Mais vous occupez ma vie! Quand, pour respirer plus à l'aise, je

monte sur la colline, malgré moi, tout de suite, mes yeux découvrent

parmi les autres votre chère maison, blanche dans la verdure de

son jardin; et le spectacle d'un palais ne me donnerait pas autant

de convoitise! Quelquefois vous apparaissez dans la rue, c'est un

éblouissement, je m'arrête, et puis je cours après votre voile, qui

flotte derrière vous comme un petit nuage bleu! Bien souvent je suis

venu devant cette grille pour vous apercevoir et entendre passer au

bord des violettes le murmure de votre robe. Si votre voix s'élevait,

le moindre mot, la phrase la plus ordinaire, me semblait d'une valeur

inintelligible pour les autres; et j'emportais cela, joyeusement, comme

une acquisition!--Ne me chassez pas! Pardonnez-moi! J'ai eu l'audace de

vous envoyer des vers. Ils sont perdus, comme les fleurs que je cueille

dans la campagne, sans pouvoir vous les offrir, comme les paroles que

je vous adresse la nuit et que vous n'entendez pas, car vous êtes

mon inspiration, ma muse, le portrait de mon idéal, mes délices, mon

tourment!

MADAME ROUSSELIN.

Calmez-vous, monsieur!... Cette exagération...

JULIEN.

Ah! c'est que je suis de 1830, moi! J'ai appris à lire dans

_Hernani_, et j'aurais voulu être Lara! J'exècre toutes les lâchetés

contemporaines, l'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs

faciles! L'amour qui a fait vibrer la grande lyre des maîtres gonfle

mon cœur. Je ne vous sépare pas, dans ma pensée, de tout ce qu'il y a

de plus beau; et le reste du monde, au loin, me paraît une dépendance

de votre personne. Ces arbres sont faits pour se balancer sur votre

tête, la nuit, pour vous recouvrir, les étoiles qui rayonnent doucement

comme vos yeux, pour vous regarder!

MADAME ROUSSELIN.

La littérature vous emporte, monsieur! Quelle confiance une femme

peut-elle accorder à un homme qui ne sait pas retenir ses métaphores,

ou sa passion? Je crois la vôtre sincère, pourtant. Mais vous êtes

jeune, et vous ignorez trop ce qui est l'indispensable. D'autres, à ma

place, auraient pris pour une injure la vivacité de vos sentiments. Il

faudrait au moins promettre...

JULIEN.

Voilà que vous tremblez aussi. Je le savais bien! On ne repousse pas un

tel amour!

MADAME ROUSSELIN.

Ma hardiesse à vous écouter m'étonne moi-même. Les gens d'ici sont

méchants, monsieur. La moindre étourderie peut nous perdre!... Le

scandale...

JULIEN.

Ne craignez rien! Ma bouche se taira, mes yeux se détourneront, j'aurai

l'air indifférent; et si je me présente chez vous...

MADAME ROUSSELIN.

Mais, mon mari... monsieur.

JULIEN.

Ne me parlez pas de cet homme!

MADAME ROUSSELIN.

Je dois le défendre.

JULIEN.

C'est ce que j'ai fait,--par amour pour vous!

MADAME ROUSSELIN.

Il l'apprendra; vous n'aurez pas à vous repentir de votre générosité.

JULIEN.

Laissez-moi me mettre à vos genoux, afin que je vous contemple de

plus près. J'exécuterai, madame, tout ce qu'il vous plaira! et

valeureusement, n'en doutez pas; me voilà devenu fort! Je voudrais

épandre sur vos jours, avec les ivresses de la terre, tous les

enchantements de l'art, toutes les bénédictions du ciel.

MISS ARABELLE, cachée derrière un arbre.

J'en étais sûre!

MADAME ROUSSELIN.

J'attends de vous une preuve immédiate de complaisance, d'affection...

JULIEN.

Oui, oui!

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, MISS ARABELLE, puis MUREL et GRUCHET, à la fin ROUSSELIN.

MADAME ROUSSELIN, remontant.

On vient! il faut que je rentre.

JULIEN.

Pas encore!

GRUCHET, au fond, poursuivant Murel.

Alors, rendez-moi mon argent!

MUREL, continuant à marcher.

Vous m'ennuyez!

GRUCHET.

Polisson!

MUREL, lui donnant un soufflet.

Voleur!

ROUSSELIN, en entrant, qui a entendu le bruit du soufflet.

Qu'est-ce donc?

JULIEN, à madame Rousselin.

Oh! cela seulement! (Il lui applique sur la main un baiser sonore.)

MISS ARABELLE reconnaît Julien.

Ah!

ROUSSELIN.

Que se passe-t-il? (Apercevant miss Arabelle qui s'enfuit.) Arabelle!

demain, je la flanque à la porte!

ACTE TROISIÈME

_Au Salon de Flore._ L'intérieur d'un bastringue. En face, et

occupant tout le fond, une estrade pour l'orchestre. Il y a dans le

coin de gauche une contre-basse. Attachés au mur, des instruments de

musique; au milieu du mur, un trophée de drapeaux tricolores. Sur

l'estrade une table avec une chaise; deux autres tables des deux

côtés. Une petite estrade plus basse est au milieu, devant l'autre.

Toute la scène est remplie de chaises. A une certaine hauteur un

balcon, où l'on peut circuler.

SCÈNE PREMIÈRE.

ROUSSELIN, seul, à l'avant-scène, puis UN GARÇON DE CAFÉ.

Si je comparais l'anarchie à un serpent, pour ne pas dire hydre? Et le

pouvoir... à un vampire? Non, c'est prétentieux! Il faudrait cependant

intercaler quelque phrase à effet, de ces traits qui enlèvent... comme:

«fermer l'ère des révolutions, camarilla, droits imprescriptibles,

virtuellement»; et beaucoup de mots en _isme_: «parlementarisme,

obscurantisme!...»

Calmons-nous! un peu d'ordre. Les électeurs vont venir, tout est prêt;

on a constitué le bureau hier au soir. Le voilà; le bureau! Ici, la

place du Président (il montre la table, au milieu); des deux côtés, les

deux secrétaires, et moi, au milieu, en face du public!... Mais sur

quoi m'appuierai-je? Il me faudrait une tribune! Oh! je l'aurai, la

tribune! En attendant... (Il va prendre une chaise et la pose devant

lui, sur la petite estrade.) Bien! et je placerai le verre d'eau,--car

je commence à avoir une soif abominable--je placerai le verre d'eau là!

(Il prend le verre d'eau qui se trouve sur la table du Président et le

met sur sa chaise.) Aurai-je assez de sucre? (Regardant le bocal qui en

est plein.) Oui!

Tout le monde est assis. Le Président ouvre la séance, et quelqu'un

prend la parole. Il m'interpelle pour me demander... par exemple...

Mais d'abord qui m'interpelle? Où est l'individu? A ma droite, je

suppose! Alors je tourne la tête brusquement! Il doit être moins

loin? (Il va déranger une chaise, puis remonte.) Je conserve mon air

tranquille, et tout en enfonçant la main dans mon gilet... Si j'avais

pris mon habit? C'est plus commode pour le bras! Une redingote vaut

mieux, à cause de la simplicité. Cependant le peuple, on a beau dire,

aime la tenue, le luxe. Voyons ma cravate? (Il se regarde dans une

petite glace à main, qu'il retire de sa poche.) Le col un peu plus

bas. Pas trop cependant; on ressemble à un chanteur de romance. Oh! ça

ira--avec un mot de Murel, de temps à autre, pour me soutenir! C'est

égal! Voilà une peur qui m'empoigne... et j'éprouve à l'épigastre...

(Il boit.) Ce n'est rien! Tous les grands orateurs ont cela à leurs

débuts! Allons, pas de faiblesse, ventrebleu! un homme en vaut un

autre, et j'en vaux plusieurs! Il me monte à la tête... comme des

bouillons! et je me sens, ma parole, un toupet infernal!

«Et c'est à moi que ceci s'adresse, monsieur!» Celui-là est en face;

marquons-le. (Il dérange une chaise et la pose au milieu.) «A moi que

ceci s'adresse, à moi!» Avec les deux mains sur la poitrine, en me

baissant un peu. «A moi, qui, pendant quarante ans... à moi, dont le

patriotisme... à moi que... à moi pour lequel...» puis, tout à coup:

«Ah! vous ne le croyez pas vous-même, monsieur!» Et on reste sans

bouger! (Rousselin garde la tête en haut, l'index de la main droite

vers le sol.) Il réplique: «Vos preuves alors! donnez vos preuves!

Ah! prenez garde! On ne se joue pas de la crédulité publique!» Il ne

trouve rien. «Vous vous taisez! ce silence vous condamne! J'en prends

acte!» Un peu d'ironie maintenant! On lui lance quelque chose de

caustique, avec un rire de supériorité. «Ah! ah!» Essayons le rire de

supériorité. «Ah! ah! ah! je m'avoue vaincu, effectivement! Parfait!»

Mais deux autres qui sont là (Rousselin déplace deux chaises)--Je les

reconnaîtrai--s'écrient que je m'insurge contre nos institutions, ou

n'importe quoi. Alors d'un ton furieux: «Mais vous niez le progrès!»

Développement du mot progrès: «Depuis l'astronome avec son télescope

qui, pour le hardi nautonier... jusqu'au modeste villageois baignant

de ses sueurs... le prolétaire de nos villes... l'artiste dont

l'inspiration...» Et je continue jusqu'à une phrase, où je trouve

le moyen d'introduire le mot «bourgeoisie». Tout de suite: éloge

de la bourgeoisie, le tiers État, les cahiers, 89, notre commerce,

richesse nationale, développement du bien-être par l'ascension

progressive des classes moyennes. Mais un ouvrier: «Eh bien! et le

peuple, qu'en faites-vous?» Je pars: «Ah! le peuple, il est grand»;

et je le flagorne, je lui en fourre par-dessus les oreilles! J'exalte

Jean-Jacques Rousseau qui avait été domestique, Jacquard tisserand,

Marceau tailleur; tous les tisserands, tous les domestiques et tous les

tailleurs sont flattés. Et après que j'ai tonné contre la corruption

des riches: «Que lui reproche-t-on, au peuple? c'est d'être pauvre!»

Tableau enragé de sa misère; bravos! «Ah! pour qui connaît ses vertus,

combien est douce la mission de celui qui peut devenir son mandataire!

Et ce sera toujours avec un noble orgueil que je sentirai dans ma main

la main calleuse de l'ouvrier! parce que son étreinte, pour être un peu

rude, n'en est que plus sympathique! parce que toutes les différences

de rang, de titre et de fortune sont, Dieu merci! surannées, et que

rien n'est comparable à l'affection d'un homme de cœur!...» Et je me

tape sur le cœur! bravo! bravo! bravo! (Rousselin claque des mains en

tournoyant.)

UN GARÇON DE CAFÉ.

Monsieur Rousselin, ils arrivent!

ROUSSELIN.

Retirons-nous, que je n'aie pas l'air... Aurai-je le temps d'aller

chercher mon habit?... Oui!--en courant! (Il sort.)

SCÈNE II.

TOUS LES ÉLECTEURS, VOINCHET, MARCHAIS, HOMBOURG, HEURTELOT, ONÉSIME,

LE GARDE CHAMPÊTRE, BEAUMESNIL, LEDRU, LE PRÉSIDENT, puis ROUSSELIN,

puis MUREL.

VOINCHET.

Ah! nous sommes nombreux. Ce sera drôle, à ce qu'il paraît.

LEDRU.

Pour une réunion politique, on aurait dû choisir un endroit plus

convenable que le _Salon de Flore_.

BEAUMESNIL.

Puisqu'il n'y en a pas d'autres dans la localité! Qui est-ce que vous

nommerez, monsieur Marchais?

MARCHAIS.

Mon Dieu, Rousselin! C'est encore lui, après tout...

LEDRU.

Moi j'ai résolu de faire un vacarme...

VOINCHET.

Tiens! le fils de Bouvigny.

BEAUMESNIL.

Le père est plus finaud, il ne vient pas.

LE PRÉSIDENT.

En séance!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

En séance!

LE PRÉSIDENT.

Messieurs! nous avons à discuter les mérites de nos deux candidats

pour les élections de dimanche. Aujourd'hui vous vous occuperez de

l'honorable M. Rousselin, et demain soir, de l'honorable M. Gruchet. La

Séance est ouverte. (Rousselin, en habit noir, sort d'une petite porte

derrière le président, fait des salutations et reste debout au milieu

de l'estrade.)

VOINCHET.

Je demande que le candidat nous parle des chemins de fer.

ROUSSELIN, après avoir toussé et pris un verre d'eau.

Si on avait dit du temps de Charlemagne ou même de Louis XIV, qu'un

jour viendrait, où, en trois heures, il serait possible d'aller...

VOINCHET.

Ce n'est pas ça! Êtes-vous d'avis qu'on donne une allocation au chemin

de fer qui doit passer par Saint-Mathieu, ou bien à un autre qui

couperait Bonneval--idée cent fois meilleure?

UN ÉLECTEUR.

Saint-Mathieu est plus à l'avantage des habitants! Déclarez-vous pour

celui-là, monsieur Rousselin!

ROUSSELIN.

Comment ne serais-je pas pour le développement de ces gigantesques

entreprises qui remuent des capitaux, prouvent le génie de l'homme,

apportent le bien-être au sein des populations!

HOMBOURG.

Pas vrai, elles les ruinent!

ROUSSELIN.

Vous niez donc le progrès? monsieur, le progrès, qui depuis

l'astronome...

HOMBOURG.

Mais les voyageurs?...

ROUSSELIN.

Avec son télescope...

HOMBOURG.

Ah! si vous m'empêchez!...

LE PRÉSIDENT.

La parole est à l'interpellant.

HOMBOURG.

Les voyageurs ne s'arrêteront plus dans nos pays.

VOINCHET.

C'est parce qu'il tient une auberge!

HOMBOURG.

Elle est bonne, mon auberge!

TOUS.

Assez! assez! (Les voisins de Hombourg le font se rasseoir.)

LE PRÉSIDENT.

Pas de violence, messieurs!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Silence!

HOMBOURG.

Voilà comme vous défendez nos intérêts!

ROUSSELIN.

J'affirme!...

HOMBOURG.

Mais vous perdez le roulage!

UN ÉLECTEUR.

Il soutiendra le libre échange!

ROUSSELIN.

Sans doute! Par la transmission des marchandises, un jour la fraternité

des peuples...

UN ÉLECTEUR.

Il faut admettre les laines anglaises! Proclamez l'affranchissement de

la bonneterie!

ROUSSELIN.

Et tous les affranchissements!

LES ÉLECTEURS.

(Côté droit.) Oui! oui! (Côté gauche.) Non! non! à bas!

ROUSSELIN.

Plût au ciel que nous puissions recevoir en abondance les céréales, les

bestiaux!

UN AGRICULTEUR en blouse.

Eh bien, vous êtes gentil pour l'agriculture!...

ROUSSELIN.

Tout à l'heure je répondrai sur le chapitre de l'agriculture! (Il se

verse un verre d'eau.--Silence.)

HEURTELOT, apparaissant en haut, au balcon.

Qu'est-ce que vous pensez des hannetons?

TOUS, riant.

Ah! ah! ah!

LE PRÉSIDENT.

Un peu de gravité, messieurs!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Pas de désordre! Au nom de la loi, assis! (Le calme se rétablit.)

MARCHAIS, poussé par des voisins.

Monsieur Rousselin, nous voudrions savoir votre idée sur les impôts.

ROUSSELIN.

Les impôts, mon Dieu... certainement, sont pénibles... mais

indispensables... C'est une pompe,--si je puis m'exprimer ainsi,--qui

aspire du sein de la terre un élément fertilisateur pour le répandre

sur le sol. Reste à savoir si les moyens répondent au but... et si, en

exagérant... on n'arriverait pas quelquefois à tarir...

LE PRÉSIDENT, se penchant vers lui.

Charmante comparaison!

VOINCHET.

La propriété foncière est surchargée!

HEURTELOT.

On paye plus de trente sous de droits pour un litre de cognac?

LEDRU.

La flotte nous dévore!

BEAUMESNIL.

Est-ce qu'on a besoin d'un Jardin des Plantes?

ROUSSELIN.

Sans doute! sans doute! sans doute! il faudrait apporter d'immenses,

d'immenses économies!

TOUS.

Très bien!

ROUSSELIN.

D'autre part, le gouvernement lésine, tandis qu'il devrait...

BEAUMESNIL.

Élever les enfants pour rien!

MARCHAIS.

Protéger le commerce!

L'AGRICULTEUR.

Encourager l'agriculture!

ROUSSELIN.

Bien sûr!

BEAUMESNIL.

Fournir l'eau et la lumière gratuitement dans chaque maison!

ROUSSELIN.

Peut-être, oui!

HOMBOURG.

Vous oubliez le roulage dans tout ça!

ROUSSELIN.

Oh! non, non pas! Et permettez-moi de résumer en un seul corps de

doctrine, de prendre en faisceau...

LEDRU.

On connaît votre manière d'enguirlander le monde! Mais si vous aviez

devant vous Gruchet...

ROUSSELIN.

C'est à moi que vous comparez Gruchet! à moi!... qu'on a vu pendant

quarante ans... à moi dont le patriotisme...--Ah! vous ne le croyez pas

vous-même, monsieur!

LEDRU.

Oui, je le compare à vous!

ROUSSELIN.

Ce Catilina de village!

HEURTELOT, au balcon.

Qu'est-ce que c'est, Catilina?

ROUSSELIN.

C'était un célèbre conspirateur qui, à Rome...

LEDRU.

Mais Gruchet ne conspire pas!

Ensemble, confusément.

HEURTELOT.

Êtes-vous de la police?

TOUS, à droite.

Il en est! il en est!

TOUS, à gauche.

Non, il n'en est pas! (Vacarme.)

ROUSSELIN.

Citoyens! de grâce! Citoyens! Je vous en prie! de grâce! écoutez-moi!

MARCHAIS.

Nous écoutons! (Rousselin cherche à dire quelque chose et reste muet.

Rires de la foule.)

TOUS, riant.

Ah! ah! ah!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Silence!

HEURTELOT.

Il faut qu'il s'explique sur le droit au travail.

TOUS.

Oui! oui! le droit au travail!

ROUSSELIN.

On a écrit là-dessus des masses de livres. (Murmures.) Ah! vous

m'accorderez qu'on a écrit, à ce propos, énormément de livres. Les

avez-vous lus?

HEURTELOT.

Non!

ROUSSELIN.

Je les sais par cœur! Et si, comme moi, vous aviez passé vos nuits dans

le silence du cabinet, à...

HEURTELOT.

Assez causé de vous! Le droit au travail!

TOUS.

Oui, oui, le droit au travail!

ROUSSELIN.

Sans doute, on doit travailler!

HEURTELOT.

Et commander de l'ouvrage!

MARCHAIS.

Mais si on n'en a pas besoin?

ROUSSELIN.

N'importe!

MARCHAIS.

Vous attaquez la propriété!

ROUSSELIN.

Et quand même?

MARCHAIS, se précipitant sur l'estrade.

Ah! vous me faites sortir de mon caractère.

ÉLECTEURS, de droite.

Descendez! descendez!

ÉLECTEURS, de gauche.

Non! qu'il y reste!

ROUSSELIN.

Oui! qu'il demeure! J'admets toutes les contradictions! Je suis pour la

liberté! (Applaudissements à droite. Murmures à gauche; il se retourne

vers Marchais.) Le mot vous choque, monsieur? c'est que vous n'en

comprenez point le sens économique, la valeur... humanitaire! La presse

l'a élucidée pourtant! et la presse--rappelons-le, citoyens--est un

flambeau, une sentinelle qui...

BEAUMESNIL.

A la question!

MARCHAIS.

Oui, la propriété!

ROUSSELIN.

Eh bien! je l'aime comme vous; je suis propriétaire. Vous voyez donc

que nous sommes d'accord!

MARCHAIS, embarrassé.

Cependant... hum!... cependant...

LEDRU.

Ah! l'épicier! (Tout le monde rit.)

ROUSSELIN.

Encore un mot! je vais le convaincre! (A Marchais.) On doit,--n'est-il

pas vrai,--on doit, autant que possible, démocratiser l'argent,

républicaniser le numéraire. Plus il circule, plus il en tombe dans

la poche du peuple, et par conséquent dans la vôtre. Pour cela, on a

imaginé le crédit.

MARCHAIS.

Il ne faut pas trop de crédit?

ROUSSELIN.

Parfait! Oh! très bien!

LEDRU.

Comment! pas de crédit?

ROUSSELIN, à Ledru.

Vous avez raison; car si l'on ôte le crédit, plus d'argent, et d'autre

part, c'est l'argent qui fait la base du crédit; les deux termes sont

corrélatifs! (Secouant fortement Marchais.) Comprenez-vous que les deux

termes soient corrélatifs? Vous vous taisez? ce silence vous condamne,

j'en prends acte!

TOUS.

Assez! assez! (Marchais regagne sa place.)

ROUSSELIN.

Ainsi se trouve résolue, citoyens, l'immense question du travail! En

effet, sans propriété, pas de travail! Vous faites travailler parce que

vous êtes riche, et sans travail, pas de propriété. Vous travaillez,

non seulement pour devenir propriétaires, mais parce que vous l'êtes!

Vos œuvres font du capital, vous êtes capitalistes.

L'AGRICULTEUR.

Drôles de capitalistes!

MARCHAIS.

Vous embrouillez tout!

LEDRU.

C'est se ficher du monde!

TOUS.

Oui! la clôture! à la porte! la clôture!

LE PRÉSIDENT.

Cela devient intolérable! on ne peut plus...

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Je vais faire évacuer l'asile!

ROUSSELIN, à part, apercevant Murel qui entre.

Murel!

LEDRU.

Que le candidat justifie les éloges qu'il a donnés devant moi aux

opinions du sieur Bouvigny! (Aux ouvriers.) Vous y étiez, vous autres?

ROUSSELIN.

Mais... je... je...

LEDRU.

Il est perdu!

HEURTELOT.

Tendez la gaffe!

VOINCHET.

Un médecin! (Rire général.)

MUREL.

J'étais là aussi, moi! L'honorable M. Rousselin a paru condescendre aux

idées de Bouvigny! Il ne s'en cache pas! Il s'en vante!

ROUSSELIN, fièrement.

Ah!

MUREL.

Et c'était précisément à cause des électeurs qui l'entouraient, pour

affermir leurs convictions, en leur faisant voir jusqu'à quel point

peut aller dans la tête de certaines personnes...

ROUSSELIN.

L'obscurantisme!

MUREL.

Effectivement! C'était, dis-je, un procédé de tactique parlementaire,

une ruse... bien légitime, passez-moi l'expression, pour le faire

tomber dans le panneau.

HEURTELOT.

Oh! oh! trop malin!

LEDRU.

Alors, il s'est conduit en saltimbanque.

MUREL.

Mais je...

HEURTELOT.

Ne le défendez plus!

LEDRU.

Et voilà l'homme qui avait promis d'aller caloter le préfet!

ROUSSELIN.

Pourquoi pas?

LE GARDE CHAMPÊTRE, le frappant légèrement sur l'épaule.

Doucement, monsieur Rousselin!

TOUS.

Assez! assez! la clôture! la clôture! (Tout le monde se lève. Rousselin

fait un geste désespéré, puis se retourne vers le président qui sort.)

LE PRÉSIDENT.

Une séance peu favorable, cher monsieur; espérons qu'une autre fois...

ROUSSELIN, observant Murel.

Murel qui s'en va! (A Marchais qui passe devant lui.) Marchais! ah!

c'est mal! c'est mal!

MARCHAIS.

Que voulez-vous, avec vos opinions!...

SCÈNE III.

ROUSSELIN, ONÉSIME, LE GARÇON DE CAFÉ.

ROUSSELIN, redescendant.

Oh! mes rêves!...--je n'ai plus qu'à m'enfuir, ou à me jeter à l'eau

maintenant! On va faire des gorges chaudes, me blaguer! (Considérant

les chaises.) Ils étaient là!... oui! et au lieu de cette foule en

délire dont j'écoutais d'avance les trépignements... (Le garçon de café

entre pour ranger les chaises.) Ah! fatale ambition, pernicieuse aux

rois comme aux particuliers!... et pas moyen de faire un discours! tous

mes mots ont raté! Comme je souffre! comme je souffre! (Au garçon de

café.) Ah! vous pouvez les prendre! je n'en ai plus besoin! (A part.)

Leur vue me tape sur les nerfs maintenant!

LE GARÇON DE CAFÉ, à Onésime sur l'estrade et qui se trouve caché par

la contrebasse.

Restez-vous là?

ONÉSIME, timidement.

Monsieur Rousselin!

ROUSSELIN.

Ah! Onésime!

ONÉSIME, s'avançant.

Je voudrais trouver quelque chose de convenable... pour vous dire que

je participe aux désagréments...

ROUSSELIN.

Merci! merci! Car tout le monde m'abandonne!... jusqu'à Murel!

ONÉSIME.

Il vient de sortir avec le clerc de Me Dodart!

ROUSSELIN.

Si j'allais le trouver? (Regardant dehors.) Il y a encore trop de monde

sur la place, et le peuple est capable de se porter sur moi à des

excès!...

ONÉSIME.

Je ne crois pas!

ROUSSELIN.

Cela s'est vu! On peut être outragé, déchiré! Ah! la populace! je

comprends Néron!

ONÉSIME.

Quand mon père a reçu cette lettre du préfet qui lui enlevait tout

espoir, il a été comme vous, bien triste! Cependant il a repris le

dessus, à force de philosophie!

ROUSSELIN.

Dites-moi, vous qui êtes excellent, vous n'allez pas me tromper?

ONÉSIME.

Oh!

ROUSSELIN.

Est-ce que M. votre père... (Se retournant vers le garçon qui remue

les chaises.) Il est irritant, ce garçon-là! Laissez-nous tranquilles!

(Le garçon sort.) Est-ce que votre père avait autant de voix qu'on le

soutient? Il m'a défilé une liste de communes!...

ONÉSIME.

Il est toujours sûr de soixante-quatre laboureurs. J'ai vu leurs noms!

ROUSSELIN, à part.

C'est un chiffre, cela!

ONÉSIME.

Mais... j'ai quelque chose pour vous. Une vieille femme, que je ne

connais pas, m'a dit comme j'entrais à la séance: «Faites-moi le

plaisir de remettre ce billet à M. Rousselin.» (Il le lui donne.)

ROUSSELIN.

Une drôle de lettre! Voyons un peu! (Lisant.) «Une personne qui

s'intéresse à vous croit de son devoir de vous prévenir que Mme

Rousselin... (Il s'arrête bouleversé.)

ONÉSIME.

Dois-je porter la réponse?

ROUSSELIN, ricanant convulsivement.

La... la... la réponse?

ONÉSIME.

Oui? laquelle?

ROUSSELIN, furieux.

C'est un coup de pied pour l'imbécile qui fait de pareilles

commissions! (Onésime s'enfuit.)

Une lettre anonyme, après tout, je suis bien sot de m'en tourmenter!

(Il la froisse et la jette.) La haine de mes ennemis n'aura donc pas de

bornes! Voilà une machination qui dépasse toutes les autres! C'est pour

me distraire de la vie politique, pour me gêner dans ma candidature; et

on m'attaque jusqu'au fond de l'honneur! Cette infamie-là doit venir de

Gruchet?... Sa bonne est sans cesse à rôder autour de la maison... (Il

ramasse la lettre, et lisant.) «Que votre femme a un amant!» On n'est

pas l'amant de ma femme!--Quels sont les hommes qui peuvent être son

amant?...

Est-ce assez bête!... Cependant l'autre soir, sous les quinconces,

j'ai entendu un soufflet, presque aussitôt un baiser! J'ai bien vu

miss Arabelle! mais sûrement elle n'était pas seule, puisque, d'autre

part, un soufflet?... Est-ce qu'un insolent se serait permis envers

Mme Rousselin?... Oh! elle me l'aurait dit? Et puis, le baiser dans ce

cas-là eût précédé le soufflet, tandis que j'ai fort bien entendu un

soufflet d'abord, et un baiser ensuite! Bah! n'y pensons plus! j'ai

bien d'autres choses! Non! non! tout à mon affaire! (Il va pour sortir.)

SCÈNE IV.

ROUSSELIN, GRUCHET.

GRUCHET.

Il n'est pas là, M. Murel?

ROUSSELIN.

Vous venez me narguer, sans doute? jouir de ma défaite, ajouter vos

persiflages...

GRUCHET.

Pas du tout!

ROUSSELIN.

Au moins, faut-il se servir d'armes loyales, monsieur!

GRUCHET.

Le droit est de mon côté!

ROUSSELIN.

Je sais bien qu'en politique...

GRUCHET.

Ce n'est pas la politique qui me fait agir, mais des intérêts plus

humbles. M. Murel...

ROUSSELIN.

Eh! je me moque de Murel!

GRUCHET.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 3 / 13 段