Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes!

Au lecteur

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mineures.

ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

GUSTAVE FLAUBERT

VIII

THÉATRE

LE CANDIDAT.--LE CHATEAU DES CŒURS

PARIS

A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE SAINT-BENOIT, 7

1885

TOUS DROITS RÉSERVÉS

LE CANDIDAT

COMÉDIE EN QUATRE ACTES

REPRÉSENTÉE

SUR LE THÉATRE DU VAUDEVILLE

LES 11, 12, 13 ET 14 MARS 1874

PERSONNAGES. ACTEURS.

ROUSSELIN, 56 ans MM. Delannoy.

MUREL, 34 ans GOUDRY.

GRUCHET, 60 ans SAINT-GERMAIN.

JULIEN DUPRAT, 24 ans TRAIN.

Le comte de BOUVIGNY, 65 ans THOMASSE.

ONÉSIME, son fils, 20 ans RICHARD.

DODART, notaire, 60 ans MICHEL.

PIERRE, domestique de M. Rousselin CH. JOLIET.

Mme ROUSSELIN, 38 ans MMes H. NEVEUX.

LOUISE, sa fille, 18 ans J. BERNHARDT.

Miss ARABELLE, institutrice, 30 ans DAMAIN.

FÉLICITÉ, bonne de Gruchet BOUTHIÉ.

MARCHAIS MM. ROYER.

HEURTELOT LACROIX.

LEDRU CORNAGLIA.

HOMBOURG COLSON.

VOINCHET MOISSON.

BEAUMESNIL FAUVRE.

UN GARDE CHAMPÊTRE BOURCE.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉUNION ÉLECTORALE JACQUIER.

UN GARÇON DE CAFÉ VAILLANT.

UN MENDIANT JOURDAN.

Paysans, ouvriers, etc.

L'action se passe en province.

_Les mots entre deux crochets ont été supprimés par la censure._

ACTE PREMIER

Chez M. Rousselin.--Un jardin.--Pavillon à droite.--Une grille occupant

le côté gauche.

SCÈNE PREMIÈRE.

MUREL, PIERRE, DOMESTIQUE.

Pierre est debout, en train de lire un journal.--Murel entre, tenant un

gros bouquet qu'il donne à Pierre.

MUREL.

Pierre, où est M. Rousselin?

PIERRE.

Dans son cabinet, monsieur Murel; ces dames sont dans le parc avec leur

Anglaise et M. Onésime... de Bouvigny!

MUREL.

Ah! cette espèce de [séminariste][1] à moitié gandin. J'attendrai qu'il

soit parti, car sa vue seule me déplaît tellement!...

[1] Pour LA CENSURE, il a fallu mettre _cagot_.

PIERRE.

Et à moi donc!

MUREL.

A toi aussi! Pourquoi?

PIERRE.

Un gringalet! fiérot! pingre! Et puis j'ai idée qu'il vient chez

nous... (Mystérieusement.) C'est pour Mademoiselle!

MUREL, à demi-voix.

Louise?

PIERRE.

Parbleu! sans cela les Bouvigny, qui sont des nobles, ne feraient pas

tant de salamalecs à nos bourgeois!

MUREL, à part.

Ah! ah! attention! (Haut.) N'oublie pas de m'avertir lorsque des

messieurs, tout à l'heure, viendront pour parler à ton maître.

PIERRE.

Plusieurs ensemble? Est-ce que ce serait... par rapport aux

élections?... On en cause...

MUREL.

Assez! Écoute-moi! Tu vas me faire le plaisir d'aller chez Heurtelot le

cordonnier, et prie-le de ma part...

PIERRE.

Vous, le prier, monsieur Murel!

MUREL.

N'importe! Dis-lui qu'il n'oublie rien!

PIERRE.

Entendu!

MUREL.

Et qu'il soit exact! qu'il amène tout son monde!

PIERRE.

Suffit, monsieur! j'y cours! (Il sort.)

SCÈNE II.

MUREL, GRUCHET.

MUREL.

Eh! c'est monsieur Gruchet, si je ne me trompe?

GRUCHET.

En personne! Pierre-Antoine, pour vous servir.

MUREL.

Vous êtes devenu si rare dans la maison!

GRUCHET.

Que voulez-vous? avec le nouveau genre des Rousselin! Depuis qu'ils

fréquentent Bouvigny,--un joli coco, encore, celui-là,--ils font des

embarras!...

MUREL.

Comment?

GRUCHET, après un silence.

Vous n'avez donc pas remarqué que leur domestique maintenant porte des

guêtres! Madame ne sort plus qu'avec deux chevaux, et dans les dîners

qu'ils donnent,--du moins, c'est Félicité, ma servante, qui me l'a

dit,--on change de couvert à chaque assiette.

MUREL.

Tout cela n'empêche pas Rousselin d'être généreux, serviable!

GRUCHET.

Oh! d'accord! plus bête que méchant! Et pour surcroît de ridicule,

le voilà qui ambitionne la députation! Il déclame tout seul devant

son armoire à glace, et, la nuit, il prononce en rêve des mots

parlementaires.

MUREL, riant.

En effet!

GRUCHET.

Ah! c'est que ce titre-là sonne bien, député!!! Quand on vous annonce:

«Monsieur un tel, député!» Alors, on s'incline. Sur une carte de

visite, après le nom «député» ça flatte l'œil! Et en voyage, dans un

théâtre, n'importe où, si une contestation s'élève, qu'un individu

soit insolent, ou même qu'un agent de police vous pose la main sur le

collet: «Vous ne savez donc pas que je suis député, monsieur!»

MUREL, à part.

Tu ne serais pas fâché de l'être, non plus, mon bonhomme!

GRUCHET.

Avec ça, comme c'est malin! Pourvu qu'on ait une maison bien montée,

quelques amis, de l'entregent![2]

[2] Il y avait dans le texte _de l'intrigue_. LA CENSURE a préféré de

l'entregent.

MUREL.

Eh! mon Dieu! quand Rousselin serait nommé!

GRUCHET.

Un moment! s'il se porte, ce ne peut être que candidat juste milieu?

MUREL, à part.

Qui sait?

GRUCHET.

Et alors, mon cher, nous ne devons pas... Car enfin nous sommes des

libéraux; votre position, naturellement, vous donne sur les ouvriers

une influence!... Oh! vous poussez même à leur égard les bons offices

très loin! Je suis pour le peuple, moi! mais pas tant que vous!...

Non... non!

MUREL.

Bref, en admettant que Rousselin se présente?...

GRUCHET.

Je vote contre lui, c'est réglé!

MUREL, à part.

Ah! j'ai eu raison d'être discret! (Haut.) Mais avec de pareils

sentiments que venez-vous faire chez lui?

GRUCHET.

C'est pour rendre service... à ce petit Julien.

MUREL.

Le rédacteur de l'_Impartial_?... Vous, l'ami d'un poète?

GRUCHET.

Nous ne sommes pas amis! Seulement, comme je le vois de temps à autre

au cercle, il m'a prié de l'introduire chez Rousselin.

MUREL.

Au lieu de s'adresser à moi, un des actionnaires du journal! Pourquoi?

GRUCHET.

Je l'ignore!

MUREL, à part.

Voilà qui est drôle! (Haut.) Eh bien, mon cher, vous êtes mal tombé!

GRUCHET.

La raison?

MUREL, à part, allant et venant.

Ce Pierre qui ne revient pas! J'ai toujours peur... (Haut.) La raison?

c'est que Rousselin déteste les bohèmes!

GRUCHET.

Celui-là, cependant...

MUREL.

Celui-là surtout! et même depuis huit jours... (Il tire sa montre.)

GRUCHET.

Ah çà! qui vous démange? Vous paraissez tout inquiet.

MUREL.

Certainement!

GRUCHET.

Les affaires, hein?

MUREL.

Oui! mes affaires!

GRUCHET.

Ah! je vous l'avais bien dit! ça ne m'étonne pas!...

MUREL.

De la morale, maintenant!

GRUCHET.

Dame, écoutez donc, chevaux de selle et de cabriolet, chasses,

pique-niques, est-ce que je sais, moi! Que diable! quand on est

simplement le représentant d'une compagnie, on ne vit pas comme si on

avait la caisse dans sa poche.

MUREL.

Eh! mon Dieu, je payerai tout!

GRUCHET.

En attendant, puisque vous êtes gêné, pourquoi n'empruntez-vous pas à

Rousselin?

MUREL.

Impossible!

GRUCHET.

Vous m'avez bien emprunté à moi, et je suis moins riche.

MUREL.

Oh! lui! c'est autre chose!

GRUCHET.

Comment, autre chose? un homme si généreux, serviable! (Silence.) Vous

avez un intérêt, mon gaillard, à ne pas vous déprécier dans la maison.

MUREL.

Pourquoi?

GRUCHET.

Vous faites la cour à la jeune fille, espérant qu'un bon mariage...

MUREL.

Diable d'homme, va!... Oui, je l'adore. Mme Rousselin! Au nom du ciel,

pas d'allusion!

GRUCHET, à part.

Oh! oh! tu l'adores. Je crois que tu adores surtout sa dot!

SCÈNE III.

MUREL, GRUCHET, MADAME ROUSSELIN au bras d'ONÉSIME, LOUISE, MISS

ARABELLE, un livre à la main.

MUREL, présentant son bouquet à Mme Rousselin.

Permettez-moi, madame, de vous offrir...

MADAME ROUSSELIN, jetant le bouquet sur le guéridon, à gauche.

Merci, monsieur!

MISS ARABELLE.

Oh! les splendides gardénias!... et où peut-on trouver des fleurs aussi

rares?

MUREL.

Chez moi, miss Arabelle, dans ma serre!

ONÉSIME, avec impertinence.

Monsieur possède une serre?

MUREL.

Chaude! oui, monsieur!

LOUISE.

Et rien ne lui coûte pour être agréable à ses amis!

MADAME ROUSSELIN.

Si ce n'est peut-être d'oublier ses préférences politiques.

MUREL, à Louise, à demi-voix.

Votre mère aujourd'hui est d'une froideur!...

LOUISE, de même, comme pour l'apaiser.

Oh!

MADAME ROUSSELIN, à droite, assise devant une petite table.

Ici, près de moi, cher vicomte! Approchez, monsieur Gruchet! Eh bien,

a-t-on fini par découvrir un candidat! Que dit-on?

GRUCHET.

Une foule de choses, madame. Les uns...

ONÉSIME, lui coupant la parole.

Mon père affirme que M. Rousselin n'aurait qu'à se présenter...

MADAME ROUSSELIN, vivement.

Vraiment! c'est son avis?

ONÉSIME.

Sans doute! Et tous nos paysans qui savent que leur intérêt bien

entendu s'accorde avec ses idées...

GRUCHET.

Cependant elles diffèrent un peu des principes de 89!

ONÉSIME, riant aux éclats.

Ah! ah! ah! Les immortels principes de 89!

GRUCHET.

De quoi riez-vous?

ONÉSIME.

Mon père rit toujours quand il entend ce mot-là.

GRUCHET.

Eh! sans 89, il n'y aurait pas de députés!

MISS ARABELLE.

Vous avez raison, monsieur Gruchet, de défendre le parlement. Lorsqu'un

gentleman est là, il peut faire beaucoup de bien!

GRUCHET, à Mme Rousselin.

D'abord on habite Paris pendant l'hiver.

MADAME ROUSSELIN.

Et c'est quelque chose! Louise, rapproche-toi donc! Car le séjour de la

province, n'est-ce pas, monsieur Murel, à la longue, fatigue?

MUREL, vivement.

Oui, madame! (Bas à Louise.) On y peut cependant trouver le bonheur!

GRUCHET.

Comme si cette pauvre province ne contenait que des sots!

MISS ARABELLE, avec exaltation.

Oh! non! non! Des cœurs nobles palpitent à l'ombre de nos vieux bois;

la rêverie se déroule plus largement sur les plaines; dans les coins

obscurs, peut-être, il y a des talents ignorés, un génie qui rayonnera!

(Elle s'assied et reprend sa pose mélancolique.)

MADAME ROUSSELIN.

Quelle tirade, ma chère! Vous êtes plus que jamais en veine poétique!

ONÉSIME.

Mademoiselle, en effet, sauf un léger accent, nous a détaillé tout à

l'heure le _Lac_ de M. de Lamartine... d'une façon...

MADAME ROUSSELIN.

Mais vous connaissez la pièce?

ONÉSIME.

On ne m'a pas encore permis de lire cet auteur.

MADAME ROUSSELIN.

Je comprends! une éducation... sérieuse! (Lui passant sur les poignets

un écheveau de laine à dévider.) Auriez-vous l'obligeance?... Les bras

toujours étendus! fort bien!

ONÉSIME.

Oh! je sais! Et même, je suis pour quelque chose dans ce paysage en

perles que vous a donné ma sœur Élisabeth!

MADAME ROUSSELIN.

Un ouvrage charmant; il est suspendu dans ma chambre! Louise, quand tu

auras fini de regarder l'_Illustration_...

MUREL, à part.

On se méfie de moi; c'est clair!

MADAME ROUSSELIN.

J'ai admiré, du reste, les talents de vos autres sœurs, la dernière

fois que nous avons été au château de Bouvigny.

ONÉSIME.

[Ma mère y recevra prochainement la visite de mon grand-oncle, l'évêque

de Saint-Giraud.

MADAME ROUSSELIN.

Monseigneur de Saint-Giraud votre oncle!

ONÉSIME.

Oui! le parrain de mon père.

MADAME ROUSSELIN.

Il nous oublie, le cher comte, c'est un ingrat][3]!

[3] LA CENSURE ne permettant pas le mot _évêque_ ni le mot

_monseigneur_, Mme ROUSSELIN: ... Au château de Bouvigny, mais votre

père nous oublie. C'est un ingrat.

ONÉSIME.

Oh! non! car il a demandé pour tantôt un rendez-vous à M. Rousselin!

MADAME ROUSSELIN, l'air satisfait.

Ah!

ONÉSIME.

Il veut l'entretenir d'une chose... Et je crois même que j'ai vu entrer

tout à l'heure maître Dodart.

MUREL, à part.

Le notaire! Est-ce que déjà?...

MISS ARABELLE.

En effet! Et après est venu Marchais, l'épicier, puis M. Bondois, M.

Liégeard, d'autres encore.

MUREL, à part.

Diable! qu'est-ce que cela veut dire?

SCÈNE IV.

LES MÊMES, ROUSSELIN.

LOUISE.

Ah! papa!

ROUSSELIN, le sourire aux lèvres.

Regarde-le, mon enfant! Tu peux en être fière! (Embrassant sa femme.)

Bonjour, ma chérie!

MADAME ROUSSELIN.

Que se passe-t-il? cet air rayonnant...

ROUSSELIN, apercevant Murel.

Vous ici, mon bon Murel! Vous savez déjà... et vous avez voulu être le

premier?

MUREL.

Quoi donc?

ROUSSELIN, apercevant Gruchet.

Gruchet aussi! ah! mes amis! C'est bien! Je suis touché! Vraiment, tous

mes concitoyens!...

GRUCHET.

Nous ne savons rien!

MUREL.

Nous ignorons complètement...

ROUSSELIN.

Mais ils sont là!... ils me pressent!

TOUS.

Qui donc?

ROUSSELIN.

[Tout un comité][4] qui me propose la candidature de l'arrondissement.

[4] Il y avait dans le texte: Un comité _ministériel_ me propose. LA

CENSURE a enlevé _ministériel!!!_

MUREL, à part.

Sapristi! on m'a devancé!

MADAME ROUSSELIN.

Quel bonheur!

GRUCHET.

Et vous allez accepter peut-être?

ROUSSELIN.

Pourquoi pas? Je suis conservateur, moi!

MADAME ROUSSELIN.

Tu leur as répondu?

ROUSSELIN.

Rien encore! Je voulais avoir ton avis.

MADAME ROUSSELIN.

Accepte!

LOUISE.

Sans doute!

ROUSSELIN.

Ainsi vous ne voyez pas d'inconvénient?

TOUS.

Aucun.--Au contraire.--Va donc!

ROUSSELIN.

Franchement, vous pensez que je ferais bien?

MADAME ROUSSELIN.

Oui! oui!

ROUSSELIN.

Au moins, je pourrai dire que vous m'avez forcé! (Fausse sortie.)

MUREL, l'arrêtant.

Doucement! un peu de prudence.

ROUSSELIN, stupéfait.

Pourquoi?

MUREL.

Une pareille candidature n'est pas sérieuse!

ROUSSELIN.

Comment cela?

SCÈNE V.

LES MÊMES, MARCHAIS, puis MAITRE DODART.

MARCHAIS.

Serviteur à la compagnie! Mesdames, faites excuse! Les messieurs qui

sont là m'ont dit d'aller voir ce que faisait M. Rousselin, et qu'il

faut qu'il vienne! et qu'il réponde oui!

ROUSSELIN.

Certainement!

MARCHAIS.

Parce que vous êtes une bonne pratique, et que vous ferez un bon

député!

ROUSSELIN, avec enivrement.

Député!

DODART, entrant.

Eh! mon cher, on s'impatiente, à la fin!

GRUCHET, à part.

Dodart! encore un tartufe celui-là!

DODART, à Onésime.

Monsieur votre père qui est dans la cour désire vous parler.

MUREL.

Ah! son père est là?

GRUCHET, à Murel.

Il vient avec les autres. L'œil au guet, Murel!

MUREL.

Pardon, maître Dodart. (A Rousselin.) Imaginez un prétexte... (A

Marchais.) Dites que M. Rousselin se trouve indisposé, et qu'il donnera

sa réponse... tantôt. Vivement! (Marchais sort.)

ROUSSELIN.

Voilà qui est trop fort, par exemple!

MUREL.

Eh! on n'accepte pas une candidature, comme cela, à l'improviste!

ROUSSELIN.

Depuis trois ans je ne fais que d'y penser!

MUREL.

Mais vous allez commettre une bévue! Demandez à Me Dodart, homme plein

de sagesse, et qui connaît la localité, s'il peut répondre de votre

élection.

DODART.

En répondre, non! J'y crois cependant! Dans ces affaires-là, après

tout, on n'est jamais sûr de rien. D'autant plus que nous ne savons pas

si nos adversaires...

GRUCHET.

Et ils sont nombreux, les adversaires!

ROUSSELIN, ahuri.

Ils sont nombreux?

MUREL.

Immensément! (A Dodart.) Vous excuserez donc notre ami qui désire un

peu de réflexion. (A Rousselin.) Ah! si vous voulez risquer tout!

ROUSSELIN.

Il n'a peut-être pas tort? (A Dodart.) Oui, priez-les...

DODART.

Eh bien, monsieur Onésime? Allons!

MUREL.

Allons! il faut obéir à papa!

ROUSSELIN, à Murel qui entraîne Onésime.

Comment, vous partez aussi? Pourquoi?

MUREL.

Cela est mon secret! Tenez-vous tranquille! vous verrez!

SCÈNE VI.

ROUSSELIN, MADAME ROUSSELIN, MISS ARABELLE, GRUCHET.

ROUSSELIN.

Que va-t-il faire?

GRUCHET.

Je n'en sais rien!

MADAME ROUSSELIN.

Quelque extravagance!

GRUCHET, riant.

Oui; c'est un drôle de jeune homme! J'étais venu pour avoir la

permission de vous en présenter un autre.

ROUSSELIN.

Amenez-le!

GRUCHET.

Oh! il peut fort bien ne pas vous convenir. Vous avez quelquefois des

préventions. En deux mots, il se nomme M. Julien Duprat.

ROUSSELIN.

Ah! non! non!

GRUCHET.

Quelle idée!

ROUSSELIN.

Qu'on ne m'en parle pas, entendez-vous! (Apercevant sur le guéridon un

journal.) J'avais pourtant défendu l'admission chez moi de ce papier!

Mais je ne suis pas le maître, apparemment! (Examinant la feuille.)

Oui! encore des vers!

GRUCHET.

Parbleu, puisque c'est un poète!

ROUSSELIN.

Je n'aime pas les poètes! de pareils galopins...

MISS ARABELLE, un peu haletante.

Je vous assure, monsieur, que je lui ai parlé, une fois, à la

promenade, sous les quinconces; et il est... très bien!

GRUCHET.

Quand vous le recevriez!

ROUSSELIN.

Moins que jamais! (A Louise.) Moins que jamais, ma fille!

LOUISE.

Oh! je ne le défends pas!

ROUSSELIN.

Je l'espère bien... un misérable!

MISS ARABELLE, violemment.

Ah!

GRUCHET.

Mais pourquoi?

ROUSSELIN.

Parce que... Pardon, miss Arabelle! (A sa femme montrant Louise.) Oui,

emmène-la! J'ai besoin de m'expliquer avec Gruchet.

SCÈNE VII.

ROUSSELIN, GRUCHET.

GRUCHET, assis sur le banc, à gauche.

Je vous écoute.

ROUSSELIN, prenant le journal.

Le feuilleton est intitulé: «Encore à elle!»

Les vieux sphinx accroupis qui sont de pierre dure

Gémiraient, sous la peine horrible qu'on endure

Lorsque...

Eh! je me fiche bien de tes sphinx!

GRUCHET.

Moi aussi; mais je ne comprends pas.

ROUSSELIN.

C'est la suite de la correspondance... indirecte.

GRUCHET.

Si vous vouliez vous expliquer plus clairement?

ROUSSELIN.

Figurez-vous donc qu'il y a eu mardi huit jours, en me promenant dans

mon jardin, le matin, de très bonne heure;--je suis agité maintenant,

je ne dors plus;--voilà que je distingue, contre le mur de l'espalier,

sur le treillage...

GRUCHET.

Un homme?

ROUSSELIN.

Non, une lettre, une grande enveloppe (ça avait l'air d'une pétition)

et qui portait pour adresse simplement: «A elle!» Je l'ai ouverte,

comme vous pensez, et j'ai lu... une déclaration d'amour en vers, mon

ami! quelque chose de brûlant... tout ce que la passion...

GRUCHET.

Et pas de signature, naturellement? Aucun indice?

ROUSSELIN.

Permettez! La première chose à faire était de connaître la personne

qui inspirait ce délire, et comme elle se trouvait décrite dans cette

poésie même, car on y parlait de cheveux noirs, mon soupçon d'abord

s'est porté sur Arabelle, notre institutrice, d'autant plus...

GRUCHET.

Mais elle est blonde!

ROUSSELIN.

Qu'est-ce que ça fait? en vers, quelquefois, à cause de la rime, on met

un mot pour un autre. Cependant, par délicatesse, vous comprenez, les

Anglaises... je n'ai pas osé lui faire de questions.

GRUCHET.

Mais votre femme?

ROUSSELIN.

Elle a haussé les épaules, en me disant: «Ne t'occupe donc pas de tout

ça!»

GRUCHET.

Et Julien là dedans?

ROUSSELIN.

Nous y voici! Je vous prie de noter que la susdite poésie commençait

par ces mots:

Quand j'aperçois ta robe entre les orangers!

et que je possède deux orangers, un de chaque côté de ma grille,--il

n'y en a pas d'autres aux environs,--c'est donc bien à quelqu'un de

chez moi que la déclaration en vers est faite! A qui? à ma fille,

évidemment, à Louise! et par qui? par le seul homme du pays qui compose

des vers, Julien! (Mouvement de Gruchet.) De plus, si on compare

l'écriture de la poésie avec l'écriture qui se trouve tous les jours

sur la bande du journal, on reconnaît facilement que c'est la même.

GRUCHET, à part.

Maladroit, va!

ROUSSELIN.

Le voilà, votre protégé! que voulait-il? séduire Mlle Rousselin?

GRUCHET.

Oh!

ROUSSELIN.

L'épouser peut-être?

GRUCHET.

Ça vaudrait mieux!

ROUSSELIN.

Je crois bien! Maintenant, ma parole d'honneur, on ne respecte plus

personne! L'insolent! Est-ce que je lui demande quelque chose, moi?

Est-ce que je me mêle de ses affaires! Qu'il écrivaille ses articles!

qu'il ameute le peuple contre nous! qu'il fasse l'apologie des

bousingots de son espèce! Va, va, mon petit journaliste, cours après

les héritières!

GRUCHET.

Il y en a d'autres qui ne sont pas journalistes, et qui recherchent

votre fille pour son argent!

ROUSSELIN.

Hein?

GRUCHET.

Cela saute aux yeux!--On vit à la campagne, où l'on cultive les terres

de ses ancêtres soi-même, par économie et fort mal. Du reste, elles

sont mauvaises et grevées d'hypothèques. Huit enfants, dont cinq

filles, une bossue; impossible de voir les autres pendant la semaine,

à cause de leurs toilettes. L'aîné des garçons, qui a voulu spéculer

sur les bois, s'abrutit à Mostaganem avec de l'absinthe. Ses besoins

d'argent sont fréquents. Le cadet, Dieu merci [sera prêtre][5]; le

dernier, vous le connaissez, il tapisse. Si bien que l'existence

n'est pas drôle dans le castel, où la pluie vous tombe sur la nuque

par les trous du plafond. Mais on fait des projets, et de temps à

autre--les beaux jours, ceux-là--on s'encaque dans la petite voiture

de famille disloquée, que le papa conduit lui-même, pour venir se

refaire à l'excellente table de ce bon M. Rousselin, trop heureux de la

fréquentation.

[5] LA CENSURE a biffé le mot _prêtre_ sur mon manuscrit. J'ai mis:

Le cadet, Dieu merci, _a disparu_.

ROUSSELIN.

Ah! vous allez loin; cet acharnement...

GRUCHET.

C'est que je ne comprends pas tant de respect pour eux, à moins que,

par suite de votre ancienne dépendance...

ROUSSELIN, avec douleur.

Gruchet, pas un mot de cela, mon ami! pas un mot; ce souvenir...

GRUCHET.

Oh! soyez sans crainte; ils ne divulgueront rien, et pour cause!

ROUSSELIN.

Alors?

GRUCHET.

Mais vous ne voyez donc pas que ces gens-là nous méprisent parce que

nous sommes des plébéiens, des parvenus! et qu'ils vous jalousent,

vous, parce que vous êtes riche! L'offre de la candidature qu'on vient

de vous faire--due, je n'en doute pas, aux manœuvres de Bouvigny, et

dont il se targuera--est une amorce pour happer la fortune de votre

fille. Mais comme vous pouvez très bien ne pas être élu...

ROUSSELIN.

Pas élu?

GRUCHET.

Certainement! Et elle n'en sera pas moins la femme d'un idiot, qui

rougira de son beau-père.

ROUSSELIN.

Oh! je leur crois des sentiments...

GRUCHET.

Mais si je vous apprenais qu'ils en font déjà des gorges chaudes?

ROUSSELIN.

Qui vous l'a dit?

GRUCHET.

Félicité, ma bonne. Les domestiques, entre eux, vous savez, se

racontent les propos de leurs maîtres.

ROUSSELIN

Quel propos? lequel?

GRUCHET.

Leur cuisinière les a entendus qui causaient de ce mariage

mystérieusement; et, comme la comtesse avait des craintes, le comte a

répondu, en parlant de vous: «Bah! il en sera trop honoré!»

ROUSSELIN.

Ah! ils m'honorent!

GRUCHET.

Ils croient la chose presque arrangée!

ROUSSELIN.

Ah! non, Dieu merci!

GRUCHET.

Ils sont même tellement sûrs de leur fait, que tout à l'heure, devant

ces dames, Onésime prenait un petit air fat!

ROUSSELIN.

Voyez-vous!

GRUCHET.

Un peu plus, j'ai cru qu'il allait la tutoyer!

PIERRE, annonçant.

M. le comte de Bouvigny!

GRUCHET.

Ah!--Je me retire! Adieu, Rousselin! N'oubliez pas ce que je vous ai

dit! (Il passe devant Bouvigny, le chapeau sur la tête,--tous deux

échangent un regard de haine,--puis lui montre le poing par derrière.)

Je te réserve un plat de mon métier, à toi!

SCÈNE VIII.

ROUSSELIN, LE COMTE DE BOUVIGNY.

BOUVIGNY, d'un ton dégagé.

L'entretien que j'ai réclamé de vous, cher monsieur, avait pour but...

ROUSSELIN, d'un geste, l'invite à s'asseoir.

Monsieur le comte...

BOUVIGNY, s'asseyant.

Entre nous, n'est-ce pas, la cérémonie est inutile? Je viens

donc, presque certain d'avance du succès, vous demander la main

de mademoiselle votre fille Louise pour mon fils le vicomte

Onésime-Gaspard-Olivier de Bouvigny! (Silence de Rousselin.) Hein! vous

dites?

ROUSSELIN.

Rien jusqu'à présent, monsieur.

BOUVIGNY, vivement.

J'oubliais! Il y a de grandes espérances, pas directes à la vérité!...

et comme dot... une pension...; du reste, Me Dodart, détenteur des

titres (baissant la voix), ne manquera pas... (Même silence.) J'attends.

ROUSSELIN.

Monsieur... c'est beaucoup d'honneur pour moi, mais...

BOUVIGNY, piqué.

Comment? mais!...

ROUSSELIN.

On a pu, monsieur le comte, vous exagérer ma fortune?

BOUVIGNY.

Croyez-vous qu'un pareil calcul?... et que les Bouvigny!...

ROUSSELIN.

Loin de moi cette idée! Mais je ne suis pas aussi riche qu'on se

l'imagine!

BOUVIGNY, gracieux.

La disproportion en sera moins grande!

ROUSSELIN.

Cependant, malgré des revenus... raisonnables, c'est vrai, nous vivons,

sans nous gêner. Ma femme a des goûts... élégants. J'aime à recevoir, à

répandre le bien-être autour de moi. J'ai réparé à mes frais la route

de Bugueux à Faverville. J'ai établi une école et fondé, à l'hospice,

une salle de quatre lits qui portera mon nom.

BOUVIGNY.

On le sait, monsieur, on le sait!

ROUSSELIN.

Tout cela pour vous convaincre que je ne suis pas--bien que fils de

banquier et l'ayant été moi-même--ce qu'on appelle un homme d'argent.

Et la position de M. Onésime ne saurait être un obstacle, mais il y en

a un autre. Votre fils n'a pas de métier?

BOUVIGNY, fièrement.

Monsieur, un gentilhomme ne connaît que celui des armes!

ROUSSELIN.

Mais il n'est pas soldat?

BOUVIGNY.

Il attend, pour servir son pays, que le gouvernement ait changé.

ROUSSELIN.

Et en attendant?...

BOUVIGNY.

Il vivra dans son domaine, comme moi, monsieur!

ROUSSELIN.

A user des souliers de chasse, fort bien! Mais moi, monsieur,

j'aimerais mieux donner ma fille à quelqu'un dont la fortune--pardon du

mot--serait encore moindre.

BOUVIGNY.

La sienne est assurée!

ROUSSELIN.

A un homme qui n'aurait même rien du tout, pourvu...

BOUVIGNY.

Oh! rien du tout!

ROUSSELIN, se levant.

Oui, monsieur, à un simple travailleur, à un prolétaire.

BOUVIGNY, se levant.

C'est mépriser la naissance!

ROUSSELIN.

Soit! Je suis un enfant de la Révolution, moi!

BOUVIGNY.

Vos manières le prouvent, monsieur!

ROUSSELIN.

Et je ne me laisse pas éblouir par l'éclat des titres!

BOUVIGNY.

Ni moi par celui de l'or..., croyez-le!

ROUSSELIN.

Dieu merci, on ne se courbe plus devant les seigneurs, comme autrefois!

BOUVIGNY.

En effet, votre grand-père a été domestique dans ma maison!

ROUSSELIN.

Ah! vous voulez me déshonorer? Sortez, monsieur! La considération est

aujourd'hui un privilège tout personnel. La mienne se trouve au-dessus

de vos calomnies! Ne serait-ce que ces notables qui sont venus tout à

l'heure m'offrir la candidature...

BOUVIGNY.

On aurait pu me l'offrir aussi, à moi! et je l'ai, je l'aurais refusée

par égard pour vous. Mais devant une pareille indélicatesse, après la

déclaration de vos principes, et du moment que vous êtes un démocrate,

un suppôt de l'anarchie...

ROUSSELIN.

Pas du tout!

BOUVIGNY.

Un organe du désordre, moi aussi, je me déclare candidat! Candidat

conservateur, entendez-vous! et nous verrons bien lequel des deux...

Je suis même le camarade du préfet qui vient d'être nommé! Je ne m'en

cache pas! et il me soutiendra! Bonsoir! (Il sort.)

SCÈNE IX.

ROUSSELIN, seul.

Mais ce furieux-là est capable de me démolir dans l'opinion, de me

faire passer pour un jacobin! J'ai peut-être eu tort de le blesser.

Cependant, vu la fortune des Bouvigny, il m'était bien impossible...

N'importe, c'est fâcheux! Murel et Gruchet déjà ne m'avaient pas

l'air si rassurés, et il faudrait découvrir un moyen de persuader aux

conservateurs... que je suis... le plus conservateur des hommes...

hein? qu'est-ce donc?

SCÈNE X.

ROUSSELIN, MUREL, avec une foule d'électeurs, HEURTELOT, BEAUMESNIL,

VOINCHET, HOMBOURG, LEDRU, puis GRUCHET.

MUREL.

Mon cher concitoyen, les électeurs ici présents viennent vous offrir,

par ma voix, la candidature du parti libéral de l'arrondissement.

ROUSSELIN.

Mais... messieurs...

MUREL

Vous aurez entièrement pour vous les communes de Faverville, Harolle,

Lahoussaye, Sannevas, Bonneval, Hautot, Saint-Mathieu.

ROUSSELIN.

Ah! ah!

MUREL.

Randou, Manerville, la Coudrette! Enfin nous comptons sur une majorité

qui dépassera quinze cents voix, et votre élection est certaine.

ROUSSELIN.

Ah! citoyens! (Bas à Murel.) Je ne sais que dire.

MUREL.

Permettez-moi de vous présenter quelques-uns de vos amis politiques:

d'abord, le plus ardent de tous, un véritable patriote, M. Heurtelot...

fabricant...

HEURTELOT.

Oh! dites cordonnier, ça ne me fait rien!

MUREL.

M. Hombourg, maître de l'hôtel du _Lion d'or_ et entrepreneur de

roulage; M. Voinchet, pépiniériste; M. Beaumesnil, sans profession; le

brave capitaine Ledru, retraité.

ROUSSELIN, avec enthousiasme.

Ah! les militaires!

MUREL.

Et tous nous sommes convaincus que vous remplirez hautement cette noble

mission. (Bas à Rousselin.) Parlez donc!

ROUSSELIN.

Messieurs!... non, citoyens! Mes principes sont les vôtres! et...

certainement que... je suis l'enfant du pays, comme vous! On ne m'a

jamais vu dire du mal de la liberté, au contraire! Vous trouverez en

moi... un interprète... dévoué à vos intérêts, le défenseur... une

digue contre les envahissements du Pouvoir!

MUREL, lui prenant la main.

Très bien, mon ami, très bien! Et n'ayez aucun doute sur le résultat de

votre candidature! D'abord elle sera soutenue par l'_Impartial!_

ROUSSELIN.

L'_Impartial_ pour moi?

GRUCHET, sortant de la foule.

Mais tout à fait pour vous! J'arrive de la rédaction. Julien est d'une

ardeur! (Bas à Murel, étonné de le voir.) Il m'a donné des raisons. Je

vous expliquerai. (Aux électeurs.) Vous permettez, n'est-ce pas? (A

Rousselin.) Maintenant, c'est bien le moins que je vous l'amène?

ROUSSELIN.

Qui? pardon! car j'ai la tête...

GRUCHET.

Que je vous amène Julien? il a envie de venir.

ROUSSELIN.

Est-ce... véritablement nécessaire?

GRUCHET.

Oh! indispensable!

ROUSSELIN.

Eh bien, alors... oui, comme vous voudrez. (Gruchet sort.)

HEURTELOT, prenant par le coude Rousselin qu'il fait tourner sur ses

talons.

Ce n'est pas tout ça, citoyen! mais la première chose quand vous serez

là-bas, c'est d'abolir l'impôt des boissons!

ROUSSELIN.

Les boissons? sans doute!

HEURTELOT.

Les autres font toujours des promesses; et puis va te promener! Moi, je

vous crois un brave; et tapez là dedans! (Il lui tend la main.)

ROUSSELIN, avec hésitation.

Volontiers, citoyen, volontiers!

HEURTELOT.

A la bonne heure! et il faut que ça finisse! Voilà trop longtemps que

nous souffrons!

HOMBOURG.

Parbleu! on ne fait rien pour le roulage! l'avoine est hors de prix!

ROUSSELIN.

C'est vrai! l'agriculture...

HOMBOURG.

Je ne parle pas de l'agriculture! Je dis le roulage!

MUREL.

Il n'y a que cela! mais, grâce à lui, le gouvernement...

LEDRU.

Ah! le gouvernement! il décore un tas de freluquets!

VOINCHET.

Et leur tracé du chemin de fer, qui passera par Saint-Mathieu, est

d'une bêtise!...

BEAUMESNIL.

On ne peut plus élever ses enfants!

ROUSSELIN.

Je vous promets...

HOMBOURG.

D'abord, les droits de la poste!...

ROUSSELIN.

Oh! oui!

LEDRU.

Quand ce ne serait que dans l'intérêt de la discipline!

ROUSSELIN.

Parbleu!

VOINCHET.

Au lieu que si on avait pris par Bonneval...

ROUSSELIN.

Assurément!

BEAUMESNIL.

Moi, j'en ai un qui a des dispositions...

ROUSSELIN.

Je vous crois!

HOMBOURG. }

}

Ainsi, pour louer un cabriolet... }

}

LEDRU. }

}

Je ne demande rien; cependant... }

} Tous à la fois.

VOINCHET. }

}

Ma propriété qui se trouve... }

}

BEAUMESNIL. }

}

Car enfin, puisqu'il y a des collèges... }

MUREL, élevant la voix plus haut.

Citoyens, pardon, un mot! Citoyens, dans cette circonstance où notre

cher compatriote, avec une simplicité de langage que j'ose dire

antique, a si bien confirmé notre espoir, je suis heureux d'avoir

été votre intermédiaire...;--et afin de célébrer cet événement, d'où

sortiront pour le canton--et peut-être pour la France--de nouvelles

destinées, permettez-moi de vous offrir, lundi prochain, un punch à ma

fabrique.

LES ÉLECTEURS.

Lundi, oui, lundi!

MUREL.

Nous n'avons plus qu'à nous retirer, je crois?

TOUS, en s'en allant.

Adieu, monsieur Rousselin! A bientôt! ça ira! vous verrez!

ROUSSELIN, donnant des poignées de main.

Mes amis! Ah! je suis touché, je vous assure! Adieu! Tout à vous! (Les

électeurs s'éloignent.)

MUREL, à Rousselin.

Soignez Heurtelot; c'est un meneur! (Il va retrouver, au fond, les

électeurs.)

ROUSSELIN, appelant.

Heurtelot!

HEURTELOT.

De quoi?

ROUSSELIN, l'entraînant à l'écart.

Vous ne pourriez pas me faire quinze paires de bottes?

HEURTELOT.

Quinze paires?

ROUSSELIN.

Oui! et autant de souliers. Ce n'est pas que j'aille en voyage, mais je

tiens à avoir une forte provision de chaussures.

HEURTELOT.

On va s'y mettre tout de suite, monsieur! A vos Ordres! (Il va

rejoindre les électeurs.)

HOMBOURG.

Monsieur Rousselin, il m'est arrivé dernièrement une paire d'alezans,

qui seraient des bijoux à votre calèche! Voulez-vous les voir?

ROUSSELIN.

Oui, un de ces jours!

VOINCHET.

Je vous donnerai une petite note, vous savez, sur le tracé du nouveau

chemin de fer, de façon à ce que, prenant mon terrain par le milieu...

ROUSSELIN.

Très bien!

BEAUMESNIL.

Je vous amènerai mon fils, et vous conviendrez qu'il serait déplorable

de laisser un pareil enfant sans éducation.

ROUSSELIN.

A la rentrée des classes, soyez sûr!...

HEURTELOT.

Voilà un homme celui-là! Vive Rousselin!

TOUS.

Vive Rousselin! (Tous les électeurs sortent.)

SCÈNE XI.

ROUSSELIN, MUREL.

ROUSSELIN se précipite sur Murel, et l'embrassant.

Ah! mon ami! mon ami! mon ami!

MUREL.

Trouvez-vous la chose bien conduite?

ROUSSELIN.

C'est-à-dire que je ne peux pas vous exprimer...

MUREL.

Vous en aviez envie, avouez-le?

ROUSSELIN.

J'en serais mort! Au bout d'un an que je m'étais retiré ici, à la

campagne, j'ai senti peu à peu comme une langueur. Je devenais lourd.

Je m'endormais le soir, après le dîner; et le médecin a dit à ma femme:

«Il faut que votre mari s'occupe!» Alors j'ai cherché en moi-même ce

que je pourrais bien faire.

MUREL.

Et vous avez pensé à la députation?

ROUSSELIN.

Naturellement! Du reste, j'arrivais à l'âge où l'on se doit ça. J'ai

donc acheté une bibliothèque. J'ai pris un abonnement au _Moniteur_.

MUREL.

Vous vous êtes mis à travailler, enfin!

ROUSSELIN.

Je me suis fait, premièrement, admettre dans une société d'archéologie,

et j'ai commencé à recevoir, par la poste, des brochures. Puis, j'ai

été du conseil municipal, du conseil d'arrondissement, enfin du conseil

général; et dans toutes les questions importantes, de peur de me

compromettre... je souriais. Oh! le sourire, quelquefois, est d'une

ressource!

MUREL.

Mais le public n'était pas fixé sur vos opinions, et il a fallu--vous

ne savez peut-être pas...

ROUSSELIN.

Oui! je sais... c'est vous, vous seul!

MUREL.

Non, vous ne savez pas!

ROUSSELIN.

Si fait! ah! quel diplomate!

MUREL, à part.

Il y mord! (Haut.) Les ouvriers de ma fabrique étaient hostiles au

début. Des hommes redoutables, mon ami! A présent, tous dans votre main!

ROUSSELIN.

Vous valez votre pesant d'or!

MUREL, à part.

Je n'en demande pas tant!

ROUSSELIN, le contemplant.

Tenez! vous êtes pour moi... plus qu'un frère!... comme mon enfant!

MUREL, avec lenteur.

Mais... je pourrais... l'être.

ROUSSELIN.

Sans doute! (mouvement brusque de Murel) en admettant que je sois plus

vieux.

MUREL, avec un rire forcé.

Ou moi... en devenant votre gendre. Voudriez-vous?

ROUSSELIN, avec le même rire.

Farceur!... vous ne voudriez pas vous-même!

MUREL, énergiquement.

Parbleu! oui!

ROUSSELIN.

Allons donc! avec vos habitudes parisiennes!

MUREL.

Je vis en province!

ROUSSELIN.

Eh! on ne se marie pas à votre âge!

MUREL.

Trente-quatre ans, c'est l'époque!

ROUSSELIN.

Quand on a, devant soi, un avenir comme le vôtre!

MUREL.

Eh! mon avenir s'en trouverait singulièrement...

ROUSSELIN.

Raisonnons; vous êtes tout simplement le directeur de la filature de

Bugneaux, représentant la compagnie flamande. Appointements: vingt

mille.

MUREL.

Plus une part considérable dans les bénéfices!

ROUSSELIN.

Mais l'année où on n'en fait pas? Et puis, on peut très bien vous

mettre à la porte.

MUREL.

J'irai ailleurs, où je trouverai...

ROUSSELIN.

Mais vous avez des dettes! des billets en souffrance! on vous harcèle!

MUREL.

Et ma fortune, à moi! sans compter que plus tard...

ROUSSELIN.

Vous allez me parler de l'héritage de votre tante? Vous n'y comptez pas

vous-même. Elle habite à deux cents lieues d'ici, et vous êtes fâchés!

MUREL, à part.

Il sait tout, cet animal-là!

ROUSSELIN.

Bref, mon cher, et quoique je ne doute nullement de votre intelligence

ni de votre activité, j'aimerais mieux donner ma fille... à un homme...

MUREL.

Qui n'aurait rien du tout, et qui serait bête!

ROUSSELIN.

Non! mais dont la fortune, quoique minime, serait certaine!

MUREL.

Ah! par exemple!

ROUSSELIN.

Oui, monsieur, à un modeste rentier, à un petit propriétaire de

campagne.

MUREL.

Voilà le cas que vous faites du travail!

ROUSSELIN.

Écoutez donc! l'industrie, ça n'est pas sûr, et un bon père de famille

doit y regarder à deux fois.

MUREL.

Enfin, vous me refusez votre fille?

ROUSSELIN, avec bonhomie et lui prenant la main.

Forcément! et en bonne conscience, ce n'est pas ma faute! sans

rancune, n'est-ce pas? (Appelant.) Pierre! Mon buvard et un encrier!

Asseyez-vous là! Vous allez préparer ma profession de foi aux

électeurs. (Pierre apporte ce que Rousselin a demandé et le dépose sur

la petite table, à droite.)

MUREL.

Moi! que je...

ROUSSELIN.

Nous la reverrons ensemble! Mais commencez d'abord. Avec votre verve,

je ne suis pas inquiet! Ah! vous m'avez donné tout à l'heure un bon

coup d'épaule... pour mon discours! Je ne vous tiens pas quitte! Est-il

gentil!--Je vous laisse! Moi, je vais à mes petites affaires! Quelque

chose d'enlevé, n'est-ce pas?--du feu! (Il sort.)

SCÈNE XII.

MUREL, seul.

Imbécile! Me voilà bien avancé maintenant! (A la cantonade.) Mais,

vieille bête, tu ne trouveras jamais quelqu'un pour la chérir comme

moi! De quelle façon me venger? ou plutôt si je lui faisais peur?

C'est un homme à sacrifier tout pour être élu. Donc, il faudrait lui

découvrir un concurrent! Mais lequel! (Entre Gruchet.) Ah!

SCÈNE XIII.

MUREL, GRUCHET.

GRUCHET.

Qu'est-ce qui vous prend?

MUREL.

Un remords! J'ai commis une sottise, et vous aussi.

GRUCHET.

En quoi?

MUREL.

Vous étiez tout à l'heure avec ceux qui portent Rousselin à la

candidature? Vous l'avez vu!

GRUCHET.

Et même que j'ai été chercher Julien; il va venir.

MUREL.

Il ne s'agit pas de lui, mais de Rousselin; ce Rousselin, c'est un

âne! Il ne sait pas dire quatre mots! et nous aurons le plus pitoyable

député!

GRUCHET.

L'initiative n'est pas de moi!

MUREL.

Il s'est toujours montré on ne peut plus médiocre.

GRUCHET.

Certainement!

MUREL.

Ce qui ne l'empêche pas d'avoir une considération!... tandis que vous...

GRUCHET, vexé.

Moi, eh bien?

MUREL.

Je ne veux pas vous offenser, mais vous ne jouissez pas, dans le pays,

de l'espèce d'éclat qui entoure la maison Rousselin.

GRUCHET.

Oh! si je voulais! (Silence.)

MUREL, le regardant en face.

Gruchet, seriez-vous capable de vous livrer à une assez forte dépense?

GRUCHET.

Ce n'est pas trop dans mon caractère; cependant...

MUREL.

Si on vous disait: «Moyennant quelque mille francs, tu prendras sa

place, tu seras député!»

GRUCHET.

Moi, dé...

MUREL.

Mais songez donc que là-bas, à Paris, on est à la source des affaires!

on connaît un tas de monde! on va soi-même chez les ministres! Les

adjudications de fournitures, les primes sur les sociétés nouvelles,

les grands travaux, la Bourse! on a tout! Quelle influence! mon ami,

que d'occasions!

GRUCHET.

Comment voulez-vous que ça m'arrive? Rousselin est presque élu!

MUREL.

Pas encore! Il a manqué de franchise dans la déclaration de ses

principes! et là-dessus la chicane est facile! Quelques électeurs

n'étaient pas contents. Heurtelot grommelait.

GRUCHET.

Le cordonnier? J'ai contre lui une saisie pour après-demain!

MUREL.

Épargnez-le; il est fort! Quant aux autres, on verra. Je m'arrangerai

pour que la chose commence par les ouvriers de ma fabrique... puis,

s'il faut se déclarer pour vous, je me déclarerai. M. Rousselin n'ayant

pas le patriotisme nécessaire, je serai forcé de le reconnaître;

d'ailleurs, je le reconnais, c'est une ganache.

GRUCHET, rêvant.

Tiens! tiens!

MUREL.

Qui vous arrête? Vous êtes pour la gauche? Eh bien, on vous pousse

à la Chambre de ce côté-là; et quand même vous n'iriez pas, votre

candidature seule, en ôtant des voix à Rousselin, l'empêche d'y

parvenir.

GRUCHET.

Comme ça le ferait bisquer!

MUREL.

Un essai ne coûte rien; peut-être quelques centaines de francs dans les

cabarets.

GRUCHET, vivement.

Pas plus, vous croyez?

MUREL.

Et je vais remuer tout l'arrondissement[6], et vous serez nommé, et

Rousselin sera enfoncé! Et beaucoup de ceux qui font semblant de ne

pas vous connaître s'inclineront très bas en vous disant: «Monsieur le

député, j'ai bien l'honneur de vous offrir mes hommages.»

[6] _Nous ferons répandre que c'est un légitimiste déguisé_; biffé

par LA CENSURE.

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, JULIEN, regardant de droite et de gauche.

MUREL.

Mon petit Duprat, vous ne verrez pas M. Rousselin!

JULIEN.

Je ne pourrai pas voir...

MUREL.

Non! Nous sommes brouillés... sur la politique.

JULIEN.

Je ne comprends pas! Tantôt vous êtes venu chez moi me démontrer qu'il

fallait soutenir M. Rousselin, en me donnant une foule de raisons...

que j'ai été redire à M. Gruchet. Il les a de suite acceptées, d'autant

plus qu'il désire...

GRUCHET.

Ceci entre nous, mon cher! C'est une autre question, qui ne concerne

pas Rousselin.

JULIEN.

Pourquoi n'en veut-on plus?

MUREL.

Je vous le répète, ce n'est pas l'homme de notre parti.

GRUCHET, avec fatuité.

Et on en trouvera un autre!

MUREL.

Vous saurez lequel. Allons-nous-en! On ne conspire pas chez l'ennemi.

JULIEN.

L'ennemi! Rousselin!

MUREL.

Sans doute; et vous aurez l'obligeance de l'attaquer dans

l'_Impartial_, vigoureusement!

JULIEN.

Pourquoi cela? Je ne vois pas de mal à en dire.

GRUCHET.

Avec de l'imagination, on en trouve.

JULIEN.

Je ne suis pas fait pour ce métier!

GRUCHET.

Écoutez donc! Vous êtes venu à moi le premier m'offrir vos services,

et sachant que j'étais l'ami de Rousselin, vous m'avez prié--c'est le

mot--de vous introduire chez lui.

JULIEN.

A peine y suis-je que vous m'en arrachez!

GRUCHET.

Ce n'est pas ma faute si les choses ont pris tout à coup une autre

direction.

JULIEN.

Est-ce la mienne?

GRUCHET.

Mais comme il était bien convenu entre nous deux que vous entameriez

une polémique contre la Société des tourbières de Grumesnil-les-Arbois,

président le comte de Bouvigny, en démontrant l'incapacité financière

dudit sieur,--une affaire superbe dont ce gredin de Dodart m'a exclu!...

MUREL, à part.

Ah! voilà le motif de leur alliance!

GRUCHET.

Jusqu'à présent, vous n'en avez rien fait; donc, c'est bien le moins,

cette fois, que vous vous exécutiez! Ce qu'on vous demande, d'ailleurs,

n'est pas tellement difficile...

JULIEN.

N'importe! je refuse.

MUREL.

Julien, vous oubliez qu'aux termes de notre engagement...

JULIEN.

Oui, je sais! Vous m'avez pris pour faire des découpures dans les

autres feuilles, écrire toutes les histoires de chiens perdus, noyades,

incendies, accidents quelconques et rapetisser à la mesure de l'esprit

local les articles des confrères parisiens, en style plat; c'est une

exigence, chaque métaphore enlève un abonnement. Je dois aller aux

informations, écouter les réclamations, recevoir toutes les visites,

exécuter un travail de forçat, mener une vie d'idiot, et n'avoir, en

quoi que ce soit, jamais d'initiative! Eh bien, une fois par hasard, je

demande grâce!

MUREL.

Tant pis pour vous!

GRUCHET.

Alors il ne fallait pas prendre cette place!

JULIEN.

Si j'en avais une autre!

GRUCHET.

Quand on n'a pas de quoi vivre, c'est pourtant bien joli!

JULIEN, s'éloignant.

Ah! la misère!

MUREL.

Laissons-le bouder! Asseyons-nous, pour que j'écrive votre profession

de foi.

GRUCHET.

Très volontiers! (Ils s'assoient.)

JULIEN, un peu remonté au fond.

Comme je m'enfuirais à la grâce de Dieu, n'importe où, si tu n'étais

pas là, mon pauvre amour! (Regardant la maison de Rousselin.) Oh! je

ne veux pas que dans ta maison aucune douleur, fût-ce la moindre,

survienne à cause de moi! Que les murs qui t'abritent soient bénis!

Mais... sous les acacias, il me semble... qu'une robe?... Disparue!

Plus rien! Adieu. (Il s'éloigne.)

GRUCHET, le rappelant.

Restez donc; nous avons quelque chose à vous montrer!

JULIEN.

Ah! j'en ai assez de vos sales besognes! (Il sort.)

MUREL, tendant le papier à Gruchet.

Qu'en pensez-vous?

GRUCHET.

C'est très bien; merci!... Cependant...

MUREL.

Qu'avez-vous?

GRUCHET.

Rousselin m'inquiète!

MUREL.

Un homme sans conséquence!

GRUCHET.

Eh! vous ne savez pas de quoi il est capable!--au fond! Et puis, le

jeune Duprat ne m'a pas l'air extrêmement chaud?

MUREL.

Son entêtement à ménager Rousselin doit avoir une cause?

GRUCHET.

Eh! il est amoureux de Louise!

MUREL.

Qui vous l'a dit?

GRUCHET.

Rousselin lui-même!

MUREL, à part.

Un autre rival! Bah! j'en ai roulé de plus solides! (Haut.)

Écoutez-moi: je vais le rejoindre pour le catéchiser; vous, pendant ce

temps-là, faites imprimer la profession de foi; voyez tous vos amis et

trouvez-vous ici dans deux heures.

GRUCHET.

Convenu! (Il sort.)

MUREL.

Et maintenant, monsieur Rousselin, c'est vous qui m'offrirez votre

fille! (Il sort.)

ACTE DEUXIÈME

Le théâtre représente une promenade sous les quinconces.--A gauche,

au deuxième plan, le café Français; à droite, la grille de la maison

de Rousselin.--Au lever du rideau, un colleur est en train de coller

trois affiches sur les murs de la maison de Rousselin.

SCÈNE PREMIÈRE.

HEURTELOT, MARCHAIS, LE GARDE CHAMPÊTRE, FOULE.

LE GARDE CHAMPÊTRE, à la foule.

Circulez! circulez! laissez toute la place aux proclamations!

LA FOULE.

Trop juste!

HEURTELOT.

Ah! la profession de foi de Bouvigny!

MARCHAIS.

Parbleu, puisqu'il sera nommé!

HEURTELOT.

C'est Gruchet qui sera nommé! Lisez plutôt son affiche!

MARCHAIS.

Que je la lise?...

HEURTELOT.

Oui!

MARCHAIS.

Commencez vous-même! (A part.) Il ne connaît pas ses lettres! (Haut.)

Eh bien?

HEURTELOT.

Mais vous?

MARCHAIS.

Moi?...

HEURTELOT, à part.

Il ne sait pas épeler! (Haut.) Allons...

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Et ça vote!--Tenez, je vais m'y mettre pour vous! D'abord, celle du

comte de Bouvigny: «Mes amis, cédant à de vives instances, j'ai cru

devoir me présenter à vos suffrages...»

HEURTELOT.

Connu! A l'autre! Celle de Gruchet!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

«Citoyens, c'est pour obéir à la volonté de quelques amis que je me

présente...»

MARCHAIS.

Quel farceur! assez!

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Alors je passe à celle de M. Rousselin! «Mes chers compatriotes,

si plusieurs d'entre vous ne m'en avaient vivement sollicité, je

n'oserais...»

HEURTELOT.

Il nous embête! je vais déchirer son affiche!

MARCHAIS.

Moi aussi, car c'est une trahison!

LE GARDE CHAMPÊTRE, s'interposant.

Vous n'en avez pas le droit!

MARCHAIS.

Comment, pour soutenir l'ordre!

HEURTELOT.

Eh bien, et la liberté?

LE GARDE CHAMPÊTRE.

Laissez les papiers tranquilles, ou je vous flanque au violon tous les

deux!

HEURTELOT.

Voilà bien le gouvernement! Il est à nous vexer toujours!

MARCHAIS.

On ne peut rien faire!

SCÈNE II.

LES MÊMES, MUREL, GRUCHET.

MUREL, à Heurtelot.

Fidèle au poste! c'est bien! Prenez-les tous; faites-les boire!

HEURTELOT.

Oh! là-dessus!...

MUREL, aux électeurs.

Entrez! et pas de cérémonie! J'ai donné des ordres; c'est Gruchet qui

régale.

GRUCHET.

Jusqu'à un certain point cependant!

MUREL, à Gruchet.

Allez donc!

LES ÉLECTEURS.

Ah! Gruchet! un bon! un solide! un patriote! (Ils entrent tous dans le

café.)

SCÈNE III.

MUREL, MISS ARABELLE.

MUREL, se dirigeant vers la grille de la maison Rousselin.

Il faut pourtant que je tâche de voir Louise!

MISS ARABELLE, sortant de la grille.

Je voudrais vous parler, monsieur.

MUREL.

Tant mieux, miss Arabelle! Et Louise, dites-moi, n'est-elle pas?...

MISS ARABELLE.

Mais vous étiez avec quelqu'un?

MUREL.

Oui.

MISS ARABELLE.

M. Julien, je crois?

MUREL.

Non, Gruchet.

MISS ARABELLE.

Gruchet! Ah! bien mauvais homme! C'est vilain, sa candidature!

MUREL.

En quoi, miss Arabelle?

MISS ARABELLE.

M. Rousselin lui a prêté autrefois une somme qui n'est pas rendue. J'ai

vu le papier.

MUREL, à part.

C'est donc pour cela que Gruchet en a peur!

MISS ARABELLE.

Mais M. Rousselin, par délicatesse, gentlemanry, ne voudra pas

poursuivre! Il est bien bon! seulement bizarre quelquefois! Ainsi sa

colère contre M. Julien...

MUREL.

Et Louise, miss Arabelle?

MISS ARABELLE.

Oh! quand elle a su votre mariage impossible, elle a pleuré beaucoup.

MUREL, joyeux.

Vraiment?

MISS ARABELLE.

Oui; et, pauvre petite! Mme Rousselin est bien dure pour elle!

MUREL.

Et son père?

MISS ARABELLE.

Il a été très fâché!

MUREL.

Est-ce qu'il regrette?...

MISS ARABELLE.

Oh! non! Mais il a peur de vous.

MUREL.

Je l'espère bien!

MISS ARABELLE.

A cause des ouvriers, et de l'_Impartial_, où il dit que vous êtes le

maître!

MUREL, riant.

Ah! ah!

MISS ARABELLE.

Mais non, n'est-ce pas, c'est M. Julien?

MUREL.

Continuez, miss Arabelle.

MISS ARABELLE.

Oh! moi, je suis bien triste, bien triste! et je voudrais un

raccommodement.

MUREL.

Cela me paraît maintenant difficile?

MISS ARABELLE.

Oh! non! M. Rousselin en a envie, je suis sûre! Tâchez! Je vous en prie!

MUREL, à part.

Est-elle drôle!

MISS ARABELLE.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 8 · 第 1 / 13 段