Les accusations de Saint-Simon contre le Premier Président
de Mesmes.--De Mesmes fut-il vénal?--Son rôle pendant l'exil
de Pontoise.--Il meurt pauvre.--Son prestige.--Appréciation
des contemporains.--A-t-il trempé dans la conspiration de
Cellamare?--Invraisemblance de cette accusation.
Saint-Simon se dédommageait de ces déboires en déversant sur son
hôte de la veille ses plus ingénieuses diffamations. Au milieu
«des horreurs» dont il le déclare convaincu, il l'accuse d'avoir
vendu sa Compagnie au Régent et le Régent à sa Compagnie, de les
avoir trompés à tour de rôle et de ne s'être prêté au règlement
des affaires confiées à ses soins qu'à la dernière extrémité, afin
de ne point tarir «la mine d'or» dont l'exploitation, savamment
dirigée, constituait le salaire de ses honteuses complaisances.
Ce que nous avons déjà dit de M. de Mesmes permet de pressentir
que rien de cela n'est bien sérieux. Des explications n'en sont
pas moins nécessaires sur cette imputation de vénalité qui sonne
si mal à l'oreille, surtout lorsqu'il s'agit de la magistrature.
Sous l'ancien régime, la remise par le souverain de sommes
d'argent à un grand seigneur, à un dignitaire de l'État, à un
officier de robe, n'impliquait aucune diminution morale de
celui-ci. C'était, au contraire, un témoignage d'estime, en
même temps qu'une récompense pour des services rendus. Les
chefs du Parlement figuraient, en bonne place, sur la liste
des gratifiés. Leurs fonctions étaient si onéreuses et le
profit qu'ils en retiraient si exigu que, sans l'appui des
libéralités du prince, bien peu eussent pu tenir leur rang.
En dehors des pensions,--dont, le plus souvent, les quartiers
servaient à payer l'intérêt du brevet de retenue conféré à leur
prédécesseur[313],--les Premiers Présidents recevaient des
gratifications en numéraire ou en immeubles et des cadeaux à
l'occasion de circonstances solennelles, comme le mariage de leurs
enfants[314]. C'étaient, parfois, des sommes fort importantes.
C'est ainsi que Nicolas de Novion, si généreusement traité au
moment de sa retraite, touchait d'un seul coup, l'année même de sa
nomination, le joli denier de cent mille écus qui lui valait les
félicitations de Bussy-Rabutin[315]. Certains, et des meilleurs,
ne craignaient même pas de provoquer les offres:
[Note 313: C'était, comme l'explique Gilbert de Lisle, le cas
de M. de Mesmes. Les quartiers de sa pension de 25 000 livres
étaient affectés au paiement des arrérages du brevet de retenue
établi au profit de son prédécesseur Le Pelletier.]
[Note 314: Le marquis de Sourches (t. II, p. 8) rapporte que
Mlle de Ribeyre, petite-fille de Nicolas de Novion, reçut, au
moment de son contrat, une paire de pendants d'oreilles de huit ou
dix mille écus. Il serait facile de multiplier les exemples.]
[Note 315: _Correspondance de Bussy-Rabutin_, t. IV, p. 284.
Novion était, en même temps, gratifié d'un billet de retenue de
pareille somme.]
--Sire, déclarait un jour Guillaume de Lamoignon, j'ai trois cent
mille livres de dettes. Mais mes plus rudes créanciers, ce sont
mon fils et ma fille. Sans les grâces de Votre Majesté, je serais
fort en peine de les établir[316]...
[Note 316: Mai 1664.--_Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. II,
p. 135.]
C'est précisément vers cette époque que des lettres-patentes lui
attribuaient la propriété de la terre de Courson confisquée au
début du procès de Fargues.
A l'égard de M. de Mesmes, les procédés ne pouvaient être
différents. Nul, en effet, n'avait plus besoin de la manne
royale et, à vrai dire, n'y avait plus de droits. Pénétré de
l'importance de sa charge, il lui avait, au grand profit de son
autorité, imprimé un lustre jusqu'alors inconnu. En contact
quotidien avec les vétérans de la Grand'Chambre, les Premiers
Présidents n'entretenaient que peu de rapports avec l'élément
jeune,--Enquêtes et Requêtes,--dont la turbulence faisait le
désespoir des chanceliers. De Mesmes s'appliqua à attirer chez
lui, par l'éclat de ses réceptions, ces redoutables frondeurs et
à les retenir par la séduction de son esprit. A ce jeu, sa bourse
s'épuisa rapidement; mais l'influence présidentielle s'accrut si
bien qu'il ne tarda pas à devenir l'arbitre de toute la Compagnie.
Pour un pouvoir débile, attaqué de toutes parts, et contraint
de faire face à des difficultés multiples, c'était une fortune
inespérée que cette influence du représentant de la Couronne sur
le corps, réputé ingouvernable, dont il était chargé de diriger
les débats. La laisser s'amoindrir, en refusant un concours
pécuniaire qu'aux heures de sa toute-puissance le grand roi ne
marchandait pas, c'eût été une lourde faute. Philippe d'Orléans
n'eut garde de la commettre. De Mesmes accepta les subsides qu'on
lui offrait, comme un homme qui, recevant son dû, ne se tient
pas pour obligé. Non content, d'ailleurs, de parer aux exigences
d'une représentation très onéreuse, il employait aussi les
largesses du Trésor à effectuer au Palais des travaux importants,
notamment à rétablir dans leur ancienne splendeur les lambris de
la Grand'Chambre. Mais l'intervention opportune du Régent à son
égard se manifesta surtout durant cet exil de Pontoise, qui se
produisit dans les conditions économiques toutes particulières
révélées par la relation de Gilbert de Lisle. La déroute du
système de Law avait ruiné Paris, et bon nombre de magistrats,
réduits «à la charité», n'étaient pas en état de pourvoir à la
plus petite dépense[317]. Ceux même qui possédaient de quoi
se suffire ne trouvaient, dans l'ancienne capitale du Vexin,
envahie par la multitude des gens vivant du Palais, aucune des
ressources nécessaires pour un établissement, si modeste fût-il.
La plupart de ces Messieurs, logés dans de misérables chambres
d'auberge, où l'on couchait à cinq ou six, plusieurs dans le
même lit, n'avaient la possibilité ni de se livrer au travail,
ni de faire bouillir un pot-au-feu. De Mesmes apparut à tous
comme un Dieu sauveur. Mis en possession de la demeure princière
des Bouillon, l'abbaye de Saint-Martin, il s'installa avec cette
magnificence, non exempte d'ostentation, dont il avait le secret.
Il établit deux tables en permanence: l'une, destinée au personnel
subalterne, que présidaient ses secrétaires: l'autre, de quarante
à cinquante couverts, dont, en personne, il faisait les honneurs à
ses collègues. Telle était sa profusion, que ceux qui préféraient
vivre chez eux pouvaient envoyer prendre des provisions de tous
genres. Le dîner de rentrée du 11 novembre coûta à lui seul vingt
mille livres... C'est le Régent qui payait...
[Note 317: _Relation de Gilbert de Lisle._]
Le Premier Président ne lui avait pas, en effet, dissimulé les
dangers de son coup de force, le mécontentement qui régnait au
sein d'un corps où il suffisait d'une imprudence pour faire surgir
quelque Broussel, les sympathies que ce corps recueillait auprès
des grandes Compagnies du royaume, son extrême popularité, tant
en province qu'à Paris. Avec sa mobilité habituelle, le duc
d'Orléans, en vue de parer aux périls d'une décision regrettée
peut-être aussitôt que prise, avait ouvert les caisses de l'État
à ceux des exilés qui, ayant pu se créer un intérieur décent,
étaient en situation «d'adopter des orphelins». Le procureur
général Joly de Fleury toucha, de ce chef, cent mille livres[318].
De Mesmes reçut bien davantage pendant les cinq mois que dura
la disgrâce du Parlement. Quatre cent mille livres, assure
Saint-Simon. Il faut, croyons-nous, doubler au moins la somme; car
ce bourreau d'argent dépensait sans compter, comme s'il se fût agi
de son propre fonds. On imagine s'il s'enrichissait à ce métier!
Quand il mourra, deux ans plus tard, c'est à peine si, des grands
biens recueillis par lui en héritage, il restera de quoi payer ses
dettes.
[Note 318: _Journal de Barbier_, t. I, p. 299.]
Telles sont les conditions dans lesquelles se poursuivaient,
entre le gouvernement et la Première Présidence, de laborieuses
négociations, agrémentées de gros mots d'une part, d'impertinences
de l'autre. L'opinion publique les suivait avec passion. De
Mesmes cédait-il sur un point? C'était, aux yeux de l'opposition,
un homme que ses prodigalités mettaient à la merci de la
Couronne[319]. Résistait-il aux exigences du Régent? La Cour
aussitôt criait à la trahison. Ce sort peu enviable sera, pendant
le cours du dix-huitième siècle, celui de tous les Premiers
Présidents lorsque, par suite de conflits incessants, ils se
trouveront placés «entre l'enclume de leur compagnie et le
marteau du despotisme[320]». Tout, en 1720, ne s'en terminait
pas moins,--résultat sans exemple,--à la satisfaction des deux
parties. La Constitution (bulle _Unigenitus_) était enregistrée
avec la participation des gallicans les plus rigides; Law,
abandonné de ses protecteurs, cherchait son salut dans la fuite;
et le Parlement, rappelé à Paris, rentrait en possession des
droits dont l'avait privé le lit de justice du 26 août 1718.
[Note 319: _Ibid._, p. 245.]
[Note 320: Mathieu Molé lui-même, durant sa glorieuse
magistrature, n'avait pu parvenir à échapper aux suspicions.]
C'est, n'en déplaise à Saint-Simon, d'une façon triomphale que
s'achèvera l'existence de Jean-Antoine de Mesmes. Mathieu Marais,
qui prisait fort ses remontrances, écrit de lui en 1717: «M.
le Premier Président s'est comporté avec toute la dignité, la
noblesse, l'esprit, l'amour et l'attachement pour sa Compagnie
que l'on peut désirer[321].» Barbier, qui ne saurait être
suspect, car il accueille avec complaisance les bruits les plus
malveillants, dit de son côté: «Cet homme a fini glorieusement
sa carrière: il a parfaitement rempli sa charge. L'affaire de
Pontoise l'a immortalisé par la grandeur avec laquelle il a vécu.
S'il s'entendait avec la Cour, il y a grande apparence: il l'a
fait assez adroitement pour être toujours aimé et respecté de
sa Compagnie[322].» Cette opinion ne faisait, d'ailleurs, que
se fortifier avec le temps. Lorsque, trente ans plus tard, le
Président Hénault rédigera ses souvenirs de jeunesse, il tracera
de son ancien chef un portrait ému auquel nous avons déjà fait
quelques emprunts. Jamais, déclarera-t-il, aucune personne «ne
fut plus heureusement formée pour la première place». Il ajoutera
que, révéré de ses collègues, M. de Mesmes restera comme le type
«du Premier Président qui, n'ayant jamais eu d'exemple, ne sera
jamais imité[323].» Le dernier hommage que nous ayons à citer
émane d'un membre de la pairie. M. de Luynes écrit, en 1757:
«M. de Mesmes, dont le nom sera à jamais illustre par le talent
supérieur de gouverner le Parlement presque en maître, faisoit
une dépense prodigieuse, et quoiqu'il fût médiocrement instruit,
la supériorité de son esprit lui avoit attiré une considération à
laquelle il n'est pas facile de parvenir[324].»
[Note 321: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 236.]
[Note 322: _Journal de Barbier_, t. I, p. 298.]
[Note 323: _Mémoires du président Hénault_, p. 398.]
[Note 324: _Mémoires du duc de Luynes_, t. XVI, p. 192.--La
seule note discordante que nous ayons trouvée sur la valeur de M.
de Mesmes émane de Mme de Staal de Launay. «Le Premier Président,
dit-elle, étoit, selon les apparences, tout dévoué à la maison du
Maine. Elle en tira peu de secours. C'étoit un grand courtisan et
un homme médiocre, d'un esprit et d'une société agréables, faible,
timide, rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent de
servir.» De ce jugement il convient de retenir ces mots: _Elle en
tira peu de secours_, et ceci également: rempli de ces défauts qui
aident à plaire et _empêchent de servir_. C'est une présomption
de plus à joindre à celles que nous allons énumérer touchant la
prétendue participation de M. de Mesmes à la conspiration de
Cellamare.]
Malgré la protection dont le couvrent ces témoignages, nous ne
saurions dissimuler qu'il y avait, au dire des _Mémoires_, un
abominable forfait dans l'existence de ce galant homme. Ce n'était
ni la condamnation à mort d'un innocent, comme dans la vie de
Lamoignon, ni une félonie compliquée d'abus de dépôt, comme dans
celle de Harlay: c'était un crime de haute trahison.--Outrée de
la situation faite aux bâtards par le lit de justice de 1718, la
duchesse du Maine avait tourné ses regards du côté de Madrid. Sa
participation à la conspiration de Cellamare, qui avait pour but
de renverser le Régent et de lui substituer Philippe V, n'est pas
douteuse. Saint-Simon a jugé opportun de lui donner de Mesmes
comme compère... La preuve? Elle résultait d'une lettre écrite de
la main même du Premier Président, «par laquelle il répondait du
Parlement à l'Espagne et parloit sans ménagements sur la chose et
sur les moyens»... De quoi faire pendre dix fois son homme!--Ce
conjuré, chez qui l'ingénuité le disputait à l'imprudence,
craignait-il, un jour, qu'on eût vent de sa perfidie? On doit
le croire, car il sollicitait, par l'entreprise d'une personne
nommée Mlle de La Chausseraye, la faveur d'une entrevue secrète
avec le Régent. Ayant obtenu satisfaction, il se rendait au
Palais-Royal, frappait à une porte dérobée, était introduit, non
par les serviteurs de la maison, mais par un valet de Mlle de
La Chausseraye, lequel, au dire de Duclos, remplissait auprès
de sa maîtresse, en dehors de son emploi officiel, une fonction
d'un ordre plus intime[325], et, en présence de cette même La
Chausseraye, recevait audience. Aussitôt, de faire étalage de
son talent de beau parleur et de formuler des protestations de
fidélité; mais le Régent ne tardait pas à lui placer sous les
yeux le corps même du délit, c'est-à-dire la fameuse lettre:
un véritable coup de théâtre!--Se voyant déjà la corde au cou,
le conspirateur se précipitait à terre, embrassait «non pas
les jambes, mais les pieds» du prince, implorait son pardon et
manifestait la plus belle peur qui se puisse loger dans l'âme d'un
robin. Sur quoi Son Altesse Royale, dépêtrée de cette frénésie
de contrition, remettait la lettre dans sa poche,--une arme trop
précieuse pour qu'il s'en dessaisît!--et s'éloignait sans ajouter
mot[326].
[Note 325: _Œuvres complètes de Duclos_, t. VII, p. 7.]
[Note 326: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 4 et suiv.]
Voilà la scène rapportée par Saint-Simon. De qui déclare-t-il la
tenir? Du procureur général Joly de Fleury, le seul ami qu'il
comptât dans la robe. Référence à coup sûr fort respectable. Ce
qu'il y a de préoccupant c'est que, lorsque Saint-Simon tient
ou dit tenir une anecdote de Joly de Fleury, cette anecdote est
bientôt démontrée inexacte[327]. Aussi bien, Joly de Fleury ne
savait rien par lui-même: le récit qui lui est prêté, il l'aurait
recueilli de la bouche de La Chausseraye... Quel était donc ce
personnage féminin, aux mœurs suspectes, que le Régent initiait
aux secrets d'État? C'était une façon d'aventurière dont la vie
accidentée participe du roman. Issue d'une mésalliance, elle avait
longtemps végété «dans l'angoisse, l'obscurité et la misère».
Mais, douée d'un esprit «tourné à l'intrigue, aux manèges, à la
fortune», elle parvint, grâce à ses merveilleux talents et à son
peu de répugnance pour certaines compromissions, à se pousser
dans le monde, à capter les bonnes grâces de Madame Palatine, à
«apprivoiser les ministres», dont elle obtenait tout, à pénétrer
jusqu'au roi, qu'elle amusait de ses saillies et qui la recevait
«par les derrières». Entre temps, elle se lançait dans la dévotion
et s'érigeait en protectrice du cardinal de Noailles: ce qui
ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de jouer un jeu d'enfer et de
gagner, au système de Law, une vraie fortune. Au demeurant, on
ne vit jamais «créature si adroite, si insinuante, si flatteuse
sans fadeur, si fine, ni si fausse[328]»... Si fausse! Nous ne
le faisons pas dire. Et c'est uniquement sur la foi de cette
personne, ainsi jugée par Saint-Simon lui-même, que celui-ci se
fait l'écho de l'étonnant récit dont nous venons de reproduire
les grandes lignes. De cette soi-disant participation du plus
haut magistrat de France aux entreprises de la duchesse du Maine,
il ne recueillera, au cours de son existence de chroniqueur aux
aguets, ni un mot, ni une rumeur, ni un soupçon. L'ignorance de
ses contemporains sera, du reste, non moins absolue, car dans les
relations, correspondances, écrits divers de cette époque, de même
que dans les pièces relatives au procès, on ne rencontre aucune
allusion à ce détail capital d'une affaire qui, pendant plus d'une
année, défraya toutes les conversations. Ce sera seulement un
demi-siècle plus tard que Paris étonné apprendra la trahison de
M. de Mesmes. De quelle manière? Par la publication des œuvres de
Marmontel et de Duclos, lesquels, mis en possession des _Mémoires_
encore inédits, y copieront, sans songer seulement à en vérifier
l'exactitude, la prétendue accusation de La Chausseraye. Moyennant
quoi ces deux historiens-philosophes, dont la naïveté égalait
l'absence d'esprit critique, tiraient cette conclusion que de
Mesmes «fut convaincu d'avoir trempé dans la conspiration[329]»!
[Note 327: Ainsi en est-il du prétendu empoisonnement de
Madame. Voir, à ce sujet, _Saint-Simon considéré comme historien
de Louis XIV_, par Chéruel, p. 154 et 473 et suiv.]
[Note 328: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VII, p. 222 et suiv.]
[Note 329: Ce sont les termes mêmes de Marmontel, _Histoire
de la Régence_, p. 347.--La relation de Duclos se trouve dans ses
_Œuvres complètes_, t. VII, p. 7.]
L'invraisemblance de pareils commérages n'est-elle pas
saisissante? A quelle personne impartiale fera-t-on croire
qu'un Premier Président, chaque jour en contact avec le chef de
l'État, ait eu besoin, pour arriver jusqu'à lui, du patronage
de La Chausseraye? Que celle-ci, évoluant comme chez elle dans
l'intimité du Palais-Royal, ait été promue à l'honneur de juge du
camp au cours d'un débat qui mettait en jeu les intérêts les plus
graves? Qu'un homme, réputé à juste titre comme «le plus délié de
son temps[330],» ait, de sa propre main, dressé le programme d'un
complot dont la divulgation pouvait entraîner pour lui les plus
fâcheuses conséquences? Que le Régent, peu discret de sa nature,
n'ait jamais soufflé mot de cette histoire, même à celui qu'il
considérait comme son ami, son conseil, son confident intime: nous
voulons dire Saint-Simon?
[Note 330: _Mémoires du président Hénault._]
Saint-Simon! Aucune objection ne le touche, si ce n'est pourtant
cette dernière, qui l'atteint dans sa vanité. Aussi éprouve-t-il
le besoin d'attester que, si le duc d'Orléans ne s'ouvrit pas
à lui, ce ne fut point par manque de confiance, mais parce
que Dubois le lui défendit. Pourquoi? Comment? Dans quelles
circonstances? Ici les explications deviennent confuses et
subtiles[331]. Ce qui, heureusement, ne participe pas de ce
caractère sibyllin, ce sont les raisons qui déterminèrent le
Régent à ne point exécuter le criminel qu'il venait de prendre la
main dans le sac. Il fallait qu'elles fussent bien puissantes, car
le prince était déjà si mal disposé à l'égard du Premier Président
que, au moment du lit de justice de 1718, il avait pris la
résolution «de le chasser»... Chose inouïe! C'est Saint-Simon,--du
moins il l'assure,--qui opéra le sauvetage. Non par bonté d'âme,
on peut le croire, mais par un raffinement de haine: il importait,
déclare-t-il, de laisser au misérable le temps de se compromettre
davantage pour mieux l'accabler[332]!... Raisonnement que le
Régent trouva si péremptoire, qu'il se décida à suspendre le cours
de sa justice. Mais alors, quelles considérations purent bien
l'arrêter quand il posséda les preuves de la félonie?
[Note 331: Moins embarrassé que Saint-Simon, tout en
n'étant d'ailleurs pas mieux renseigné que lui, Duclos explique
l'indulgence de Dubois de la façon suivante: Il y a, dit-il,
apparence que si l'abbé Dubois étouffa l'affaire «c'est dans la
vue qu'il pouvoit un jour avoir besoin pour lui-même d'un juge
corrompu...» Il est difficile de pousser plus loin le champ des
conjectures!]
[Note 332: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 362.]
Cette fois-ci, c'est La Chausseraye qui joue, au profit du
coupable, le rôle de Providence... Après l'avoir tiré de son
évanouissement et replacé sur ses jambes, elle courut après Son
Altesse pour lui tenir le langage suivant: «Avec cette pièce en
mains, voilà un homme qui ne peut plus qu'être à vous, à pendre
et à dépendre, et c'est la meilleure aventure qui vous pût
arriver, parce que, désormais, vous en ferez tout ce qu'il vous
plaira sans qu'il ose souffler.»
Avis non moins judicieux que pratique. Si, en effet, le duc
d'Orléans est nanti d'un document aussi décisif, c'en est fait
de M. de Mesmes: on le tient si bien qu'il ne peut plus être
qu'un instrument dont la Cour usera et abusera à sa convenance.
Cela se trouve d'autant mieux qu'on est à la veille de graves
conflits, ceux-là mêmes dont l'exil à Pontoise va,--trois mois
après,--constituer le dénouement... Or qu'arrive-t-il? Précisément
le contraire de ce qu'on eût été en droit d'attendre si de
Mesmes avait eu les mains liées. Jamais il ne fit preuve de plus
d'indépendance: indépendance qui, dépassant parfois la mesure,
n'épargnait au chef de l'État ni brocards ni plaisanteries; le
tout «de la manière la plus indécente et la moins mesurée[333]».
Et quand le Régent manifeste son indignation, «le coquin» ne
laisse pas que de persister dans son impertinence... Est-ce là le
fait d'un homme qu'on vient de représenter plus mort que vif, se
roulant à terre de désespoir, prêt à toutes les palinodies pour
obtenir sa grâce? Et vit-on jamais criminel, aussi soucieux de
vivre, traiter avec une pareille désinvolture un prince qui a en
poche tout ce qu'il faut pour le perdre[334]?
[Note 333: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XVII, p. 8.]
[Note 334: Les altercations entre eux étaient fréquentes.
Buvat, au mois d'avril 1722, en rapporte une qui, si les détails
sont exacts, donne une singulière idée du langage du Régent.]
Nous n'aurions garde d'insister!--La Chausseraye a-t-elle
imaginé le récit reproduit par les _Mémoires_? S'est-elle
bornée à fournir, à titre d'hypothèse, un canevas qu'avec ses
ressources infinies Saint-Simon s'est plu à broder? Le nom de
l'habile entremetteuse n'est-il venu sous sa plume qu'en vue de
se dégager personnellement d'une responsabilité par lui jugée
trop lourde?--Ce sont là autant de questions sur lesquelles nous
n'avons pas à prendre parti. Ce que nous croyons pouvoir affirmer,
c'est que la coopération de M. de Mesmes à la conspiration de
Cellamare est, comme les crimes imputés à ses prédécesseurs, une
pure invention[335].
[Note 335: C'est aussi la conclusion de Chéruel. _Saint-Simon
considéré comme historien de Louis XIV_, p. 154.]