusqu'au coude.) On n'a pas peur d'en

perdre!... Je puis bien m'en mettre dans les cheveux! (Elle s'en jette

sur la tête quelques gouttes, qui deviennent aussitôt des diamants,

sans qu'elle s'en aperçoive. Puis elle se lave le visage avec les

mains; et, pendant qu'elle est ainsi penchée sur la fontaine, une

branche de l'arbre à peignes, derrière elle s'abaisse tout doucement

pour démêler ses cheveux au chignon. Elle se retourne, surprise,

en tendant la joue droite.) Qui donc me prend là, par derrière?...

Continuez!... vous ne me faites pas mal. (L'arbre à houppes abaisse

un de ses rameaux et la caresse de sa poudre de riz.) Oh! comme c'est

doux!... comme c'est doux!... (Elle tend la joue gauche. Même jeu de

l'arbre à houppes.) Encore!... Mais ça me chatouille! Assez! j'ai

envie de rire!... Ah! ah! ah! (L'arbre s'arrête.) C'est fini!... Je

vous remercie bien!... (Elle se lève.) Comment!... Personne!... (Elle

considère tous les objets autour d'elle, en marchant lentement.) La

drôle de campagne!... Des peignes qui tiennent aux arbres! En voilà un

où poussent des perruques, et tous ces vêtements par terre, comme des

feuilles mortes! Ah! la belle herbe, avec ces grosses gouttes de rosée.

Mais non, ce sont des paillettes d'argent. (S'apercevant dans une des

glaces de l'arbre à miroirs.) Et cela?... C'est moi!... en diamants!...

J'ai l'air d'un soleil!... (Sa robe arrachée disparaît dans l'air.)

Le vent!... Ah!... (Elle pousse un cri de terreur en s'apercevant

en chemise et en jupon, et croise ses bras sur sa poitrine.) Que

devenir!... J'ai honte!... (Aussitôt, une des bandes d'étoffes, posées

sur les collines du fond, arrive en ondoyant comme une rivière, et,

se drapant autour d'elle, lui fait une sorte de tunique.) Eh bien!

eh bien!... me voilà tout habillée maintenant. (Un arbre à bracelets

d'or l'accroche par le bras.) Qu'est-ce qui me retient? Pourquoi?

Laissez-moi!... (Elle tire à elle, le bracelet vient.) Ah! cela fait

bien sur ma peau. (D'une espèce de sorbier tombe un collier de corail

autour de son cou.) Qu'est-ce?... Un collier!... Ah! comme je suis

belle!... Quel bonheur!... Je m'aime! Je voudrais m'embrasser. Mais je

rêve sans doute?... Ce n'est pas possible! Je vais me réveiller tout à

l'heure.--Où suis-je donc?... Dans quel pays?

CHŒUR, dans la coulisse.

C'est le pays de la toilette,

C'est l'empire des affiquets,

Des paquets!

Des caquets!

Chez nous la beauté se complète,

La laideur prend des airs coquets.

JEANNETTE.

Je ne comprends pas!...

CHŒUR.

C'est le pays de la toilette,

C'est le triomphe sans un pli

Du poli,

Du joli,

Nos fleurs sont à la violette,

Et nos soupirs au patchouli.

Rasoirs, il faut en découdre!

Allons! peignes nouveau-nés,

Cascade aux flots safranés,

Tombe ici comme la foudre!

Poudre les airs, arbre à poudre.

Savonnette, savonnez!

Un grand bruit de tambours, de flûtes et de chapeau chinois.

JEANNETTE remonte la scène.

Quelle quantité de monde!...

CHŒUR.

Silence! silence! silence!

C'est le monarque qui s'avance!

Pareil aux astres éclatants,

C'est Couturin, roi de la mode,

Le seul qui sache, avec méthode,

Diriger nos goûts inconstants.

JEANNETTE.

Mais ils viennent par ici!... J'ai peur. Où me cacher?... Ah!...

Elle s'enfonce sous l'arbre à miroirs.--Toute la cour de Couturin, en

arrivant, chante:

Mortels, que sa faveur inonde

De l'un à l'autre bout du monde,

Marchez où sa main vous conduit!

Tous ses ordres sont chose grave;

On est perdu quand on les brave.

On est sauvé dès qu'on les suit.

SCÈNE II.

LE ROI COUTURIN, LA REINE COUTURINE, avec toute la cour (hommes et

femmes); GRAISSE-D'OURS, premier ministre.

Couturin et Couturine sont habillés à la dernière mode du jour,

exagérée. Graisse-d'Ours, en veste, toute la barbe hérissée, l'air

farouche, un tablier.--Tous les personnages de la cour représentent

les divers métiers relatifs à la toilette.--Le roi arrive au milieu

d'une estrade portée à bras, et assis dans une sorte de fauteuil

ayant des compartiments sur les côtés, deux plumes d'autruche au

haut des montants et un miroir dans le dossier. A droite et sur un

siège plus bas, la reine; à sa gauche, sur un autre, siège le premier

ministre.--Les porteurs abaissent le trône-estrade, tout doucement,

jusqu'à terre.

LE ROI COUTURIN.

C'est bien! Arrêtez-vous! Et puisque nous voilà installés dans

l'endroit trois fois coquet des séances royales, ayant à notre droite

notre chère épouse, la sémillante Couturine...

COUTURINE, avec un regard langoureux, lui prend la main et la baise.

Toujours tendre, Couturin!

LE ROI COUTURIN.

A notre gauche, notre premier ministre, l'indispensable Graisse-d'Ours.

GRAISSE-D'OURS.

Vous êtes trop bon, Majesté!

COUTURIN.

Autour de nous, les hauts dignitaires de notre bonnet: l'architailleur,

l'archibottier, le prince du Cold-Cream, le duc du Caoutchouc, et

autres...

LES GRANDS DIGNITAIRES, s'inclinant.

Pour vous servir, ô souverain!

COUTURIN.

Avec les dames de notre cour (il salue), lesquelles en font l'ornement.

LES DAMES.

Ah! délicieux!

COUTURIN.

Et derrière nous, le peuple imbécile!

LA FOULE.

Vive le roi!

COUTURIN.

Il nous faut, suivant l'usage, établir les modes de la saison.

TOUS, avec vivacité et se démenant.

Voyons! quelles couleurs? combien de mètres?

COUTURIN.

Un instant! Il est d'abord indispensable de rappeler les principes.

GRAISSE-D'OURS.

Rappelez.

COUTURIN.

Or c'est une vérité reconnue, mes colombes, que vous êtes naturellement

hideuses!

LES DAMES, scandalisées.

Ah! ah! l'abomination!

COUTURIN.

Oui, fort laides! Silence! Vous ne mettrez pas en doute, j'imagine, la

supériorité du factice sur le réel? C'est l'art seul, déesses, qui vous

fournit tous vos charmes.--Ne craignez rien, je suis discret.--Mais

vous conviendrez que l'on est amoureux de la robe et non de la femme,

de la bottine et non du pied; et si vous ne possédiez pas la soie,

la dentelle et le velours, le patchouli et le chevreau, des pierres

qui brillent et des couleurs pour vous peindre, les sauvages mêmes ne

voudraient pas de vous, puisqu'ils ont des épouses tatouées! (Il se

rassoit.)

LES DAMES.

C'est un peu dur! un peu vif!

GRAISSE-D'OURS se lève.

D'ailleurs, le vêtement, étant le signe manifeste de la chasteté, fait

partie de la vertu et est une vertu lui-même. (Il se rassoit.)

COUTURIN se lève.

Donc, plus le costume sera costumant, c'est-à-dire antinaturel,

incommode et laid, plus il sera beau! (Il se rassoit.)

GRAISSE-D'OURS se lève.

Et distingué surtout! (Il se rassoit.)

TOUS.

Ah! distingué! le distingué, c'est le principal.

COUTURIN se lève.

Eh bien! travaillez maintenant. (Il se rassoit.)

TOUS.

Voyons! cherchons!

Un moment-de silence, puis on entend tout à coup un grand fracas de

miroirs cassés.

COUTURIN.

Qu'est-ce? (Il fait à un officier signe de sortir, après avoir regardé

à droite.) Ah! l'arbre aux miroirs cassé! Ils étaient trop mûrs sans

doute, et quelque maraudeur en l'ébranlant...

L'OFFICIER, rentrant.

Nous avons trouvé dessous un monstre!

COUTURIN.

Un monstre?

L'OFFICIER.

Oui, ô souverain, un être vert et démodé.

COUTURIN.

Qu'on l'amène!

TOUS.

Quelle bravoure!

SCÈNE III.

LES PRÉCÉDENTS, JEANNE.

Elle entre avec des gants verts Empire qui lui montent jusqu'aux

coudes, et faisant beaucoup de plis sur les bras; une coiffure à

la girafe, un châle jaune par-dessus sa tunique et un ridicule à

la main. A son aspect, Couturine pousse un cri aigu et tombe à la

renverse. Graisse-d'Ours se lève indigné. Couturin, avec un petit

mouvement d'effroi, se recule sur son trône; les dames arrachent

vivement les feuilles de l'arbre à éventails et se cachent le visage

dessous. Brouhaha général.

LES HOMMES s'écrient:

--Arrière!

--Va-t'en!

--Cache-toi!

LES DAMES.

--C'est une horreur!

--Une turpitude!

--Une antiquité...!

COUTURIN, pour commander le silence, étend son sceptre, un fer à

papillotes.

Du calme, têtes exaltées par la frisure! Approche, jeune fille,--car

tu as l'air d'en être une, à tes attributs naturels, bien que tu n'en

possèdes point les grâces. Explique-nous, justifie ton accoutrement!

JEANNE.

Je l'ai pris là, par terre, au hasard... croyant qu'il le fallait; et,

en me relevant, tous les miroirs...

COUTURIN.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 8 / 13 段