XV

La requête des ducs contre les bâtards.--La duchesse du Maine

prépare la résistance.--Elle se concilie la noblesse et le

Parlement.--Supplique au roi.--Le Régent s'inquiète et veut sévir.--Le

lit de justice du 26 aout 1718.--La joie de Saint-Simon.--Courte durée

du triomphe.--Mlle de Mesmes épouse le duc de Lorges.--Fureur de

Saint-Simon.--Il se résigne.--Tentative de transaction.--La réception

du duc de Nevers.--La question du bonnet reste entière.

Dans un concert de clameurs se poursuivait la lutte. Elle ne

tardait pas, d'ailleurs, à se fondre dans une mêlée générale

où allaient successivement se lancer toutes les catégories de

privilégiés dont l'existence était suspendue aux questions de

cérémonial et d'étiquette.

Ce fut d'abord l'action intentée par les princes du sang, pour

faire déchoir les légitimés des avantages,--spécialement «de

l'habilité au trône»,--que la faveur de Louis XIV leur avait

concédés. Les ducs n'attendaient que ce signal pour entrer, eux

aussi, en campagne. Leur but? Le même que celui des princes. Ils

voulaient, de plus, l'abrogation de ce rang intermédiaire, qui

leur causait tant d'ombrage, et le retrait de l'édit autorisant

la réception des bâtards à l'expiration de la vingtième année. Ce

qu'ils revendiquaient, en un mot, c'était l'égalité de rang, avec

droit de préséance, en vertu de la maxime: _Chacun sied premier

selon que premier a été fait pair_[288].

[Note 288: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 290.]

Il y eut, à ce sujet, de longs débats où l'ingratitude humaine,

sous couleur d'indépendance, se donna scandaleusement carrière. Il

se produisit, néanmoins, des résistances d'autant plus honorables

que les récalcitrants, qualifiés de «faux frères», s'exposaient

à d'incroyables grossièretés. Parmi eux figuraient: M. d'Antin,

dont la situation était particulièrement délicate; M. de Rohan,

«jamais d'accord avec personne, ni avec lui-même»; M. d'Aumont,

«valet du duc du Maine et du Premier Président», déshonoré par

ses capitulations dans l'affaire du bonnet; MM. d'Estrées et

de Mazarin, «des excréments de la nature humaine»: ce dernier,

chassé «avec ignominie» des réunions ducales, «fut mis par les

épaules, littéralement, dehors[289]»... Au nombre des indécis

se trouvait M. de Rochebonne, évêque-comte de Noyon, qui refusa

longtemps sa signature. Mais il était jeune, pauvre, et aimait

la dépense. Saint-Simon s'attacha à lui avec tant d'opiniâtreté

qu'il finit par obtenir son concours, en échange d'une grasse

abbaye, l'abbaye de Saint-Riquier, arrachée à la faiblesse du

Régent[290]... En l'absence de M. de Reims, qui adhéra par écrit,

la requête contre les bâtards fut rédigée chez l'évêque-comte de

Laon, lequel se chargea de la présenter au roi.--Les voilà pris,

s'écrie triomphalement Saint-Simon: écrasés «comme un pou entre

deux ongles»!

[Note 289: _Ibid._, t. XIII, p. 291.]

[Note 290: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XIII, p. 120.]

Avec crânerie la duchesse du Maine prépara la résistance. On

vit tout à coup débarquer à Sceaux des voitures de volumes

poudreux, de chartes, de parchemins, et tout son entourage,

depuis le cardinal de Polignac jusqu'à Mlle de Launay, se mit à

la besogne. Pour sa part, elle passait les nuits en recherches

fiévreuses, accumulant sur son lit des montagnes d'in-folio,

sous l'amoncellement desquels son exiguë personne ressemblait

à Encelade abîmé sous l'Etna[291]. Elle ne se bornait pas

à compulser les vieilles chroniques: elle mettait aussi à

contribution les jurisconsultes anciens et modernes. En même

temps, elle faisait appel aux lumières du dehors, acceptant

le concours de toute espèce de gens qui argumentaient de

légitimations faites à la cour de Sémiramis ou dans la famille

de Nemrod. Le plus sérieux de ces avocats de circonstance était

l'abbé Legendre, chanoine de Notre-Dame et ancien secrétaire de

Mgr de Harlay. Or l'abbé Legendre établissait: que les bâtards

royaux, sous la première et la seconde race, succédaient à la

Couronne comme leurs frères légitimes; que les légitimés, n'étant

appelés au trône qu'à défaut de princes légitimes, ces derniers

n'avaient aucun intérêt à réclamer contre l'édit[292].

[Note 291: _Mémoires de Mme de Staal de Launay._]

[Note 292: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 329 et suiv.]

Mais un trait de génie de Mme du Maine, ce fut de lancer dans les

jambes des ducs,--ceux de ses adversaires qu'elle abhorrait le

plus,--la totalité de la noblesse française. On a vu l'irritation

de cette dernière lorsque, sans égards pour l'état du vieux roi,

les ducs répandirent dans le public des écrits affirmant leur

droit à la dévolution de la couronne: irritation qui faillit

dégénérer en émeute, quand ils manifestèrent l'intention d'aller,

en groupe séparé du reste de la noblesse, saluer le nouveau

monarque... Il y avait là une situation facile à exploiter: la

duchesse du Maine ne manqua pas d'en tirer avantage. D'où une

sorte de complot en vue de battre en brèche le principe même de

la pairie. Les simples gentilshommes ne se gênaient plus pour

déclarer que, ne pouvant prétendre à cette haute dignité, ils

devaient manœuvrer de façon à la détruire. Sur quoi, d'aller de

porte en porte, de faire appel à tout le monde, même «aux borgnes

et aux boiteux», et, après avoir soulevé Paris, d'ameuter la

province. Une campagne à laquelle on peut croire que la robe ne

demeura pas étrangère... Elle écrivait dans toutes les directions,

expédiait des députés, organisait des assemblées et chargeait des

orateurs d'y prendre la parole. Tout ce qui lui touchait de près

ou de loin se précipitait dans la mêlée, jusqu'au bailli de Mesmes

qui utilisait sa qualité d'ambassadeur de Malte pour enlever

l'adhésion des chevaliers de son ordre.

«Ramas informe, s'écrie Saint-Simon, sans consistance, sans nom,

sans fonction, sans mouvement légitime!»--Légitime ou non, le

mouvement s'accentuait de telle sorte qu'il recrutait des adeptes

jusque dans l'entourage du Régent. Aussi bien, les coalisés ne

tardaient-ils pas à adresser au roi une supplique,--signée en

rond, afin qu'il n'y eût ni premier ni dernier,--où, en attendant

la suppression de la pairie, ils demandaient justice contre «ses

burlesques entreprises[293]». Et comme cet écrit ne recevait pas

de réponse, ils présentaient requête au Parlement pour protester

contre tout ce qui pourrait être fait au Conseil sans l'assemblée

des États généraux, seuls juges de la succession au trône.

[Note 293: «Plaise à Sa Majesté, y était-il dit, déclarer que

les pairs de France ne forment point un corps et, en conséquence,

leur défendre de se créer des syndics et des commissaires,

déclarer aussi qu'ils n'ont point droit de décider seuls de

la succession à la couronne et des régences, ni de régler les

affaires importantes de l'État.»]

Jusque-là, le duc d'Orléans avait vu sans déplaisir «tout ce

vacarme». Peut-être même le favorisait-il[294]. Mais cette

évocation des États généraux retentit à ses oreilles comme un

glas funèbre et lui souffla «une vapeur de crainte». Il se crut

perdu s'il ne recourait à des mesures de rigueur. C'est pourquoi

il fit à six des conjurés l'honneur de les faire arrêter. En même

temps, par un jeu de bascule qui entrait dans les combinaisons de

sa politique, il interdisait aux ducs de s'assembler. Ceux-ci,

aux grands éclats de rire du public, en furent réduits à aller

se concerter au Port-à-l'Anglais, sous couleur «d'y manger des

matelotes[295]». Et comme ces conciliabules agrémentés d'agapes

confraternelles aboutissaient,--10 octobre 1722,--à un nouveau

factum où se reconnaissait, à «son laconisme dur, sec, bouillant

et inconsidéré», la griffe de Saint-Simon, la coalition ripostait

de la belle encre...

[Note 294: Saint-Simon l'en accuse en termes formels. Voir

notamment: _Mémoires_, t. XV, p. 44.]

[Note 295: _Les Correspondants de la marquise de Balleroy_, t.

I, p. 182: «Ils y tiennent la cour de Paris; on s'en moque assez.»]

Cette fois, ce n'était pas l'origine des maisons ducales qui

était passée au crible,--Novion, sur ce sujet, n'avait rien

laissé à dire,--mais l'origine de leurs pairies, ces pairies dont

l'étrange ambition était d'égaler celles du temps de Charlemagne.

Pour quelques-unes qui avaient été accordées au mérite ou à la

naissance, combien d'entre elles avaient été extorquées, au

moment des guerres civiles, par des sujets rebelles! Combien

provenaient de complaisances honteuses, comme celles qui dataient

d'Henri III, lequel profana l'institution «en faveur de ses

passions favorites!» Combien enfin n'avaient d'autre source que

des fantaisies puériles! C'est ainsi que M. de Saint-Simon, le

père, avait dû la sienne à cette circonstance heureuse qu'il

ne redoutait pas le tonnerre, dont son jeune maître avait

grand'peur[296]... Si bien que, toute récapitulation faite, on

voyait tour à tour «la beauté, la crainte, la volupté, le caprice

présider à la distribution d'une si éminentissime dignité»...

Éminentissime, surtout dans l'opinion de ceux qui en étaient

nantis; car, en somme, à quoi se réduisait-elle? A un double

droit: celui de siéger au Parlement en qualité de conseiller

honoraire, sans pouvoir jamais y présider; celui «de faire les

importants à la Cour et d'y voir leurs femmes assises»... En

réalité, il n'existait qu'un titre. Ce titre par excellence, le

plus ancien, le plus honorable, était celui de gentilhomme, par

lequel juraient François Ier et Henri IV. Le gentilhomme tirait

de Dieu sa qualité: le duc n'était tel que par la grâce du roi. Un

parchemin l'avait fait, un autre suffisait pour le défaire[297].

[Note 296: Saint-Simon attribue à une cause différente, mais

tout aussi futile, la faveur dont bénéficia, auprès de Louis

XIII, son père, alors page de la petite écurie. Elle provenait,

assure-t-il, de ce que le jeune serviteur avait trouvé le moyen,

aux relais de chasse, de présenter, plus vite que ses camarades,

les chevaux de rechange de Sa Majesté. «Il lui tourna son cheval,

puis, la tête à la croupe de l'autre, tellement que, sans mettre

pied à terre, le roi n'eut qu'à sauter de l'un sur l'autre. Cette

invention, qui satisfaisoit son impatience, lui plut tant, qu'il

demanda le même page à l'autre relai et l'y vouloit toujours

avoir.»--_Supplément aux Mémoires_, t. XXI, p. 36.]

[Note 297: _Supplément aux Mémoires de Saint-Simon_, t. XXI,

p. 254 et suiv.]

Et le bonnet? Que devenait-il durant cet échange d'aménités?

C'étaient toujours, du côté des pairs, de formidables efforts en

vue de terminer l'affaire au mieux de leurs intérêts. Mais chaque

fois qu'ils se risquaient au Parlement, ils voyaient surgir devant

eux, soit le sourire narquois de M. de Mesmes, soit le visage

renfrogné d'André de Novion, soit l'un et l'autre. Et l'objection

qu'on leur opposait était invariablement la même, à savoir qu'à

la séance du 2 septembre 1715 la solution du litige avait été

renvoyée à la majorité du roi... Si, du Palais, ils se rendaient

chez le Régent pour le sommer de tenir ses promesses, la réponse,

pour être courtoise, n'en restait pas moins identique:--Messieurs,

déclarait Son Altesse Royale, Sa Majesté ne tardera pas à prendre

le pouvoir... Je vous en supplie, un peu de patience.

La patience! mais c'était ce fonds qui leur manquait le plus.

Voyant qu'il n'y avait aucune chance d'obtenir un jugement,

Saint-Simon se persuada qu'une transaction n'était pas impossible.

Aussitôt il rédigea un projet qui dut lui paraître admirable, car,

n'accordant rien, il exigeait tout[298]. La difficulté était de

le faire aboutir. Or, après avoir lu, personne ne prit la peine

de le discuter: il ne pouvait qu'appeler une nouvelle déception

après tant d'autres. L'auteur de cette tentative malheureuse en

fût peut-être, de dépit, tombé malade si, à ce moment même, la

Fortune, lasse sans doute de ses rigueurs, ne lui avait offert une

de ces compensations qui font époque dans la vie d'un homme.

[Note 298: D'après le projet, les ducs devaient à l'avenir:

1º être reçus aux hauts sièges avec un cérémonial de nature à

relever leur dignité; 2º entrer à la Grand'Chambre et en sortir

par la porte du barreau; 3º être exonérés de la garde des bancs;

4º recevoir le salut au cours du délibéré... sans préjudice

d'autres menus avantages, notamment celui-ci «qui avait son

importance et sa sensibilité», qu'on rembourrerait les banquettes

ducales.--_Écrits inédits_, t. III, p. 435 et suiv.]

Déjà, en juillet 1717, date à laquelle les bâtards subirent

leur première humiliation,--déchéance du droit à la Couronne et

interdiction de traverser le parquet,--le cœur des ducs avait eu

un avant-goût des joies célestes. Mais rien n'est comparable aux

transports que leur causa le lit de justice du 26 août 1718. Ce

coup d'État,--c'en était un,--visait à la fois M. du Maine et le

Parlement... Au premier, on reprochait ses accointances avec une

opposition de plus en plus agressive, ses intrigues et celles

de sa femme, ses relations avec l'Espagne, son empressement à

propager, contre l'honneur du Régent, certains bruits calomnieux.

Le laisser en paix poursuivre l'éducation de Louis XV,

c'était lui permettre de consolider une situation qui, grâce à

l'attachement de son royal élève, deviendrait dangereuse le jour

où prendraient fin les pouvoirs du duc d'Orléans... Au second,

on ne pardonnait ni sa bienveillance à l'égard des légitimés, ni

sa popularité tant à Paris qu'en province, ni «ses monstrueuses

entreprises dont l'une n'attendoit pas l'autre». Hier, c'était

l'édit relatif aux monnaies qu'il refusait d'enregistrer, sous

prétexte qu'en attribuant au numéraire une valeur fictive on

encourageait la fraude. Maintenant, c'est aux spéculations

financières de Law qu'il s'attaquait, en vertu de cet adage qu'il

n'est pas possible d'emplir les coffres du Trésor sans vider la

poche des contribuables. Et comme le Régent ne tenait pas compte

de leurs remontrances, ces robins querelleurs venaient de rendre,

le 12 août 1718, un arrêt interdisant à tous étrangers, même

naturalisés, de s'immiscer dans l'administration des deniers

royaux: mesure qui dissimulait à peine la menace de faire pendre

le contrôleur général des finances[299]!... Sur quoi, on tombait

d'accord au Palais-Royal qu'on ne pouvait, sans exposer le chef

de l'État au sort de Charles Ier d'Angleterre, se dispenser de

punir les auteurs de ces manifestations. On les frapperait donc,

et on frapperait, en même temps, leur ami, le duc du Maine, à qui

seraient enlevées, non seulement la garde et l'éducation de Sa

Majesté, mais aussi le bénéfice de ce rang intermédiaire dont le

nom seul suffisait à affoler toutes les têtes de la pairie[300].

[Note 299: «Cet arrêt fit beaucoup de bruit; on le lisoit

partout.»--_Journal de Barbier_, t. I, p. 10.]

[Note 300: Il en était de même pour le comte de Toulouse.

Mais celui-ci, à raison de ses services, de ses vertus et de son

effacement, était aussitôt, par voie gracieuse, rétabli dans ses

prérogatives. C'est surtout en vue d'accentuer l'affront infligé

à son frère que cette décision, dont sa descendance ne devait pas

profiter, était prise à l'égard du comte de Toulouse.]

Ce lit de justice du 26 août 1718, qui allait tirer la dignité

ducale «de ses anéantissements passés», occupe une place sans

pareille dans les souvenirs de Saint-Simon... Quel merveilleux

tableau il en dresse! Deux cents pages d'une passion débordante,

d'une puissance descriptive qui tient du prodige[301]!

[Note 301: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XV, p. 355 et suiv.;

t. XVI, p. 1 et suiv.]

C'est lui qui, le premier, a eu la pensée de cette réunion; lui

qui, afin de prévenir les cabales, propose qu'elle soit tenue non

au Parlement, comme d'usage, mais aux Tuileries, avec invitation

non motivée adressée le jour même[302]. Dès que son avis est

adopté, ce sont des démarches fiévreuses, des conciliabules

secrets, des notes griffonnées à la hâte dans le cabinet d'hiver,

en carrosse, à la promenade, sur la niche du chien. Ce sont aussi

de grandes et petites hypocrisies destinées à dérouter les gens,

des tentatives de séduction, des marchandages, des menaces...

Et quels soins pour éviter toute surprise! Les hypothèses les

plus diverses sont envisagées, avec discours appropriés à chacune

d'elles: suivant que les bâtards assisteront à la séance ou

prendront la fuite, suivant que le Parlement refusera de se rendre

à un appel qui déguise un guet-apens, ou qu'il se résoudra à

l'obéissance. Les troupes sont consignées dans leurs casernes et,

pour n'être point retardé d'une seconde, le chauffe-cire attend

dans la pièce voisine avec un flambeau, mèche allumée. Il n'est

pas jusqu'au code des signaux, accessoire de toute conspiration

bien ordonnée, qui n'ait été l'objet de calculs approfondis. Les

initiés doivent agir selon que le Régent se croisera les jambes,

déploiera son mouchoir ou fera «d'autres gestes simples». Mais un

détail qui éveille d'une façon toute particulière la vigilance

du grand metteur en scène, c'est «la mécanique», c'est-à-dire

l'installation matérielle de la salle où va s'accomplir l'œuvre

destinée à rendre tout leur lustre à ces grandes victimes: la

royauté et la pairie. Il importe, en effet, pour la solennité des

décisions à prendre, que ce local improvisé reproduise exactement

l'économie de la Grand'Chambre. Il importe surtout qu'on installe

de hautes et de basses banquettes: les hautes, réservées aux ducs;

les basses, disposées à la manière des marchepieds, pour rappeler

à Messieurs de la robe «l'ignominie» de leur origine:--travail qui

ne fut exécuté qu'à la dernière heure, de crainte que l'éveil

n'en fût donné.

[Note 302: Le lit de justice y fut tenu «dans la grande

antichambre où le roi avait accoutumé de manger».]

Et tout s'accomplit suivant l'ordre du programme. Avisés du sort

qu'on leur réserve, les bâtards ne croient pas devoir assister

à l'écroulement de leurs rêves. Seuls les parlementaires,

ignorants de ce qui se trame, viennent subir le choc de la fortune

adverse... Il faut suivre Saint-Simon dans les détails de son

récit pour concevoir l'immensité d'une haine qui se révèle à

tout propos, malgré ses efforts pour se composer un visage où

apparaisse «une couche de modestie et de gravité». La douleur,

l'accablement, la déception, le désespoir de ses rivaux lui

causent d'incomparables délices, dont le développement furieux

déroute et stupéfie. Ces sentiments éclatent aux premiers

mots que le garde des sceaux consacre aux empiétements de la

Compagnie judiciaire. C'en était fini et bien fini, déclarait

le ministre, des doctrines qu'elle essayait de faire prévaloir:

«Le Parlement pouvant tout sans le roi et le roi ne pouvant rien

sans le Parlement!» Dorénavant, l'autorité royale ne tolérerait

ni l'esprit de critique, ni l'entêtement, ni la présomption, ni

la désobéissance: c'est une soumission absolue qu'elle exigeait

de tous les officiers de justice!... Paroles délicieuses qui

ravissent l'auteur des _Mémoires_ et produisent sur ses nerfs

l'effet «de l'archet sur un instrument». Mais quel délire

lorsqu'il constate l'abattement de l'assistance! «Mes yeux,

écrit-il, fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouroient

tout le grand banc, à genoux ou debout, et les amples replis

de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et

redoublée qui ne finissoit que par le commandement du roi, vil

petit gris qui voudroit contrefaire l'hermine en peinture, et

ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds...»

Vainement de Mesmes prononcera-t-il, en manière de protestation,

une harangue pleine de dignité et de convenance[303]. Il est

entendu que rien de bon ne saurait sortir de sa bouche. Ses

paroles,--«un reste de venin, de la malice la plus raffinée»,

dont le scélérat n'a pu «refuser la libation à lui-même et à sa

compagnie»,--n'arrêtent pas le cours de la colère royale. Le

garde des sceaux y coupe court par cette formule: Sa Majesté veut

être obéie et obéie sur-le-champ!... Un coup de tonnerre qui

«ressuscite» les ducs et précipite dans la poussière tous les

robins de la création!

[Note 303: Voir, au _Journal de Buvat_ (t. I, p. 524), le

procès-verbal de la séance. Le texte publié n'a pas été l'objet de

retouches: Saint-Simon lui-même en reconnaît l'exactitude.]

Dès lors c'est au Premier Président qu'avec une frénésie sauvage

va s'attacher Saint-Simon. Il se délecte à le montrer grinçant

des dents, tremblant de tout son corps, saisi d'un mouvement

convulsif qui lui démonte «à vis» le visage et permet de croire

que «son menton est tombé sur ses genoux»! Contraste saisissant

avec l'attitude conquérante du narrateur dont le cœur, dilaté

à l'excès, ne trouve pas «d'espace à s'étendre» et se meurt de

raffinements exquis. Si, dans cet anéantissement voluptueux de

son être, il découvre un dernier reste de forces, c'est pour se

remémorer les maux de la pairie depuis les entreprises de la

robe, se remercier lui-même d'y avoir apporté un remède, accabler

de nouveau sa victime pantelante, lui jeter à la face, en les

faisant pénétrer jusqu'aux moelles, l'insulte, le mépris, le

triomphe, l'achever par des sourires dérobés «et se baigner dans

sa rage!»... Le marquis d'Argenson insinue qu'en ce petit homme il

y avait de l'anthropophage[304]. Le mot paraît juste, avec cette

restriction que, chez cet ogre affamé de la chair des robins,

le cannibalisme se doublait d'une manière de démence. Il faut,

d'ailleurs, se réjouir de ce que le lit de justice ne tranchât,

en faveur des ducs, aucune des questions du bonnet. Il y a, en

effet, à la joie une mesure qu'on ne dépasse pas sans péril. Quel

dommage si une congestion fatale, déterminée par l'excès de grâces

nouvelles, était survenue avant la rédaction des _Mémoires_[305]!

[Note 304: _Mémoires du marquis d'Argenson_, t. I, p. 46.]

[Note 305: Saint-Simon explique (t. XVI, p. 87) pourquoi il

ne poursuivit pas, au moment du lit de justice, le règlement de

l'affaire du bonnet. Il redoutait des représailles et sans doute

aussi, un échec. Il estima «qu'il fallait quelquefois savoir

demeurer en souffrance».]

Ce jour fortuné ne devait pas, hélas! avoir de lendemain. Non

que les bâtards fussent au bout de leurs peines; car, bientôt

après, se produisaient les incidents relatifs à la conspiration

de Cellamare et l'arrestation des châtelains de Sceaux. Mais la

réintégration de M. du Maine au rang intermédiaire n'était qu'une

affaire de temps et, en fait, Saint-Simon n'eut jamais cette

satisfaction suprême de siéger avant lui. Quant au Parlement,

l'ostracisme politique, dont la Couronne entendait le frapper,

resta à l'état de lettre morte. Il continuait, comme par le passé,

son contrôle gênant, touchait à tout, aux questions financières

comme aux spéculations d'ordre religieux, ne ménageait ni

critiques ni remontrances et, finalement, se faisait exiler à

Pontoise, d'où, après un séjour de plusieurs mois, il rentrait à

Paris avec les honneurs de la guerre et l'auréole d'une popularité

encore accrue.

Et voici les plus grands déboires des ducs, la perte de leurs

illusions et le triomphe définitif de la robe, en la personne de

son Premier Président.

Avant de quitter, avec sa Compagnie, la ville de Pontoise, où

il se concilia tous les suffrages par sa dignité, son habileté

diplomatique et le luxe princier dont il s'entoura,--nous verrons

aux frais de qui,--M. de Mesmes apposait sa signature au bas d'un

acte qui allait causer à Saint-Simon autant de dépit que le lit de

justice de 1718 lui avait procuré de joie. Cet acte, c'était le

contrat de mariage de Mlle de Mesmes, la cadette[306], avec le

duc de Lorges, le propre beau-frère de l'auteur des _Mémoires_.

Quelle honte, pour l'arrière-neveu des rois d'Italie et de

l'empereur Charlemagne, d'avoir pour belle-sœur la fille de son

plus cruel ennemi, la descendante, non encore «décrassée», de ces

paysans de Gascogne dont le nom figurait toujours sur les rôles de

la taille!... Était-ce une revanche, «malicieusement pourpensée»,

du Premier Président? Nous n'aurions garde de le dire; mais nous

n'affirmerions pas davantage que celui-ci, né malin, demeura

toujours insensible au déplaisir que cette union devait causer

au plus intraitable de ses détracteurs. Toujours est-il que,

lorsqu'il apprit cette importante nouvelle, de la bouche même du

Régent, avec qui il travaillait, Saint-Simon faillit «crever de

colère». Il saisit un tabouret et le lança à toute volée, sous

les regards stupéfaits du prince qui, «le voyant si outré, n'osa

trop rire du torrent qu'il débondoit». Là-dessus, serments de ne

voir de sa vie ni M. de Lorges, qui déshonorait les siens, ni la

future épouse qu'il déclare noire, hideuse, sotte, bégueule à

l'avenant et dévote à merveille, tandis que les contemporains la

représentent comme une femme de mérite et de sagesse, de beaucoup

d'esprit, ayant l'usage du monde et très entendue à diriger une

maison[307].

[Note 306: Marie-Anne de Mesmes. Sa sœur aînée avait épousé le

comte de Lautrec, fils du marquis d'Ambres.]

[Note 307: Voir _Mathieu Marais_, t. II, p. 11. Voir également

le _Journal de l'exil à Pontoise_, rédigé par Gilbert de Lisle.]

Un scandale était à craindre. Mais Mme de Saint-Simon, qui ne

pouvait se résigner à vivre loin de son frère, ne cessait de

répandre des larmes, et sa santé, très délicate, s'altérait

profondément. Seule, une réconciliation était de nature à mettre

un terme à cet affligeant état de choses. La cervelle du bilieux

petit homme fut alors agitée par «des fougues et des élans qui

ne se peuvent décrire». Mais comme c'était, à tout prendre, un

mari modèle, il finit par se résigner «à ce sacrifice vraiment

sanglant». Des visites furent donc échangées avec la nouvelle

famille du duc de Lorges: visites au cours desquelles l'attitude

de Saint-Simon aurait été froide, hautaine et quelque peu

impertinente. Il n'en accepta pas moins, à l'hôtel du bailliage,

c'est-à-dire chez le Premier Président, un dîner qui eut lieu le

28 décembre 1720, «feste des saints innocents[308]»... Le fougueux

auteur des _Mémoires_, pénétrant dans le repaire du scélérat

qu'il accuse de tant de crimes, devenant son hôte et mangeant

à sa table: une réjouissante scène de mœurs!... Mais un dîner,

cela se rend. Il fallait rendre celui-ci, sous peine de voir le

malade retomber en syncope. On le rendit, «comme de noces». Et

de quoi s'entretenait-on après ces festins qui furent suivis de

plusieurs autres, notamment chez Mme de Lauzun[309] et chez Mme

de Fontenille[310]?--Mon Dieu, déclare Saint-Simon, d'un ton

détaché, «on peut croire qu'il n'y eut que de la civilité et que

la conversation n'étoit pas intéressante»... Pas intéressante!...

Qu'on en juge!... Les convives n'avaient pas plus tôt englouti

leur dernière bouchée que «le syndic de la pairie»,--le mot

est de Pontchartrain,--s'emparait du Premier Président et, le

bloquant dans un coin, s'élevait contre l'injustice du bonnet,

dénonçait l'indécence de la garde des bancs, protestait contre le

surbourrage, flétrissait l'emploi des «mécaniques» en forme de

cabriolet, et, finalement, tirait de sa poche le fameux projet de

transaction qui exigeait tout, sans rien donner en échange[311]...

[Note 308: _Collection de Gilbert de Lisle_, lequel fait, à

l'occasion de ce repas, l'observation suivante: «Je marque cecy

par rapport à M. le duc de Saint-Simon pour son raccommodement

avec M. le Premier Président qui fera ensuite celuy du Parlement

avec luy, suivant toutes les apparences, après avoir été brouillés

ensemble, ainsi qu'un grand nombre de Messieurs les pairs depuis

la mort du feu roy.» Le chroniqueur termine par ces paroles qui

révèlent les sentiments du milieu auquel il appartenait: «C'est

luy (M. de Saint-Simon), avec M. l'archevêque de Reims, et encore

plus le duc de La Force, qui s'est avily a estre comme premier

commis du malheureux Law, qui ont été les auteurs de s'être tous

brouillés avec le Parlement, au lieu d'être unis comme ils le

devoient faire... Cela auroit pu éviter beaucoup de maux et la

ruine du peuple qui ne s'en relèvera jamais.»]

[Note 309: Sœur de M. de Lorges.]

[Note 310: Sœur du Premier Président.]

[Note 311: M. Chéruel, faisant état des _Mémoires de Villars_,

s'explique, à ce sujet, dans les termes suivants: «Ce qu'il

(Saint-Simon) ne dit pas, c'est qu'il chercha à tirer parti de

cette réconciliation pour la question du bonnet qui ne cessait de

le tourmenter.»--_Saint-Simon considéré comme historien du règne

de Louis XIV_, p. 115.]

Ce qu'il y a de piquant, c'est que les pairs se figurèrent que

l'accord allait s'établir. Ils se flattèrent même que, le jour de

la réception du duc de Nevers, M. de Mesmes donnerait un gage de

son bon vouloir en ôtant son mortier. Ce jour fut attendu, Dieu

sait avec quelle impatience! La cérémonie eut lieu à l'heure dite,

mais hélas, comme par le passé, le mortier présidentiel demeura

immobile sur l'énorme perruque dont il couronnait l'édifice.

Encore une tentative avortée.--Comme elle n'était pas de nature

à accroître auprès de la postérité le prestige de son auteur,

celui-ci a jugé opportun de n'en point perpétuer le souvenir: on

n'en trouve trace ni dans les _Mémoires_, ni dans les _Écrits

inédits_. C'est au maréchal de Villars que l'histoire est

redevable du renseignement[312].

[Note 312: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 475 et suiv.]

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 28 / 53 题