Une journée historique (2 septembre 1715).--Les réserves des ducs au
sujet de leurs revendications.--Le rôle personnel de Saint-Simon.--La
déception des ducs.--Ils répandent un mémoire exposant leurs
prétentions.--Les pairs représentent les grands vassaux de la
couronne.--Les empiétements des légistes.
La séance qui se tint au Parlement le 2 septembre 1715 présente
tous les caractères d'une haute comédie de mœurs. Chacun y
joua son rôle suivant un programme concerté d'avance, au gré
d'ambitions qui ne prenaient même pas la peine de se dissimuler.
Il y eut, cela va de soi, des vainqueurs et des vaincus. Parmi
les premiers se trouvaient le duc d'Orléans et la Compagnie
judiciaire: le duc, réduit par le testament de Louis XIV à
un pouvoir purement nominal, se voyait rétabli dans tous les
droits afférents à la régence; le Parlement, condamné depuis
un demi-siècle à une sujétion humiliante, recouvrait, par la
restitution de ce droit de remontrances,--que D'Aguesseau, en
un jour de deuil, avait appelé «le dernier cri des libertés
mourantes»,--l'entier exercice de ses prérogatives politiques.
Parmi les vaincus figuraient: tout d'abord le duc du Maine, déchu
des splendeurs qu'il avait rêvées, un demi-dieu le matin, et le
soir sans autre prérogative que le soin de veiller à l'éducation
d'un monarque de cinq ans[231]; puis Messieurs de la pairie, dont
les laborieuses combinaisons, en vue de leurs conflits avec la
robe, échouaient contre l'habile stratégie du grand banc.
[Note 231: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,
p. 252.]
Nous n'avons pas le projet de ressusciter dans son ensemble cette
journée historique, coupée en deux parties égales par l'intermède
d'un déjeuner où s'ourdirent les dernières manœuvres. Notre tâche,
plus modeste, se bornera à en détacher ce qui concerne l'objet de
cette étude.
Ce fut à sept heures du matin que les ducs pénétrèrent dans
l'enceinte de la Grand'Chambre. Leur premier soin, comme il avait
été convenu, devait être de formuler la déclaration aux termes
de laquelle ils consentaient à retarder, jusqu'au règlement des
affaires publiques, la revendication de leurs droits.
Cette déclaration, quel en allait être le metteur en scène? La
question avait fait l'objet d'un débat, dans l'entresol du duc
d'Orléans. Saint-Simon,--c'est lui qui l'assure,--fut élu «par
acclamation». Oh! il se défendit avec vigueur. Il n'était pas
l'homme qui convenait: son impétuosité bien connue pouvait, en
effet, permettre de craindre qu'il ne parlât «trop fortement».
Mais l'insistance fut telle qu'il finit par céder. Le lendemain,
2 septembre, à la conférence tenue, au lever de l'aurore, chez M.
de Reims, il revint à la charge pour être exonéré d'une mission
aussi délicate. Vaine tentative: comme la veille, on lui fit
violence et, devant le cri unanime de ses collègues, il lui fallut
se résigner. Donc, dès que la séance fut ouverte, il se leva, se
découvrit d'abord, se recouvrit ensuite, fit signe de la main
qu'il voulait parler et prononça un discours aussi ferme que digne
dont il ne nous laisse ignorer ni les grandes lignes, ni les
particularités, ni l'impression sur l'assistance...
Voilà qui est entendu. C'est lui, c'est bien lui qui doit
recueillir l'honneur de cette glorieuse manifestation... Hélas!
Comme il en faut rabattre! Plusieurs comptes rendus sont parvenus
jusqu'à nous, et pas un ne confirme le récit qu'il lui a plu de
libeller. Personne n'a vu sa noble mimique, pour cette bonne
raison qu'il est resté coi à son banc; personne n'a entendu sa
vigoureuse harangue, pour cette raison décisive qu'il ne l'a pas
prononcée. La protestation eut lieu à l'heure dite: c'est certain.
Mais ce n'est point lui, c'est le premier pair du royaume,
l'archevêque-duc de Reims, qui la formula.
Est-ce à dire qu'au cours de ces graves conjonctures il se résigna
à l'emploi de témoin silencieux? Non certes. Au moment où l'on
votait sur la garde du roi, il se produisit, sur le gradin
des pairs, un murmure dominé par une voix aiguë,--«un filet de
vinaigre»,--qui disait:
--Acte! Acte! Nous demandons acte de nos protestations. M. le duc
d'Orléans nous l'a promis... Acte! Acte!
--A qui le demandez-vous? interrompit Novion.
--A la Cour! reprit le filet de vinaigre.
--Vous la reconnaissez donc pour juge? répliqua le président...
Riposte embarrassante à laquelle il fut répondu par un _non_ qui
se perdit dans le tumulte, ainsi que cette réflexion d'un des
pairs à l'interrupteur: «Ma foi, tu es un mauvais avocat[232].»
[Note 232: D'après la relation du Président d'Aligre,
Saint-Simon aurait prononcé quelques paroles après la déclaration
de M. de Reims. Il aurait dit que, si la pairie cédait, c'était
«pour cette fois seulement et sans le tirer à conséquence».]
Sur ces entrefaites, le maréchal de Villars exprima sa surprise de
ce que le Premier Président refusait aux ducs le coup de bonnet
réclamé par eux et affirma tenir du feu roi,--dont l'opinion
devait trancher le litige,--qu'une pareille prétention était fort
étonnante... A quoi M. de Mesmes répondit vivement:
--Sa Majesté, monsieur, m'a dit à moi tout le contraire. Son avis,
lorsque vous émîtes vos prétentions, fut qu'il fallait tâcher de
s'arranger. Elle ajouta qu'elle ne prendrait jamais connaissance
du litige.
Le duc de Noailles, dont nous avons déjà signalé l'allure
conciliante, jugea le moment favorable pour prononcer quelques
mots pacifiques:
--Accommodons-nous, déclara-t-il, et qu'il ne soit plus question
de rien.
Tel semblait bien être l'avis du duc d'Orléans, fort embarrassé
dans ce conflit qui tournait à l'aigre. Il prit la parole à son
tour; mais la formule qu'il employa ne fut point heureuse. Il
annonça, en effet, qu'il _statuerait_ après avoir entendu les
parties et examiné les usages.
--Nous ne demandons que cela! s'écrièrent les ducs.
Mais ils avaient compté sans «ce fou de Novion» qui, comme
personne, possédait les précédents en la matière.
--«Doucement, s'écria-t-il... Notre respect est acquis à M. le duc
d'Orléans dans les ordres qu'il lui plaira de donner en sa qualité
de régent; mais la contestation dont il s'agit n'est point de son
ressort. Seul le roi peut la trancher... Il n'y a qu'un parti à
prendre: attendre sa majorité.»
Et sur cette habile réplique, à laquelle personne ne trouva rien à
répondre, la question fut remise à la date lointaine indiquée par
l'orateur... C'est ce que, en style parlementaire, on appelle «un
enterrement».
L'incident valait la peine d'être conté. Cependant Saint-Simon
n'en souffle mot. Pourquoi? Parce qu'il ne tourne pas à son
avantage. Les commentaires auxquels il donna lieu ne laissent
pas, en effet, que d'être pénibles pour sa vanité... Épisode
divertissant et douloureux! estime l'avocat Prévot... Comédie!
s'écrie un autre témoin de cette scène... Quant au public, il ne
dissimulait pas son mécontentement en voyant l'intérêt général
sacrifié à une question d'étiquette: Étrange chose, murmurait-il,
qu'un petit gentilhomme, qui devrait être surpris de se trouver en
pareil lieu, soit chargé de défendre les intérêts de la pairie!...
Pour l'historien Lémontey, ce qui domine dans cette ridicule
aventure, c'est la note comique: «La mine chétive, déclare-t-il,
et la prodigieuse colère de ce seigneur acariâtre délassèrent la
Cour des fatigues de la journée[233].»--Ce sont là des impressions
dont l'intéressé n'avait pas lieu d'être fier. Aussi supprime-t-il
tous ces détails avec un sans-gêne égal à celui qui présida à
l'invention assez piquante de ses succès oratoires[234].
[Note 233: _Histoire de la Régence_, t. I, p. 38.]
[Note 234: Pour renseignements plus amples, nous renvoyons à
l'ouvrage de Chéruel: _Saint-Simon considéré comme historien de
Louis XIV_, p. 90 et suiv. On y trouvera un résumé des relations
de l'avocat Prévot, de Mathieu Marais, du président d'Aligre,
etc... Voir aussi, du même auteur, sa _Notice sur la vie et les
mémoires de Saint-Simon_, p. XLI et suiv.]
Il est muet également sur un autre épisode... Si secrets
qu'eussent été les conciliabules tenus avant la mort du roi, il
en avait transpiré quelque chose. Le bruit circulait que les
ducs étaient résolus à frapper un grand coup en faveur de leurs
revendications. De quelle nature? On ne le savait pas. Messieurs
de la pairie assailliraient-ils les conseillers préposés à
la garde des bancs, en vue de les contraindre à la retraite?
Enlèveraient-ils, par ruse ou par violence, le mortier du Premier
Président, pour l'obliger à se découvrir? Se borneraient-ils à
rester couverts eux-mêmes s'il n'était pas fait droit à leurs
réclamations?... Deux, au moins, de ces hypothèses étaient
invraisemblables; mais, soupçonneuse par profession, la robe
aima mieux prévoir sans sujet, que de risquer d'être prise sans
vert. Convoqués pour la première heure du jour, ses officiers se
rendirent au Palais au moment même où les ducs se réunissaient
chez M. de Reims. M. de Mesmes exposa la situation et invita ses
collègues à délibérer sur le parti qu'il convenait de prendre.
Deux solutions se présentaient: ne point paraître apercevoir les
usurpations commises; couper court à tout empiétement par des
mesures arrêtées d'avance,--ce que Novion nommait «des précautions
de police[235]». Ce fut cette dernière opinion qui prévalut. Le
Premier Président fut prié, en conséquence, d'interpeller chaque
pair avec une extrême politesse. S'il refusait d'opiner dans les
conditions prescrites par l'usage, on lui ferait remarquer, avec
un redoublement de courtoisie, que, faute par lui de se conformer
à la tradition, la Cour se verrait dans la nécessité de ne pas
faire état de son suffrage. S'il persistait dans sa résistance,
on passerait outre et sa voix n'entrerait pas en ligne de
compte[236]:--c'est ce qu'on appela l'arrêt du 2 septembre 1715,
arrêt qui mit la pairie vent debout et à l'annulation duquel elle
travailla dans la suite avec une énergie désespérée.
[Note 235: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]
[Note 236: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 157.]
Tel fut le bilan de cette rencontre, attendue avec tant
d'impatience et si féconde en déceptions. Elle servit de point
de départ à une campagne furieuse. Le premier soin des ducs fut
de réimprimer et de répandre à profusion les mémoires de 1664 où
la robe était déchirée à belles dents. Celle-ci, touchée au vif,
n'aurait reculé devant aucune mesure pour empêcher la diffusion
de ces écrits: interdiction de vente et de colportage, menace de
poursuites et de saisies[237]; ce qui, suivant la règle, ne fit
qu'aiguillonner la curiosité publique. En même temps partaient,
d'officines rivales, une avalanche de petits vers, d'épigrammes,
d'injures. Chaque parti avait ses fidèles, clairsemés du côté des
pairs, très nombreux de l'autre côté, et c'étaient, aux coins
de rues, d'orageuses discussions sur le mérite respectif des
combattants, leur origine, leurs aspirations, leurs droits. Quant
aux intéressés eux-mêmes, après avoir exalté l'institution à
laquelle ils avaient l'honneur d'appartenir, ils ne négligeaient
rien pour tourner en ridicule la partie adverse.
[Note 237: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 420.]
Les ducs étaient assurément, après les princes de la famille
royale, les premiers personnages du royaume. Mais, quelque
éclatant qu'il fût, le lustre auquel ils pouvaient légitimement
prétendre ne suffisait point à leur orgueil. Comme nous l'avons
déjà fait connaître, ils n'aspiraient à rien moins qu'à la gloire
de représenter la grande pairie terrienne constituée au début
des temps féodaux, laquelle comptait alors sept adhérents, les
ducs de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les
comtes de Flandre, de Toulouse et de Champagne,--investis d'un
pouvoir souverain. Réduite à six membres par l'accession à la
couronne de Hugues Capet, l'illustre association ne tardait pas
à s'adjoindre,--en manière d'hommage à l'Église, toute-puissante
en ces siècles de foi,--six représentants du clergé choisis
par le nouveau roi dans les limites restreintes de ses États:
l'archevêque de Reims, les évêques de Laon, Beauvais, Langres,
Châlons-sur-Marne et Noyon. Cette pairie, remplacée plus tard
par une seconde pairie qui n'avait que le nom de commun avec la
première, avait déjà cessé de vivre quand, poursuivant sa marche
conquérante, la monarchie française s'annexa, en totalité ou en
partie, les domaines des hauts barons.
Se rattacher à une institution aussi illustre était le souci
permanent des ducs de création moderne. Ils y travaillaient
avec une obstination inlassable, bouleversant, par l'entremise
de leur agence de recherches, chartes, registres capitulaires,
actes publics ou d'ordre privé. Parmi les arguments qu'ils
invoquaient à l'appui de leur thèse, il en est un qui leur
semblait irrésistible: Que sont, demandaient-ils, les six pairs
ecclésiastiques qui ont l'honneur de siéger à nos côtés? De
petits personnages assurément, si on les compare à nous. Or, on
ne saurait contester que ces prélats ne soient les successeurs
directs des pairs ecclésiastiques de l'ère capétienne, lesquels
jouissaient de prérogatives égales à celles de leurs «compairs»,
les grands vassaux...
Sur quoi, faisant application de cette loi mathématique qui veut
que deux quantités, dont chacune est égale à une troisième, soient
égales entre elles, les ducs disaient: «Nous sommes égaux aux
pairs ecclésiastiques, tant présents que passés, égaux eux-mêmes
aux pairs laïcs d'autrefois; donc nous sommes égaux à ces
derniers...»
Qu'on ne leur objectât point que l'institution des grands vassaux,
perdue dans la nuit des temps, était réputée d'essence divine,
tandis que celle des ecclésiastiques, émanant du pouvoir royal,
devait être considérée comme d'ordre inférieur. Ils répondaient,
s'appuyant sur une consultation de 1410, que cette distinction
ne tenait pas debout, les attributions entre laïcs et clercs
ayant toujours été identiques. Si l'on insistait en faisant
remarquer que les grands vassaux avaient la prééminence sur les
représentants du clergé, ils répliquaient, en gens sûrs de leur
fait, que ce droit de préséance provenait non d'une différence
«d'autorité, rang, honneurs, facultés ou puissance», mais d'une
simple antériorité de sièges... Moyennant quoi, ils épuisaient
la nomenclature des appellations flatteuses que leur consacrait
l'histoire: _Tuteurs de l'État, Grands juges du royaume et de la
loi salique, Pierres précieuses de la Couronne, Continuation et
extension de l'autorité royale_, etc.; ils ne tarissaient pas
d'exclamations admiratives sur leurs propres personnes: Quelle
splendeur! quel lustre! quelle majesté! ils se prétendaient
nantis du pouvoir «législatif et constitutif»; ils se déclaraient
successibles de droit au trône[238]; ils proclamaient leur
supériorité sur le souverain lui-même en ce sens que, au rebours
de celui-ci, qui tombait sous les foudres de Rome, ils ne
pouvaient, eux, être l'objet d'une excommunication[239]: enfin ils
couronnaient leurs efforts de dialectique par cette conclusion
bien faite pour désarmer les plus incrédules: «On s'espaceroit en
vain à prouver qu'il est jour lorsqu'on voit luire le soleil[240]!»
[Note 238: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 380.--Les
pairs ne cessèrent jamais de prétendre au droit de disposer de
la Couronne en cas de vacance. Ils l'affirmaient notamment dans
leur quatrième mémoire de 1664, réédité par leurs soins sous la
Régence.]
[Note 239: «Parce qu'ils sont partie essentielle et intégrante
de la Couronne, du commerce desquels il n'étoit pas possible de
se passer pour tout ce qui concernoit l'État.»--_Mémoires de
Saint-Simon_, t. X, p. 379.]
[Note 240: Les ducs consentaient cependant à faire une
distinction entre la personne revêtue de la pairie et la pairie
elle-même. «La dignité de pair, disaient-ils, est une et la même
qu'elle a été dans tous les pays de la monarchie; les possesseurs
ne se ressemblent plus. Sur cette dissemblance, on consent
d'aller aussi loin qu'on voudra; sur la mutilation de la pairie,
encore. C'est l'ouvrage du temps et des rois. Mais les rois ni le
temps n'ont pu l'anéantir: ce qui reste est toujours la dignité
ancienne, la même qui fut toujours.»--_Mémoires de Saint-Simon_,
t. VIII, p. 378.]
C'est du haut de ces prétentions, péniblement édifiées, que les
ducs foudroyaient leurs adversaires. Aucune des récriminations
qu'ils faisaient entendre n'était d'ailleurs nouvelle; mais la
forme sous laquelle ils les présentaient, décente dans les démêlés
antérieurs, revêtait, à partir de 1715, un caractère singulier
d'acrimonie...
Qu'étaient donc ces robins audacieux qui osaient faire la loi à ce
que la vieille Europe comptait de plus illustre! Des descendants
de serfs, de cette catégorie de serfs qui, affranchis plus tard,
apprirent à lire, grâce à la charité des moines, étudièrent la
procédure et s'affinèrent en l'art de la chicane. Légistes: ainsi
les nommait-on. C'est saint Louis qui, le premier, pour le malheur
de la monarchie, avait fait appel à leur concours. La mission
qu'il leur confia fut d'éclairer les pairs, lesquels, ignorants
des lois qu'on leur abandonnait le soin d'appliquer, ne savaient
où donner de la tête depuis que le jugement de Dieu avait fait
place aux décisions juridiques... Mission délicate, dont on
assura le fonctionnement en mettant en communication, durant le
cours de l'audience, le juge-soufflé avec le légiste-souffleur:
celui-ci devant exprimer son avis à voix basse, on l'installa sur
le marchepied du banc où trônait le représentant officiel de la
justice.
Oh! ce marchepied... Comme pour ravaler la robe, Saint-Simon en
joue! Il l'a contemplé sous toutes ses faces, mesuré dans toutes
ses dimensions, déplacé, soulevé de ses nobles mains. Et voilà
qu'en procédant à ce minutieux inventaire, il découvre une chose
inouïe. Ce marchepied n'est plus un marchepied, c'est un banc avec
dossier confortable,--les légistes, devenus magistrats, s'étant
lassés de subir, dans le dos, les semelles boueuses de la pairie...
--Usurpation indécente! s'écrie l'implacable observateur. Ce
marchepied, tout rudimentaire qu'il fût, était suffisant «pour de
simples souffleurs consultés à pure volonté et sans parole qu'à
l'oreille des juges seigneurs»!
Et, poursuivant son exposé avec une méprisante ironie, il
explique comment cette manière de collaboration, entre gens
d'origine si différente, changea bientôt de caractère; comment,
de plus en plus déconcertés par les exigences de la loi civile,
les juges-seigneurs se résignèrent au contact de professionnels
appelés à siéger au même titre qu'eux-mêmes, c'est-à-dire avec
voix délibérative; comment, chargés du soin d'élucider les débats
et de rendre les arrêts, ces intrus se firent attribuer la
présidence; comment enfin, aussi envahissants que la lèpre, ils
devinrent, après une série d'étapes, les maîtres en fait, sinon
en droit, d'une maison où on les avait vus remplir l'office de
valets!... Mais quelque grande, quelque inespérée que pût être
leur fortune, rien n'était changé dans la situation respective des
deux groupes. Seuls, les pairs, parce que de naissance illustre,
avaient licence de s'asseoir sur les sièges supérieurs, tandis que
les robins, fils de légistes nés de serfs, en étaient réduits aux
sièges inférieurs, c'est-à-dire au marchepied!
Ce témoignage tangible de «l'essentielle bassesse» de la robe
n'était pas le seul que les ducs se plussent à invoquer. Ils
rappelaient,--avec quelles délices!--que les présidents et le
chancelier lui-même ne parlaient au roi qu'à genoux et tête nue.
Sans doute Sa Majesté ne manquait pas, après quelques phrases de
l'exorde, de les inviter à se lever; mais c'était à charge par
eux de mettre de nouveau genou à terre lorsqu'ils arrivaient à la
péroraison. Si bien que, loin de faire disparaître l'opprobre,
cette concession de pure courtoisie n'avait d'autre effet que d'en
affirmer le principe...
Une autre circonstance démontrait encore l'infériorité native
de ces beaux fils de roture, c'est qu'ils figuraient dans le
troisième ordre de l'État, c'est-à-dire au milieu de ce que la
nation produit «de plus abject». Il y avait mieux. L'accession
aux charges de judicature, regardées comme fonctions viles,
constituait, à elle seule, une dérogeance. A ce point qu'il
suffisait à un gentilhomme d'être pourvu d'un office de
conseiller ou de président pour qu'il cessât d'être inscrit sur
les listes de la noblesse et fût exclu du droit de la représenter
aux États généraux[241].
[Note 241: C'est aux États généraux de 1789 que, pour la
première fois, la robe fut comprise dans les rangs de la noblesse.]
Ces constatations, en grande partie exactes, ne laissaient point,
par certains côtés, que d'être embarrassantes pour ceux mêmes qui
les invoquaient. Comment reconnaître qu'on appartenait à un corps
qui méritait si peu de considération et d'estime? Aussi bien les
ducs se défendaient d'en faire partie et recouraient, en manière
d'argument, à une distinction dont la subtilité eût ravi un
casuiste du moyen âge:
--Nous comptons, déclaraient-ils, parmi les dignitaires du
Parlement en tant qu'il est appelé, dans les lits de justice,
à traiter des intérêts de l'État. Notre présence, à nous,
assesseurs-nés de la Couronne et _lateres regis_, y est même alors
si nécessaire que, pour être valables, les décisions doivent
mentionner que l'assemblée était «suffisamment garnie de pairs».
Au contraire, nous cessons d'en constituer un élément essentiel
lorsque le Parlement statue sur des intérêts d'ordre privé.
Sans doute il nous est loisible de participer au jugement des
litiges civils et criminels; mais ce sont deux choses distinctes
d'appartenir à une compagnie ou d'y avoir droit de séance avec
voix délibérative...
Pour donner plus de poids à ces affirmations, les ducs
s'ingéniaient également à mettre en relief les différences qui
les séparaient de la robe... Les charges de judicature! Elles
étaient dans le domaine public, comme un arpent de pré ou une
corde de bois; tandis que la pairie, spéciale à une maison, avec
laquelle elle s'éteignait, était hors du commerce... Messieurs du
Parlement, des quémandeurs d'épices «et de toutes les ordures d'un
produit auquel tous, depuis le Premier Président jusqu'au dernier
conseiller, tendoient journellement la main»! Au contraire, les
pairs mettaient leur orgueil à servir sans rémunération... Lancé
dans cette voie, on ne s'arrêtait plus. Tout devenait prétexte à
divergences: jusqu'au titre des serviteurs préposés à la garde
des logis,--suisse pompeux chez les uns, simple portier chez les
autres[242]. Cette hantise de creuser plus large le fossé était
poussée si loin que les ducs en arrivaient presque à dire: «Vous,
Messieurs, pour rendre la justice, vous avez besoin de travaux
préparatoires, de brevets, de stage. Nous, nous sommes idoines de
naissance: la vertu de notre dignité est telle qu'elle confère
tous les diplômes[243]!»
[Note 242: Le duc de Luynes écrit en 1747: «Le Président
de Ménars est le premier qui ait eu un suisse, le Président
de Maisons le premier qui ait fait mettre _hôtel_ sur sa
porte.»--_Mémoires_, t. VIII, p. 378.]
[Note 243: A propos de l'âge requis pour l'entrée au
Parlement, Saint-Simon proteste contre toute assimilation de la
pairie avec la robe. «De le fixer au même âge qu'aux magistrats,
c'est une égalité que rien n'autorise, puisque, indépendamment de
la distance de la pairie à la magistrature, celle-ci a des études,
des examens, des actes publics, des degrés à subir, dont il n'a
jamais été question pour les pairs». Il est vrai qu'il couronne
ces observations par un aveu qui mérite d'être retenu. «A quoi
il faut humblement ajouter qu'en matière de jugements un pair de
vingt-cinq ans n'est ni plus capable qu'à quinze, ni moins qu'à
cinquante ans.»--_Écrits inédits_, t. III, p. 82.]
Mais, quelque graves que fussent ces griefs, il en restait un qui
dominait tous les autres: la participation envahissante de la robe
à la direction des affaires de l'État... La nécessité de porter à
la connaissance du public les ordonnances, décrets et autres actes
du pouvoir royal, avait, de longue date, entraîné l'usage de les
faire viser par la Compagnie judiciaire, qui, en les enregistrant,
leur imprimait un caractère officiel. C'est de cet usage que,
procédant par gradations habiles, les légistes s'étaient emparés
pour établir leurs usurpations. Du droit d'enregistrement ils
étaient passés au droit d'examen et, par voie de conséquence, au
droit d'approbation ou de rejet. Si bien qu'un jour, forts de
la popularité qu'ils s'étaient acquise en résistant aux édits
fiscaux, ils avaient posé en principe qu'aucun texte de loi, aucun
impôt, aucun traité de paix, aucun acte de gouvernement n'était
valable qu'à la condition d'être revêtu de leur estampille.
Bientôt même, non contents de tenir ainsi «les rois en brassière»,
ils avaient poussé l'audace jusqu'à s'intituler les représentants
de la nation. Les États généraux eux-mêmes, émanation des trois
ordres, ne constituaient, à leurs yeux, qu'un rouage inutile dont
la Compagnie judiciaire, composée des mêmes éléments,--clergé,
noblesse et tiers,--se prétendait appelée à recueillir l'héritage.
L'un de ses membres les plus autorisés, Henri de Mesmes,
grand-oncle du Premier Président, reprenant, sous la Fronde,
cette affirmation qui datait de la régence de Marie de Médicis,
n'avait pas craint de proclamer «que le Parlement tenoit rang
au-dessus des États généraux par la vérification de ce qui estoit
arrêté[244]».
[Note 244: _Journal d'Olivier d'Ormesson_, t. I, p. 698.]
Toujours ce droit de vérification!--Les ducs le combattaient
avec fureur... Une fonction purement mécanique, soutenaient-ils,
analogue à celle du greffier qui, impuissant à modifier
la décision rendue, a pour office de la consigner sur ses
registres pour en authentiquer les dispositions et en assurer
la publicité... _Ut nota fierent!... Ut notum sit!..._ De cette
inscription toute matérielle conclure à une faculté de contrôle et
de veto, c'était, par un défi à la raison, transformer une chambre
des plaids en un corps politique et faire de ce corps l'arbitre
de l'État[245]!... D'où la robe tirait-elle des pouvoirs aussi
contraires à l'essence de la monarchie? Où l'écrit les concédant?
Où l'usage qui les consacrait? Notamment pour la dévolution des
régences,--question capitale au point de vue dynastique?...
Loin de soutenir des prétentions aussi exorbitantes, le Premier
Président La Vacquerie les avait solennellement répudiées. «Le
Parlement, déclarait-il, est institué pour rendre la justice, non
pour se mêler aux affaires publiques, si ce n'est lorsqu'il lui
est commandé par le chef ordonné de Dieu[246].»
[Note 245: Les pairs reconnaissent cependant que la Couronne
s'était dessaisie en faveur du Parlement des questions d'ordre
religieux, afin de s'éviter les inconvénients de litiges
auxquels les rois ne voulaient pas mêler leurs personnes. Mais
cette exception, due à des scrupules légitimes, ne faisait,
disaient-ils, que confirmer une règle qui, jusqu'à Henri IV,
n'avait pas souffert de contradiction.--_Mémoires de Saint-Simon_,
t. X, p. 405.]
[Note 246: Voir les _Mémoires de Mathieu Molé_, t. I, p. 54.]
Les ducs estimaient que, sur cette question, comme sur beaucoup
d'autres, la Couronne avait encouru de lourdes responsabilités.
Pour un souverain soucieux de bien agir, combien ne se dérobaient
pas à l'accomplissement de leurs devoirs! Ignorance ou lassitude,
mauvaise administration des provinces, pillage du Trésor au profit
des maîtresses et des favoris... Autant de causes dont, avec sa
perfidie habituelle, le Parlement avait profité pour affermir son
prestige. Puis étaient venus les besoins d'argent. Il avait fallu
s'adresser à la bourse de ces bourgeois liardeurs qui trouvaient
le moyen de s'enrichir au milieu de la détresse générale: dès lors
ils avaient «commencé à pointer». Leur crédit grandit encore quand
Philippe le Bel éleva à la dignité de collaborateurs intimes ces
prêteurs accommodants. Et le mal était allé se développant sans
cesse, grâce à l'impéritie des successeurs de ce prince. Sans
doute, en paroles, ils maintenaient l'intégrité de la puissance
royale; mais, en fait, ils s'inclinaient devant ce pouvoir
nouveau qui confisquait leurs prérogatives. Si, par hasard, ils
parvenaient à faire prévaloir leur volonté, ce n'était que «par
adresse, manège et souvent en gagnant les plus accrédités du
Parlement par des grâces pécuniaires[247]».
[Note 247: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 403.]
Et--dérision des destinées humaines!--c'étaient ces
parvenus sortis de la lie du peuple, ces descendants des
légistes-souffleurs, courbés aux pieds «du baronnage», qui osaient
«se parangoner aux pairs», les précéder dans les cérémonies,
leur donner des démentis, comme ils venaient de le faire au
cours de la séance du 2 septembre 1715. Eux qui avaient arraché
à la faiblesse d'Anne d'Autriche la licence d'opiner avant
les princes du sang, avant les fils de France, avant la reine
elle-même! Eux qui, faisant fi des États généraux, s'érigeaient
en sénat auguste chargé de protéger les rois mineurs, d'instituer
régents et régentes, de tenir la balance entre les rois majeurs
et leurs sujets! Eux enfin qui, après cinquante années de
silencieuse humiliation, recouvraient tout à coup, avec le droit
de remontrances dont on venait de payer leur concours, les moyens
de reprendre, pour le plus grand malheur de l'État, leur rôle
traditionnel de dissolvants et de factieux!... Et, dans les
transports d'indignation que leur causait ce renversement de
l'ordre, les ducs comparaient le Parlement à l'antique Babylone,
devenue le repaire des démons et de l'esprit impur, ainsi qu'il
est expliqué au chapitre dix-huitième de l'Apocalypse. C'est
pourquoi ils suppliaient le Seigneur de traiter la robe comme
il avait traité la cité rebelle et de réserver à ses officiers
le même sort qu'aux Chaldéens, dont l'ange justicier disait, du
haut de sa nuée lumineuse: «Malheur! Malheur! Ils ont jeté de la
poussière sur leur tête et ont poussé des cris mêlés de larmes et
de sanglots!»