ROUSSELIN, apercevant Voinchet.
Vous n'êtes pas à voter, vous?
VOINCHET.
Tout à l'heure! Nous sommes quinze de Bonneval qui s'attendent au café
Français, pour aller de là tous ensemble à la mairie!
ROUSSELIN, d'un air gracieux.
En quoi puis-je vous être utile?
VOINCHET.
L'ingénieur vient de m'apprendre que le chemin de fer passera
décidément par Saint-Mathieu. Les probabilités étaient pour Bonneval!
J'avais donc acheté tout exprès un terrain; et pour en avoir une
indemnité plus forte, j'avais même créé une pépinière! Si bien que
me voilà dans l'embarras. Je veux changer d'industrie, et comment me
défaire tout de suite d'environ cinq cents bergamottes, huit cents
passe-colmar, trois cents empereurs de la Chine, plus de cent soixante
pigeons?
ROUSSELIN.
Je n'y peux rien!
VOINCHET.
Pardon! comme vous avez derrière votre parc un sol excellent,--rien
que du terreau,--à raison de trente sous l'un dans l'autre, je vous
céderais avec facilité...
ROUSSELIN, le reconduisant.
Bien! bien! Nous verrons plus tard!
VOINCHET.
Le marché est fait, n'est-ce pas? Vous recevrez demain la première
voiture! Oh! ça ira! Je vais rejoindre les amis! (Il sort par le fond.)
HOMBOURG, entrant par la gauche.
Il n'y a pas à dire, monsieur Rousselin! il faut que vous me preniez...
ROUSSELIN.
Mais je les ai, vos alezans! Depuis trois jours, ils sont dans mon
écurie!
HOMBOURG.
C'est leur place! Mais pour les charrois, les gros ouvrages, M.
Bouvigny (vous le battrez toujours, celui-là) m'avait refusé une forte
jument! qui n'est pas une affaire,--quarante pistoles!
ROUSSELIN.
Vous voulez que je l'achète?
HOMBOURG.
Ça me ferait plaisir.
ROUSSELIN.
Eh bien, soit!
HOMBOURG.
Faites excuse, monsieur Rousselin, mais... est-ce trop vous demander
que... un petit acompte sur les alezans, ou le reste, à votre idée?...
ROUSSELIN.
Non! (Il ouvre son bureau et en tirant à lui un des tiroirs.) A la
mairie, où en sommes-nous?
HOMBOURG.
Oh! ça va bien!
ROUSSELIN.
Vous y avez été?
HOMBOURG.
Parbleu!
ROUSSELIN, à part, en repoussant le tiroir.
Alors, rien ne presse!
HOMBOURG, qui a vu le mouvement.
C'est-à-dire que j'y ai été... pour prendre ma carte. J'ai même eu le
temps tout juste! (Rousselin ouvre de nouveau son tiroir et donne de
l'argent.) Merci de votre obligeance! (Fausse sortie.) Vous devriez
faire un coup, monsieur Rousselin; j'ai un bidet cauchois...
ROUSSELIN.
Oh! assez!
HOMBOURG.
Étant un peu rafraîchi, ça ferait un poney pour Mademoiselle.
ROUSSELIN, à part.
Pauvre Louise!
HOMBOURG.
Quelque chose de coquet, enfin une distraction!
ROUSSELIN, soupirant.
Oui! je prendrai le poney! (Hombourg sort par la gauche.)
BEAUMESNIL, sur le seuil de la porte, à droite.
Deux mots seulement; je vous amène mon fils.
ROUSSELIN.
Pour quoi faire?
BEAUMESNIL.
Il est dans la cour où il s'amuse avec le chien. Voulez-vous le voir?
C'est celui dont je vous avais parlé, relativement à une bourse. Nous
l'espérons, d'ici à peu.
ROUSSELIN.
Je ferai tout mon possible, certainement.
BEAUMESNIL.
Ces marmots-là coûtent si cher! Et j'en ai sept, monsieur, forts comme
des Turcs!
ROUSSELIN, à part.
Oh!
BEAUMESNIL.
A preuve que son maître de pension me réclame deux trimestres... et
bien que la démarche... soit humiliante, si vous pouviez m'avancer...
ROUSSELIN, ouvrant le tiroir.
Combien les trimestres?
BEAUMESNIL exhibe un long papier.
Voilà! (Il en donne un autre.) Il y a, de plus, quelques fournitures!
(Rousselin donne de l'argent.) Je cours vite rapporter chez moi cette
bonne nouvelle. Franchement, j'étais venu exprès.
ROUSSELIN.
Comment! et mon élection?
BEAUMESNIL.
Je croyais que c'était pour demain. Je vis tellement renfermé dans ma
famille, dans mon petit cercle! Mais je me rends à mes devoirs; tout de
suite! tout de suite! (Il sort par la droite.)
LEDRU, entrant par le fond.
Fameux! Comme si vous étiez nommé!
ROUSSELIN.
Ah!
LEDRU.
Gruchet se retire. On le sait depuis deux heures. Il a raison, c'est
prudent! Pour dire le vrai, je l'ai, en dessous, pas mal démoli; et
vous devriez reconnaître mon amitié, en tâchant de me faire avoir...
(Il montre sa boutonnière.)
ROUSSELIN, bas.
Le ruban?
LEDRU, très haut.
Si je ne le méritais pas, je ne dirais rien! mais nom d'un nom!... Ah!
je vous trouve assez froid, monsieur Rousselin.
ROUSSELIN.
Mais, cher ami, je ne suis pas encore ministre!
LEDRU.
N'importe! j'ai derrière moi vingt-cinq hommes, des gaillards,--Heurtelot
en tête, avec des ouvriers de Murel,--qui sont maintenant sous les
halles à faire une partie de bouchon. Je leur ai dit que j'allais
vous proposer un accommodement, et ils m'attendent pour se décider.
Or je vous préviens que si vous ne me jurez pas de m'obtenir la croix
d'honneur...
ROUSSELIN.
Eh! je vous en achèterai quatre d'étrangères!
LEDRU.
Au pas de course, alors! (Il sort vivement.)
SCÈNE IX.
ROUSSELIN, seul, regardant au fond.
Il aura le temps! on a encore cinq minutes! Dans cinq minutes le
scrutin ferme, et alors?...
Je ne rêve donc pas! C'est bien vrai! je pourrais le devenir! Oh!
circuler dans les bureaux, se dire membre d'une commission, être
choisi quelquefois comme rapporteur, ne parler toujours que budget,
amendements, sous-amendements, et participer à un tas de choses...
d'une conséquence infinie! Et chaque matin je verrai mon nom imprimé
dans tous les journaux, même dans ceux dont je ne connais pas la langue!
Le jeu! la chasse! les femmes! est-ce qu'on aime quelque chose comme
ça? Mais pour l'obtenir je donnerais ma fortune, mon sang, tout! Oui!
j'ai bien donné ma fille! ma pauvre fille! (Il pleure.) J'ai des
remords maintenant, car je ne saurai jamais si Bouvigny a tenu parole.
On ne signe pas les votes.
(Quatre heures sonnent.) C'est fait! On dépouille le scrutin; ce sera
vite fini! A quoi vais-je m'occuper pendant ce temps-là? Quelques
intimes, quand ce ne serait que Murel, qui est si actif, devraient être
ici pour m'apprendre les premiers bulletins!
Oh! les hommes! dévouez-vous donc pour eux! Si le pays ne me nomme
pas... Eh! bien, tant pis! qu'il en trouve d'autres! J'aurai fait mon
devoir! (Il trépigne.) Mais arrivez donc! arrivez donc! Ils sont tous
contre moi, les misérables! C'est à en mourir! Ma tête se prend, je n'y
tiens plus! J'ai envie de casser mes meubles!
SCÈNE X.
ROUSSELIN, UN MENDIANT, aveugle, qui joue de la vielle.
ROUSSELIN.
Ah! ce n'est pas un électeur, celui-là? On peut le bousculer! Qui vous
a permis...?
LE MENDIANT.
La maison est ouverte, et des camarades m'ont dit qu'on y faisait du
bien à tout le monde, mon cher monsieur Rousselin du bon Dieu! On ne
parle que de vous! Donnez-moi quelque chose! Ça vous portera bonheur!
ROUSSELIN, à lui-même.
Ça me portera bonheur! (Il met deux doigts dans la poche de son gilet;
rêvant.) L'aumône, faite en des circonstances suprêmes, a peut-être une
puissance que l'on ne sait pas? et j'aurais dû, ce matin, entrer dans
une église...
LE MENDIANT, faisant aller la vielle.
La charité, s'il vous plaît!
ROUSSELIN, ayant palpé ses poches.
Eh! je n'ai plus d'argent sur moi!
LE MENDIANT, jouant toujours.
Quelque chose, s'il vous plaît?
ROUSSELIN, fouillant les tiroirs de son bureau.
Non! pas un sou! pas un liard! J'ai tant donné depuis ce matin! Cet
instrument m'agace! Ah! je trouverai bien un peu de monnaie qui traîne.
LE MENDIANT.
La charité, s'il vous plaît! Vous qu'on dit si riche! C'est pour avoir
du pain? Ah! que je suis faible! (Près de tomber, il se soutient à la
porte.)
ROUSSELIN, découragé.
Je ne peux pas battre un aveugle!
LE MENDIANT.
La moindre des choses! je prierai le bon Dieu pour vous!
ROUSSELIN, arrachant sa montre de son gousset.
Eh bien, prenez ça! et le Ciel sans doute aura pitié de moi! (Le
mendiant décampe vite. Rousselin regarde la pendule.) On ne vient
pas, il y a quelque malheur! personne n'ose me le dire! J'irais bien,
mais les jambes... Ah! c'est trop!... tout me semble tourner! Je vais
m'évanouir! (Il s'affaisse sur le canapé.)
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MISS ARABELLE.
MISS ARABELLE, le touchant à l'épaule.
Regardez! (Du doigt elle indique l'horizon; Rousselin se penche pour
voir.) Au bas du sentier, en face l'école, au-dessus de la haie.
ROUSSELIN.
Quelque chose de blanc qui s'agite?
MISS ARABELLE.
Le mouchoir!...
ROUSSELIN.
Mais... je ne distingue pas!... (Puis, tout à coup, poussant un cri.)
Ah! que je suis bête! c'est Dodart! Victoire! Oui, ma bonne Arabelle.
Bien sûr! tenez! on accourt par ici!
MISS ARABELLE.
Du monde sur les portes! des hommes avec des fusils. (Coups de feu.)
ROUSSELIN.
C'est pour me célébrer! Bon! encore! toujours! Pif! paf! (Silence.)
Écoutez donc, mon Dieu! (Bruit de pas rapides.)
SCÈNE XII.
LES MÊMES, GRUCHET, puis TOUT LE MONDE.
ROUSSELIN, se précipitant vers Gruchet.
Gruchet! quoi? parlez! Eh bien?--Je le suis?
GRUCHET le regarde des pieds à la tête, puis éclate de rire.
Ah! je vous en réponds!
TOUS, entrant à la fois, par tous les côtés.
Vive notre député! Vive notre député!
LE
CHATEAU DES CŒURS
Cette féerie n'a jamais été représentée.
Gustave Flaubert, qui depuis longtemps en avait arrêté le plan de
concert avec ses amis, Louis Bouilhet et Charles d'Osmoy, l'a refondue
et récrite entièrement quelques années plus tard. Il ne s'est décidé
à la publier que peu de mois avant sa mort, dans une Revue, _la Vie
moderne_, où elle parut, avec les noms des trois collaborateurs, sous
la forme que nous reproduisons ici, après revision du texte sur le
manuscrit.
Gustave Flaubert a encore pris part, en y faisant de notables
remaniements, à un autre ouvrage dramatique, _le Sexe faible_, de Louis
Bouilhet, dont il avait trouvé la préparation dans les papiers de
l'auteur.
PREMIER TABLEAU
Une clairière dans les bois. Il fait nuit complète. A la lueur
exagérée des vers luisants, on distingue çà et là de grandes masses
de verdure et parmi elles des blancheurs qui circulent. Au fond, à
droite, un petit lac. Le rideau se lève. Silence. On n'entend qu'un
bruit de pas.
SCÈNE PREMIÈRE.
Du fond et des deux côtés de la scène débouchent des Fées, un doigt
sur les lèvres. Elles sont coiffées de fleurs rustiques et de fleurs
marines avec des roseaux, des épis de blé et des glaïeuls sur la
tête, avec toutes les couleurs et tous les attributs des milieux où
elles vivent: fées des bois, des fleuves, des montagnes. Elles se
détournent pour regarder derrière elles, comme si elles avaient peur
de quelque chose, se cherchent et s'appellent à voix basse dans les
ténèbres.
PREMIÈRE FÉE.
Pstt! pstt!
DEUXIÈME FÉE.
Par ici!
TROISIÈME FÉE.
Attendez-moi: mon pied s'est pris dans un rayon de lumière. Un effort!
(Elle bondit.) Et me voilà!
QUATRIÈME FÉE.
Sommes-nous toutes réunies?
TOUTES EN CHŒUR.
Oui. Toutes, toutes!
CINQUIÈME FÉE.
Il fait nuit, la terre dort! C'est notre heure! Allons! sautez,
papillons!
D'énormes phalènes lumineuses, s'élançant des arbres, se mettent à
voleter dans l'air en même temps que les Fées à danser, sur un rythme
lent, avec un bourdonnement de flûte.
CHŒUR DES FÉES.
Puisqu'on nous chasse de partout, dans le jour, chez les hommes,
prenons nos ébats en liberté, pendant la nuit, dans les bois.
Les hommes sont méchants, mais la nature est bonne. Le pavé des villes
est dur, mais l'herbe des prairies est douce.
Ne souillons plus nos pieds dans leur fange, ne brisons plus nos cœurs
contre leur poitrine.
Le suc de l'euphorbe est moins perfide que leurs tendresses, la
feuille desséchée qui roule au vent d'automne plus constante que leurs
serments...
Assez de fatigue! Tant pis pour eux! Débarrassées de tout soin humain,
nous n'en serons que plus heureuses.
Nous ne quitterons plus nos régions natales, la liberté de l'air, des
eaux et des bois.
Balançons-nous, suspendues aux lianes des arbres avec la rosée des
nuits d'été; courons sur la surface des lacs bleus, cramponnées au dos
des demoiselles; remontons vers le soleil, dans les rayons poussiéreux
qui passent par le soupirail des celliers! Allons! vive la joie! en
avant! Pétales des roses, palpitez! Ondes, murmurez! Lune, lève-toi!
La lune peu à peu s'est levée pendant le chœur des Fées. Elle
brille maintenant sur le lac, et les Fées se livrent à une joie
extravagante, quand tout à coup, au milieu d'elles, et du sein d'une
grosse touffe de bruyères sauvages, occupant le milieu de la scène,
apparaît la Reine des Fées. Stupeur générale. Toutes s'écrient: «La
Reine!» et s'arrêtent.
SCÈNE II.
LA REINE, LES FÉES.
LA REINE, d'un ton courroucé.
Comment! voilà le soin que vous prenez des hommes!
LES FÉES, se récriant.
Eh! nous n'y pouvons rien. Nous avons tout essayé.
LA REINE, avec véhémence.
Mais quelques minutes encore, songez-y! et nous retombons pendant mille
ans sous la domination des gnomes, puisque cette nuit est la dernière
qui nous reste pour rendre aux hommes leurs cœurs volés.
UNE FÉE.
Ils ne se plaignent pas d'en manquer, ô reine! Personne, jusqu'à
présent, n'a redemandé le sien! Au contraire, il y a des parents qui
enseignent à leurs petits...
LA REINE.
Qu'importe! Ignorez-vous donc que les gnomes ne peuvent vivre sans les
cœurs des hommes, car c'est pour s'en nourrir qu'ils les dérobent en
leur mettant à la place, là (elle désigne sa poitrine) je ne sais quel
rouage de leur invention, lequel imite parfaitement bien les mouvements
de la nature.
UNE FÉE, riant.
En vérité, on s'y trompe!
LA REINE.
Et les pauvres humains se laissent faire sans répugnance. Quelques-uns
même y trouvent du plaisir. Petit à petit, et par l'effet d'un accord
mutuel, pendant que le cœur sort du dedans, les génies du mal le tirent
du dehors; et c'est ainsi que leur race entière, ou presque entière,
est vide de bons sentiments et de pensées généreuses.
UNE FÉE.
Et tu veux que nous vainquions les gnomes?
LA REINE.
Oui! recommencez la lutte. Un ordre supérieur a partagé entre eux
et vous l'empire du monde. Nous les avons vaincus autrefois; mais,
depuis mille ans, ils triomphent. Les hommes, tyrannisés par eux,
s'abandonnent aux exigences de la matière. L'esprit des gnomes a
passé dans la moelle de leurs os; il les enveloppe, les empêche de
nous reconnaître et leur cache comme un brouillard la splendeur de la
vérité, le soleil de l'idéal.
LES FÉES.
Eh! tant pis, les gnomes ne peuvent rien contre nous.
LA REINE.
Mais à mesure qu'ils étendent leur pouvoir, le vôtre se rétrécit. On se
moque de nos espoirs, on repousse vos consolations, on nie même notre
existence, et quand ils auront conquis toute la terre, ils convoiteront
des régions plus pures; ils se jetteront sur vous avec mille forces
accrues, et vos cœurs, comme ceux des autres, seront dévorés! (Les
Fées poussent un cri d'épouvante.) Rassurez-vous, écoutez-moi! (Elles
se rassemblent autour d'elle.) Pour sauver le genre humain d'abord, et
vous ensuite, il faut attaquer la puissance de vos ennemis dans son
repaire, c'est-à-dire dans l'endroit inaccessible où ils tiennent en
réserve les cœurs des hommes...
LES FÉES, tumultueusement.
Allons-y!
LA REINE.
Restez! L'entreprise ne peut réussir que par le complet accord de deux
amants.
LES FÉES.
Oh! ce n'est pas rare, cela; et sur la quantité...
LA REINE.
Je veux dire deux amants d'une ardeur et d'une pureté plus qu'humaine
et dont l'un soit capable de mourir pour l'autre, sans avoir même
l'espérance d'une larme sur sa tombe.
LES FÉES, se récriant.
Oh! oh! oh! Et où les trouver?
LA REINE.
Je l'ignore. Ils peuvent être là, tout près, comme à l'autre bout du
monde, sous des haillons ou sur un trône. Fouillez partout, dans les
villes, les déserts et les bois, et du bord des plages au sommet des
monts. Ne négligez rien, allez! (Bruit de pas dans la coulisse.) On
vient, cachons-nous. Des yeux mortels ne doivent pas nous voir!
Le soleil peu à peu s'est levé et, à travers le brouillard, il laisse
voir à droite une cabane, au fond d'un massif d'arbres. Au bruit des
pas qui se rapprochent, les Fées disparaissent, les unes dans les
troncs des arbres voisins, d'autres plongent dans le lac, d'autres
s'évanouissent dans le brouillard.
SCÈNE III.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, PAYSANS DES ENVIRONS DE PARIS;
DOMINIQUE, LEUR FILS, avec une vieille livrée; M. PAUL, en costume de
voyage fané, un crêpe à son chapeau; il a l'air fort accablé.
LE PÈRE THOMAS.
Du courage, mon bon monsieur Paul!
LA MÈRE THOMAS.
Allons, il faut vous mettre en route pour Paris et ne pas négliger vos
affaires; quelques lieues de marche, ce n'est pas le diable!
PAUL.
Oui, je serai fort, je vais partir.
LE PÈRE THOMAS.
Oh! rien ne presse.
LA MÈRE THOMAS, à part, désignant son mari.
Imbécile, va!
PAUL.
Merci, mes braves gens; mais quant à user plus longtemps de votre
hospitalité...
LE PÈRE THOMAS, à part.
Ah! enfin, il comprend!
DOMINIQUE.
Elle n'était pas digne de vous; c'est vrai! et je m'étonne que Monsieur
ait consenti à la subir. Puisque l'ancien régisseur de Monsieur, ce
misérable, n'a pas eu le cœur de vous offrir un appartement dans le
château, c'était bien la peine de venir ici pour écouter la kyrielle
de ses maudits comptes. En vérité, Monsieur n'est pas heureux depuis
quelque temps.
PAUL, rêvant.
Oui, ç'a été comme une conjuration... un acharnement du hasard; la
mort subite de mon père, des dettes anciennes qui se présentent, une
ruine complète enfin, sans qu'on puisse en saisir la cause ni accuser
personne.
DOMINIQUE, sanglotant.
Quel guignon! Nous menions une si belle vie à voyager ensemble tous les
deux!
PAUL.
Calme-toi, bon Dominique, et ne parle plus du temps récent et déjà
loin où nous vagabondions pour mon plaisir à travers les Indes et
l'Orient. Plus de regrets! Il va encore falloir se lancer dans le
monde, mais pour y chercher fortune. (Il rêve.)
LE PÈRE THOMAS.
Le difficile, c'est de l'attraper.
PAUL.
Bah! avec du courage! (Se tournant vers Dominique.) Et puis, tu ne
m'abandonnes pas.
DOMINIQUE.
Oh! non, non! J'ai confiance en Monsieur; je l'ai vu à l'œuvre.
N'importe! Ce serait le cas, si Monsieur veut le permettre, d'avoir à
notre service quelques-uns de ces génies bienfaisants dont vous étiez
si curieux là-bas! En avez-vous consulté de ces magiciens de toutes
les couleurs, en robe verte, en robe jaune, en robe bleue, en manteau
bariolé, sans compter ceux qui n'avaient pas de chemise! Et on aurait
dit vraiment que vous croyiez à toutes leurs fariboles.
PAUL.
Peut-être! pourquoi pas?... Mais je n'ai que trop tardé, adieu!...
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, JEANNE.
LA MÈRE THOMAS.
Qu'est-ce que tu viens faire ici, toi, fainéante?
PAUL, affligé.
Oh! comme vous la traitez!
LA MÈRE THOMAS.
N'allez-vous pas la défendre, monsieur Paul? Après tout, vous avez
raison, allez: elle a assez parlé de vous pendant votre voyage.
PAUL.
Comment, ma mignonne, tu ne m'avais pas oublié! Tu pensais à moi?
LA MÈRE THOMAS.
Si elle y pensait, bonté divine! Figurez-vous que depuis cinq ans elle
parlait de vous continuellement: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?»
Elle demandait de vos nouvelles à tous les rouliers qui passaient, et
quand le vent soufflait sur le lac, elle avait peur pour votre navire.
LE PÈRE THOMAS, voulant chasser Jeanne qui s'est rapprochée.
Ça ne te regarde pas. A l'ouvrage!
PAUL.
Comme tu as grandi! Te voilà une belle fille, maintenant! Veux-tu que
je t'embrasse? (Elle baisse la tête.)
DOMINIQUE.
Avance donc, nigaude!
JEANNE, présentant son front timidement, et d'une voix émue:
Vous allez partir?
PAUL.
Oui, chère petite. Il le faut! (Il l'embrasse.)
JEANNE, s'avançant vers son frère.
Adieu aussi, toi! (Se tournant vers le père et la mère.) Car il suit
Monsieur! Il me l'a promis!
LA MÈRE THOMAS, à part, à Dominique.
Tout ruiné qu'il est?
DOMINIQUE, à part.
Nous attendons des héritages!... Et puis... et puis...
LA MÈRE THOMAS, à part.
Défie-toi!
DOMINIQUE, à part.
D'ailleurs, il sera toujours temps de le planter là, s'il ne réussit
pas. On parlera de moi comme d'un serviteur modèle. Ça pose...! Et avec
une ou deux réclames dans les journaux... de sport... J'ai pour amis
des auteurs!
LE PÈRE THOMAS.
Au moins, envoie-nous de temps en temps...
DOMINIQUE.
Impossible! Mes capitaux sont... seront engagés. Nous connaissons des
gens de Bourse!
LA MÈRE THOMAS, avec admiration.
Quel gaillard!
DOMINIQUE.
Mais dès que j'aurai une position sérieuse...
LE PÈRE THOMAS, s'épanouissant.
Ah!
DOMINIQUE.
Je vous donnerai de mes nouvelles!
LA MÈRE THOMAS.
Soigne-toi bien, au moins!
DOMINIQUE.
Moi avant tout! C'est un principe!
LE PÈRE THOMAS.
Et ne te ruine pas le tempérament avec tes particulières en falbalas.
DOMINIQUE.
Allons donc! On est revenu de ces folichonneries. Le positif! Je ne
sors pas de là!
LA MÈRE THOMAS.
A-t-il de l'esprit!
DOMINIQUE.
Et maintenant, les anciens, bonsoir, bon appétit et bonne santé! (Il
embrasse le père.) Et d'une! (Il embrasse la mère.) Et de deux! C'est
fini! Embarqué!
PAUL.
Malgré ma détresse, il veut me suivre: vous le voyez!
DOMINIQUE.
Oh! tant qu'il y en aura pour vous, je me contente! Vous ne pouvez pas
vivre sans valet de chambre! C'est indécent! Je ferai retourner ma
livrée, mettre un galon neuf à mon chapeau, et nous ferons encore belle
figure, saperlotte! Monsieur, à vos ordres!
JEANNE, sautant au cou de son frère.
Oh! mon bon frère!
LE PÈRE THOMAS, à Dominique.
Prends garde!
DOMINIQUE.
Oui! oui!
LA MÈRE THOMAS.
Écoute donc!
DOMINIQUE, s'éloignant.
N'ayez pas peur.
LE PÈRE THOMAS.
Reviens!
DOMINIQUE.
On se reverra!
LA MÈRE THOMAS.
Mon pauvre fils!
DOMINIQUE.
Je vous écrirai! (Il a disparu.)
PAUL, au père et à la mère.
Je ne puis le retenir. Adieu! adieu! Rassurez-vous. Nous allons faire
fortune. (Il sort.)
SCÈNE V.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, JEANNE.
LE PÈRE THOMAS, rêvant.
Faire fortune! devenir un gros monsieur... avoir de bons morceaux de
terre... des prés... des bois... un moulin... et marcher sur le ventre
à tout le monde... c'est ça qui est beau!
LA MÈRE THOMAS.
Je crois bien! (A Jeanne.) Aussi, tu entends, toi, tu vas piocher, je
t'en réponds, au lieu de passer des heures entières à regarder comme tu
fais dans le blanc des nuages.
JEANNE.
Cependant, dès le petit matin...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! tout ça, c'est de la paresse...
LE PÈRE THOMAS.
Écoute, il me vient une idée.
LA MÈRE THOMAS.
Ça rapportera-t-il?
LE PÈRE THOMAS.
Peut-être. Si nous envoyions Jeannette à Paris?
JEANNE.
Aller toute seule... là-bas... dans la grande ville...
LA MÈRE THOMAS.
Dame! il y en a plus d'une qui est partie en sabots de son village...
et qu'on a vue revenir... Qui sait! (Regardant Jeanne.) Pas déjà si
chiffonnée, la Jeannette!... Eh! pourquoi pas? C'est décidé. A partir
de demain...
JEANNE.
Je vous en supplie...
LA MÈRE THOMAS.
Oh! nous n'épargnerons rien. Ton père et moi nous saurons faire des
sacrifices. N'est-ce pas, Thomas? Et pour commencer, je te donne ma
capeline rouge... avec mes vieilles coiffes nous trouverons bien
moyen... Seras-tu assez gentille?... Ah! vois-tu, Jeannette, il faut de
la coquetterie... mais de la bonne, de la vraie... de celle qui fait
pousser les gros sols... et assure l'existence des parents... des bons
parents.
JEANNE.
Que devenir à Paris toute seule?... Je ne saurai seulement pas me
retrouver dans les rues...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! il y a des gens polis... qui vous enseignent...
JEANNE.
Je n'y connais personne.
LA MÈRE THOMAS.
Eh bien! et Dominique? Il a de si belles connaissances! Des banquiers,
des militaires... tout le gouvernement, quoi!
JEANNE.
Non, je n'oserai jamais!
LA MÈRE THOMAS.
Sans compter M. Paul qui se fera un plaisir...
JEANNE.
Lui!... Une pauvre fille comme moi!
LE PÈRE THOMAS.
Mais saperlipopette!...
LA MÈRE THOMAS, au père.
Tais-toi. Tu ne sais pas la prendre. (A Jeanne.) Paris et ma belle
agrafe d'or... ou bien la maison et... (Elle fait signe de lui donner
des gifles.)
JEANNE, avec résignation.
Eh bien! j'irai.
LA MÈRE THOMAS.
Enfin! Mais d'ici là tu ne vas pas te croiser les bras. A l'ouvrage, et
vivement!
JEANNE.
Tout de suite.
LE PÈRE THOMAS.
Par ici.
LA MÈRE THOMAS.
Par là.
JEANNE.
Je ne sais plus....
LA MÈRE THOMAS, lui donnant un soufflet.
Voilà pour t'apprendre.
LE PÈRE THOMAS.
Piaule, sanglote, file! (Ils sortent en poussant Jeanne devant eux.)
SCÈNE VI.
LES FÉES reparaissent.
TOUTES LES FÉES.
Ah! les sales vieux! Heureusement les jeunes sont meilleurs, ce qui
nous fait déjà deux cœurs purs.
UNE AUTRE.