soit content: elle, vous, moi, M. Julien!
MUREL, à part.
Encore Julien! Ah! que je suis bête; c'était pour l'institutrice; une
muse et un poète, parfait! (Haut.) Je ferai ce qui dépendra de moi. Au
revoir, mademoiselle!
MISS ARABELLE, saluant.
Good afternoon, Sir! (Apercevant une vieille femme qui lui fait signe
de venir.) Ah! Félicité! (Elle sort avec elle.)
SCÈNE IV.
MUREL, ROUSSELIN.
ROUSSELIN, entrant.
C'est inouï, ma parole d'honneur!
MUREL, à part.
Rousselin! A nous deux!
ROUSSELIN.
Gruchet! un Gruchet, qui veut me couper l'herbe sous le pied! un
misérable que j'ai défendu, nourri; et il se vante d'être soutenu par
vous?
MUREL.
Mais...
ROUSSELIN.
D'où diable lui est venue cette idée de candidature?
MUREL.
Je n'en sais rien. Il est tombé chez moi comme un furieux, en disant
que j'allais abjurer mes opinions.
ROUSSELIN.
C'est parce que je suis modéré! Je proteste également contre les
tempêtes de la démagogie que souhaite ce polisson de Gruchet, et le
joug de l'absolutisme, dont M. Bouvigny est l'abominable soutien, le
gothique symbole! en un mot,--fidèle aux traditions du vieil esprit
français.--je demande avant tout le règne des lois, le gouvernement du
pays par le pays, avec le respect de la propriété! Oh! là-dessus, par
exemple!...
MUREL.
Justement! on ne vous trouve pas assez républicain.
ROUSSELIN.
Je le suis plus que Gruchet, encore une fois! car je me
prononce,--voulez-vous que je l'imprime,--pour la suppression des
douanes et de l'octroi.
MUREL.
Bravo!
ROUSSELIN.
Je demande l'affranchissement des pouvoirs municipaux; une meilleure
composition du jury, la liberté de la presse, l'abolition de toutes les
sinécures et titres nobiliaires.
MUREL.
Très bien!
ROUSSELIN.
Et l'application sérieuse du suffrage universel! Cela vous étonne! Je
suis comme ça, moi! Notre nouveau préfet qui soutient la réaction, je
lui ai écrit trois lettres en manière d'avertissement! Oui, monsieur!
Et je suis capable de le braver en face, de l'insulter! Vous pouvez
dire ça aux ouvriers!
MUREL, à part.
Est-ce qu'il parlerait sérieusement?
ROUSSELIN.
Vous voyez donc qu'en me préférant Gruchet... car, je vous le répète,
il se vante d'être soutenu par vous. Il le crie dans toute la ville.
MUREL.
Que savez-vous si je vote pour lui?
ROUSSELIN.
Comment?
MUREL.
Moi, en politique, je ne tiens qu'aux idées; or les siennes ne m'ont
pas l'air d'être aussi progressives que les vôtres? Un moment! Tout
n'est pas fini!
ROUSSELIN.
Non! tout n'est pas fini! et on ne sait pas jusqu'où je peux aller pour
plaire aux électeurs. Aussi je m'étonne d'avoir été méconnu par une
intelligence comme la vôtre.
MUREL.
Vous me comblez!
ROUSSELIN.
Je ne doute pas de votre avenir!
MUREL.
Eh bien, alors, dans ce cas-là...
ROUSSELIN.
Quoi?
MUREL.
Pour répondre à votre confiance,--j'ai un petit aveu à vous faire:--en
écoutant Gruchet, c'était après ce refus, et j'ai cédé à un mouvement
de rancune.
ROUSSELIN, lui tapant sur l'épaule.
Tant mieux! ça prouve du cœur.
MUREL.
Comme j'adore votre fille, je vous maudissais.
ROUSSELIN, lui prenant la main.
Ce cher ami! Ah! votre défection m'a fait une peine!...
MUREL.
Sérieusement, si je ne l'ai pas j'en mourrai!
ROUSSELIN.
Il ne faut pas mourir!
MUREL.
Vous me donnez de l'espoir?
ROUSSELIN.
Eh! eh! Après mûr examen, votre position personnelle me paraît plus
avantageuse...
MUREL, étonné.
Plus avantageuse?
ROUSSELIN.
Oui, car sans compter trente mille francs d'appointements.
MUREL, timidement.
Vingt mille!
ROUSSELIN.
Trente mille! en plus, une part dans les bénéfices de la Compagnie; et
puis vous avez votre tante...
MUREL.
Madame veuve Murel, de Montélimart?
ROUSSELIN.
Puisque vous êtes son héritier.
MUREL.
Avec un autre neveu, militaire!
ROUSSELIN.
Alors il y a des chances!... (Faisant le geste de tirer un coup de
fusil.) Les Bédouins! (Il rit.)
MUREL, riant.
Oui, oui, vous avez raison! Les femmes, même les vieilles, changent
d'idées facilement; celle-là est capricieuse. Bref! cher monsieur
Rousselin, j'ai tout lieu de croire que ma bonne tante songe à moi
quelquefois.
ROUSSELIN, à part.
Si c'était vrai cependant? (Haut.) Enfin, mon cher, trouvez-vous
ce soir, après dîner, là, devant ma porte, sans avoir l'air de me
chercher. (Il sort.)
SCÈNE V.
MUREL, seul.
Un rendez-vous pour ce soir! Mais c'est une avance, une espèce de
consentement; Arabelle disait vrai.
SCÈNE VI.
MUREL, GRUCHET, puis HOMBOURG, puis FÉLICITÉ.
GRUCHET.
Me voilà! je n'ai pas perdu de temps! Quoi de neuf?--Répondez-moi.
MUREL.
Gruchet, avez-vous réfléchi à l'affaire dans laquelle vous vous
embarquez?
GRUCHET.
Hein?
MUREL.
Ce n'est pas une petite besogne que d'être député.
GRUCHET.
Je le crois bien!
MUREL.
Vous allez avoir sur le dos tous les quémandeurs.
GRUCHET.
Oh! moi, mon bon, je suis habitué à éconduire les gens.
MUREL.
N'importe, ils vous dérangeront de vos affaires énormément.
GRUCHET.
Jamais de la vie!
MUREL.
Et puis, il va falloir habiter Paris. C'est une dépense.
GRUCHET.
Eh bien, j'habiterai Paris! ce sera une dépense! voilà!
MUREL.
Franchement, je n'y vois pas de grands avantages.
GRUCHET.
Libre à vous!... moi, j'en vois.
MUREL.
Vous pouvez d'ailleurs échouer.
GRUCHET.
Comment? vous savez quelque chose?
MUREL.
Rien de grave! Cependant Rousselin, eh! eh! il gagne dans l'opinion.
GRUCHET.
Tantôt, vous disiez que c'est un imbécile!
MUREL.
Ça n'empêche pas de réussir.
GRUCHET.
Alors, vous me conseillez de me démettre?
MUREL.
Non! Mais il est toujours fâcheux d'avoir contre soi un homme de
l'importance de Rousselin.
GRUCHET.
Son im-por-tance!
MUREL.
Il a beaucoup d'amis, ses manières sont cordiales, enfin il plaît; et
tout en ménageant les conservateurs, il pose pour le républicain.
GRUCHET.
On le connaît!
MUREL.
Ah! si vous comptez sur le bon sens du public...
GRUCHET.
Mais pourquoi tenez-vous à me décourager, quand tout marche comme sur
des roulettes? Écoutez-moi: primo, sans qu'on s'en doute le moins du
monde, je saurai par Félicité, ma bonne, tout ce qui se passe chez lui.
MUREL.
Ce n'est peut-être pas trop délicat ce que vous faites.
GRUCHET.
Pourquoi?
MUREL.
Ni même prudent, car on dit que vous lui avez autrefois emprunté...
GRUCHET.
On le dit? Eh bien...
MUREL.
Il faudrait d'abord lui rendre la somme.
GRUCHET.
Pour cela, il faudrait d'abord que vous me rendiez ce qui m'est dû,
vous! Soyons justes!
MUREL.
Ah! devant les preuves de mon dévouement et à l'instant même où je vous
gratifie d'un excellent conseil, voilà ce que vous imaginez! Mais, sans
moi, mon bonhomme, jamais de la vie vous ne seriez élu; je m'éreinte,
bien que je n'aie aucun intérêt...
GRUCHET.
Qui sait? Ou plutôt je n'y comprends goutte; tour à tour, vous me
poussez, vous m'arrêtez! Ce que je dois à Rousselin? les autres
aussi feront des réclamations! On n'est pas inépuisable. Il faudrait
pourtant que je rentre dans mes avances! Et la note du café qui va être
terrible,--car ces farceurs-là boivent, boivent!--Si vous croyez que je
n'y pense pas! C'est un gouffre qu'une candidature! (A Hombourg, qui
entre.) Hombourg! quoi encore?
HOMBOURG.
Le bourgeois est-il là?
GRUCHET.
Je n'en sais rien!
HOMBOURG.
Un mot! Je possède un petit bidet cauchois, pas cher, et qui vous
serait bien utile pour vos tournées électorales?
GRUCHET.
Je les ferai à pied; merci!
HOMBOURG.
Une occasion, monsieur Gruchet!
GRUCHET.
Des occasions comme celles-là, on les retrouve!
HOMBOURG.
Je ne crois pas!
GRUCHET.
Il m'est, à présent, impossible...
HOMBOURG.
A votre service! (Il entre chez Rousselin.)
MUREL.
Pensez-vous que Rousselin eût fait cela? Cet homme, qui tient une
auberge, va vous déchirer près de ses pratiques. Vous venez de perdre
peut-être cinquante voix. Je suis fatigué de vous soutenir.
GRUCHET.
Du calme! j'ai eu tort! Admettons que je n'aie rien dit. C'est
que vous veniez de m'agacer avec votre histoire de Rousselin qui,
d'abord, n'est peut-être pas vraie. De qui la tenez-vous? A moins
que lui-même... Ah! c'est plutôt une farce de votre invention, pour
m'éprouver. (Rumeur dans la coulisse.)
MUREL.
Écoutez donc!
GRUCHET.
J'entends bien.
MUREL.
Le bruit se rapproche.
DES VOIX, dans la coulisse.
Gruchet! Gruchet!
FÉLICITÉ, apparaissant à gauche.
Monsieur, on vous cherche!
GRUCHET.
Moi?
FÉLICITÉ.
Oui, venez tout de suite.
GRUCHET.
Me voilà! (il sort précipitamment avec elle.--Le bruit augmente.)
MUREL, en s'en allant par la gauche.
Tout ce tapage! Qu'est-ce donc? (Il sort.)
SCÈNE VII.
ROUSSELIN, puis HOMBOURG.
ROUSSELIN, sortant de chez lui.
Ah! le peuple à la fin s'agite! pourvu que ce ne soit pas contre moi!
TOUS, criant dans le café.
Enfoncé, les bourgeois!
ROUSSELIN.
Voilà qui devient inquiétant.
GRUCHET, passant au fond et tâchant de se soustraire aux ovations.
Mes amis, laissez-moi! non! vraiment!
TOUS.
Gruchet! Vive Gruchet! notre député!
ROUSSELIN.
Comment, député?
HOMBOURG, sortant de chez Rousselin.
Parbleu! puisque Bouvigny se retire.
La bande s'éloigne.
ROUSSELIN.
Pas possible!
HOMBOURG.
Mais oui, le ministère est changé. Le préfet donne sa démission, et
il vient d'écrire à Bouvigny pour l'engager à faire comme lui, à se
démettre. (Il sort par où est sortie la bande.)
ROUSSELIN.
Eh bien, alors, il ne reste plus que... (La main sur la poitrine
pour dire: moi.) Mais non! il y a encore Gruchet! (Rêvant.) Gruchet!
(Apercevant Dodart qui entre.) Que me voulez-vous?
SCÈNE VIII.
ROUSSELIN, DODART.
DODART.
Je viens pour vous rendre un service.
ROUSSELIN.
De la part d'un féal de M. le comte, cela m'étonne!
DODART.
Vous apprécierez ma conduite plus tard. M. de Bouvigny ayant retiré sa
candidature...
ROUSSELIN, brusquement.
Il l'a retirée? c'est vrai?
DODART.
Oui... pour des raisons...
ROUSSELIN.
Personnelles.
DODART.
Comment?
ROUSSELIN.
Je dis: il a eu des raisons, voilà tout!
DODART.
En effet; et permettez-moi de vous avertir d'une chose... capitale.
Tous ceux qui s'intéressent à vous--je suis du nombre, n'en doutez
pas--commencent à s'effrayer de la violence de vos adversaires!
ROUSSELIN.
En quoi?
DODART.
Vous n'avez donc pas entendu les cris insurrectionnels que poussait la
bande Gruchet! Ce Catilina de village!...
ROUSSELIN, à part.
Catilina de village... Jolie expression! A noter!
DODART.
Il est capable, monsieur, de..., capable de tout! et d'abord, grâce à
la démence du peuple, il deviendra peut-être un de nos tribuns.
ROUSSELIN, à part.
C'est à craindre!
DODART.
Mais les conservateurs n'ont pas renoncé à la lutte, croyez-le!
D'avance leurs voix appartiennent à l'honnête homme qui offrirait des
garanties. (Mouvement de Rousselin.) Oh! on ne lui demande pas de se
poser en rétrograde; seulement quelques concessions... bien simples.
ROUSSELIN.
Et c'est ce diable de Murel!...
DODART.
Malheureusement, la chose est faite!
ROUSSELIN, rêvant.
Oui!
DODART.
Comme notaire et comme citoyen, je gémis sur tout cela! Ah! c'était
un beau rêve que cette alliance de la bourgeoisie et de la noblesse
cimentée en vos deux familles; et le comte me disait tout à
l'heure,--vous n'allez pas me croire?...
ROUSSELIN.
Pardon!... je suis plein de confiance.
DODART.
Il me disait, avec ce ton chevaleresque qui le caractérise: «Je n'en
veux pas du tout à M. Rousselin...»
ROUSSELIN.
Ni moi non plus, mon Dieu!
DODART.
«Et je ne demande pas mieux, s'il n'y trouve point d'inconvénient...»
ROUSSELIN.
Mais quel inconvénient?
DODART.
«Je ne demande pas mieux que de m'aboucher avec lui, dans l'intérêt du
canton et de la moralité publique.»
ROUSSELIN.
Comment donc; je le verrai avec plaisir!
DODART.
Il est là! (A la cantonade.) Pstt! Avancez!...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, LE COMTE DE BOUVIGNY.
BOUVIGNY, saluant.
Monsieur!
ROUSSELIN, regardant autour de lui.
Je regarde si quelquefois...
BOUVIGNY.
Personne ne m'a vu! soyez sans crainte! Et acceptez mes regrets sur...
ROUSSELIN.
Il n'y a pas de mal...
DODART, en ricanant.
A reconnaître ses fautes, n'est-ce pas?
BOUVIGNY.
Que voulez-vous, l'amour peut-être exagéré de certains principes...
ROUSSELIN.
Moi aussi, monsieur, j'honore les principes!
BOUVIGNY.
Et puis la maladie de mon fils!
ROUSSELIN.
Il n'est pas malade; tantôt, ici même.
DODART.
Oh! fortement indisposé! Mais il a l'énergie de cacher sa douleur.
Pauvre enfant! les nerfs! tellement sensible!
ROUSSELIN, à part.
Ah! je devine ton jeu, à toi; tu vas faire le mien! (Haut.) En effet,
après avoir conçu des espérances...
BOUVIGNY.
Oh! certes!
ROUSSELIN.
Il a dû être peiné...
BOUVIGNY.
Désolé, monsieur!
ROUSSELIN.
De vous voir abandonner subitement cette candidature.
DODART, à part.
Il se moque de nous!
ROUSSELIN.
Lorsque vous aviez déjà un nombre de voix.
BOUVIGNY.
J'en avais beaucoup!
ROUSSELIN, souriant.
Pas toutes cependant.
DODART.
Parmi les ouvriers peut-être, mais dans les campagnes, énormément!
ROUSSELIN.
Ah! si on comptait!...
BOUVIGNY.
Permettez! D'abord la commune de Bouvigny où je réside m'appartient,
n'est-ce pas? Ainsi que les villages de Saint-Léonard, Valencourt, la
Coudrette.
ROUSSELIN, vivement.
Celui-là, non!
BOUVIGNY.
Pourquoi?
ROUSSELIN, embarrassé.
Je croyais!... (A part.) Murel m'avait donc trompé?
BOUVIGNY.
Je suis également certain de Grumesnil, Ypremesnil, les Arbois.
DODART, lisant une liste qu'il tire de son portefeuille.
Châtillon, Colange, Heurtaux, Lenneval, Bahurs, Saint-Filleul, le
Grand-Chêne, la Roche-Aubert, Fortinet!
ROUSSELIN, à part.
C'est effroyable!
DODART.
Manicamp, Dehaut, Lampérière, Saint-Nicaise, Vieville, Sirvin,
Château-Régnier, la Chapelle, Lebarrois, Mont-Suleau.
ROUSSELIN, à part.
Je ne savais donc pas la géographie de l'arrondissement!
BOUVIGNY.
Sans compter que j'ai des amis nombreux dans les communes de...
ROUSSELIN, accablé.
Oh! je vous crois, monsieur!
BOUVIGNY.
Ces braves gens ne savent plus que faire! Ils sont toujours à ma
disposition, du reste,--m'obéissant comme un seul homme;--et si je leur
disais... de voter pour... n'importe qui... pour vous, par exemple...
ROUSSELIN.
Mon Dieu! je ne suis pas d'une opposition tellement avancée...
BOUVIGNY.
Eh! eh! l'opposition est quelquefois utile!
ROUSSELIN.
Comme instrument de guerre, soit! Mais il ne s'agit pas de détruire, il
faut fonder!
DODART.
Incontestablement, nous devons fonder!
ROUSSELIN.
Aussi ai-je en horreur toutes ces utopies, ces doctrines
subversives!... N'a-t-on pas l'idée de rétablir le divorce, je vous
demande un peu! Et la presse, il faut le reconnaître, se permet des
excès...
DODART.
Affreux!
BOUVIGNY.
Nos campagnes sont infestées par un tas de livres.
ROUSSELIN.
Elles n'ont plus personne pour les conduire! Ah! il y avait du bon
dans la noblesse; et là-dessus, je partage les idées de quelques
publicistes de l'Angleterre.
BOUVIGNY.
Vos paroles me font l'effet d'une brise rafraîchissante; et si nous
pouvions espérer...
ROUSSELIN.
Enfin, monsieur le comte (mystérieusement), la démocratie m'effraye! Je
ne sais par quel vertige, quel entraînement coupable...
BOUVIGNY.
Vous allez trop loin!...
ROUSSELIN.
Non! j'étais coupable; car je suis conservateur, croyez-le, et
peut-être quelques nuances seulement....
DODART.
Tous les honnêtes gens sont faits pour s'entendre.
ROUSSELIN, serrant la main de Bouvigny.
Bien sûr, monsieur le comte, bien sûr.
SCÈNE X.
LES MÊMES, MUREL, LEDRU, ONÉSIME, DES OUVRIERS.
MUREL.
Dieu merci! je vous trouve sans vos électeurs, mon cher Rousselin!
BOUVIGNY, à part.
Je les croyais fâchés!
MUREL.
En voici d'autres! Je leur ai démontré que les idées de Gruchet ne
répondent plus aux besoins de notre époque; et, d'après ce que vous
m'avez dit ce matin, vous serez de ceux-ci mieux compris; ce sont non
seulement des républicains, mais des socialistes!
BOUVIGNY, faisant un bond.
Comment, des socialistes!
ROUSSELIN.
Il m'amène des socialistes!
DODART.
Des socialistes! Il ne faut pas que ma personnalité!... (Il s'esquive.)
ROUSSELIN, balbutiant.
Mais...
LEDRU.
Oui, citoyen! Nous le sommes!
ROUSSELIN.
Je n'y vois pas de mal!
BOUVIGNY.
Et tout à l'heure vous déclamiez contre ces infamies!
ROUSSELIN.
Permettez! il y a plusieurs manières d'envisager...
ONÉSIME, surgissant.
Sans doute, plusieurs manières...
BOUVIGNY, scandalisé.
Jusqu'à mon fils!
MUREL.
Que venez-vous faire ici, vous?
ONÉSIME.
J'ai entendu dire que l'on se portait chez M. Rousselin, et je voudrais
lui affirmer que je partage à peu près... son système.
MUREL, à demi-voix.
Petit intrigant!
BOUVIGNY.
Je ne m'attendais pas, mon fils, à vous voir, devant l'auteur de vos
jours, renier la foi de vos aïeux!
ROUSSELIN.
Très bien!
LEDRU.
Pourquoi très bien! Parce que monsieur est M. le comte, (à Murel,
désignant Rousselin), et à vous croire, il demandait l'abolition de
tous les titres!...
ROUSSELIN.
Certainement!
BOUVIGNY.
Comment? il demandait...
LEDRU.
Mais oui!
BOUVIGNY.
Ah! c'est assez!
ROUSSELIN, voulant le retenir.
Je ne peux pas rompre en visière brusquement. Beaucoup ne sont
qu'égarés. Ménageons-les!
BOUVIGNY, très haut.
Pas de ménagements, monsieur! on ne pactise point avec le désordre; et
je vous déclare net que je ne suis plus pour vous!--Onésime! (Il sort;
son fils le suit.)
LEDRU.
Il était pour vous? Nous savons à quoi nous en tenir! Serviteur!
ROUSSELIN.
Pour soutenir mes convictions, je vous sacrifie un vieil ami de trente
ans!
LEDRU.
On n'a pas besoin de sacrifices! Mais vous dites tantôt blanc, tantôt
noir, et vous m'avez l'air d'un véritable... blagueur! Allons, nous
autres, retournons chez Gruchet! Venez-vous, Murel?
MUREL.
Dans une minute, je vous rejoins!
SCÈNE XI.
ROUSSELIN, MUREL.
MUREL.
Il faut convenir, mon cher, que vous me mettez dans une position
embarrassante!
ROUSSELIN.
Si vous croyez que je n'y suis pas?
MUREL.
Saperlotte, il faudrait cependant vous résoudre! Soyez d'un côté, soyez
de l'autre! Mais décidez-vous! finissons-en!
ROUSSELIN.
Pourquoi toujours ce besoin d'être emporte-pièce, exagéré? Est-ce qu'il
n'y a pas dans tous les partis quelque chose de bon à prendre?
MUREL.
Sans doute, leurs voix!
ROUSSELIN.
Vous avez un esprit, ma parole d'honneur! une délicatesse!... ah! je ne
m'étonne pas qu'on vous aime!
MUREL.
Moi? et qui donc?
ROUSSELIN.
Innocent! une demoiselle du nom de Louise.
MUREL.
Quel bonheur! merci! merci! Maintenant, je vais m'occuper de vous
gaillardement! J'affirmerai qu'on ne vous a pas compris. Une dispute de
mots, une erreur. Quant à l'_Impartial_...
ROUSSELIN.
Là, vous êtes le maître!
MUREL.
Pas tout à fait! Nous dépendons de Paris, qui donne le mot d'ordre.
Vous deviez même être éreinté!
ROUSSELIN.
Décommandez l'éreintement!
MUREL.
Sans doute. Mais comment tout de suite prêcher à Julien le contraire de
ce qu'on lui a dit?
ROUSSELIN.
Que faire?
MUREL.
Attendez donc! Il y a chez vous quelqu'un dont peut-être l'influence...
ROUSSELIN.
Qui cela?
MUREL.
Miss Arabelle! D'après certaines paroles qu'elle m'a dites, j'ai tout
lieu de croire que ce jeune poète l'intéresse...
ROUSSELIN, riant.
La pièce de vers serait-elle pour l'Anglaise?
MUREL.
Je ne connais pas les vers, mais je crois qu'ils s'aiment.
ROUSSELIN.
J'en étais sûr! Jamais de la vie, je ne me trompe! Du moment que ma
fille n'est pas en jeu, je ne risque rien; et je me moque pas mal
après tout si... Il faut que j'en parle à ma femme. Elle doit être là
précisément.
MUREL.
Moi, pendant ce temps-là, je vais essayer de ramener ceux que votre
tiédeur philosophique a un peu refroidis.
ROUSSELIN.
N'allez pas trop loin cependant, de peur que Bouvigny de son côté...
MUREL.
Ah! il faut bien que je rebadigeonne votre patriotisme! (Il sort.)
ROUSSELIN, seul.
Tâchons d'être fin, habile, profond!
SCÈNE XII.
ROUSSELIN, MADAME ROUSSELIN, MISS ARABELLE.
ROUSSELIN, à Arabelle.
Ma chère enfant,--car mon affection toute paternelle me permet de vous
appeler ainsi,--j'attends de vous un grand service; il s'agirait d'une
démarche près de M. Julien!
ARABELLE, vivement.
Je peux la faire!
MADAME ROUSSELIN, avec hauteur.
Ah! comment cela?
ARABELLE.
Il fume son cigare tous les soirs sur cette promenade. Rien de plus
facile que de l'aborder.
MADAME ROUSSELIN.
Vu les convenances: ce serait plutôt à moi.
ROUSSELIN.
En effet, c'est plutôt à une femme mariée.
ARABELLE.
Mais je veux bien!
MADAME ROUSSELIN.
Je vous le défends, mademoiselle!
ARABELLE.
J'obéis, madame! (A part, en remontant.) Qu'a-t-elle donc à vouloir
m'empêcher?... Attendons! (Elle disparaît.)
MADAME ROUSSELIN.
Tu as parfois, mon ami, des idées singulières; charger l'institutrice
d'une chose pareille! car c'est pour ta candidature, j'imagine?
ROUSSELIN.
Sans doute! Et moi, je trouvais que miss Arabelle, précisément à cause
de son petit amour, dont je ne doute plus, pouvait fort bien...
MADAME ROUSSELIN.
Ah! tu ne la connais pas. C'est une personne à la fois violente et
dissimulée, cachant sous des airs romanesques une âme qui l'est fort
peu; et je sens qu'il faut se méfier d'elle...
ROUSSELIN.
Tu as peut-être raison? Voici Julien! Tu comprends, n'est-ce pas, tout
ce qu'il faut lui dire?
MADAME ROUSSELIN.
Oh! je saurai m'y prendre!
ROUSSELIN.
Je me fie à toi! (Rousselin s'éloigne, après avoir salué Julien. La
nuit est venue.)
SCÈNE XIII.
MADAME ROUSSELIN, JULIEN.
JULIEN, apercevant madame Rousselin.
Elle! (Il jette son cigare.) Seule! Comment faire? (Saluant.) Madame!
MADAME ROUSSELIN.
M. Duprat, je crois?
JULIEN.
Hélas! oui, madame.
MADAME ROUSSELIN.
Pourquoi, hélas?
JULIEN.
J'ai le malheur d'écrire dans un journal qui doit vous déplaire.
MADAME ROUSSELIN.
Par sa couleur politique, seulement.
JULIEN.
Si vous saviez combien je méprise les intérêts qui m'occupent!
MADAME ROUSSELIN.
Mais les intelligences d'élite peuvent s'appliquer à tout sans déchoir.
Votre dédain, il est vrai, n'a rien de surprenant. Quand on écrit des
vers aussi... remarquables...
JULIEN.
Ce n'est pas bien ce que vous faites là, madame! Pourquoi railler?
MADAME ROUSSELIN.
Nullement! Malgré mon insuffisance peut-être, je vous crois un avenir...
JULIEN.
Il est fermé par le milieu où je me débats. L'art pousse mal sur le
terroir de la province. Le poète qui s'y trouve et que la misère
oblige à certains travaux est comme un homme qui voudrait courir
dans un bourbier. Un ignoble poids, toujours collé à ses talons, le
retient; plus il s'agite, plus il enfonce. Et cependant quelque chose
d'indomptable proteste et rugit au dedans de vous! Pour se consoler de
ce que l'on fait, on rêve orgueilleusement à ce que l'on fera; puis
les mois s'écoulent, la médiocrité ambiante vous pénètre, et on arrive
doucement à la résignation, cette forme tranquille du désespoir.
MADAME ROUSSELIN.
Je comprends et je vous plains!
JULIEN.
Ah! madame, que votre pitié est douce! bien qu'elle augmente ma
tristesse!
MADAME ROUSSELIN.
Courage! le succès, plus tard, viendra.
JULIEN.
Dans mon isolement, est-ce possible?
MADAME ROUSSELIN.
Au lieu de fuir le monde, allez vers lui! Son langage n'est pas le
vôtre, apprenez-le! Soumettez-vous à ses exigences. La réputation
et le pouvoir se gagnent par le contact; et, puisque la société est
naturellement à l'état de guerre, rangez-vous dans le bataillon des
forts, du côté des riches, des heureux! Quant à vos pensées intimes,
n'en dites jamais rien, par dignité et par prudence. Dans quelque
temps, lorsque vous habiterez Paris, comme nous...
JULIEN.
Mais je n'ai pas le moyen d'y vivre, madame!
MADAME ROUSSELIN.
Qui sait? avec la souplesse de votre talent, rien n'est difficile, et
vous l'utiliserez pour des personnes qui en marqueront leur gratitude!
Mais il est tard; au plaisir de vous revoir, monsieur! (Elle remonte.)
JULIEN.
Oh! restez! au nom du ciel, je vous en conjure! Voilà si longtemps
que je l'espère, cette occasion. Je cherchais des ruses inutilement
pour arriver jusqu'à vous! D'ailleurs, je n'ai pas bien compris vos
dernières paroles. Vous attendez quelque chose de moi, il me semble?
Est-ce un ordre? Dites-le! j'obéirai.
MADAME ROUSSELIN.
Quel dévouement!
JULIEN.