Divisions dans la pairie.--Désertions.--La robe triomphe.--Ambassade
de Saint-Simon en Espagne.--Il se démet de la pairie en faveur de son
fils.--Mémoire au Régent.--Le Régent ne répond pas.--Fin de l'affaire
du bonnet.--Mort du Premier Président de Mesmes (1723).
L'affaire du bonnet touchait à sa fin: «Elle arriva, d'une part,
à force d'art, d'intrigues, de souplesse et d'audace; de l'autre,
de dépit, de dégoût et de guerre lasse[336]...» La vérité est
que les moins clairvoyants commençaient à se rendre compte qu'il
n'y avait rien à attendre ni du présent ni de l'avenir. Cette
échéance de la majorité du roi, sur laquelle on avait fondé tant
d'espérances, ne pouvait elle-même apporter que des déceptions. En
restituant au Parlement ses anciennes prérogatives, la monarchie
avait aliéné sa liberté. Comment croire que, sans profit aucun,
elle commît l'imprudence d'indisposer une compagnie influente,
dont le concours lui était indispensable pour l'établissement des
édits fiscaux!... A cette conviction d'impuissance se joignait le
souvenir cuisant des blessures reçues. Les dernières escarmouches
ne démontraient-elles pas l'inégalité d'une lutte où la pairie,
discutée dans son origine, ses attributions, ses dignitaires,
laissait chaque jour quelque lambeau de son prestige?
[Note 336: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 333.]
Parmi les partisans d'une paix reconnue nécessaire, figurait le
duc de Noailles. Il eut le courage de dire ce que beaucoup osaient
à peine s'avouer. Son opinion ne tarda pas à faire des prosélytes:
M. de La Rochefoucauld, personnage bizarre et inquiet; M. de
Villeroy, dont l'intransigeance n'avait jamais été bien sincère;
M. de Sully, «qu'embabouinèrent» les opposants de la noblesse;
M. de Richelieu, qui «ne faisoit que poindre»; M. d'Harcourt,
impotent de longue date et n'ayant plus «ni tête ni parole...» Ah!
M. de Noailles faisait de belle besogne. Aussi quelle avalanche
d'outrages! Jadis on l'avait affublé du surnom glorieux de
Brutus; maintenant on lui infligeait un sobriquet de traître,
puisé dans l'Écriture Sainte. Ce n'était plus Brutus-Noailles,
mais Noailles-Achitophel[337]. Les purs prirent enfin le parti
de l'expulser des réunions où se maintenaient les dernières
résistances... Bien réduit, du reste, sinon quant à la qualité, du
moins quant au nombre, le parti des gens «incapables de gauchir»!
Il ne comprenait plus, en dehors des ecclésiastiques, tous
inébranlables, que MM. de La Force, de Tresmes, de Charost, de
Villars, d'Antin, de Chaulnes et,--cela va de soi,--Saint-Simon.
«Aucun de ceux-là, déclare-t-il, ne se démentit; aucun ne faiblit.
Tous agirent et firent merveilles. C'étoit avec eux que j'étois
uni.»
[Note 337: Achitophel était un des conseillers du roi David:
il prit parti pour Absalon, au moment de sa révolte.]
Union qui ne devait pas être de longue durée. Tout, en effet,
conspirait contre elle. L'écroulement du Système de Law et le
procès intenté à M. de La Force, pour accaparement de marchandises
payées en papier-monnaie, allaient faire revivre des divisions
que, seul, un intérêt pressant avait pu apaiser. Afin de ne point
paraître prendre parti pour ceux des pairs qu'accusait l'opinion
publique, la majorité se rapprochait tout à coup de la robe.
On la vit même,--ô prodige!--assister aux fêtes de l'hôtel du
Bailliage. Elle fit mieux: quand le Parlement fut dessaisi, au
profit du Grand Conseil, de l'instance suivie contre M. de La
Force, princes, ducs et robins se trouvèrent d'accord pour rédiger
des remontrances que porta une députation, dans les rangs de
laquelle figuraient certains transfuges des plus qualifiés. Un
nouveau succès du Premier Président que le greffier Gilbert de
Lisle célèbre dans ces termes: «Je marquerai ici, avec joie et
comme un bon citoyen, qu'on ne sçauroit avoir plus d'union, mesme
de fraternité, qu'il n'y en a, à présent, entre Messieurs les
princes, grand nombre de pairs et le Parlement. Dieu veuille que
ce soit pour toujours, pour le bien de l'État, le service du roy,
le bien de la justice et du peuple qui en a besoin.»
Saint-Simon eut beau se démener en compagnie de son frère
d'armes, l'archevêque de Reims, jeter feu et flamme, proférer
des anathèmes,--il fallut bien se rendre à l'évidence: c'était,
de toutes parts, «la désertion». Sur quoi, se livrant à une
récapitulation douloureuse, il constatait que jamais époque
n'avait été plus funeste à la pairie. Certes, les belles promesses
n'avaient pas été ménagées: promesses perfides en contemplation
desquelles les ducs, «stupidement», s'étaient laissé arracher un
sursis néfaste. Depuis, malgré des mises en demeure quotidiennes,
leurs réclamations étaient demeurées inefficaces. Oublieuse des
engagements contractés dans le petit entresol de Versailles,
Son Altesse Royale s'était jouée «de leur faiblesse, de leur
bassesse, de l'avidité de la plupart et de la sottise de presque
tous». Dès lors, que de démembrements nouveaux! Chacun avait
tiré à soi: princes, noblesse, robe. Les premiers ne laissaient
pas s'écouler un jour sans accroître à leur profit l'intervalle
les séparant d'une institution jadis sans rivale, aujourd'hui
l'objet du mépris de tous et la risée de l'univers. De son côté,
la noblesse ne dissimulait pas ses prétentions à l'égalité,
poussant l'audace jusqu'à «disputer les honneurs du Louvre, le
tabouret, les housses et le reste...» Et telles femmes qui,
sous le règne précédent, n'eussent point osé faire l'aveu d'un
semblable désir, «se prélassoient maintenant aux bals du roi ou
du Palais-Royal, rangées _audessus des duchesses_!»... Quant
à la robe, son élévation n'était pas moins scandaleuse. En
province, elle accaparait le haut du pavé, établissant en sa
faveur une suprématie devant laquelle personne n'avait assez de
prosternements. A Paris, c'était bien autre chose: les présidents
à mortier, qui jouaient à la ville le même rôle que les princes
à la Cour, exerçaient, à l'égard de tout le monde, une véritable
tyrannie. Il n'y avait pas de distinctions auxquelles ces
messieurs n'aspirassent. On les avait vus successivement quitter
le drap noir pour s'habiller de velours et de soie, inscrire
sur leurs maisons le titre d'hôtel, transformer leur portier
en suisse, disposer sur leurs carrosses, à la façon du manteau
ducal, leur pèlerine de petit-gris, prétendre enfin, à l'échange
du salut, à la housse et au tabouret[338], sans d'ailleurs être
contredits par les gens de qualité avec qui ils s'entendaient
comme larrons en foire.--Les ducs étaient donc, «en sept ans,
tombés dans l'ignominie dernière, déchus de tout, sans distinction
nulle part, réduits à s'abstenir de tout et à se cacher. En sorte
qu'il étoit inutile de l'être, si ce n'est pour recevoir des
affronts et avoir des disputes sur quoi que ce puisse être».
[Note 338: _Annotations au journal de Dangeau_, t. XVI, p.
467.]
La cause de ce lamentable effondrement? C'était,--le mal venait
de loin,--la facilité avec laquelle se distribuait la pairie,
l'oubli des traditions par «une malapprise jeunesse», les
mésalliances contractées en vue de parer au délabrement des
fortunes, les schismes au cours desquels on s'arrachait «le nez et
les yeux[339]»; c'était, en un mot, l'abaissement des mœurs, des
caractères et des intelligences: on ne rencontrait plus, en effet,
dans les rangs de la noble phalange, qu'ignorance honteuse, sot
bel air, impuissance de tout accord durable, découragement rapide
en face des épreuves et lâcheté devant la servitude[340]...
[Note 339: Lettre du 18 avril 1747, citée dans les _Mémoires
du duc de Luynes_, t. I, p. 449.]
[Note 340: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 405.]
Ce qui accroissait encore l'amertume de cette déchéance, c'est
qu'elle coïncidait avec l'élévation de l'odieuse race des
légistes. C'est en vain qu'on eût voulu se le dissimuler: ils
passaient à l'état de puissance... Ayant, un jour, dressé le
contingent des forces acquises à la haute robe, Saint-Simon
constatait avec stupeur qu'il fallait y faire figurer la
magistrature entière; ses suppôts devenus légion; les gens faibles
et bas, adulateurs d'un pouvoir qui tenait entre ses mains leur
fortune, leur honneur et leur vie; la finance, la bourgeoisie,
les marchands, les artisans, les ignorants, qui, de tout temps,
constituèrent la majorité du public... «Tout cela, s'écriait-il,
fait un groupe qui ne s'éloigne guère de _l'universalité_.
Ajoutons à ce parti l'idée flatteuse que le Parlement est le
rempart contre les entreprises des ministres bursaux, et il se
trouvera que _presque tout ce qui est en France_ applaudira
à toutes les plus folles chimères de grandeur en faveur du
Parlement, par crainte, par besoin, par basse politique, par
intérêt ou par ignorance»...
Cependant les conciliabules secrets continuaient chez M. de
Mailly, archevêque de Reims. Mais leur inutilité apparaissait
si manifeste que Saint-Simon avait cessé de s'y rendre. Pressé
pourtant par sa famille, il consentait à assister à la dernière
réunion où devait se résoudre la question «des funérailles». Il
y alla, le désespoir au cœur, et participa à une cérémonie qui,
par la grandeur qu'il lui prête, exhale comme un parfum antique.
Sans doute, le petit cénacle n'imita point ces sénateurs romains
qui, ayant eu le malheur de déplaire au prince, se couronnaient de
roses et s'ouvraient les veines. Son attitude ne fut même, tout
d'abord, ni résignée ni silencieuse, et ce fut par un concert de
malédictions à l'adresse des schismatiques que débuta la séance.
Mais, ce tribut payé à une légitime indignation, la sérénité
philosophique envahit les âmes. Aussi la peine édictée contre
les traîtres, mitigée par une saine application des principes de
l'Évangile, consista-t-elle en une froideur indifférente... Sur
quoi, ayant couvert l'humiliation de la retraite par cette formule
accommodante qu'il convenait «de ne plus battre l'air en vain»,
ces héros méconnus, en proie à un attendrissement général, se
précipitèrent dans les bras les uns des autres, s'embrassèrent
étroitement et se jurèrent une éternelle amitié[341].
[Note 341: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XII, p. 338.]
C'était du moins finir comme il se devait.
Un dérivatif honorable était, d'ailleurs, assuré à Saint-Simon.
Au lendemain de cette historique soirée, il partait pour
l'Espagne, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, avec mission
de solliciter, au nom de Louis XV, la main de l'infante, fille
de Philippe V. Au retour de cette glorieuse expédition, qui dura
six mois, l'obsession du bonnet était cependant encore là pour
agiter ses nuits. Mais, s'il conservait encore des espérances,
sa foi en un avenir réparateur dut être quelque peu ébranlée.
Voilà, en effet, que ses amis les plus fidèles disparaissaient
comme s'ils se fussent donné le mot. Hier, l'évêque-duc de Laon,
M. Clermont-Chatte, aujourd'hui l'archevêque-duc de Reims, M. de
Mailly... Privé de ses chefs de file, le peu qui restait «des
débris» du petit groupe s'habituait déjà «à l'ignominie»...
L'heure de la retraite lui semblant venue, Saint-Simon se démit
de la pairie en faveur de son fils aîné, le duc de Ruffec[342]:
une retraite qui, d'ailleurs, ne le dépouillait que d'une
façon relative. Les pairs «démis» conservaient, en effet, la
jouissance entière du rang, de l'ancienneté, des préséances, des
honneurs de toute nature afférents à la fonction et figuraient
à l'almanach royal avant le bénéficiaire de la résignation. Le
seul avantage dont ils fussent privés était celui de délibérer
et d'opiner aux séances du Parlement. Pouvait-on considérer cet
amoindrissement comme une perte? Très atténuée, en tout cas,
par la satisfaction de ne plus s'asseoir «sur la planche» des
banquettes, en face de ces petit-fils de serfs qui, juchés sur
leurs façons de trônes, refusaient aux successeurs des hauts
barons la politesse d'un salut!... Ce changement de situation
ne l'empêchait pas de se livrer presque aussitôt[343] à une
manifestation nouvelle,--pareille à celle qui lui avait attiré la
verte réplique où l'origine de sa fortune lui était rappelée. Il
s'agissait encore d'un mémoire dont la majorité prochaine du roi
et l'imminence du sacre lui fournirent le prétexte. Après avoir
formulé la série des récriminations qui lui sont habituelles,
il revenait sournoisement à l'affaire du bonnet et soumettait
à l'examen du Régent la teneur d'un bon édit qui devait tout
régler à la satisfaction des ducs et à la confusion de leurs
adversaires... Le Régent ne daigna pas répondre à cette invocation
qu'on pourrait qualifier de posthume: le «bonnet» était mort, bien
mort, et sans chance aucune de résurrection.
[Note 342: Mai 1722: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p.
283.]
[Note 343: 10 octobre 1722.]
Il semble que M. de Mesmes attendît ce moment pour disparaître
de la scène. Très malade depuis quelques mois, il s'obstinait
à rester à la tête de sa Compagnie, la guidant à travers les
écueils de la politique et la mettant en garde contre ses propres
entraînements. Il succomba le 23 août 1723, presque en même
temps que le cardinal Dubois, premier ministre. Coïncidence dont
Saint-Simon ne manque pas de s'emparer, pour procéder à la plus
injurieuse des comparaisons. «Un plus corrompu, s'il se peut,
que le cardinal Dubois le suivit douze ou treize jours après. Ce
fut le Premier Président... Je dis plus corrompu que Dubois par
ses profondes et insignes noirceurs, et parce que, né dans un
état honorable et riche, il n'avoit pas eu besoin de se bâtir une
fortune comme Dubois, qui étoit de la lie du peuple. J'ai eu tant
d'occasions de faire connaître ce magistrat également détestable
et méprisable que je crois pouvoir me dispenser d'en salir
davantage ce papier».
Cependant les filles de M. de Mesmes, ruinées par le faste de leur
père, étaient obligées de vendre ses admirables collections, sa
bibliothèque, ses manuscrits, en un mot de faire argent de tout.
On mit en campagne Saint-Simon, beau-frère de l'une d'elles,
pour solliciter une pension en leur faveur. Il s'exécuta, mais
de quelle façon! «J'avoue, déclare-t-il, que je n'insistai pas
beaucoup pour une chose que je trouvois aussi déplacée et dont je
ne me souciois pas du tout...» Ainsi, même dans les détails les
plus éloignés de la querelle, se révèle l'état d'âme du duc et
pair.