Voilà huit jours qu'il m'échappe, malgré ses promesses. Et il se

conduit d'une manière abominable! Non content de s'être livré sur moi à

des violences,--je pouvais le traduire en justice; je n'ai pas voulu,

par respect du monde et considération pour l'industrie.

ROUSSELIN.

Plus vite, je vous prie!

GRUCHET.

M. Murel s'est engagé, en arrivant ici, dans des opérations de Bourse,

qui furent d'abord heureuses; et il a si bien fait... que... une

première fois, je lui ai prêté dix mille francs. Oh! il me les a

rendus, et même avec des bénéfices! Deux mois plus tard, autre prêt de

cinq mille! Mais la chance avait tourné. Une troisième fois...

ROUSSELIN.

Est-ce que ça me regarde?

GRUCHET.

Bref, il me doit actuellement trente mille deux cent vingt-six francs

et quinze centimes!

ROUSSELIN, à part.

Ah! c'est bon à savoir!

GRUCHET.

Ce jeune homme a abusé de ma candeur! Il me leurrait avec la

perspective d'une belle affaire, un riche mariage.

ROUSSELIN, à part.

Coquin!

GRUCHET.

Par sa faute, je me trouve sans argent. Depuis quelque temps, j'en

ai tellement dépensé! (Il soupire.) Et, puisque vous êtes son ami,

arrangez-vous, priez-le, pour qu'il me rende ce qui m'appartient.

ROUSSELIN.

Me demander cela, vous, mon rival!

GRUCHET.

Je n'ai pas fait le serment de l'être toujours! J'ai du cœur, monsieur

Rousselin; je sais reconnaître les bons offices!

ROUSSELIN.

Comment! lorsque je possède une reconnaissance de six mille francs,

prêtés autrefois pour commencer vos affaires, et dont les intérêts,

depuis l'époque, montent à plus de vingt mille!

GRUCHET.

C'est même où je voulais en venir.. Donnant, donnant.

ROUSSELIN.

Je n'y suis plus du tout!

GRUCHET.

Songez donc que beaucoup de personnes dépendent de moi, et que j'ai,

sans qu'il y paraisse, pas mal d'influence! Si vous me remettiez le

papier en question, on pourrait s'entendre.

ROUSSELIN.

Sur quoi?

GRUCHET.

Je lâcherais les électeurs.

ROUSSELIN.

Et si je ne suis pas nommé?... Je perds mon argent!

GRUCHET.

Vous êtes trop modeste!

ROUSSELIN.

Hein?

GRUCHET.

A votre guise! Jusqu'à la dernière minute, il sera temps! Mais je vous

répète que vous avez tort! (Il se dirige vers la gauche.)

ROUSSELIN.

Où allez-vous donc par là?

GRUCHET.

Dans ce cabinet, où mon ami Julien doit être à travailler sur le

procès-verbal de la séance. Je vous assure que vous avez tort! (Il

sort.)

SCÈNE V.

ROUSSELIN, puis MUREL.

ROUSSELIN.

Est-ce un piège, ou serait-ce la vérité? Quant à Murel, c'est un

sauteur qui faisait tout bonnement une spéculation. Oh! je m'en doutais

un peu! Mais, à présent, je ne vois pas pourquoi je me gênerais; il a

perdu son crédit sur le peuple, et ma foi...

MUREL, entre joyeux.

Pardon de vous avoir quitté si vite! Je viens de chez Dodart. Quel

événement, mon cher! Un bonheur!...

ROUSSELIN.

Ah! vous en faites de belles! Je suis obligé de recevoir vos

créanciers. Gruchet exige trente mille francs!

MUREL.

La semaine prochaine, il les aura!

ROUSSELIN.

Encore vos forfanteries! Jamais vous ne doutez de rien!... De même pour

ma candidature! On n'est pas en vérité moins habile, et vous auriez dû

plutôt...

MUREL.

Soutenir Gruchet, n'est-ce pas?

ROUSSELIN.

C'est tout comme! L'_Impartial_, depuis huit jours, n'a rien fait.

MUREL.

J'étais en voyage et je suis revenu sans même attendre...

ROUSSELIN.

Mauvaise excuse!

MUREL.

La réclamation de Gruchet est une vengeance. Je me perds à cause de

vous; heureusement que...

ROUSSELIN.

Quoi donc!

MUREL.

Vous m'avez, en quelque sorte, promis la main de votre fille...

ROUSSELIN.

Oh! oh! entendons-nous!

MUREL.

Mais vous ne savez donc pas que je viens d'hériter!

ROUSSELIN.

De votre tante, peut-être?

MUREL.

Certainement!

ROUSSELIN.

La plaisanterie est rebattue.

MUREL.

Je vous jure que ma tante est morte!

ROUSSELIN.

Eh bien! enterrez-la, et ne me bernez pas avec vos histoires d'héritage.

MUREL.

Rien de plus vrai! Seulement, comme la pauvre femme a trépassé depuis

mon départ, on cherche si quelquefois un autre testament...

ROUSSELIN.

Ah! il y a des _si!_ Eh bien, mon cher, moi, j'aime les gens sûrs des

choses qu'ils disent et entreprennent.

MUREL.

Monsieur Rousselin, vous oubliez trop ce que je puis faire pour vous!

ROUSSELIN.

Pas grand'chose! Les ouvriers ne vous écoutent plus!

MUREL.

Vraiment! Parce qu'il y a cinq ou six braillards peut-être... des

hommes que j'avais renvoyés de ma fabrique... Mais tous les autres!

ROUSSELIN.

Pourquoi ne sont-ils pas venus?

MUREL.

Comment les amener, étant absent?

ROUSSELIN, à part.

Cela, c'est une raison.

MUREL.

Vous ne connaissez pas leur humeur, et je parie que d'ici à dimanche

prochain, si je voulais, j'aurais le temps... Mais non, je ne m'en mêle

plus... et... je recommanderai Gruchet!

ROUSSELIN, à part.

Il me fait des menaces!... Est-ce que j'aurais encore des chances?

(Haut.) Ainsi vous croyez... que l'effet de la réunion... n'a pas été

absolument mauvais?

MUREL.

Ah! vous avez blessé le peuple!

ROUSSELIN.

Mais j'en suis du peuple! Mon père était un modeste travailleur. Voilà

ce qu'il faut leur dire, mon bon Murel, et que j'ai souffert pour

eux, car le gouvernement a mis la main sur moi, là, tout à l'heure!

Retournez à la filature.

MUREL.

Mais écoutez!... j'apporte...--on n'attend plus que le certificat de

décès de mon cousin...

ROUSSELIN.

Faites-leur comprendre!

MUREL.

Premièrement, une ferme.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, MADAME ROUSSELIN, LOUISE.

MADAME ROUSSELIN, à la cantonade.

Louise, suis-moi donc! Qu'as-tu à regarder partout? (A son mari.) Ah!

je te trouve enfin; j'étais inquiète. S'il y a du bon sens!

ROUSSELIN.

Je ne pouvais pas...

LOUISE, apercevant Murel.

Mon ami!

MUREL.

Louise!

MADAME ROUSSELIN, scandalisée.

Que signifie? Est-ce une tenue pour une jeune personne? Et vous-même,

monsieur, une pareille familiarité!...

MUREL.

Mon Dieu, madame, M. Rousselin pourra vous dire...

MADAME ROUSSELIN.

Je suis curieuse, en effet (tirant son mari à l'écart), de voir par

quelles raisons ma fille...

ROUSSELIN.

Ma chérie, d'abord tu comprendras...

LOUISE, à Murel, à part.

C'est moi qui ai poussé ma mère à venir; je vous savais ici; pas

d'autre moyen!...

MUREL, de même.

Il faut brusquer tout; je vous dirai pourquoi. (S'avançant vers M. et

Madame Rousselin.) Madame, bien qu'on ait l'habitude d'employer pour

de telles démarches des intermédiaires, je m'en passe forcément, et je

vous prie de m'accorder en mariage Mlle Louise.

MADAME ROUSSELIN.

Monsieur, mais, monsieur, on ne prend pas les gens...

MUREL, vite.

Ma nouvelle position de fortune me permet...

ROUSSELIN.

Ah! il faut voir!

MADAME ROUSSELIN.

Cela est si en dehors des procédés ordinaires...

LOUISE, souriant.

Oh! maman!

MADAME ROUSSELIN.

Et cette inconvenance, dans un endroit public! (Julien entre par la

porte de gauche.)

SCÈNE VII.

LES MÊMES, JULIEN.

JULIEN, à Rousselin.

Je viens, monsieur, me mettre à votre disposition.

ROUSSELIN.

Vous?

JULIEN.

Oui, moi, absolument!

MUREL, à part.

Qui l'amène?

JULIEN.

Mon journal ayant une autorité de vieille date dans le pays, je peux

vous être utile.

ROUSSELIN, ébahi.

Mais Murel?

JULIEN, regardant madame Rousselin.

J'ai entendu à travers cette cloison tout ce qui s'est passé à la

séance, et il m'est facile d'en faire un compte rendu favorable

(désignant Murel), avec la permission, toutefois, de mon chef.

MUREL.

Parbleu! depuis assez longtemps!...

ROUSSELIN.

Comment vous exprimer...

MADAME ROUSSELIN, bas à son mari.

Tu vois que j'ai réussi, hein? (Bas à Julien.) Je vous remercie.

JULIEN, de même.

Vos yeux me soutenaient! c'est fait!

ROUSSELIN, à sa femme.

Il est charmant! Défendu par vous, qui êtes un polémiste!...

MUREL.

Un talent flexible, clair, pittoresque!

ROUSSELIN.

Je crois bien!

MUREL.

Et d'une violence quand il veut s'en donner la peine? (Bas à Julien.)

Dites que l'idée vient de moi; vous m'obligerez.

JULIEN.

Malgré les arguments de notre ami Murel,--car il vous prône avec

une ardeur!--je demeurais dans mon obstination. (Regardant madame

Rousselin.) Mais tout à coup, comme éclairé par une lumière, et

obéissant à une voix, j'ai vu, j'ai compris.

ROUSSELIN.

Ah! cher monsieur, je suis pénétré de reconnaissance!

JULIEN, bas, à madame Rousselin.

Quand nous reverrons-nous?

MADAME ROUSSELIN, de même.

Je vous le ferai savoir.

ROUSSELIN, à Julien.

Par exemple, je ne sais pas comment vous vous y prendrez!

JULIEN, gaiement.

Ceci est mon affaire!

ROUSSELIN, à sa femme.

Prie donc M. Julien de venir ce soir dîner chez nous, en famille.

MADAME ROUSSELIN, faisant une révérence.

Mais certainement, avec le plus grand plaisir.

JULIEN, saluant.

Madame!

ACTE QUATRIÈME

Le cabinet de Rousselin. Au fond, une large ouverture avec la

campagne à l'horizon. Plusieurs portes. A gauche, un bureau sur

lequel se trouve une pendule.

SCÈNE PREMIÈRE.

PIERRE, puis LE GARDE CHAMPÊTRE, puis FÉLICITÉ.

PIERRE, à la cantonade, d'une voix très haute.

François, allez prendre dans le char à bancs huit messieurs à

Saint-Léonard, et vous ne refermerez pas la grille!--Il faut

qu'Élisabeth porte encore des bulletins.--Vous n'oublierez pas, en

revenant, le papetier pour les cartes de visite.

(Entre un commissionnaire qui halète sous un ballot de journaux.) C'est

lourd, hein! mon brave... Mettez cela ici, bon! (L'homme dépose son

ballot par terre, près d'un autre beaucoup plus grand.) Et descendez

vous rafraîchir à la cuisine. On y boit du champagne dans des pots à

confitures; rien ne coûte, vu la circonstance!

Ce soir l'élection, et la semaine prochaine, Paris! Voilà assez

longtemps que j'en rêve le séjour, principalement pour les huîtres et

le bal de l'Opéra! (Considérant les deux tas de journaux.) L'article

de M. Julien, encore! A qui en distribuer? Tout le monde en a, sans

exagération, au moins trois exemplaires! Et il nous en reste!...

N'importe! à l'ouvrage! (Il commence à diviser le tas par petits

paquets. Entre le garde champêtre.) Ah! père Morin, aujourd'hui vous

êtes en retard!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

C'est qu'il y a eu, chez M. Murel, une espèce d'émeute; les ouvriers

maintenant sont contre lui; [on parle même de faire venir de la

troupe[7]]. Ah! ça ne va pas! Ça ne va pas! (Il se met à aider Pierre.

Entre Félicité.)

[7] Enlevé par LA CENSURE.

PIERRE.

Tiens, Félicité! Bonjour, madame Gruchet.

FÉLICITÉ.

Malhonnête!

PIERRE.

Je vous croyais fâchée depuis que votre maître nous fait concurrence?

FÉLICITÉ, sèchement.

Ça ne me regarde pas!... J'ai une commission pour le vôtre.

PIERRE.

Il est sorti.

FÉLICITÉ.

Mais il rentrera pour déjeuner?

PIERRE.

Est-ce qu'on déjeune! Est-ce qu'on a le temps! Monsieur, du matin

au soir, n'arrête pas! Madame porte des secours à domicile! et

Mademoiselle, avec un grand tablier, distribue des potages aux pauvres!

FÉLICITÉ.

Et l'institutrice?

PIERRE.

Oh! plus gnian-gnian que jamais! (Au garde champêtre.) Non! comme cela!

(Pliant un journal.) C'est Monsieur qui m'a appris, de manière à ce que

l'on voie, du premier coup d'œil, l'article.

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Il cause dans l'arrondissement une agitation!

PIERRE.

Pour être tapé, il l'est.

FÉLICITÉ.

En attendant, n'y aurait-il pas moyen de lui dire un mot, à votre

Anglaise?

PIERRE, désignant la porte de gauche.

Sa chambre est par là, au fond du corridor, à droite.

FÉLICITÉ.

Oh! je sais. (Elle se dirige vers la porte.)

PIERRE.

Notre patron! (Félicité se retire dans un coin et reste immobile.)

SCÈNE II.

LES MÊMES, ROUSSELIN.

ROUSSELIN, en entrant, presse chaleureusement la main de Pierre.

Mon cher ami...

PIERRE, étonné.

Mais, monsieur?...

ROUSSELIN.

Une distraction, c'est vrai! L'habitude de donner au premier venu des

poignées de main est plus forte que moi... J'en ai la paume enflée.

(Au garde champêtre.) Ah! très bien! (Lui glissant de l'argent d'une

manière discrète.) Merci!... et... ne craignez pas... si jamais vous

aviez besoin...

LE GARDE CHAMPÊTRE, avec un geste pour le rassurer.

Oh! (Il sort avec Pierre qui l'aide à porter les journaux.)

ROUSSELIN.

Il enfonce toutes les objections, l'article!--démontrant fort bien

qu'il est absurde d'avoir des opinions arrêtées d'avance, et que ma

conduite par là est plus sage et plus loyale. Il vante mes lumières

administratives, il dit même que j'ai fait mon droit,--j'ai poussé

jusqu'au premier examen,--et avec des tournures de style!...--C'est

pourtant à ma femme que je dois cela!

FÉLICITÉ, s'avançant et lui remettant une lettre.

De la part de M. Gruchet!

ROUSSELIN.

Ah! (Lisant.) «La quittance, et je me désiste. Vous pouvez la confier à

ma bonne.»

Diable! Voilà ce qu'on appelle vous mettre le couteau sur la gorge!

Mais s'il se retire, pas d'autre concurrent, et je suis nommé! Mon

Dieu, oui! C'est bien clair! La somme est lourde cependant, et je

n'aurai plus contre lui aucun moyen?... Eh! quand il sera élu, belle

avance! Pour six mille francs, dont je ne parlais pas, que j'avais

oubliés... A quoi me serviraient-ils? Bah! on n'a rien sans sacrifice!

(Il ouvre son bureau.) Tenez! (Donnant un petit papier à Félicité.)

Dépêchez-vous! votre maître attend!

FÉLICITÉ.

Merci, monsieur! (Elle sort.)

ROUSSELIN.

La démission est tardive! Bah! le scrutin ne fait que d'ouvrir, et

quand j'y perdrais quelques voix...

SCÈNE III.

ROUSSELIN, MUREL, DODART.

MUREL.

Ah! maintenant vous me croirez. Je vous amène le notaire avec toutes

ses preuves.

DODART.

Voici les actes de l'état civil, et l'extrait d'inventaire établissant

les droits et qualités de mon client à la succession de Mme veuve

Murel, de Montélimart, sa tante.

ROUSSELIN.

Mes compliments!

MUREL.

Ainsi rien ne s'oppose plus à ce que.

ROUSSELIN.

Quoi? qu'est-ce que vous dites?

MUREL.

Mon mariage?

ROUSSELIN.

Et comment voulez-vous que dans un jour pareil!

MUREL.

Sans doute! Cependant, sans rien décider, on pourrait convenir...

ROUSSELIN, à Dodart.

Savez-vous quelque chose de nouveau? On ne vous a pas dit, par hasard,

que Gruchet....

MUREL.

Mon cher, il me semble que vous pourriez accorder plus d'attention...

ROUSSELIN.

Non! pas de bavardage! Vous feriez mieux de ne pas quitter vos hommes;

le bruit court même qu'ils se disposent...

MUREL.

Mais j'ai amené exprès Dodart!

ROUSSELIN.

Allez-vous-en! Nous causerons ensemble de votre affaire!

MUREL.

Vous consentez, alors? c'est bien sûr?

ROUSSELIN.

Oui! mais ne perdez pas de temps!

MUREL, sortant vivement.

Ah! comptez sur moi! Quand je devrais leur donner de ma bourse une

augmentation!... (Il sort.)

SCÈNE IV.

ROUSSELIN, DODART, puis MARCHAIS, puis PIERRE, puis ARABELLE.

ROUSSELIN.

Un bon enfant, ce Murel!

DODART.

Néanmoins, il se trompe! Les ouvriers maintenant se moquent de lui!

Quant à sa fortune, par exemple...

MARCHAIS.

Serviteur! M. de Bouvigny m'envoie chercher votre réponse.

ROUSSELIN.

Comment?

MARCHAIS.

La réponse à la chose que M. Dodart vous a communiquée?

DODART, se frappant le front.

Quelle étourderie! la première peut-être qui m'arrive dans la carrière

du notariat!

MARCHAIS, à Rousselin.

Et il demande un mot d'écrit.

ROUSSELIN.

Mais?...

DODART, à Rousselin.

Je vais vous dire. (A Marchais.) Patientez quelques minutes dans la

cour, n'est-ce pas? (Marchais sort.) M. de Bouvigny est donc venu,

il y a trois jours, m'affirmer encore une fois qu'il tenait à votre

alliance...

ROUSSELIN.

Je le sais.

DODART.

Et que si vous vouliez,--dame! on se sert des moyens que l'on a; on

utilise les armes que l'on possède! Ce n'est peut-être pas toujours

extrêmement bien... mais...

ROUSSELIN.

Ah! vous avez une façon de parler!...

DODART.

Sans l'affaire de Murel, qui est tombée dans mon étude et qui a pris

tous mes instants, je serais vite accouru.

ROUSSELIN.

Au fait, je vous en prie!

DODART.

Si vous accordez votre fille à son fils, il est sûr, entendez-vous, le

comte m'a dit qu'il était sûr de vous faire élire, ne serait-ce qu'en

amenant aux urnes soixante-quatre laboureurs.

ROUSSELIN.

Cet envoi de Marchais est une sommation?

DODART.

Absolument.

ROUSSELIN.

Eh bien?... et Murel!

DODART.

En effet, vous venez de lui promettre.

ROUSSELIN.

Lui ai-je promis?

DODART.

Oh! légèrement!

ROUSSELIN.

Pour ainsi dire, presque pas!... Cependant... Enfin que me

conseillez-vous?

DODART.

C'est grave! très grave. Des liens d'amitié, des rapports d'intérêt

même m'attachent à M. de Bouvigny, et je serais enchanté pour moi...

D'autre part, je ne vous cache pas que M. Murel maintenant... (A part.)

un contrat! (Haut.) C'est à vous de réfléchir, de voir, de peser les

considérations! D'un côté le nom, de l'autre la fortune. Certainement,

Murel devient un parti. Cependant le jeune Onésime...

ROUSSELIN.

Que faire?... Eh! ma femme que j'oubliais! D'ailleurs je ne peux

pas agir sans sa volonté. (Il sonne.) Tout le monde est donc mort

aujourd'hui! (Il crie.) Ma femme! Pierre! (A Pierre qui entre.) Dites à

Madame que j'ai besoin d'elle!

PIERRE.

Madame n'est pas dans la maison!

ROUSSELIN.

Voyez au jardin! (Pierre sort.) Elle découvrira un expédient; elle est

quelquefois d'un tact...

DODART.

En de certaines circonstances, je consulte, comme vous, mon épouse; et

je dois lui rendre cette justice...

PIERRE rentre.

Monsieur, je n'ai pas vu Madame!

ROUSSELIN.

N'importe! trouvez-la!

PIERRE.

La cuisinière suppose que Madame est sortie depuis longtemps.

ROUSSELIN.

Pour où aller?

PIERRE.

Elle ne l'a pas dit!

ROUSSELIN.

Vous en êtes sûr?

PIERRE.

Oh! (Il sort.)

ROUSSELIN.

C'est extraordinaire! jamais de sa vie!...

ARABELLE, entrant fort émue.

Monsieur! monsieur! il faut que je vous parle! écoutez-moi! une chose

importante! oh! très sérieuse, monsieur!

DODART.

Dois-je me retirer, mademoiselle? (Signe affirmatif d'Arabelle; il

sort.)

SCÈNE V.

ROUSSELIN, MISS ARABELLE.

ROUSSELIN.

Que me voulez-vous? dépêchons!

MISS ARABELLE.

Mon Dieu, monsieur, pardonnez-moi si j'ose... c'est dans votre intérêt!

L'absence de Madame paraît vous... contrarier? et je crois pouvoir...

ROUSSELIN.

Est-ce que par hasard?...

MISS ARABELLE.

Oui, monsieur, le hasard précisément!--Votre femme est avec M. Julien!

ROUSSELIN, abasourdi.

Comment?... (Puis tout à coup.) Sans doute! pour mon élection!

MISS ARABELLE.

Je ne crois pas! car je les ai rencontrés à la Croix bleue, entrant

dans le petit pavillon,--vous savez, le rendez-vous de chasse,--et

j'ai entendu cette phrase de M. Julien,--sans la comprendre peut-être,

malgré l'explication que cherchait à m'en donner M. Gruchet, à qui j'en

parlais tout à l'heure, et qui, lui, avait l'air de comprendre mieux

que moi: «J'en sortirai avant vous, et pour vous faire connaître si

vous pouvez rentrer sans crainte, j'agiterai derrière moi mon mouchoir!»

ROUSSELIN.

Impossible!!... des preuves, miss Arabelle! J'exige des preuves!

SCÈNE VI.

LES MÊMES, DODART, puis LOUISE.

DODART entre vivement.

Marchais ne veut plus attendre! Du haut de votre vignot dans le parc,

il croit même apercevoir M. de Bouvigny qui descend la côte, au milieu

d'une grande foule!

ROUSSELIN.

Les soixante-quatre laboureurs!

DODART.

Le comte peut les faire voter pour Gruchet!

ROUSSELIN.

Eh! non! puisque Gruchet... après tout, ce misérable-là!... on ne sait

pas!

DODART.

Ou mettre des bulletins blancs!

ROUSSELIN.

C'est assez pour me perdre!

DODART.

Et l'heure avance!

ROUSSELIN, regardant la pendule.

D'un quart sur la mairie, heureusement! Que Marchais retourne vers le

comte, le supplier, pour qu'il m'accorde au moins... Où est Louise?

Miss Arabelle, appelez Louise! (Arabelle sort.) Comment la convaincre?

DODART.

Si vous pensez que mon intervention...

ROUSSELIN.

Non! ça la blesserait! Tenez-vous en bas, et dès que j'aurai son

consentement... Mais Bouvigny demande une lettre! Est-ce que je pourrai

jamais...

DODART.

La parole d'honneur suffira. Et puis, je reviendrai vous dire...

ROUSSELIN.

Eh! vous n'aurez pas le temps! A quatre heures, le scrutin ferme.

Courez vite!

DODART.

Alors, j'irai tout de suite à la mairie...

ROUSSELIN.

Que je voudrais y être, pour savoir plus tôt...

DODART.

Ce sera vite fait!

ROUSSELIN.

Eh! avec votre lenteur...

DODART.

En cas de succès, je vous ferai de loin un signal.

ROUSSELIN.

Convenu!

LOUISE, entrant.

Tu m'as fait demander?

ROUSSELIN.

Oui, mon enfant! (A Dodart.) Allez vite, cher ami!

DODART, indiquant Louise.

Il faut bien que j'attende la décision de Mademoiselle!

ROUSSELIN.

Ah! C'est vrai! (Dodart sort.)

SCÈNE VII.

ROUSSELIN, LOUISE.

ROUSSELIN.

Louise! tu aimes ton père, n'est-ce pas?

LOUISE.

Oh! cette question!

ROUSSELIN.

Et tu ferais pour lui...

LOUISE.

Tout ce qu'on voudrait!

ROUSSELIN.

Eh bien! écoute-moi. Dans les existences les plus tranquilles, des

catastrophes surviennent. Un honnête homme quelquefois se laisse aller

à des égarements. Supposons, par exemple,--c'est une supposition, pas

autre chose,--que j'aie commis une de ces actions, et que pour me tirer

de là...

LOUISE.

Mais vous me faites peur!

ROUSSELIN.

N'aie pas peur, ma mignonne! C'est moins grave! Enfin, si on te

demandait un sacrifice, tu te résignerais!... Ce n'est pas un sacrifice

que je demande, une concession seulement! Elle te sera facile! Les

rapports entre vous sont nouveaux! Il faudrait donc, ma pauvre chérie,

ne plus songer à Murel!

LOUISE.

Mais je l'aime!

ROUSSELIN.

Comment! Tu t'es laissé prendre à ses manières, à tous les embarras

qu'il fait?

LOUISE.

Moi! je lui trouve très bon genre!

ROUSSELIN.

Et puis, je ne peux pas te donner de détails; mais, entre nous, il a

des mœurs!...

LOUISE.

Ce n'est pas vrai!

ROUSSELIN.

Cousu de dettes! Au premier jour, on le verra décamper!

LOUISE.

Pourquoi? Maintenant il est riche!

ROUSSELIN.

Ah! si tu tiens à la fortune, je n'ai rien à dire. Je te croyais des

sentiments plus nobles!

LOUISE.

Mais le premier jour je l'ai aimé!

ROUSSELIN.

Tu as ton petit amour-propre aussi, toi! avoue-le! Tu ne dédaignes pas

le flafla, tout ce qui brille, les titres; et tu serais bien aise, à

Paris,--quand je vais être député,--de faire partie du grand monde, de

fréquenter le faubourg Saint-Germain... Veux-tu être comtesse?

LOUISE.

Moi?

ROUSSELIN.

Oui, en épousant Onésime?

LOUISE[8].

Jamais de la vie! un sot qui ne fait que regarder la pointe de ses

bottines, dont on ne voudrait pas pour valet de chambre! incapable de

dire deux mots! Et j'aurai de charmantes belles-sœurs! Elles ne savent

pas l'orthographe! Et un joli beau-père! qui ressemble à un fermier.

Avec tout cela, un orgueil, et une manière de s'habiller! elles portent

des gants de bourre de soie!

[8] LA CENSURE a enlevé dans cette page les mots suivants:

_Dont on ne voudrait pas pour valet de chambre._

_Elles ne savent pas l'orthographe._

_Par un ecclésiastique éminent_; on a dit à la place _parfaitement_.

ROUSSELIN.

Tu es bien injuste! Onésime, au fond, a beaucoup plus d'instruction

que tu ne penses. Il a été élevé par un ecclésiastique éminent, et la

famille remonte au XIIe siècle. Tu peux voir dans le vestibule un arbre

généalogique. Pour ces dames, parbleu, ce ne sont pas des lionnes...

mais enfin!... Et quant à M. de Bouvigny, on n'a pas plus de loyauté,

de...

LOUISE.

Mais vous le déchiriez depuis la candidature, et il vous le rendait!

Ce n'est pas comme Murel, qui vous a défendu, celui-là! Il vous défend

encore! Et c'est lui que vous me dites d'oublier! Je n'y comprends

rien! Qu'est-ce qu'il y a?

ROUSSELIN.

Je ne peux pas t'expliquer; mais pourquoi voudrais-je ton malheur?

Doutes-tu de ma tendresse, de mon bon sens, de mon esprit? Je connais

le monde, va! Je sais ce qui te convient! Tu ne nous quitteras pas!

Vous vivrez chez nous! Rien ne sera changé! Je t'en prie, ma Louise

chérie! tâche!

LOUISE.

Ah! vous me torturez!

ROUSSELIN.

Ce n'est pas un ordre, mais une supplication! (Il se met à ses genoux.)

Sauve-moi!

LOUISE, la main sur son cœur.

Non! je ne peux pas!

ROUSSELIN, avec désespoir.

Tu te reprocheras bientôt d'avoir tué ton père!

LOUISE, se levant.

Ah! faites comme vous voudrez, mon Dieu! (Elle sort.)

ROUSSELIN, courant au fond.

Dodart! ma parole d'honneur! vivement! (Il redescend.)--Voilà de

ces choses qui sont pénibles! Pauvre petite! Après tout, pourquoi

n'aimerait-elle pas ce mari-là? Il est aussi bien qu'un autre! Il sera

même plus facile à conduire que Murel. Non, je n'ai pas mal fait,

tout le monde sera content, car il plaît à ma femme!... Ma femme! Ah!

encore! C'est ce serpent d'Arabelle avec ses inventions!... Malgré

moi... je...

SCÈNE VIII.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 4 / 13 段