XIII

Réponse qu'on pouvait faire au mémoire des ducs.--L'embarras du

Régent.--Railleries des ducs.--Le psautier de la reine Ingeburge.

On croyait les parlementaires descendus des légistes du moyen âge;

origine dont ils n'auraient pas eu à rougir. Jamais, en effet,

conquérant ou fondateur de dynastie n'accomplit une tâche aussi

féconde que ces auxiliaires du roi. Issus de la glèbe, comme on

le leur reprochait, ils s'élevèrent par leur génie, en dégageant

les franchises publiques des vieilles chartes communales, et

en créant, par l'introduction au Palais des principes de la

législation romaine, une société fondée sur des principes nouveaux.

Revendiquer cette filiation, c'eût été un geste digne et fier.

Ce geste, les parlementaires ne le firent pas; car, à leurs yeux

aussi, la naissance constituait le plus précieux des biens; en

dehors d'elle, pensaient-ils eux aussi, rien ne pouvait s'établir

d'utile et de durable... A cela près, leurs explications étaient

aussi précises que vigoureuses.

«Fils de serfs! s'écriaient-ils: il faut s'entendre. La famille

judiciaire, divisée en haute, moyenne et basse robe, comprend

des éléments divers. On y trouve des maisons qui valent bien les

vôtres: nous compterons quand vous voudrez. On y trouve aussi

des représentants nombreux de ce Tiers-État qui constitue la

majorité du pays et dont plusieurs d'entre vous,--fils de serfs

également,--ont le malheur d'être issus[248]. Mais pourquoi

s'attaquer à la robe entière, lorsque seul le Parlement est

en jeu? Vous n'ignorez pas que tous ses membres sont nobles,

même ceux qui sortent de la bourgeoisie. La noblesse, en effet,

s'acquiert aussi bien par les services civils que par les services

militaires. La seule différence qu'on puisse relever entre la

noblesse d'épée et la noblesse de robe, c'est que la première,

dédaigneuse du nom patronymique, fait parade de ses titres, tandis

que la seconde, reléguant dans ses coffres brevets et parchemins,

s'en tient au nom porté par ses aïeux... Égaux, nous le sommes si

bien que vous, messieurs les ducs, qui ne cessez de vous réclamer

du droit féodal, en vertu duquel tout haut baron ne peut être

jugé que par ses pairs, vous considérez comme le plus précieux

de vos privilèges de n'être justiciables d'aucun tribunal, si

ce n'est du nôtre... Veuillez ne pas oublier, d'ailleurs, qu'il

n'en est pas un seul parmi vous,--nous disons un seul!--qui n'ait

quelques alliances avec la robe. La dénigrer est donc plus qu'une

maladresse: c'est une sottise; car tout coup porté contre elle

vous atteint par ricochet.»

[Note 248: Le recueil intitulé _Menagiania_ contient (t. II,

p. 272) de très curieux renseignements sur la classification des

familles de robe.]

La riposte, comme on le voit, ne le cédait à l'attaque ni en

orgueil, ni en morgue, ni en aigreur. Chaque affirmation des ducs

était ainsi l'objet d'une discussion dirigée avec l'esprit de

méthode qui caractérise les dialecticiens de profession.

«Est-il possible, continuaient Messieurs du Parlement, que

vous vous considériez comme des successeurs directs des grands

vassaux, d'abord au nombre de sept, puis de six, de l'époque

carolingienne?... des ducs de Normandie, lesquels joignaient

à cet apanage l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, sans

compter la Couronne d'Angleterre?... des comtes de Flandre, dont

les domaines, les plus riches du monde, excitaient la convoitise

universelle?... des comtes de Champagne, d'où sortirent un roi

de Chypre et de Jérusalem, et toute la lignée des princes de

Navarre?... des ducs de Bourgogne, qui mirent si souvent en échec

les armes de France et, à plusieurs reprises, s'emparèrent de

Paris?... enfin des ducs d'Aquitaine et des comtes de Toulouse,

véritables souverains?... Regardez, messieurs, regardez autour de

vous: peuple, noblesse, Versailles et la province, personne qui

n'accueille vos prétentions par un éclat de rire!»

Il n'était pas, en effet, difficile d'établir qu'il avait

existé, dans la suite des temps, trois pairies distinctes:

la première, qu'on pouvait appeler de droit divin, éteinte

avec la disparition des grands vassaux; la seconde, formée de

princes du sang et de fils de France, organisée, en souvenir de

l'ancienne, pour servir «de parure à la couronne»; la troisième,

de date récente et également d'institution royale, par suite

révocable au gré du prince, laquelle recrutée, sans limitation de

nombre, parmi de simples gentilshommes, servait trop souvent à

rémunérer l'intrigue, la courtisanerie, le dérèglement des mœurs

et d'inavouables complaisances... Et c'étaient, à l'appui de

cette doctrine, des références à perte de vue: le tout couronné

par cette citation de Mézeray, historiographe du roi et savant

renommé: «Il y a bien moins de disproportion entre «les moindres

des pygmées et le colosse de Rhodes» qu'il n'y en a entre les

anciens pairs et les pairs «modernes»... Pygmées! Rappelé à

propos, le mot fit fortune.

C'est dans ce même esprit, impertinent et narquois, que se

poursuivait la discussion. «Vous estimez, messieurs les ducs, que

nous avons commis une action indécente en modifiant les bancs de

la Grand'Chambre! Puérilité indigne de gens sérieux; ce changement

remonte à 1406 et n'eut rien de clandestin: un arrêt l'ordonna

parce que les anciens sièges tombaient de vétusté[249]...--Vous

nous infligez l'appellation de quémandeurs de gages et de

racoleurs d'épices!... Sachez qu'aucun de nous ne s'est enrichi

dans des emplois de judicature, que beaucoup au contraire s'y

sont appauvris, et que tous les gens impartiaux rendent hommage

à notre désintéressement. Nous nous faisons gloire, d'ailleurs,

de n'être pas de ceux qui, attachés à une fonction de Cour,

recueillent les miettes de la table du maître et, abdiquant tout

respect d'eux-mêmes, édifient leur fortune sur une complaisance

illimitée!...--Vous nous reprochez la vénalité des charges, comme

si cette mesure fiscale, dont nous sommes les premières victimes,

nous était imputable! Or nous n'avons jamais cessé de réclamer le

retour à l'élection, le mode de recrutement qui donna un si grand

lustre à la magistrature d'autrefois. Et c'est vous, vous et la

noblesse d'épée, qui, sous l'influence d'une cupidité inavouable,

vous êtes toujours opposés au rétablissement de l'ancien ordre de

choses[250]!...» Tout cela appartenait au domaine de l'histoire;

mais l'histoire n'était pas le fait de Messieurs de la pairie,

ainsi qu'on en pouvait juger par leur ignorance du passage que

Mézeray consacre à leur origine!

[Note 249: _Histoire du Palais de justice_, par Rittiez, p.

226.]

[Note 250: Aux États généraux de 1615, la robe offrit

l'abandon de ses charges, de façon qu'on pût abolir la vénalité,

l'hérédité et la paulette. La noblesse repoussa cette proposition

et demanda le maintien de la vénalité, laquelle présentait à ses

yeux cet avantage que, lorsque les offices faisaient retour au

roi, celui-ci les distribuait à son entourage qui s'empressait de

les vendre à deniers comptants.]

Quand ils arrivaient à la question de leurs droits politiques,--la

seule dont ils eussent réellement souci,--les officiers de robe

quittaient ce ton de persiflage qui ne leur paraissait pas

compatible avec la gravité du sujet. La concession de ces droits

remontait, suivant eux, à une époque où le Parlement n'était pas

encore sédentaire. Aux prises avec les difficultés incessantes

que lui créaient des vassaux turbulents et ambitieux, le prince

jugea à propos d'accroître son autorité en associant ce corps

à la direction des affaires publiques. D'où une collaboration

dont le résultat inappréciable fut de dégager la Couronne

des entraves qui la paralysaient et de conférer au pays «les

garanties d'un contrôle assidu, éclairé, courageux, des actes du

gouvernement[251].»

[Note 251: _Histoire du Tiers-État_, par Augustin Thierry, t.

I, p. 108.]

--Mais, s'écriaient les ducs qui ne pouvaient de sang-froid

entendre ce langage, où prenez-vous les titres conférant de

semblables prérogatives?

--Des titres! répondait la robe. Où sont les vôtres? Où sont ceux

des États généraux? Où sont ceux de la royauté?... Nous ne sommes

pas ici en Angleterre ou en Aragon, où il existe des lois écrites

réglant les attributions des pouvoirs publics. En France, rien de

pareil: c'est dans l'usage, l'usage seul, que les grands corps de

l'État puisent leurs droits[252]...

[Note 252: C'est ce que, en termes presque identiques,

déclare le cardinal de Retz: «Il y a plus de douze cents ans

que la France a des rois; mais ces rois n'ont pas toujours été

absolus au point qu'ils le sont. Leur autorité n'a jamais été

réglée comme celle des rois d'Angleterre et d'Aragon par des lois

écrites».--_Mémoires de Retz_, t. I, p. 119.]

Pour établir ce prétendu usage, en vertu duquel le Parlement

«tenoit la place du conseil des princes qui étoit près les

personnes des rois[253]», les magistrats tiraient de leurs

bibliothèques une série de textes devant lesquels ceux de la

partie adverse, réduits à l'opinion précitée de La Vacquerie,

faisaient maigre figure. C'était: Claude de Seyssel, évêque

de Marseille et ambassadeur à Rome, dont le traité sur _la

Grande monarchie de France_ proclame que l'institution des

hautes Compagnies judiciaires eut pour but de réprimer les

empiétements du pouvoir personnel;--Mataril qui, dans sa réponse

à la _Franco-Gallia_ d'Hotman, affirme à son tour que ces

Compagnies jouent le rôle de médiateur entre le prince et les

peuples;--Michel de Castelnau, La Roche-Flavin, Marculphe, bien

d'autres encore... Mais celui dont le témoignage paraissait le

plus concluant était Étienne Pasquier. La robe ne se lassait pas

de répéter, après lui, que les lois n'ont «de vogue» en France

qu'après avoir été vérifiées au Parlement, lequel les reçoit «non

comme brevets qu'on envoie aux tabellions pour les grossoyer sans

connoissance de cause», mais avec une licence de les critiquer,

de les modifier et même de les rejeter[254]. Elle assurait,

en se fondant toujours sur les déclarations de l'auteur des

_Recherches_, que telle était la loi fondamentale du royaume et

que jamais traité d'importance n'avait eu d'autorité que revêtu

de ce visa!... Usage constant, consacré par plusieurs assemblées

des États généraux[255], accepté par divers souverains qui,

grâce à cette intervention bienfaisante, purent réparer leurs

fautes et celles de leurs prédécesseurs. Usage reconnu par M. le

duc d'Orléans, lequel déclarait hier encore que, si la régence

lui appartenait à un double titre,--sa naissance et la volonté

de Louis XIV,--il ne voulait la tenir que des suffrages du

Parlement[256]. Usage appliqué enfin par la pairie elle-même dont

le vote s'était uni au vote de la robe pour briser le testament du

feu roi, dans des conditions identiques à celles où avaient été

anéanties les dispositions dernières de Louis XIII[257]...

[Note 253: Remontrances de 1615.]

[Note 254: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, Amsterdam, 1723, t.

II, p. 345.]

[Note 255: États de Blois, en 1576, où il fut précisé

«qu'il falloit que tous les édits fussent vérifiez et contrôlez

ès-Cours de Parlement, lesquels, combien qu'ils ne fussent qu'une

forme des trois États raccourcis au petit pied, ont pouvoir de

suspendre, de modifier ou refuser lesdits édits». États de 1593

qui reconnurent à ces mêmes Cours un droit d'examen sur tous les

actes législatifs, notamment les édits engageant la fortune des

particuliers et celle de l'État... La robe se réclamait également

des États généraux de 1615; mais il importe de remarquer que si,

au cours des travaux de cette assemblée, le Tiers affirma le droit

de contrôle du Parlement et même lui confia le soin de veiller

d'une façon permanente sur les affaires de l'État, il n'obtint

l'adhésion ni du clergé ni de la noblesse.]

[Note 256: _Relation du président d'Aligre._]

[Note 257: Voir le _Journal de Lefèvre d'Ormesson_, t. I, p.

27.]

Sans doute cette possession d'État avait subi quelques éclipses.

Respectueux des droits de la nation durant les luttes contre la

puissance féodale et, plus tard, dans les moments de détresse

ou de troubles, les souverains se montraient impatients de tout

contrôle lorsque, le calme revenu, ils se croyaient à l'abri

du péril. Mais, ainsi qu'on venait encore une fois de s'en

convaincre, les efforts du despotisme n'avaient qu'un temps, et la

vérité d'une doctrine considérée de longue date comme nécessaire

au salut de la nation, professée par tous les hommes de bonne

foi, acclamée par le peuple avide de liberté et d'améliorations

sociales, finissait toujours par avoir raison de ses détracteurs.

--Votre thèse, s'écriaient avec rage Saint-Simon et ses amis,

repose tout entière sur l'abus monstrueux que vous faites de

la faculté d'enregistrement, laquelle n'a été établie qu'en

vue de porter à la connaissance des justiciables les actes

de l'autorité... _Ut nota fierent_, entendez-vous! _Ut nota

fierent_... La Couronne peut, s'il lui plaît, se passer de votre

ministère et recourir à tout autre mode de publicité: par exemple,

s'adresser aux services de l'Intendance.

--Vaine menace, qui tournerait à la confusion du ministre assez

téméraire pour l'exécuter, répliquaient les parlementaires.

On n'ordonne pas à la nation française sans observer au moins

l'apparence de la légalité. Témoin attristé de certaines

entreprises de ce genre, Étienne Pasquier proclame qu'elles

suffisent pour loger la désobéissance au cœur des sujets: «de

manière, déclare-t-il, que là où nos roys commandoient avec une

baguette, maintenant ils n'y peuvent bonnement commander avec

deux ou trois armées[258]...» Ainsi en était-il jadis, ainsi en

serait-il aujourd'hui: la même résistance, on pouvait en être sûr,

accueillerait les mêmes abus!

[Note 258: _Œuvres d'Étienne Pasquier_, t. II, p. 327.]

Sur quoi, jetant un regard provocateur à l'adresse de la pairie

qui n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles, la robe

entière lançait ces paroles de combat:

--Essayez, essayez donc! Nous en verrons la fin!

Ce qui faisait sa grande force, c'est que cette opinion, sur la

nature du rôle qui lui incombait, n'était point une opinion de

parade ou de commande: c'était une conviction profonde et comme

un article de foi. Quelques-uns, sans doute, considéraient comme

excessive,--nous ajouterions comme inconstitutionnelle, si le

mot eût existé alors, la formule d'Henri de Mesmes, à savoir que

le Parlement était au-dessus des États généraux, et n'y voyaient

qu'un artifice de stratégie en vue d'enlever à la Couronne le

concours d'un corps politique dont, en 1615, s'appuyant sur les

deux premiers ordres, à l'exclusion du troisième, elle avait fait

un si scandaleux abus. Mais la totalité de ses membres, du plus

humble au plus élevé, se regardaient comme investis, au moins

depuis cette époque, d'une sorte de délégation émanant de leurs

amis du Tiers, en vue de défendre les intérêts de la nation[259].

C'était dans ces sentiments qu'étaient élevés les fils destinés à

succéder à leurs pères: sentiments si vivaces que rien, pas même

la pression exercée par Louis XIV, n'en put venir à bout. Aussi,

dès la constitution de la Régence, l'opposition parlementaire se

trouvait-elle armée de toutes pièces, confiante dans la justice de

la cause, à laquelle les fervents ne craignaient pas d'appliquer

la prophétie rapportée au verset vingt-sixième du premier chapitre

d'Isaïe: «Je rétablirai tes juges comme ils ont été d'abord et

tes conseillers comme ils étaient autrefois: après tout cela, tu

seras appelée la cité du juste, la ville fidèle.»

[Note 259: Consulter à ce sujet la relation de Florimond

Rapine sur les États généraux de 1614-1615. L'auteur, député

du bailliage de Saint-Pierre-le-Moutier, après s'être expliqué

sur le mandat que son ordre entendait conférer aux officiers du

Parlement, pousse l'exclamation suivante: «Je prie Dieu qu'il

illumine leurs entendements et renforce leurs courages pour leur

faire produire plus de bien que les États ne l'ont pas fait!»

Il ajoute: «Toute la France a les yeux arrêtés sur ce grand

aréopage et est aux écoutes pour apprendre avec applaudissement

ce que produira le conclave du premier sénat d'Europe en un

temps si désemparé et si corrompu.» Quelques jours s'étaient à

peine écoulés que la Compagnie judiciaire, faisant état de cette

singulière délégation, s'appropriait les revendications contenues

dans les cahiers du Tiers et en poursuivait la réalisation.--Voir

aussi les _Mémoires de Mathieu Molé_.]

Cependant les actes succédaient aux paroles. Les ducs accumulaient

démarches sur démarches pour obtenir l'annulation de l'arrêt du

2 septembre qui les privait du droit de vote dans le cas où ils

refuseraient de se découvrir[260]. Et c'étaient des alternatives

de succès et de défaites; car, tiraillé dans tous les sens, le

Régent donnait invariablement raison au dernier solliciteur. Un

jour, il laissait rendre par le Conseil une décision remettant

toutes choses en l'état où elles se trouvaient avant la mort du

roi. Le lendemain, il lacérait cette même décision en présence du

Premier Président, des présidents à mortier et d'un conseiller

de chaque Chambre[261]. Puis, il revenait à son ancienne façon

de voir et finalement accueillait la réclamation des ducs. Mais

alors il se produisait des difficultés d'une autre nature: pas

un notaire de Paris ne consentait à notifier la sentence du

Conseil[262]... Tout cela se passait au milieu d'allées et venues

où régnait le désordre et où pleuvaient les gros mots. «Plus

méchant que jamais[263], au dire de ses propres amis, Saint-Simon

ne manquait pas de prendre part à ces scènes tumultueuses. Au

cours de l'une d'elles, dans la petite galerie du Palais-Royal, il

parla du Premier Président «en termes de crocheteur»; le Régent

détourna la tête, comme s'il n'avait pas entendu, afin de n'être

pas contraint d'envoyer cet enragé à la Bastille[264].

[Note 260: _Écrits inédits de Saint-Simon_, t. III, p. 383 et

suiv.]

[Note 261: 30 mars 1716. _Journal de Dangeau_, t. XVI, p. 352.]

[Note 262: _Collection du greffier Gilbert de Lisle._]

[Note 263: Extrait d'une lettre du marquis de Louville au duc

de Saint-Aignan, citée dans la _Notice sur la vie et les mémoires

du duc de Saint-Simon_, par Chéruel, p. XLV.]

[Note 264: _Les correspondants de la marquise de Balleroy_,

t. I, p. 71.--Une chanson contre le Régent faisait allusion à cet

incident. (_Chansonnier historique_, t. II, p. 225):

Il traite de Jean F...

De Mesmes en sa maison,

Fais lui dire des messes

Aux Petites Maisons.

]

Les querelles de personnes allaient désormais dominer l'affaire.

La robe était trop nombreuse pour qu'il n'y figurât point des

individualités prêtant le flanc à la critique. Il devint de bon

ton, chez les ducs, de les tourner en ridicule. Mais ce sont

surtout les présidents qu'on se plut à larder de sarcasmes[265].

Il n'y en avait qu'un, parmi eux, qui eût l'apparence «de

l'ancienne chevalerie». C'était M. de Maisons: encore sortait-il

récemment d'un huissier fieffé du village de Longueil, en

Normandie. Qu'on juge des autres! Tous petits-fils «de procureurs,

gargotiers, et autres artisans achetant ou vendant au fond de

leurs boutiques»! Celui contre lequel on s'acharnait le plus,

c'était,--à tout seigneur tout honneur,--M. de Mesmes, «l'homme

qui se ruinoit en breloques»... Il est vrai que, de ce côté-là,

les railleurs avaient la partie belle...

[Note 265: Les présidents à mortier étaient en 1715: Messires

Jean-Antoine de Mesmes, premier, André Potier, Jean-Jacques

Charron, Étienne d'Aligre, Chrétien de Lamoignon, Antoine Portail,

Michel-Charles Amelot, Louis Le Pelletier, Nicolas-Louis de

Bailleul, de Longueil de Maisons.]

Les de Mesmes, dont l'illustration n'était pas discutable,

avaient, en effet, la faiblesse de prétendre à beaucoup mieux.

«Ils se piquent furieusement de noblesse», écrit Tallemant des

Réaux[266]. S'il faut l'en croire, celui de leurs aïeux qui

enseignait le droit à Toulouse n'était point un professeur

ordinaire: il faisait son cours «par plaisir»,--comme M. Jourdain

cédait des pièces de drap, pour obliger ses amis. La famille,

en ce temps-là, se déclarait issue d'un Romain de marque, le

consul Memmius. Depuis, elle avait fait une nouvelle découverte

qui donna un autre cours à son ambition. Dans l'admirable

bibliothèque qu'elle possédait figuraient deux manuscrits d'une

rare valeur: la bible de Théodulphe, évêque d'Orléans sous le

règne de Charlemagne, et le psautier de la reine Ingeburge, de

Danemark, femme de Philippe-Auguste... Ce psautier, sur vélin,

«se fermant à deux fermouers de néelles à fleurs de lys pendant

à deux lacs de soye et à deux gros boutons de perles et une

petite pippe d'or[267]», était, avec ses vingt-sept miniatures

représentant des scènes de l'Ancien Testament, des Évangiles, de

la vie de «Madame Sainte Marie», une merveille de l'art français

au treizième siècle. Conservé pieusement dans la maison royale,

il devint le livre préféré de saint Louis, disparut à l'époque de

l'occupation anglaise, appartint, si l'on en croit la légende,

à Charles le Téméraire, à Philippe II d'Espagne, à sa fiancée,

Marie d'Angleterre, et à une série de personnages dépourvus de

notoriété. Au commencement du dix-septième siècle, il se trouvait

à Londres, où Pierre de Bellièvre, ambassadeur de France, agissant

pour le compte des de Mesmes, ses parents, parvint à l'arracher

«à des mains profanes». Ce qui, au regard des nouveaux acquéreurs

en doublait le prix, c'était qu'un des feuillets portait cette

mention que saint Louis avait fait don de ce joyau à son premier

chapelain, Guillaume de Mesmes, lequel, manifestement, ne pouvait

être étranger à la puissante dynastie parlementaire!... Mention

d'une authenticité douteuse, bien que Moreri et, après lui,

certains généalogistes complaisants, aient accepté comme exactes

et l'existence du chapelain et sa parenté avec les détenteurs du

manuscrit... Par malheur, l'un des ancêtres du Premier Président

eut, vers 1670, l'imprudence de commander un mémoire justificatif,

lequel était imprimé sur trois pages in-folio, et les intéressés

s'avisèrent qu'il devait être soumis au _juge d'armes_ du roi:

nous avons nommé d'Hozier. Celui-ci, indépendant par sa fonction

et ne se croyant pas tenu à la même condescendance que ses

confrères, déclara que les de Mesmes, quoique constituant «une

famille glorieuse», étaient issus de simples bourgeois... Ce qui

obligea à rentrer précipitamment les trois pages in-folio que l'on

se disposait à répandre sur Paris et la province[268].

[Note 266: _Historiette de M. d'Avaux._]

[Note 267: _Inventaire des joyaux de la Couronne_ de 1418. On

appelait _pippe_ une tige métallique à laquelle se rattachaient

les rubans servant de signets.]

[Note 268: Le psautier de la reine Ingeburge fut légué en

1812, par Albert-Paul de Mesmes, comte d'Avaux, à la famille de

Puységur. Acheté plus tard par le duc d'Aumale, il se trouve

actuellement dans la vitrine d'honneur de la galerie du château

de Chantilly. Ces indications sont extraites du _Cabinet des

manuscrits de la Bibliothèque nationale_, t. I, p. 397 et suiv.]

Rappelée à grand renfort de publicité, exploitée dans ses menus

détails, agrémentée de la façon la plus désobligeante, cette

aventure malencontreuse était, dans la bouche des ducs, un sujet

d'incessantes railleries... Il y avait bien aussi l'histoire d'une

tapisserie dans laquelle les armes des de Mesmes avaient été

substituées aux armes de Navarre... Peut-être même y en avait-il

encore d'autres!--Tout cela remontait, d'ailleurs, à cinquante

ans; mais on en jouait avec tant d'entrain qu'on eût pu croire que

ces menus ridicules dataient de la veille[269].

[Note 269: C'est à cette occasion que Saint-Simon écrit: «Ces

Mesmes sont des paysans du Mont-de-Marsan, où il en est demeuré

dans ce premier état et qui payent encore aujourd'hui la taille,

nonobstant les généalogies que les Mesmes, qui ont fait fortune,

se sont fait fabriquer, imprimer et insérer partout où ils ont pu,

pour abuser le monde, quoiqu'il n'ait pas été possible de changer

les alliances ni de dissimuler tout à fait les petits emplois de

plume et de robe à travers l'enflure et la parure des artistes.»]

Les autres présidents n'étaient pas mieux partagés. Grâce à

l'agence de recherches entretenue sur les fonds de la pairie,

chacun d'eux était l'objet d'investigations passionnées. On

fouillait leur parenté, leurs alliances et arrière-alliances.

Rien ne demeurait dans l'ombre de ce qui pouvait prêter matière

à dénigrement. Et c'étaient des lazzi interminables quand on

découvrait parmi les tenants de ces dynasties orgueilleuses des

gens «d'origine abjecte»: un apothicaire chez les d'Aligre,

un gantier-fourreur chez les Potier, un barbier chez les

Portail[270]. Les meilleures familles de robe se voyaient traitées

par-dessous jambe, bafouées, réduites à néant, à grand renfort

d'épithètes malsonnantes...

[Note 270:

Portail imite ses aïeux,

Se servant de rasoirs comme eux.

_Chansonnier historique_, t. II, p. 134.]

Ces plaisanteries avaient assez duré. Les présidents, du moins,

le jugèrent ainsi. Las de jouer le rôle de têtes de Turc, ils

allaient prendre leur revanche... Et cela de telle façon que les

ducs ne s'en relèveraient pas.

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 26 / 53 题