Sans doute. Mais, lui, comment pourra-t-il jamais s'éprendre d'une

fillette aussi simple, aussi pauvre, aussi sale?

LA REINE.

Ah! il faudra bien que nous fassions naître cet amour, puisque notre

succès en dépend. Mais comme nous ne pouvons avertir que l'un des deux,

voyons, mes sœurs, décidez-vous, hâtez-vous! Lequel choisir?

LES FÉES, tumultueusement.

--Lui!

--Elle!

--Non! non!

--Elle! lui!

--Lui!

--Elle!

LA REINE.

Allons! c'est le jeune homme, car Jeanne a pour sauvegarde son

ignorance et l'humilité de sa condition. Paul, au contraire, est exposé

chaque jour à toutes les embûches des gnomes. Donc c'est lui que nous

devons avertir quand il en sera temps seulement, et protéger dans les

limites permises.

Conseils et exhortations de la Reine aux Fées pour protéger Paul.

Allons, mes sœurs, de la prudence

Et notre plan réussira.

On entend des voix souterraines répéter:

Ah! ah! ah!

LES FÉES s'arrêtent.

Qu'est-ce donc? L'écho, sans doute.

Elles reprennent le chant:

Allons, mes sœurs, de la prudence

Et notre plan réussira.

Les voix souterraines vont _crescendo_ de force et de gaieté, et l'on

voit sortir de dessous terre des petits êtres avec des têtes énormes,

les gnomes; ils crient plus fort et tournent autour des Fées, qui

s'enfuient prises de terreur.

DEUXIÈME TABLEAU

Un cabaret aux environs de Paris. Il fait petit jour.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE CABARETIER, PAUL, DOMINIQUE, couverts de poussière, fatigués et

assis devant une table où sont une bouteille de vin, deux verres, un

encrier et un paquet de lettres cachetées.

DES MARAICHERS, partant pour la halle.

Adieu, père Michel!

LE CABARETIER.

Bonne chance, les enfants! (A Paul et à Dominique.) Et à présent que

vous êtes servis, messieurs, vous excuserez, mais comme il est encore

grand matin et que je n'attends plus de monde, je reprends mon somme.

(Il monte dans son comptoir, appuie sa tête sur ses deux mains et

s'endort.)

PAUL, montrant à Dominique le paquet de lettres.

Ainsi tu comprends: à peine arrivé, tu les distribueras!

DOMINIQUE, prenant les lettres.

Entendu! (Il lit au fur et à mesure.) A monsieur le vicomte Alfred de

Cisy!... Bon! en voilà un dont vous avez souvent payé les dettes! Mais

son adresse?

PAUL.

Tu la demanderas au Club!

DOMINIQUE, continuant.

A monsieur Onésime Dubois, peintre, rue de l'Abbaye! Lui en avez-vous

acheté de ces croûtes, à celui-là! Au professeur Letourneux, membre de

plusieurs sociétés religieuses et philanthropiques. Connu! c'est votre

père qui l'a présenté partout à Paris!... Au docteur... Colombel.

PAUL.

Le médecin de la famille, tu sais!

DOMINIQUE.

A monsieur Bou... Bou... Bouvignard...

PAUL.

Eh! oui! l'amateur de vieilles faïences!

DOMINIQUE.

Ah! ce petit maigre qui venait toujours à l'heure du déjeuner,

suffit!... A monsieur Macaret, en son usine; il a été bien heureux de

trouver certains écus, quand il s'est établi! (Il feuillette le paquet

en marmottant.) Bien! bien! je connais les rues, je vois ça!... Ah!

comme vous en avez de ces amis, des pairs de France, des banquiers, des

savants, des artistes, Paris entier!

PAUL, soupirant.

Après cinq ans d'absence, ils m'auront oublié peut-être!...

Heureusement qu'il y a des bons!... Aussi!... (Désignant les lettres.)

fais-en deux parts. Celles-là d'abord, les autres ensuite!

LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.

Voilà, messieurs!

DOMINIQUE.

On ne vous demande rien.

LE CABARETIER.

Ah! (Il bâille et reprend sa position.)

PAUL.

Et tu auras soin de lire les écriteaux des appartements à louer; tu me

prendras un cabinet qui ne soit pas cher!

DOMINIQUE.

L'étage est indifférent à Monsieur?

PAUL.

Oui, indifférent!

LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.

Voilà!

Paul lui fait un signe de tête négatif.

DOMINIQUE, qui s'est levé d'effroi tout à coup.

Ah! il a le sommeil occupé, décidément. (Il se rassoit.) Ouf! on est

bien! J'ai les genoux rompus de fatigue, avec la tête d'un creux...

PAUL, debout.

C'est d'avoir marché toute la nuit! Pauvre garçon! finis la bouteille,

va! (Dominique boit.) Et à moi aussi, le cœur défaille! Au moment

de me jeter dans une existence nouvelle, je ne sais quel trouble

m'envahit; c'est comme le malaise qui nous survient quand on va partir

pour les longs voyages! Allons, lève-toi!

SCÈNE II.

PAUL, DOMINIQUE; UN BOURGEOIS, vêtu d'une longue redingote, chapeau

à bords retroussés, favoris, canne à lanière de cuir, entre tout

doucement, et s'assoit à une des tables, observant Paul et Dominique

avec des yeux flamboyants. La pluie se met à tomber au dehors.

DOMINIQUE.

Bon! la pluie! Il nous faut attendre, puisqu'un équipage nous manque

pour faire notre entrée à Paris.

PAUL.

Quand nous en sommes sortis, la dernière fois, c'était dans une chaise

de poste à quatre chevaux.

DOMINIQUE.

Moi, j'étais sur le siège; je payais les postillons! et, aujourd'hui,

nous voilà à guetter l'omnibus.

L'INCONNU, se levant poliment.

Les omnibus de la banlieue, monsieur, ne se mettent en marche qu'à huit

heures et demie du matin.

Paul et Dominique se retournent et examinent l'inconnu.

L'INCONNU.

Ces messieurs sont étrangers?... Monsieur voyage pour son plaisir,

sans doute? Si Monsieur avait besoin de quelques renseignements dans

la capitale, je pourrais... vu mes relations nombreuses... (Paul et

Dominique ne répondent pas.) Brounn... brounn... il fait un froid!...

Je prendrais volontiers quelque chose de chaud! Hé! garçon, un punch!

Le cabaretier se lève en sursaut et sort par la droite.

Du sucre, un citron, du cognac! vivement!... et si ces messieurs

veulent me faire l'honneur... (Une servante, arrivant par la gauche,

apporte un bol.)

DOMINIQUE.

Avec plaisir, monsieur; vous êtes trop bon! (La servante n'a eu que le

temps de poser le bol sur la table; une flamme paraît dessus.) Mais

il n'y avait rien là dedans tout à l'heure... voilà qui est drôle!

(A l'inconnu.) Ah çà! dites donc, vous l'aviez dans votre poche,

celui-là... vous êtes un physicien, un grec!... Ah! elle est forte! il

vient au cabaret avec des punchs biseautés!

L'INCONNU.

Je ne comprends pas un mot, cher monsieur, de ce que vous dites. (A

la servante, en lui remettant de l'argent.) Faites-moi le plaisir

d'aller me chercher des panatellas dans la boutique de la deuxième rue,

à droite, le troisième casier en haut; j'ai ma boîte, on me connaît!

(Elle sort.) A nous deux, maintenant!

SCÈNE III.

PAUL, DOMINIQUE, L'INCONNU.

Paul est resté accoudé, rêvant.

L'INCONNU, montrant le punch.

Vraiment, monsieur, est-ce que je n'aurai point l'avantage...

DOMINIQUE, d'un ton engageant.

Voyons, mon pauvre maître... pas de fierté!...

PAUL se lève.

Il n'en faut plus avoir, c'est vrai! (Il s'assoit à la petite table

près de l'inconnu et de Dominique.)

L'INCONNU.

Ainsi vous venez chercher fortune dans la grande ville?...

PAUL.

Qui vous l'a dit?

L'INCONNU.

Vous-même!

PAUL.

Comment cela?

L'INCONNU.

Tout à l'heure, quand vous causiez avec votre domestique!...

PAUL.

Il me semblait cependant...

L'INCONNU.

Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie, monsieur, consiste

à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste

courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon

intérêt de vous servir.

DOMINIQUE.

Voilà de la franchise, au moins!

L'INCONNU.

Monsieur se propose de chercher un emploi dans une administration

quelconque?...

PAUL, brutalement.

Non!

L'INCONNU.

De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?

PAUL.

Eh! qu'en sais-je moi-même!

L'INCONNU.

Le commerce, peut-être?

DOMINIQUE.

Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de

peinture une toile plus haute que ça!

L'INCONNU, saluant ironiquement.

Ah! monsieur est artiste!... ah! et il compte faire fortune;

respectons-le!

PAUL, irrité.

Eh bien! pourquoi pas! Quand je vois tant de barbouilleurs que l'on

applaudit, ce serait bien le diable... d'ailleurs j'ai de longues

études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire

viendra... peut-être, la richesse ensuite.

L'INCONNU.

Très bien! jeune homme! Mais j'espère que vous allez, pour parvenir, ne

rien négliger de tout ce qu'il faut; pillez-moi les anciens, dénigrez

les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands; ça

pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs

et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions

vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que

vous manquez d'idées, prenez garde! Il vous faudra ensuite adopter le

grec ou le gothique, le pompadour ou le chinois, l'obscénité ou la

vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez-vous devant

le public servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de

son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos

œuvres reproduites à l'infini couvriront l'Europe. Vous entrerez dans

la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque

une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une

race; il s'étendra même sur la nature, car vous la ferez haïr, ô grand

homme, puisqu'elle rappellera de loin vos barbouillages.

PAUL, indigné.

Jamais!

L'INCONNU.

Vous avez raison! une place, des appointements fixes, c'est plus sûr.

Je vous recommande avant tout l'exactitude, non pour travailler, mais

pour surveiller vos confrères. D'abord une petite médisance çà et là,

puis une dénonciation formelle (dans l'intérêt du service); enfin une

bonne calomnie, n'ayez pas peur! De l'arrogance envers les humbles,

de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine,

morbleu! cervelle étroite et conscience large; respectez les abus,

promettez beaucoup, tenez rarement, courbez-vous sous l'orage et, dans

les circonstances difficiles, faites le mort! Mais tâchez de connaître

le vice de votre supérieur; s'il prise, achetez une tabatière, et s'il

aime les jolies femmes, mariez-vous!

PAUL.

Horreur!

L'INCONNU.

De l'indépendance!... j'aime ça! On ne la trouve plus, monsieur, que

dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des

faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais

rappelez-vous que le moyen d'avancement le plus rapide, pour un jeune

homme, dans une grande maison, c'est de séduire la femme du bourgeois.

PAUL.

Tais-toi donc, misérable!

L'INCONNU.

Oui, la fille vaut mieux, parce qu'il est forcé de vous la donner en

mariage!

Paul recule épouvanté.

DOMINIQUE.

Il y a un fond de bonnes idées dans ce qu'il dit.

L'INCONNU, toujours impassible.

Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s'aplaniront, chacun

vous sourira; la santé sera bonne, vous dînerez bien, vous aurez la

face rose comme une jeune fille. (Sa barbe disparaît; surprise de

Paul.) Peu à peu vous deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez

craquer sur l'asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants

blancs le pommeau d'or de votre bambou. (Ce qu'il dit s'exécute; Paul

pousse un cri.) On vous craindra, on vous aimera; vous vous repasserez

vos caprices, habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts,

chaînes de montre, breloques et linge fin. (Il apparaît vêtu, en

dandy; Paul et Dominique se rapprochent.) Vous achèterez une maison de

campagne, des statues, des hôtels, des amis, et des chevaux de race,

ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez

même fonder un hôpital, et vous vieillirez tout doucement, servi par un

peuple de valets, entouré de famille, lourd d'honneurs, avec une grosse

bedaine et l'aspect d'un honnête homme. (Il apparaît en vieux bourgeois

cossu, lunettes d'or, gilet de velours, etc.)

PAUL, se passant les mains sur la figure.

Est-ce une illusion? J'ai dans la tête comme des chars qui roulent,

et des flammes qui voltigent. (Le punch, qui a continué de brûler, se

multiplie sur les autres tables, et des flammes sautillent çà et là

dans l'air comme des feux follets.)

DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l'inconnu.

Quel particulier! quelle expérience!

PAUL, résolument.

Non! je ne veux pas! arrière! C'est même une faiblesse de t'écouter.

Va-t'en!

L'INCONNU.

A votre aise! Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le

ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en

vous écrasant la face! D'abord, cela va sans dire, Monsieur gardera les

apparences. Vous irez jusqu'à neuf heures du soir avec deux sols de

lait et un petit pain rond qu'on mange dans la poche de sa redingote,

tout en trottinant sur le pavé! Ah! vous les connaîtrez, les mystères

de la toilette, les faux-cols de papier, l'encre que l'on repasse sur

les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles

trop vieilles, et l'habit noir boutonné jusqu'au menton, pour cacher

l'absence du linge. (Il apparaît dans le costume décrit.) Vous ne

faiblirez pas! vous lutterez! Mais personne ne voudra de vous!... On ne

va pas chercher ceux qui se cachent! qui donc s'inquiète des pauvres?

et comme une première chute est la cause naturelle d'une seconde,

peu à peu vous dégringolerez, mon bonhomme; la misère augmentera,

elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle! «Clic! clac, clac!

gare-toi de là, manant!...» et du fond de votre ruisseau, par un

temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs

vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer

sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les

convoitises de votre cœur! (Le côté droit de la muraille s'entr'ouvre

et laisse voir un bal splendide, puis se referme.) Alors commenceront

pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des

quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le

désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une

bourse tombée, en marchant jusqu'au milieu de la nuit, où vous irez

dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis

sur un banc, et les deux bras contre une corde! (Le côté gauche de la

muraille s'entr'ouvre et laisse voir l'intérieur abject d'un logeur,

rempli de monde, puis se referme.) Et l'habit râpé, depuis longtemps,

sera parti. (Son habit disparaît.) A la place du chapeau, une casquette

sans visière. (Même jeu.) Plus de gilet, une seule bretelle! et pas

même de souliers, des chaussons! (Avec une pose ignoble.) Faut-il un

fiacre, mon bourgeois?

PAUL, se tordant les mains.

Horrible! horrible!

DOMINIQUE.

Mais ce n'est pas gai du tout, cet avenir-là!

PAUL, découragé, tombe sur un tabouret le coude sur la table.

Que faire?

A la fin de la tirade de l'inconnu, la servante est rentrée avec un

paquet de cigares, qu'elle a déposé sur la table. L'inconnu, qui est

près de Paul, debout à droite, fait un pas à reculons avec un geste

d'espoir; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la

servante, se transmuant en fée, allonge le bras impérativement vers

l'inconnu qui se change en gnome.

Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tête et en pousse

un autre, en apercevant la fée, qui disparaît dans la muraille à

gauche en même temps que le gnome disparaît à droite.

TROISIÈME TABLEAU

Chez le banquier Kloekher: un boudoir, portes des deux côtés et au

fond. Pendant la première scène, des valets traversent le théâtre,

portant des jardinières et des meubles, pour les derniers préparatifs

d'un bal.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALFRED, PAUL.

PAUL.

Comment, mon cher Alfred, vous m'amenez chez M. Kloekher, le soir même

d'un bal?

ALFRED.

Qu'importe! n'êtes-vous pas en tenue? Et puisque (emphatiquement) la

_fête_ n'est pas encore commencée, vous aurez bien le temps de dire un

mot à notre illustre financier.

PAUL.

C'est là un vrai service que vous me rendez! Merci du fond de l'âme,

car sans vous je ne savais que devenir. Partout où je me suis

présenté, depuis un mois bientôt, porte close! Ah! les amis! Et que de

tentatives, d'efforts! (Il baisse la tête.)

ALFRED.

Allons, bien! vous voilà retombé dans vos idées mélancoliques,

romantiques et poétiques! (Lui tapant sur l'épaule.) Ce bon Paul! il

n'a pas changé: prompt à s'enflammer toujours pour toutes les femmes

et à donner dans toutes les illusions. C'est comme votre histoire du

cabaret. (Il rit.) Ah! ah! ah!

PAUL.

Mais quand je vous dis que j'ai vu...

ALFRED.

Bah! vous aurez été la dupe de quelque hallucination ou d'un faiseur

de tours! Comme si l'on rencontrait dans les bouges de la banlieue

des créatures célestes disparaissant à travers les murailles! Vous

avez beau soutenir qu'elle est belle comme une fée, et même qu'elle

en portait le costume, les fées, mon cher, ne sortent plus de la

Chaussée d'Antin; et je compte tout à l'heure vous en faire voir une,

qu'on appelle dans le monde Mme Kloekher... et qui a pour nous quelque

indulgence.

PAUL, saluant.

Ah!

ALFRED.

Mais oui! on est posé. Moi, je m'amuse énormément.

PAUL.

Et le mari?

ALFRED.

Un ancien Auvergnat! Il en a porté bien d'autres! Un rustre,

d'ailleurs, un avare.

PAUL.

Comment!... Mon père, au contraire, m'avait dit...

ALFRED.

Votre père le connaissait?

PAUL.

Beaucoup! Et il m'avait vanté toujours son désintéressement. Moi, je ne

l'ai jamais vu, car...

ALFRED, vivement.

Mais si votre père le connaissait, qu'aviez-vous besoin de moi alors?

Vous pouviez vous recommander tout seul.

PAUL, humblement.

Ah! mon ami, on est timide quand on est pauvre!

ALFRED, à part.

Pauvre! pauvre! Moi, je ne savais pas qu'il fût pauvre!... sans cela!...

SCÈNE II.

KLOEKHER, PAUL, ALFRED.

KLOEKHER.

Salut, vicomte!

ALFRED.

Bonjour, grand financier. Permettez que je vous présente un de mes

intimes, M. Paul de Damvilliers.

KLOEKHER, à part.

Son fils!

ALFRED.

Il a besoin de je ne sais quoi; il va vous expliquer son histoire. Oh!

bon garçon! excellent! Et j'ai une autre grâce à réclamer: puis-je

présenter mes respects à Madame, si toutefois...?

KLOEKHER.

Certes; comment donc!

SCÈNE III.

KLOEKHER, PAUL.

KLOEKHER.

J'ai beaucoup connu monsieur votre père, monsieur, et comme je

l'estimais infiniment, la soudaineté de sa catastrophe m'a affligé plus

qu'un autre. Et vous n'avez pas, jusqu'à présent, trouvé, deviné de

quelle manière elle a pu survenir?

PAUL.

Hélas! non, monsieur! J'ai même renoncé à en chercher la cause.

KLOEKHER, après avoir soupiré largement.

C'est plus sage! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi! (Avec

hauteur.) Et vous demandez...?

PAUL.

Du travail, monsieur! Oh! mes exigences seront modestes!

KLOEKHER.

Quel âge avez-vous, s'il vous plaît?

PAUL.

Vingt-cinq ans.

KLOEKHER.

Euh! euh! un peu jeune! Et, en fait de comptabilité, de banque, que

savez-vous?

PAUL.

Peu de choses, c'est vrai; mais j'apprendrai vite!

KLOEKHER.

Ah! vous croyez?... Et qu'avez-vous fait jusqu'à présent?

PAUL.

J'ai voyagé.

KLOEKHER.

Où cela?... Dans quel but?

PAUL.

Dans le nord de l'Afrique, et jusqu'en Chine, pour m'instruire.

KLOEKHER.

Ou vous amuser plus librement, avouez-le! C'est une jolie manière de

manger sa fortune; on se donne par là le vernis d'un homme sérieux; et

l'on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour

les amis et des babouches pour les petites dames. Ah! ces bons jeunes

gens! ils sont drôles, parole d'honneur!

PAUL, irrité.

Monsieur!...

KLOEKHER.

Laissez donc! je les connais, vos études! Parions que vous ne sauriez

pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le

taux de l'escompte à Calcutta.

PAUL.

Et il y a d'autres choses!

KLOEKHER.

C'est possible! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?

PAUL.

Une place, monsieur, une place! Je puis traduire vos correspondances,

rédiger vos mémoires! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du

courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me

trouve; et j'ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon

père fut votre ami.

KLOEKHER.

Eh! votre père, monsieur, était un fort galant homme; mais, s'il avait

suivi mes conseils, il n'aurait pas fini d'une façon désastreuse!

Au lieu de singer le grand seigneur et de vouloir éblouir par une

libéralité intempestive, il aurait dû surveiller ses capitaux,

augmenter sa fortune, se rendre utile enfin. Il (d'un ton de fausse

bonhomie) m'a bien assez fait souffrir par l'affection que je lui

portais, sans que vous veniez ici, vous, son fils, me donner la peine

de vous désobliger! Une place! Est-ce que j'en ai, moi? Tous mes

emplois sont pris; ce n'est pas ma faute. Mille excuses! (Paul est

remonté au haut de la scène et va pour sortir par le fond. Kloekher se

lève.) Eh bien, non!... Revenez!...

PAUL, fièrement.

Pourquoi, je vous prie?

KLOEKHER.

Je peux, je veux vous faire du bien. (Le regardant en face.) Si je

sais me connaître en hommes, je crois vous avoir deviné. Or je me fie

à votre intelligence pour me comprendre, et, en cas de refus, à votre

discrétion, pour vous taire!

PAUL.

Soyez convaincu...

KLOEKHER.

Jusqu'à présent, j'ai fait toutes mes affaires à la Bourse d'une façon

officielle; mais, à partir d'aujourd'hui, des circonstances trop

longues à vous expliquer, au-dessus de votre compétence, cher monsieur,

me forcent à opérer d'une façon détournée... par les mains d'un

autre... (Silence.)

PAUL, cherchant à comprendre.

C'est-à-dire...?

KLOEKHER.

Qu'il me faut un homme sûr. (Je le conseillerai; je serai là.) Un

garçon solide qui me représente complètement, surveille mes ordres,

agisse pour moi!

PAUL.

Bien!

KLOEKHER.

Et qui passe près du public pour n'agir que par lui-même, en son nom.

PAUL.

Cependant... la responsabilité...?

KLOEKHER.

Aucune chance de pertes, rassurez-vous! Peu de choses à faire, et je

vous donne dix pour cent sur les bénéfices. Or, comme les bénéfices de

ce genre d'opérations doivent s'élever annuellement à un million pour

le moins, c'est cent mille francs que vous toucherez par an, cent mille

livres de rente, jeune homme!

PAUL.

Cent mille livres de rente! (Il tombe en rêverie. Bas.) Impossible! Il

faut qu'il y ait là-dessous...

KLOEKHER, à part.

Il hésite! Est-ce ignorance ou scrupule?

PAUL.

Mais comment êtes-vous sûr d'avance de ne jamais perdre?

KLOEKHER.

Par une série de calculs... des combinaisons infaillibles. Je vous

expliquerai...

PAUL.

Et pourquoi alors avez-vous besoin de mon nom!

KLOEKHER.

Pourquoi?... (Silence. Ils se considèrent; puis, brusquement.) Mais ça

ne se dit pas! Vous comprenez bien... C'est impatientant!

PAUL.

Assez, monsieur! assez! Je vous épargne, par pudeur, le mot propre dont

on appelle, dans le code pénal, vos combinaisons infaillibles. Vous

prêter mon nom pour elles serait y participer; et comme je ne veux pas

être ni votre complice ni votre victime, je me retire.

KLOEKHER, détournant la tête, à part.

Imbécile, va!

Au moment où Paul est sur le seuil de la porte, au fond, entre M.

Letourneux, ils se trouvent face à face.

SCÈNE IV.

PAUL, KLOEKHER, LETOURNEUX.

LETOURNEUX, avec stupéfaction et joie.

Paul! Ah! quel bonheur!

KLOEKHER, à part.

Ils se connaissent!

LETOURNEUX.

Que je l'embrasse, ce cher garçon! Quand j'ai su que vous étiez à

Paris, je suis vite accouru du fond de la Guyenne, où j'étais parti

pour inspecter un peu l'agriculture et les bonnes mœurs! Ah! voilà

une chance! une chance!... (A part, montrant le poing à Kloekher, qui

tourne le dos.) Je te tiens, vieux drôle! (Haut.) On vous avait cru

mort, savez-vous?... N'est-ce pas, Kloekher, vos ennemis,--car vous

en avez, chacun en a,--vos ennemis se flattaient même qu'on ne vous

reverrait plus!

PAUL.

Qui donc peut m'en vouloir, à moi? Je ne gêne personne.

LETOURNEUX.

Quel intéressant jeune homme, hein? Tout le portrait de ce bon

Damvilliers, que nous chérissions.

PAUL.

Je ne sais comment reconnaître...

LETOURNEUX.

Voilà ce qui s'appelle une bonne journée; d'abord, je retrouve le fils

d'un vieil ami; puis, je soulage bien des infortunes, et cela, grâce à

vous, Kloekher.

KLOEKHER.

Hein?

LETOURNEUX.

Mais oui, puisque je venais vous remercier des vingt-cinq mille francs

que vous m'avez donnés pour les pauvres de ma paroisse.

KLOEKHER.

Ah! par exemple!...

LETOURNEUX.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 6 / 13 段