XIV

La revanche des parlementaires.--«Mémoire pour le Parlement contre

les ducs et pairs.»--L'origine des maisons ducales.--La noblesse de

Saint-Simon.--Conversation entre le duc de Gesvres et le maréchal de

Villeroy.--La protestation de l'hôtel de Crussol.--Couplets contre les

ducs.

Dans les premiers jours d'avril 1716, le Régent recevait, à son

petit lever, un pli volumineux. On peut admettre qu'après l'avoir

ouvert il ne sut pas retenir une grimace; car ce titre, peu

rassurant pour son repos, s'étalait en tête de la première page:

_Mémoire pour le Parlement contre les ducs et pairs, présenté

à Monseigneur le duc d'Orléans_... Un factum dont il fallait

bien se résigner à prendre connaissance. Son Altesse Royale se

résigna: sans doute de l'air revêche d'un écolier qui s'acquitte

d'un pensum. Mais au fur et à mesure que le lecteur avançait

dans sa tâche, l'impression dut se modifier, et il est permis de

croire qu'après avoir tourné le dernier feuillet, il ne regretta

point sa peine.--Ce n'était pas, en effet, un mince régal pour

ce sceptique malicieux, à qui la pairie ne ménageait ni ennuis,

ni récriminations, ni algarades, que d'avoir les prémices de

l'exécution dont elle était l'objet.

Que faire, cependant, de ce plaidoyer, dont les termes, d'une

hardiesse inconnue jusqu'à ce jour, allaient déchaîner des

tempêtes? Le garder secret? Le communiquer aux intéressés? Grave

problème... Son Altesse, pour être tirée d'embarras, n'eut qu'à

jeter les yeux sur la masse des courtisans qui guettaient son

passage. Du côté des ducs,--attitude fébrile, gestes saccadés

et impatients, dénotant une agitation intense, celle de gens

que vient de bouleverser un événement inattendu. Du côté des

non-ducs,--physionomie débordante de joie, avec une pointe

d'ironie qui ne prenait même pas la peine de se déguiser sous

un air d'hypocrite condoléance... Il était manifeste que, dans

un clan comme dans l'autre, on n'ignorait rien. Chose aisément

explicable; car, au moment où le _Mémoire pour le Parlement_

parvenait au Palais-Royal, un certain nombre d'exemplaires étaient

déjà distribués dans Paris[271].

[Note 271: On en trouvera le texte dans plusieurs ouvrages,

notamment dans le _Journal de Barbier_, t. VIII, p. 386.]

Que contenait donc ce document mystérieux dont l'apparition

causait un tel émoi?

Il se divisait en trois parties... La première rappelait, dans

un exposé rapide, que, sous le règne précédent, deux entreprises

s'étaient produites contre les prérogatives dont la sagesse de

la monarchie ancienne avait gratifié le Parlement. L'une, déjà

vieille, issue «du caprice orgueilleux» de M. d'Uzès, qui ne

voulut pas se découvrir en donnant son avis, avait reçu de Louis

XIV l'accueil qu'elle méritait. L'autre, non encore résolue,

était née de cette conviction que le chef actuel de la Compagnie

judiciaire, fort répandu dans le monde de la Cour, finirait, à la

suite des importunités dont il était assailli, par se relâcher de

la vigilance traditionnelle... Injure purement gratuite; car M.

de Mesmes ne se laissa ni séduire par les flatteries, ni effrayer

par les menaces. Comme, d'ailleurs, il appuyait sa résistance sur

la parole du feu roi, on était en droit de croire qu'il n'y avait

plus matière à discussion. Mais la robe avait le malheur de se

trouver en face d'adversaires irréductibles qu'aucune concession

ne pouvait satisfaire, qu'aucun échec ne rebutait et qui ne

cessaient de faire entendre «leurs clameurs importunes». C'est

pourquoi elle se voyait contrainte d'en appeler à la justice de

Son Altesse Royale... Son Altesse n'oublierait ni les procédés

ni l'attitude des deux parties au moment de la constitution de

la Régence: la pairie, procédant par voie d'intimidation et

subordonnant ses suffrages à la réalisation d'engagements formels;

la robe, offrant spontanément son concours, sans chercher «à rien

extorquer».

Quels étaient donc ces pairs orgueilleux qui ne daignaient pas

s'accommoder d'un état de choses accepté jadis par les fils

de France? D'où pouvait venir la haute opinion qu'ils avaient

de leurs personnes?--De l'influence qu'ils exerçaient sur la

noblesse? La noblesse, ils se l'étaient aliénée par leur vanité

ridicule et par la prétention de constituer un corps spécial

d'où ils osaient l'exclure.--Du crédit dont ils jouissaient

auprès des princes du sang? Les princes, dont ils ne cessaient de

contester les honneurs et les privilèges, ne professaient à leur

égard qu'une médiocre estime.--De l'étendue de leurs possessions

territoriales? La plupart ne se soutenaient que par des unions

«peu sortables» et ne réunissaient même pas, au prix de ces

mésalliances, autant de fortune qu'il en fallait à Rome pour

être simple chevalier.--De la vaillance de leurs épées? Elles

n'étaient rien moins que redoutables; car, à l'exception d'un

petit nombre d'entre eux, les emplois militaires ne convenaient

pas au tempérament des ducs. Ils servaient mal dans les armées et

n'y donnaient que peu de marques de valeur. Aussi bien était-il

notoire que leur ambition se limitait «aux dignités pacifiques».

Tout cela asséné de main de maître, avec cette causticité exempte

de ménagements, autrefois si commune, mais dont la langue

académique du grand siècle, façonnée à l'hôtel de Rambouillet,

avait fait perdre jusqu'au souvenir.

Pour cruelle que fût cette première partie, la seconde l'était

encore davantage; car, sortant des généralités, le mémoire

dressait une nomenclature, «sommaire mais fidèle», des antécédents

de la plupart des maisons ducales. Seules étaient exceptées celles

dont les représentants avaient montré quelque discrétion à

l'égard du rasoir des Portail, de l'enseigne des Potier où pendait

«une dextre d'or» et du missel intempestif de M. de Mesmes. Pour

les autres, point de quartier. Leur origine était passée au

fil d'une implacable médisance que n'arrêtait pas «la piperie»

des généalogies: Menteur comme un généalogiste! proclamait le

mémoire, d'accord sur ce point avec la sagesse des nations. Pour

s'édifier, le Parlement avait mieux que ces articles de commande à

l'aide desquels, au dire des _Lettres persanes_, il est toujours

facile de réformer un nom, de décrasser des ancêtres et d'orner

un carrosse. Il possédait,--précieux dépôt,--une série de lettres

d'anoblissement qui permettaient de ramener à des réalités plus

humbles certaines légendes fabuleuses. Le mémoire posait en fait

que les Boulainvilliers, les Boufflers, les Lauzun n'étaient

connus, il y avait cent cinquante ans, qu'aux environs de leur

village; que les Gesvres dataient de moins longtemps encore;

que le duc de Villars, si infatué de son élévation récente,

descendait d'un greffier de Condrieu dont la progéniture dut

se faire réhabiliter pour avoir tenu des terres à ferme; que

les Pardailhan-Montespan, d'où sortait le duc d'Antin, étaient

issus du bâtard d'un chanoine de Lectoure; que les Béthune-Sully

venaient d'un aventurier écossais qui débaucha la fille du

seigneur de Rosny, et dont le fils, Maximilien, traité d'homme

de néant par le maréchal de Tavannes, «s'enta» sur les Béthune

(de Flandre), grâce à la complicité d'un feudiste gagné à prix

d'or; que le premier Villeroy connu était un marchand de poisson,

contrôleur de la bouche de François Ier, dont le fils, greffier

de l'Hôtel de ville, fit souche d'audienciers et de secrétaires

d'État:--une extraction assez mince, dont la morgue du maréchal

actuel «avoit bien de la peine à s'accommoder»!...

L'insolence «présidentale», s'acharnant avec méthode à la

démolition de la pairie, apportait des précisions désespérantes.

Telle maison, réputée pour son orgueil, avait pour auteur un

artisan de bas étage, telle autre un apothicaire, celle-ci

un joueur de flûte, celle-là un étalier-boucher! Les pairs

ecclésiastiques ne se trouvaient pas en meilleure posture. On

signalait parmi les ancêtres du plus vaniteux, l'archevêque-duc

de Reims, un de ces robins,--fils de serfs!--vis-à-vis desquels

il se montrait si acharné. L'évêque-duc de Laon, non moins féru

de sa «dignité passagère», était représenté comme d'une naissance

peu relevée: son arrière-grand-père aurait servi les Polignac en

qualité de domestique!

Dans cette revue impitoyable, une mention spéciale était consacrée

à l'ancien vidame de Chartres. Ici, nous citons textuellement: «Le

duc de Saint-Simon est d'une noblesse et d'une fortune si récentes

que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était,

presque de nos jours, écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance

des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle, avec celle

des Vermandois, lui a fait dire qu'elle vient d'une princesse

de cette maison. Enfin, la vanité de ce petit duc est si folle

que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Rosni

un bourgeois, juge de Mayenne, nommé Le Bossu, qui a épousé

l'héritière de la branche aînée de sa maison.»--C'était bref, mais

chaque mot portait.

Tels apparaissaient, en gros et en détail, les pairs modernes qui

osaient se comparer aux grands vassaux, cabalaient contre les

princes du sang, refusaient la main à la noblesse, accablaient de

leur mépris le Parlement, tout en se prosternant devant lui «dans

le cours de leurs moindres affaires». La conclusion d'une aussi

laborieuse étude se résumait dans cette constatation narquoise:

ce n'est pas la peine, messieurs les ducs, de faire tant d'éclat;

nous avons mieux que cela dans la robe.

L'auteur de cette fulgurante réplique à d'injurieuses attaques

n'était autre,--peut-être l'a-t-on déjà deviné,--que «ce

maniaque» de Novion, lequel, en harmonie parfaite avec ses

collègues, accomplissait ce nouvel acte de folie[272]. Habilement

répandue dans les cercles parisiens, sa prose obtenait un

succès prodigieux. Chaque pair ne fut plus appelé que de son

nom patronymique, auquel on accolait la profession roturière

de celui qui, le premier, l'avait porté[273]. Dans le camp qui

applaudissait à tout rompre, figurait la noblesse elle-même,

heureuse de prendre sa revanche d'incessantes humiliations. On

citait aussi certaines princesses qui se réjouirent «plus que de

raison».

[Note 272: La personnalité du président André de Novion

s'affirme nettement à chaque ligne de ce factum. Aussi bien

Duclos (t. IX, p. 121) n'hésite-t-il pas à lui en attribuer la

paternité. Quant à M. Chéruel, recherchant les raisons pour

lesquelles Saint-Simon s'est acharné contre Nicolas de Novion, il

indique que l'auteur des _Mémoires_ ne pardonna jamais à celui-ci

d'avoir laissé un descendant qui lutta victorieusement contre lui

dans l'affaire du bonnet. Il est très probable, déclare t-il,

que l'aïeul porta la peine de la résistance du petit-fils aux

prétentions de la pairie: «Il ne faut pas oublier, ajoute-t-il,

qu'on attribuait au président de Novion le pamphlet contre les

ducs et pairs où la noblesse de Saint-Simon étoit fortement

contestée. Ce qui est indubitable, c'est que le Président de

Novion avait été le chef de l'opposition parlementaire dans la

question du bonnet.» _Saint-Simon considéré comme historien de

Louis XIV_, p. 501 et 502.]

[Note 273: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 440.]

A en croire les intéressés, l'opinion «des honnêtes gens» aurait

été toute différente, de pareils procédés de discussion ne pouvant

être approuvés de personne. Saint-Simon, dont l'imagination n'est

jamais en défaut dans les conjonctures délicates, pousse même la

fantaisie jusqu'à prétendre que le Parlement fit mine de désavouer

l'écrit et offrit d'en prononcer la condamnation... Mais, se

hâte-t-il d'ajouter, c'était une perfidie nouvelle organisée

dans l'intention d'accroître le scandale par le retentissement

d'un débat public. Heureusement ce grand politique veillait. Il

représenta à ses collègues les périls d'une situation de ce genre

et ces derniers, «moins imbéciles qu'à l'ordinaire»,--plus loin,

il parle de «leur sottise accoutumée»,--«trompèrent une attente si

bien concertée[274]».

[Note 274: Annotations au _Journal de Dangeau_, t. I, p. 440.]

Cependant on ne pouvait laisser sans réponse «ce tissu de

mensonges et d'injures impudentes, ce parallèle» entre la robe

et la plus haute institution du royaume. A défaut d'un arrêt

réparateur, que certainement ils auraient attendu en vain de la

Compagnie judiciaire, les ducs se seraient volontiers accommodés

d'une décision du Conseil de régence. Tous leurs efforts tendirent

à ce que les ministres prissent l'affaire en mains; mais ceux-ci

firent la sourde oreille, ne se souciant pas de s'associer «à ces

querelles d'orgueil[275]». En désespoir de cause, on se résigna à

répliquer au libelle de Novion par un contre-libelle où chacun,

sous forme de notice individuelle, devait apporter son tribut.

Qui pouvait, en effet, mieux que l'intéressé lui-même, faire

justice des calomnies répandues sur sa race!... De toutes parts,

aussitôt, on bouleversa les archives, tant publiques que privées,

pour en retirer les parchemins que, en vue de convaincre le

public «et de s'édifier réciproquement»,--car, de duc à duc, il

y avait quelques sceptiques,--on eut soin de porter à l'hôtel de

Crussol, devenu le quartier général de l'indignation. On nomma

des commissaires et, après une gestation laborieuse, le syndicat

mettait au monde un écrit où il était victorieusement démontré que

toutes les familles ducales avaient une origine illustre et que

plusieurs comptaient dans leurs alliances les premières maisons

d'Europe: France, Danemark, Oldenbourg, Hesse-Cassel, Aragon, sans

parler des anciens ducs de Normandie et d'Aquitaine. Il n'y avait

qu'une tache à ce tableau: c'est que l'une d'elles, la famille de

Gesvres, avait le malheur de se confondre avec celle des Potier de

Blancmesnil et de Novion!

[Note 275: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I p. 76.]

Dans cette revue rétrospective, où chacun s'appliqua de son mieux,

Saint-Simon se montra moins prolixe qu'on eût pu s'y attendre. Il

se borna à rappeler les services rendus par sa maison, mentionna,

parmi les célébrités dont elle avait le droit de s'enorgueillir,

quatre vice-rois de Navarre, et constata que, par suite du

mariage, en 1334, de Mathieu de Rouvroy avec Marguerite de

Saint-Simon, elle était «extraite du sang impérial de Charlemagne

par les comtes de Vermandois et rois d'Italie»... Fort,

d'ailleurs, de cette ascendance auguste, il gardait prudemment le

silence sur quelques menus détails embarrassants, tels que son

cousinage avec Le Bossu, juge criminel de Mayenne[276].

[Note 276: Voir la notice sur l'origine de Saint-Simon.

_Mémoires_, édit. Boislisle, t. I, p. 402.]

Telle avait été l'attaque. Telle fut la riposte. Et l'on se

demande qui des deux parties avait raison. Duclos, qui copie

servilement les _Mémoires_, ne pouvait manquer, sur ce point comme

sur les autres, de s'en assimiler les conclusions. Le libelle

de Novion, déclare-t-il, est un «ouvrage plein de méchanceté et

d'ignorance[277]». Ce n'était pas l'avis de ses contemporains,

habitués de longue date aux supercheries nobiliaires. Ce n'est pas

non plus celui des critiques modernes. «Sans remonter bien haut

dans le passé, écrit l'un d'eux, le terrible réquisitoire des gens

de justice anéantissait toute cette gloriole[278].» C'est sans

doute aller trop loin. Nous ne doutons point, pour notre part,

que, dans ce factum,--une œuvre de parti,--il ne se soit glissé

quelques inexactitudes. Mais si des réserves sont nécessaires,

l'écrit d'avril 1716 contenait beaucoup de vérités. Nous citerons,

à titre d'exemple, deux maisons dont il est permis de parler en

toute indépendance, parce qu'elles sont éteintes l'une et l'autre,

celles de Saint-Simon et de Villeroy.

[Note 277: _Œuvres de Duclos_, t. IX, p. 121.]

[Note 278: _État de la France en 1789_, par Paul Boiteau, p.

164.]

Les Rouvroy, assurent les chroniques, étaient «de sages et

vaillants chevaliers» qui avaient pris part, non sans éclat,

aux batailles de la guerre de Cent Ans. Mais c'est à peine si,

par eux-mêmes, par leurs seigneuries et leurs alliances, ils

comptaient dans la noblesse de second ordre. Leur filiation

n'était pas établie au delà du quatorzième siècle et jamais

aucun d'eux n'avait nourri l'ambition de se rattacher,--même par

les femmes,--à la descendance de Charlemagne. C'est seulement

après la fortune inespérée du premier duc, que des feudistes

pleins de zèle s'appliquèrent à lui découvrir des aïeux de

souche royale. Personne ne prit au sérieux cette légende[279],

pas plus, du reste, qu'on ne saurait ajouter foi aux découvertes

qui suivirent. Avec les Rouvroy, en effet, on marche de surprise

en surprise. A la fin du dix-huitième siècle, ils ne se bornent

plus à se réclamer d'une origine carolingienne. Ils entendent

aussi se relier à Marcus Mœcilius Avitus qui, en 455, «occupa le

siège impérial de Rome». Enfin, non contents de ces alliances

terrestres, ils revendiquent en outre une parenté, encore plus

flatteuse, avec une demi-douzaine de saints occupant une place

d'honneur au séjour des élus[280]!

[Note 279: «Cette famille, qui n'est pas bien ancienne et

qui se pique d'une noblesse fausse, a bien besoin d'honneurs.»

_Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 283. Voir aussi le _Journal

de Dangeau_, t. XVIII, p. 397, en note.]

[Note 280: Voir le savant article inséré à l'appendice du

premier volume des _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, p.

384.]

Pour les Villeroy, c'est d'Hozier qui nous renseigne. Chargé par

Louis XIV de rechercher le passé de cette maison, le célèbre

juge d'armes établissait que, suivant toutes vraisemblances,

elle descendait d'un Nicolas de Neufville, clerc de cuisine de

Philippe le Long. Mais ce qui est certain, c'est que Richard,

fils de Nicolas, dont, en 1645, on voyait encore l'épitaphe au

charnier des Innocents, était vendeur de poisson de mer aux

halles; que le fils de Richard exerçait la même profession,

rue Comtesse-d'Artois, à l'image de Saint Martin, et que, dans

sa descendance, figuraient un autre vendeur de poisson, un

receveur-voyer et... un marchand épicier,--après lequel commença

l'élévation de la lignée. Ce ne fut qu'en 1688, quand une Villeroy

eut épousé un Souza, comte de Pardo, que la généalogie des

Neufville fut revue, corrigée et travestie[281].

[Note 281: _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. VI,

p. 596.]

Aussi bien l'appui solidaire que, dans la circonstance, se

prêtaient les familles ducales n'était-il qu'accidentel.

D'ordinaire, elles ne se ménageaient pas, et il est probable

que la plupart des critiques de Novion étaient, de longue date,

formulées par les bonnes langues de la pairie. Les _Mémoires_

fournissent un exemple curieux de ces débats intimes où l'on se

jetait des vérités à la face. C'est encore Villeroy qui est en

scène. Son interlocuteur est le vieux duc de Gesvres, malin comme

un singe et bossu comme un sac de noix...

--Monsieur le Maréchal, insinuait Gesvres, convenez que nous

sommes d'heureux mortels...

Villeroy, dont la théâtrale fatuité était légendaire, n'aurait eu

garde de contredire.

--Car enfin, continuait Gesvres, un de vos ancêtres épousa une

Créquy, un des miens épousa une Luxembourg. De là des charges, des

gouvernements, des dignités...

Villeroy se rengorgeait de plus belle. Mais Gesvres de reprendre

aussitôt:

--Et les pères de ces gens-là, qu'étaient-ils, monsieur le

Maréchal? De simples secrétaires d'État...

Villeroy, trouvant que la conversation prenait une tournure

fâcheuse, secouait impatiemment sa perruque. Mais l'impitoyable

railleur, se glissant derrière une table, pour s'en faire un

rempart, poursuivait son persiflage:

--Arrêtons-nous, monsieur le Maréchal, criait-il de sa voix

perçante, car nous nous verrions contraints à de pénibles aveux...

Les pères de ces deux secrétaires d'État? Par ma foi, c'étaient

de petits commis. Et ces petits commis eux-mêmes, de qui diantre

venaient-ils? Le vôtre, d'un vendeur de marée, le mien d'un

porte-balles, peut-être pis!

Et, prenant la galerie à témoin, Gesvres éclatait de rire,

tandis que le maréchal bondissait de fureur... Mais, remarque

judicieusement Saint-Simon, que faire à un homme qui, pour vous

dire une vérité cruelle, s'en dit une pareille?

C'est exactement ce que la robe racontait des Neufville. Elle

passait même sous silence le _marchand épicier_ dont d'Hozier,

fidèle à sa consigne, n'a pas cru devoir se dispenser de faire

état. Si bien que, tout compte fait, loin d'avoir à se plaindre,

Villeroy demeurait l'obligé de Messieurs du grand banc.

La protestation de l'hôtel de Crussol, celle qu'on peut qualifier

d'officielle et qu'on trouve reproduite dans de nombreux

recueils[282], n'était pas d'ailleurs la seule. Il en circulait

d'autres émanant de ducs moins disciplinés,--les francs-tireurs

de la pairie: une, notamment, qui faisait bon marché d'un certain

nombre de familles. Elle confessait l'origine modeste de MM.

de La Porte, de Gesvres, de Villeroy, de Villars, qui, tous,

sortaient de la robe, «source de roture», et déclarait que ces

maisons n'avaient été admises à pénétrer dans le sanctuaire

qu'après avoir lavé cette tache sur le champ de bataille. Quant

à Saint-Simon, elle proclamait, sans du reste reconnaître sa

filiation carolingienne, qu'étant de la maison de Rouvroy, on

ne pouvait attaquer sa naissance. Néanmoins, ajoutait-elle,

«s'il tire de là sa vanité, il a tort»; car une fille de son nom

s'était mésalliée, et son père,--étrange façon d'apprécier les

titres des gens!--avait, «au rapport de Bassompierre», le malheur

«d'être punois»... Ayant ainsi fait la part du feu, l'écrit en

question entonnait un dithyrambe en l'honneur des autres maisons

ducales, dont la noblesse bien authentique n'avait rien de commun

avec «la fumée» que, depuis plusieurs règnes, on accordait «à

tous les acquéreurs de charges pour avoir de l'argent»... Tout

cela net, précis, d'une discussion âpre et serrée, accompagné

de spéculations théoriques dont nous avons déjà trop longuement

parlé pour qu'il soit opportun d'y revenir. Nous ne détacherons

qu'un court passage: il est relatif à cette inlassable prétention

qu'avaient les pairs modernes de se rallier aux pairs anciens. «Ce

sont toujours les mêmes, affirme le mémoire. Les ducs d'Aquitaine

et de Normandie sont morts, et non pas leurs dignités. Les rois

qui les ont établis n'ont rien changé. M. le duc d'Uzès est pair

comme le duc de Guise, et le duc de Guise l'étoit comme le duc de

Vendôme, comme les ducs de Bourgogne et de Normandie».--Sur quoi,

l'auteur terminait son travail par cette menace: «Je conseille

à Messieurs de la robe de ne point se plaindre. Ils doivent

comprendre que je les ai ménagés; car, si je levois certains

voiles, où en seroient-ils[283]?»

[Note 282: Notamment dans les _Mémoires du maréchal de

Richelieu_, t. I, p. 441.]

[Note 283: Ce mémoire, dont l'original est conservé à la

bibliothèque impériale de Vienne, est reproduit dans le _Journal

de Dangeau_, t. XVIII, p. 393.]

La pairie avait beau faire. Ses efforts désespérés ne parvenaient

pas à lui concilier les sympathies. Les recueils du temps

regorgent d'épigrammes décochées contre elle. Presque tous ses

membres y figurent, depuis

Le grand Mailly, ce savant homme

Qui fut placé je ne sais comme

Dans la chaire de Saint-Rémy[284],

[Note 284: Le _Chansonnier historique_, t. II, p. 171.]

jusqu'au duc d'Antin, dont une satire pénétrante prend plaisir

à mettre en relief la souplesse bien connue, la trop grande

adresse au jeu et les volte-faces intéressées. Les ridicules

de ces disputeurs de rang y sont qualifiés d'une façon acerbe.

Mais,--détail bien fait pour provoquer la surprise,--l'accusation

sur laquelle les chansonniers insistent le plus est précisément

celle qui nous laisse le plus incrédule: le manque de bravoure...

Celui-ci,

Pour conserver ses jours, évite les batailles!

Celui-là, plus cruellement encore, est taxé de lâcheté. A

l'ensemble de l'institution, les gazettes refusent toute vertu

guerrière:

Comme Mercure, ils sont sorciers

En toutes sortes de métiers,

Excepté celui de la guerre.

Et si, par malheur, aujourd'hui,

Il sortoit des géants de terre,

Ils s'iroient cacher comme lui[285].

[Note 285: _Ibid._, p. 76.--Le couplet qui suit, après une

longue énumération de noms, se termine par cette apostrophe:

Fortes colonnes de l'État

S'ils n'avoient pas la diarrhée

Lorsqu'il faut aller au combat!...

]

C'est avec la même rigueur, parfois la même injustice, que

Saint-Simon est représenté: des allusions perpétuelles à son

orgueil, à ses colères, à ses cabales, à l'exiguïté de sa taille,

à sa démence justiciable des Petites-Maisons, à son origine «sans

noblesse»:

Le petit duc de Saint-Simon

Voudroit bien payer de son nom

Pour les services de ses pères.

On ne sauroit dire qu'«Hélas!»

Aussi bien on n'en connaît guère,

Pour mieux dire: on n'en connaît pas[286].

[Note 286: Le _Chansonnier historique_, t. III, p. 75.]

Et ailleurs:

D'où te vient tant de gloire,

Dis-moi, petit Simon?

Nous n'avons dans l'histoire

Jamais trouvé ton nom[287].

[Note 287: _Ibid._, t. II, p. 224.]

Suivent des appellations variées qui ne brillent ni par l'esprit

ni par le goût: vil insecte de terre, vrai gibier de lardon,

avorton haï de tout le monde... Injures qu'il était permis de

dédaigner. Mais que penser de celles-ci, qui s'étageaient en une

gradation savante: poltron, malodorant comme son père,--et cette

dernière qui eût fait bondir un paralytique... bourgeois! nous

disons bien, bourgeois!... Lui, Mgr Louis de Saint-Simon, pair

de France, gouverneur pour Sa Majesté des ville, citadelle et

comté de Blaye, grand bailli et gouverneur de Senlis et autres

places, vidame de Chartres et seigneur d'une foule de lieux...

Bourgeois!...

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 27 / 53 题