fait plaisir de le revoir, n'est-ce pas?... J'espère que vous me
conterez vos voyages. Vous avez dû rencontrer, en courant le monde,
des mœurs bizarres, des caractères vraiment particuliers; et comme vos
observations, sans doute, ainsi qu'il convient à un esprit sérieux, se
sont dirigées sur la morale, que croyez-vous qui soit plus commun de la
ruse ou de l'ingratitude, de la scélératesse ou de la sottise?
PAUL.
Ces questions... demanderaient...
LETOURNEUX.
Et vous, Kloekher, votre opinion?
KLOEKHER.
Je ne comprends pas...
LETOURNEUX, se rapprochant de lui et le regardant en face.
Ah! vous ne comprenez pas! Bien sûr?... Nous en recauserons. J'ai
oublié de vous dire que je désirerais toucher immédiatement, pour la
formation d'une ferme modèle, les cent soixante-douze Méditerranée que
je vous ai vendus avant-hier.
KLOEKHER.
Quand donc aurez-vous fini cette plaisanterie?
LETOURNEUX.
Ce n'est pas une plaisanterie, mon cher, pas plus que l'histoire
suivante... (A Paul.) Connaissez-vous la Cochinchine?
PAUL.
Un peu.
LETOURNEUX.
Eh bien, il y avait là, une fois,--l'anecdote remonte à cinq ans,--deux
amis: un bon Chinois et un mauvais Chinois. Or le bon était si bon,
qu'il confia au mauvais...
KLOEKHER, avec emportement.
Oh! je me moque pas mal de vos histoires!...
LETOURNEUX.
Elles sont vraies cependant; j'en peux fournir les preuves. (Silence.)
KLOEKHER, étonné.
Des preuves?
LETOURNEUX, lui saisissant le bras, à l'oreille.
Dans mes mains, d'irrécusables, songez-y?...
KLOEKHER, bas.
Nous nous arrangerons. Taisez-vous! (Il se tourne vers Paul en éclatant
de rire.) Eh bien, Letourneux, il y est tombé! Il a cru que je n'avais
pas de place pour lui!... Hé! hé! Imaginez-vous une histoire inventée à
plaisir! Ah! ah! Une chose un peu légère que je lui proposais! Ah! ah!
ce bon garçon!
PAUL.
Comment?
KLOEKHER.
Mais oui, pour vous éprouver, mon cher. Ah! ah! ah!... (D'un ton
sérieux.) J'ai voulu voir, par là, le fond de votre nature. Maintenant
je suis content de vous, jeune homme! C'est très bien! très bien!... De
la délicatesse, des principes.
LETOURNEUX.
Il n'y a que ça, voyez-vous, les principes!... c'est une base! Du
moment qu'un homme a des principes, on peut compter dessus! Or je vous
réponds de celui-là, moi.
KLOEKHER.
Le fils de notre meilleur ami, je crois bien! (Mme Kloekher entre en
toilette de bal.) Ma femme! il faut que je vous présente. Permettez!...
Il remonte la scène vivement jusqu'à elle.
SCÈNE V.
PAUL, LETOURNEUX, M. ET MADAME KLOEKHER.
KLOEKHER, bas à sa femme.
Écoutez bien, il y va de ma fortune, de la vôtre: cet homme peut nous
perdre. Soyez adroite! il le faut! (Haut.) Madame Kloekher, M. Paul de
Damvilliers.
MADAME KLOEKHER.
Oh! je vous connais de nom, depuis longtemps, monsieur!
PAUL, à part.
Qu'elle est belle!
MADAME KLOEKHER.
Nous avons si souvent causé de votre père ensemble....
LETOURNEUX.
Nous trois.
PAUL, à part.
Quel regard!...
KLOEKHER.
Pauvre garçon! Au retour, après cinq ans d'absence, plus de foyer! Mais
j'entends que le mien remplace le vôtre! Ne vous gênez pas! Usez de
moi... De la franchise!...
PAUL.
Oh! merci!... Mais comme j'ai peur d'être indiscret... (Il va pour
sortir.)
KLOEKHER.
Restez donc, vous êtes des nôtres, parbleu! On arrive à peine,
continuez votre visite près de Madame. Allons, Letourneux, un petit
tour dans le grand salon; nous penserons ensuite aux choses sérieuses.
SCÈNE VI.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
MADAME KLOEKHER.
Soyez convaincu, monsieur, que les intentions de mon mari n'avaient pas
besoin d'être exprimées. Je partage trop tous ses sentiments pour ne
pas désirer comme lui vous être agréable, et même, pardon du mot...
utile, si nous le pouvons.
PAUL.
Oh! je suis confus, vraiment!...
MADAME KLOEKHER.
Il nous sera bien doux de faire en sorte que vos chagrins soient sinon
oubliés... du moins adoucis.
PAUL.
Mais ils le sont déjà, madame, par cette manière inattendue!...
MADAME KLOEKHER.
Comme vous avez dû souffrir, n'est-ce pas?
PAUL.
Oui, oui!
MADAME KLOEKHER.
Pourquoi n'êtes-vous pas venu à nous, d'abord.
PAUL.
Eh! mon Dieu, madame, mon excuse, quoique sincère, est mauvaise, mais...
MADAME KLOEKHER.
Mais quoi?
PAUL.
Pardon! je n'osais...
MADAME KLOEKHER.
Enfant! Allons, vous réparerez cela, je l'exige!... Nous recevons nos
intimes tous les mercredis à sept heures, n'oubliez pas! Je vous ferai
connaître quelques-unes de mes amies, des femmes intelligentes qui
vous plairont. J'espère que vous viendrez de temps à autre bavarder
dans ma loge aux Italiens. Si vos après-midi vous pèsent trop, il y a
une place en face de moi dans ma voiture pour faire le tour du lac,
au Bois. C'est si ennuyeux d'être seule à revoir tous les jours cette
éternelle pièce d'eau! Mais où aller? Puisque vous dessinez, il faudra
m'apporter la prochaine fois vos albums de voyage. Je vous montrerai
les miens; d'avance, je réclame un peu d'indulgence pour mes pauvres
aquarelles. Enfin nous lirons, nous causerons. Nous deviendrons de
vrais amis. J'y compte, du moins.
PAUL.
Oh! merci. Vous êtes bonne comme un ange. Voilà les premières marques
de sympathie que l'on m'adresse. Qu'ai-je donc fait pour en mériter une
si gracieuse?... A qui la dois-je?
MADAME KLOEKHER.
Mais à la mémoire de votre père, au désir de mon mari, à votre
position, et un peu... à vous-même.
Elle lui tend la main, Paul la saisit et la baise.
MADAME KLOEKHER, la retirant vivement.
Monsieur!...
PAUL.
Pardon! c'est une faute, je conçois! L'élan irréfléchi de ma gratitude
vous semble une grossièreté.
MADAME KLOEKHER.
N'en parlons plus. Entrons dans le bal. Sortons.
PAUL.
Sans m'avoir pardonné? Au nom du ciel, ne m'en voulez pas! Excusez-moi!
il faut bien avoir un peu d'indulgence pour un homme abandonné de tous,
fatigué par les déceptions, aigri par le malheur.
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
C'est une sympathie de plus entre nous deux! (Geste de Paul.) Oui, j'ai
mes souffrances, et aussi profondes que les vôtres, peut-être!
PAUL.
Vous! Comment?
MADAME KLOEKHER.
Ah! monsieur de Damvilliers, un homme de votre condition peut-il avoir
les préjugés du peuple et s'imagine comme lui que le cœur soit content
et qu'on n'ait plus rien à demander au ciel, du moment qu'on est riche!
Oh! non! non!
PAUL.
Expliquez-moi...
MADAME KLOEKHER.
Plus tard, mon ami!.... (Les panneaux qui fermaient le boudoir à
droite, à gauche et au fond s'enlèvent et laissent voir le bal.) Votre
bras, s'il vous plaît?
PAUL, à part.
Son ami... son ami!...
De chaque côté de la scène, il y a des cariatides dorées contre des
piliers qui montent jusqu'au plafond; entre les cariatides, des
jardinières remplies de fleurs espacées par des candélabres. Au
fond, trois arcades ouvertes laissent voir d'autres salons, avec des
buffets chargés d'argenteries et de flacons.
SCÈNE VII.
PAUL, MADAME KLOEKHER, ONÉSIME DUBOIS, MACARET, BOUVIGNARD, ALFRED DE
CISY, LE DOCTEUR COLOMBEL, INVITÉS, MESSIEURS ET DAMES, DOMESTIQUES.
Mme Kloekher remonte la scène au bras de Paul, en même temps qu'on
s'avance vers elle.
LES INVITÉS, saluant.
Une fête superbe, éblouissante, délicieuse!
UNE DAME, à une autre.
Quel est donc ce jeune homme? Il est fort bien.
LA DEUXIÈME DAME.
Je le trouverais même trop bien, si j'étais le vicomte Alfred de Cisy.
UN EMPLOYÉ DE LA MAISON, à son voisin.
Regardez donc comme elle minaude! Que de grimaces! Mais pour nous,
pauvres commis, il n'y a pas de danger qu'elle nous honore seulement
d'un coup d'œil.
MADAME KLOEKHER, à une jeune femme lui désignant sa robe.
Oh! ravissant! Où donc vous habillez-vous, ma chérie? (A une autre.)
Comment, on ne danse pas? (A un vieux monsieur.) Bonjour, général. (Au
docteur Colombel.) Ah! c'est fort aimable à vous, docteur Colombel,
d'avoir abandonné vos malades.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Ils recouvreraient la santé en vous voyant, belle dame: l'aspect de
tant de fraîcheur, de grâces... (Un domestique vient parler bas à Mme
Kloekher.)
MADAME KLOEKHER.
J'y vais! (Alfred, depuis le commencement de la scène, s'est rapproché
d'elle. Quand elle est arrivée au bas, à droite, elle salue Paul.) Je
vous remercie. A tout à l'heure!
ALFRED, à part.
J'ai fait une jolie affaire, moi, en l'introduisant ici. Soyons prudent
et vif. (Il sort précipitamment derrière elle.)
SCÈNE VIII.
LES PRÉCÉDENTS, moins MADAME KLOEKHER ET ALFRED.
ONÉSIME s'avance vers Paul en lui secouant les deux mains fortement.
Ah! quel plaisir!... on va donc se revoir! où loges-tu? Je ne te quitte
pas!
PAUL.
Merci, vieux camarade... Et cette peinture, toujours enthousiaste
d'elle, j'espère, et portant haut l'amour du grand art avec la haine du
bourgeois?
ONÉSIME.
Sans doute. Cependant je fais à présent de petits tableaux, des
sujets domestiques; c'est d'un débit plus facile. Mais reçois mes
félicitations, te voilà en joli chemin, diable! (Tous s'empressent
autour de Paul.)
MACARET.
Eh! cher monsieur de Damvilliers, j'étais bien sûr de vous rencontrer
ici; sans cela...
LE DOCTEUR COLOMBEL, lui coupant la parole.
Grâce à la bêtise inconcevable de mon valet de chambre, vos deux cartes
de visite ont été égarées, et hier au soir seulement...
BOUVIGNARD, l'interrompant.
Comment se fait-il, je vous le demande, que tous les matins je veux
aller vous voir? Mais on vient chez moi, pour un tas de choses, pour
ceci, pour cela; je suis harcelé, tiraillé...
MACARET.
Tout à vos ordres, vous savez!... (Bas.) On a l'oreille du ministre!
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Il faut que vous preniez un jour par semaine pour venir dîner chez moi
régulièrement.
BOUVIGNARD.
Dites donc, cher monsieur, de quelle façon je puis vous être utile!
(Tous lui donnent des poignées de main énergiques.)
PAUL.
Ah! mes amis! je suis attendri vraiment... (A part.) Quels cœurs
excellents et comme on calomnie les hommes!
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, LETOURNEUX.
LETOURNEUX marche droit à Onésime, qui est le plus près de Paul.
Je ne suis pas content de vous!
ONÉSIME.
Pourquoi?
LETOURNEUX.
Parbleu, entre intimes on ne se gêne pas. Or chacun ici, excepté Paul,
connaît votre prochain mariage. C'est moi qui vous procure cette
affaire, une famille excellente, pieuse, considérée, riche, et vous
vous exposez au scandale d'être rencontré en plein jour, donnant le
bras à une créature!
ONÉSIME.
Moi?
LETOURNEUX.
Je vous ai vu, et pourtant vous m'aviez juré que tout était fini!
ONÉSIME.
Ah! monsieur Letourneux, un moment! Si je me trouvais avec cette
fillette, c'est que je lui préparais un petit tour.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Voyons, voyons, j'adore ce genre d'anecdotes. (Tous se rapprochent.)
ONÉSIME.
Je lui ai fait écrire de Marseille, son pays, une lettre, à moi
adressée, qui l'appelle pour les affaires les plus pressées. Elle est
partie; j'ai donc tout le temps de me marier, et ça me débarrasse
d'autant mieux, que Clémence a la bourse légère, et que pour revenir...
Hilarité générale et approbation.
LETOURNEUX.
Très bien! voilà ce que j'appelle un acte à la fois d'adresse et de
haute moralité.
PAUL.
Comment, Clémence, ta vieille passion, celle que tu avais prise toute
jeune à sa famille, et qui, disais-tu toi-même, te faisait travailler
d'une façon...?
ONÉSIME.
C'est comme ça! Autre temps, autres femmes! (A Letourneux.) Où donc
m'avez-vous rencontré, vous?
LETOURNEUX.
Dans le Luxembourg, comme je le traversais pour aller secourir une
famille bien intéressante: trois fils sans ouvrage, le père et la mère
presque à l'agonie. Vous devriez même, docteur, faire quelque chose
pour eux.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Que j'aille les voir, peut-être!
LETOURNEUX.
Vous êtes assez riche pour vous passer ce luxe!
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Et vous donc, le millionnaire, que faites-vous pour eux?
LETOURNEUX.
Oh! peu de choses, je les console et les moralise, rien que cela! et
partout, comme maintenant, je fais de la propagande à leur profit,
jusqu'auprès de M. Macaret. (S'adressant à M. Macaret.) Voyons, vous
êtes un de nos grands industriels, et trois ouvriers de plus ne vous
importent guère.
MACARET.
Impossible! je n'ai pas d'ouvrage à leur donner. Vous n'exigerez pas
que je me ruine...
Colombel sourit, Letourneux joint les mains d'un air béat. Mouvement de
Paul indigné.
BOUVIGNARD, avec un petit rire aigrelet.
Hé! hé! il a raison. Les discours, les secours et les utopies ne
servent à rien. La machine est ainsi réglée. Tant pis pour ceux qu'elle
écrase! résignons-nous! il n'y a de sérieux au monde que les choses de
l'intelligence, les beaux-arts!
ONÉSIME.
Vous êtes dans le vrai, monsieur Bouvignard.
BOUVIGNARD.
Aussi moi, je ne m'occupe que des vieilles faïences.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Un joli goût! Et toutes nos dames...
BOUVIGNARD.
Entendons-nous! Permettez! je ne prise que les vieux Nevers, et, pour
en posséder un authentique, je n'épargne ni temps, ni soins, ni argent.
ONÉSIME, à part.
Il ferait mieux de doter sa fille.
BOUVIGNARD.
Ah! j'économise, je me prive, je me sangle! Et combien d'inquiétudes!
Songer qu'une maladresse peut tout réduire en mille morceaux! Aussi ma
collection est-elle unique. C'est ma fortune entière et, afin qu'elle
demeure éternellement intacte, je la lègue par testament à ma ville
natale.
PAUL, à part, mélancoliquement.
Quel triste monde!
SCÈNE X.
LES PRÉCÉDENTS, KLOEKHER.
KLOEKHER, à Letourneux.
Venez-vous? Allons, les hommes sérieux, il y a là des tapis verts qui
vous réclament! Un whist? (Tous disparaissent par le fond.)
SCÈNE XI.
PAUL, seul.
Dès que Paul est resté seul, du côté droit, entre les cariatides,
débouche le roi des gnomes, dans le costume du bourgeois cossu du
cabaret. Avec un geste emphatique, il lui montre le bal et toutes les
splendeurs qui l'entourent. Mme Kloekher passe au fond, sous l'arcade
du milieu; il la désigne de son bras allongé, fait ensuite le geste
de quelqu'un qui applaudit des deux mains, remonte la scène, et s'en
va lentement.
PAUL, remontant la scène vers lui.
L'homme du cabaret! (La reine des fées débouche par le côté gauche en
costume de fée et fixe sur le roi des gnomes un long regard.) L'autre!
l'autre! (Tous les deux disparaissent.) Suis-je donc fou?... Ces
illusions de l'autre jour qui me reprennent, c'est étrange!... Cela
vient sans doute... du trouble, de l'enchantement où elle me plonge,
quels yeux!... quel sourire!... Se jouerait-elle de moi? Mais tout à
l'heure sa main frémissait sur mon bras, ses regards m'enveloppaient
de leurs caresses, son cœur battait. Elle m'aime! (Le candélabre près
duquel il se trouve s'est éteint.) Qu'est-ce donc? la nuit? Eh! non,
rien que cela! (Il se met à marcher.) Et c'est moi! moi qu'elle a
distingué parmi tous ces hommes, entre les illustres, les riches et les
beaux! Je suis donc plus fort qu'eux tous, je les domine, et me voilà
presque le roi de ce monde où hier encore je luttais, perdu dans la
foule des derniers. Ah! quelle félicité! comme ces fleurs embaument!
(Il se penche sur une des jardinières, les fleurs se fanent.) Mortes!
(Deux candélabres s'éteignent.) Et l'obscurité redouble! (Au lieu d'un
bruit de clochette qui accentuait la mesure dans la contredanse, on
entend une cloche funèbre.) Ces sons! le glas d'un enterrement. J'ai
peur! (Il regarde au fond.) Cependant les flambeaux resplendissent,
les danses tourbillonnent. Eh! c'est la clochette qui tinte dans les
quadrilles. Qu'avais-je donc? Elle va revenir!... oui!... là! et,
fendant pas à pas les flots du bal, j'écouterai d'un air indifférent
ses paroles charmantes murmurées à mon oreille. Toutes ces choses qui
lui appartiennent ont l'air de sourire, c'est comme si son âme flottait
autour de moi. Où est-elle? Je veux la retrouver, la revoir. (Il
remonte la scène.)
SCÈNE XII.
PAUL, MADAME KLOEKHER, ALFRED.
MADAME KLOEKHER entre par le côté droit au bras d'Alfred.
PAUL, à part.
Encore lui! (Il s'arrête et l'observe.)
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
Est-ce une menace?
ALFRED.
Comme il vous plaira de le comprendre, ma chère!
MADAME KLOEKHER, dédaigneusement.
Faites donc! faites donc!
ALFRED.
Ainsi vous êtes bien décidée!... Tout est rompu. Mais si je me brûlais
la cervelle au milieu de votre bal?
MADAME KLOEKHER, éclatant de rire.
Ah! ah!
ALFRED, à part, remettant son chapeau sur sa tête.
Allons, tournons-nous d'un autre côté. (Les danses ont fini, on sert le
souper au fond, sur des petites tables rondes.)
SCÈNE XIII.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL.
Cet homme vous aime?
MADAME KLOEKHER.
Lui, jamais!
PAUL.
Cependant!...
MADAME KLOEKHER.
Des reproches, déjà?
PAUL.
Oh! j'ai tort, je le sais, pardonnez-moi! Ce n'est pas ma faute, si...
MADAME KLOEKHER.
Plus bas!... on peut nous entendre!
PAUL, regardant au fond.
Non, jusqu'à la fin du souper, personne ici ne viendra! Nous sommes
libres! Écoutez-moi: au nom du ciel, restez!
MADAME KLOEKHER.
Mais je reste! Que voulez-vous?
PAUL.
Ah! je ne me rappelle plus! ma tête s'égare! Je suis si heureux de vous
contempler ainsi face à face! Tout à l'heure, quand nous étions avec
les autres et que l'on s'empressait autour de vous, je me délectais à
saisir ces regards, ces hommages, cette rumeur d'admiration et d'envie;
et puis, voilà qu'à présent la même foule me déplaît! je la hais! Vous
lui donnez en passant un coup d'œil, des sourires, des paroles, presque
une partie de votre personne, de votre cœur. Il me semble que la dorure
de ces murailles, les argenteries, les valets, la musique, vos diamants
même, sont autant de choses qui vous déguisent, vous reculent plus
loin, vous séparent de moi.
MADAME KLOEKHER.
Enfant que vous êtes! Vous savez bien pourtant... (Silence.)
PAUL.
Quoi?... Parlez!... parlez!...
MADAME KLOEKHER.
Mais... que l'on vous préfère!
PAUL, se rapprochant et lui prenant la main.
Est-ce vrai? Dites-le donc, ce mot que j'attends. Ah! je ne suis pas
accoutumé au bonheur, moi? Et comment voulez-vous que je croie à
celui-là, si je ne le vois moi-même tomber de vos lèvres? Ou plutôt
non, ne parlez pas... et pour savoir si vous m'aimez, si les cieux vont
s'ouvrir... rien qu'un signe... un regard...
Elle le regarde et lui répond oui par un signe de tête très lent et
très doux. Il lui prend la main et la porte à ses lèvres en pliant le
genou.
MADAME KLOEKHER.
Prenez garde! on peut nous voir! (A part.) Du feu... de la passion!...
(Paul se relève.)
PAUL.
Ah! quel supplice! Vous ne comprenez donc pas que je vous aime
éperdument! Je voudrais que tout ce qui nous écarte l'un de l'autre
disparût! Qu'est-ce que cela vous coûterait de m'accorder où il vous
plaira, quelquefois, pour me faire illusion, pour m'imaginer que nous
sommes seuls sur la terre? Est-ce que cela vous chagrine, dites, de me
donner...?
MADAME KLOEKHER.
On vient! Retirez-vous!
Paul disparaît à droite entre les deux cariatides.
SCÈNE XIV.
MADAME KLOEKHER, LETOURNEUX.
LETOURNEUX, entrant rapidement.
Ah! votre mari est un fier drôle!
MADAME KLOEKHER.
Qu'y a-t-il?
LETOURNEUX.
Je suis indigné!
MADAME KLOEKHER.
La! la! calmez-vous!
LETOURNEUX.
Mais je me vengerai! Oh!...
MADAME KLOEKHER.
Que vous a-t-il fait?
LETOURNEUX.
Vous le demandez? Elle le demande! Eh bien, nous étions convenus, votre
charmant époux et moi, de deux cents Hanovre au dernier courant qu'il
devait, lui, me donner et que je devais, moi, palper: est-ce clair? Or,
quand j'apporte les papiers convenus, il ne m'en livre que la moitié à
grand'peine. Mais ça ne se passera pas comme ça! Où est Paul? Je vais
tout lui dire!
MADAME KLOEKHER.
Quoi donc?
LETOURNEUX.
Lui apprendre ce que vous savez aussi bien que moi, parbleu! La manière
dont votre mari a volé son héritage! Et un bon procès fera savoir à
toute l'Europe...
MADAME KLOEKHER.
Et vous comptez sur Paul, comme si c'était possible!...
LETOURNEUX.
Pourquoi non?
MADAME KLOEKHER.
Vous êtes trop curieux, mon cher. Cependant, pour épargner vos
démarches, apprenez que Paul est un simple enfant, et qu'il m'aime!
LETOURNEUX.
Beau motif!
MADAME KLOEKHER.
Excellent, au contraire! C'est nous, c'est moi qu'il croira et non pas
vous, l'homme de bien. Allez chercher ailleurs des auxiliaires à vos
turpitudes et à vos vengeances! Quant à celui-là, je vous le répète,
il m'appartient! C'est ma chose, mon esclave! et je pourrais, sur un
signe, le faire se jeter dans un puits qu'il m'en remercierait.
LETOURNEUX, sortant par le fond.
Nous verrons! nous verrons!
SCÈNE XV.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL entre lentement à droite, de derrière une cariatide.
Vous avez raison, madame: je suis un enfant, votre chose et votre
esclave.
MADAME KLOEKHER.
Ciel! ne croyez pas!...
PAUL.
J'ai tout entendu, j'étais là derrière cette statue, où je m'étais
mis pour épier les confidences d'un autre. Le hasard m'a puni de ma
jalousie, en me détrompant amèrement.
MADAME KLOEKHER.
Oh! Paul!... je vous jure...
PAUL.
Pas de serments, ne craignez rien; jamais je ne salirai par le scandale
d'un procès la femme, quelle qu'elle soit, que j'ai... honorée de mon
amour. Donc soyez tranquille, je me retire!
MADAME KLOEKHER.
Mais vous n'avez pu comprendre, je n'y suis pour rien, c'est une trame
odieuse. Je vous expliquerai... Paul! je vous en supplie!... Paul!
Paul! je t'aime!
Paul s'en va par la gauche, la tête basse et lentement; arrivé sur le
seuil, il s'arrête. Letourneux sort du fond et marche vers lui.
SCÈNE XVI.
MADAME KLOEKHER, PAUL, LETOURNEUX, puis tous les personnages précédents.
LETOURNEUX.
Ah! enfin! je vous trouve! Écoutez-moi! (Paul, absorbé, reste
immobile.) Paul! Eh bien? (Il lui tape sur l'épaule.) Mon ami! mon cher
ami!
PAUL, tournant la tête lentement.
Que voulez-vous?
LETOURNEUX, élevant la voix.
Je veux vous apprendre, à vous et à tout le monde ici, dans votre
intérêt personnel comme dans celui de la moralité publique, et afin
qu'il en résulte à la fois une réparation et un châtiment; je veux,
dis-je, vous dénoncer une infâme machination dont vous êtes la victime.
J'en possède les témoignages authentiques, écrits! Vous avez été
indignement spolié par l'homme que voici: le banquier Kloekher!
Murmures. Marques de surprise et d'indignation.
PAUL, arrachant son gant blanc.
Vous mentez impudemment, monsieur!
LETOURNEUX.
Moi?
PAUL.
Oui, vous, misérable! et comme gage de ce que j'affirme, je vous
soufflette à la face! (Il lui jette son gant à la face.)
LETOURNEUX.
Ah!
PAUL.
Je suis à vos ordres, monsieur!
LES INVITÉS.
Séparez-les! Ils vont se battre!
LETOURNEUX, dignement.
Un duel, non! Un homme de mon caractère n'obéit pas à de pareils
préjugés. La vraie force consiste plutôt à supporter les injures et à
s'en venger par les voies légales. J'ai le courage civil, moi! (Il sort
fièrement.)
PAUL, à demi-voix.
Infâme coquin!
KLOEKHER, essayant de prendre la main de Paul.
Ah! c'est très bien ce que vous avez fait! Voilà qui est d'un bon
ami!... Ma reconnaissance...!
PAUL, fièrement.
Ne me parlez plus, monsieur! (Il sort.)
KLOEKHER.
Qu'est-ce qu'il a donc?
LES INVITÉS.
Quel original!--Avez-vous vu?--Un scandale pareil pour finir une si
belle fête!...--Ah! mon Dieu! à quoi se trouve-t-on exposé!...
Quand les invités sont partis, les lustres, les girandoles et les
candélabres se mettent à brûler plus fort, donnant une lumière
rose, verte et bleue; les bouquets tombés par terre se relèvent
d'eux-mêmes et vont se placer dans les jardinières. Les fleurs fanées
s'entr'ouvrent, les meubles çà et là se replacent en ordre. Les
cariatides des deux côtés de la scène se meuvent et s'avancent. Ce
sont les fées elles-mêmes qui se réjouissent de la vertu de Paul.
QUATRIÈME TABLEAU
Une chambre d'aspect misérable. A droite et à gauche une fenêtre
en tabatière. Au fond, une cheminée de plâtre, où brûlent quelques
charbons à demi éteints. A côté de la cheminée, une porte. Sur la
cheminée, une boîte à pistolets. A gauche, au premier plan, une table
et deux chaises de paille. A droite une paire de bottes vernies
dans leurs embouchoirs. Auprès des bottes, contre le mur, un lit
de sangle, et, sur le premier plan, à côté, un placard.--Le jour
commence à paraître par les vitres sans rideaux.
SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive sur la scène en manches de chemise, en pantalon avec un
madras autour de la tête, et il s'avance vers la cheminée en
grelottant.