XI

Le Premier Président de Mesmes (1712-1723).--Sa jeunesse.--Sa

famille.--Son caractère.--Le Président André de Novion.--Appréciations

de Saint-Simon sur ces deux personnages.

Le premier de ces personnages est le chef de la Compagnie

judiciaire, celui que nous venons de voir à l'œuvre: Messire

Jean-Antoine III de Mesmes, comte d'Avaux, seigneur de Cramayel,

Brie-Comte-Robert, marquis de Saint-Étienne, vicomte de Neuchâtel

et autres lieux... Issu, en 1661, d'une ancienne maison de robe,

M. de Mesmes,--on l'appelait alors M. de Neuchâtel,--avait tenu à

honneur d'entrer au Parlement. Substitut du procureur général à

dix-huit ans, conseiller à vingt-six, il devint, à vingt-sept ans,

en 1688, Président à mortier en remplacement de son père[210].

En 1703, il obtenait la charge de prévôt et grand maître des

cérémonies des ordres du roi, laquelle était, pour ainsi dire,

héréditaire dans sa famille, et, en 1710, entrait à l'Académie où

Boileau, septuagénaire, l'accueillait par ces paroles flatteuses:

«Je viens à vous, monsieur, afin que vous me félicitiez d'avoir

pour confrère un homme comme vous.»

[Note 210: Son père, Jean-Jacques de Mesmes, né vers 1640,

remplit tour à tour les fonctions de maître des requêtes et de

Président à mortier et fut reçu à l'Académie en 1676. Il mourut en

1688.]

Quelle avait été sa jeunesse? Une opinion assez répandue incline

à voir en lui le modèle de ces magistrats imberbes qui, associés

par la fortune et les plaisirs aux ébats des petits maîtres de la

Cour, s'efforçaient, au grand dommage de leur prestige, de s'en

approprier les ridicules, devenant ainsi, assure La Bruyère, «des

copies fidèles de très méchants originaux[211]». Faut-il croire

à cette légende? La réserve s'impose toujours lorsqu'il s'agit

de mettre, par voie de conjecture, un nom au bas de portraits

littéraires, lesquels, composés de détails empruntés à droite et

à gauche, visent moins à représenter une personne qu'un genre.

Ajoutons que si, à certains égards, quelque analogie put exister

entre le jeune de Neuchâtel et les robins adolescents dont parlent

les _Caractères_, la dissemblance sur d'autres points est telle

qu'on ne saurait, sans injustice, s'arrêter à cette hypothèse.

[Note 211: _Les Caractères_, chapitre _De la ville_.]

La vérité est qu'élevé avec «ses proches alliances», les La

Trémoille, les d'Elbeuf et les Vivonne, M. de Mesmes se façonna,

de bonne heure, aux belles manières. La fréquentation «du

meilleur monde» acheva de lui donner ce vernis de politesse

qu'on n'acquérait guère qu'à Versailles. Toutes les portes lui

furent ouvertes, même celle du Grand Dauphin dont, assurent les

chroniques, il eut l'honneur «de partager les jeux[212]». Mais ses

préférences le portaient vers la Cour de Sceaux, tenue par le duc

et par la duchesse du Maine. L'exubérance de la vie qu'on y menait

contrastait, d'une façon éclatante, avec la torpeur chagrine de

l'entourage royal. Commensal habituel du duc du Maine, qui s'éprit

pour lui d'une confiante tendresse, il lia commerce avec les beaux

esprits de la maison, discuta arts et sciences avec Malézieu,

philosopha avec le cardinal de Polignac, improvisa des épigrammes

avec le marquis de Sainte-Aulaire, applaudit aux chansons de

la Présidente Dreuilhet. Peut-être même ne repoussa-t-il point

certains succès d'un ordre plus intime qui, à une époque où la

femme régnait en souveraine, semblaient le complément nécessaire

d'une éducation accomplie. Madame Palatine assure que la

maîtresse du logis ne se montra point cruelle à son égard[213]...

La petite-fille du grand Condé, qui avait la hardiesse et

l'indépendance de son aïeul, ne repoussa point sans doute d'aussi

délicats hommages; mais pourquoi penser à mal? Elle a pris soin de

nous avertir:

[Note 212: Le _Journal de Barbier_ (t. I, p. 298) dit «les

débauches».]

[Note 213: _Correspondance de Madame Palatine_, t. I, p. 422

et 473.]

Ce qui, chez les mortels, est une effronterie,

Entre nous autres, demi-dieux,

N'est qu'honnête galanterie.

La fonction de M. de Mesmes, à Sceaux, consistait simplement à

prendre part aux bergeries de la duchesse, à porter le ruban

citron de son ordre, _la mouche à miel_, et à rimer quelques vers

suivant le goût du jour. Encore ce dernier emploi rentrait-il dans

les attributions de son secrétaire. On n'ignore pas, en effet,

que les personnages marquants de l'ancien régime déléguaient à un

homme de lettres patenté le soin de tenir à jour, pour la plus

grande joie du public, leur correspondance intime et leurs essais

de poésie.

Il est clair que cette conception nouvelle de la gravité

judiciaire dut indisposer plus d'un observateur chagrin.

Affaire de temps et de milieux. On assure que, dans la marche

de l'humanité, chaque génération porte l'empreinte de l'époque

qui l'a vue naître. La justesse de cette observation apparaît

manifeste, lorsqu'on étudie Nicolas de Novion et Harlay: l'un,

le type accompli du frondeur toujours sur le qui-vive et prêt à

en découdre; l'autre, le parfait modèle de la solennité, plus

majestueuse qu'aimable, dont, vers son âge mûr, Louis XIV imposa

la loi. Autant peut-on en dire de de Mesmes qui, à cheval sur

les dix-septième et dix-huitième siècles, trouva le secret de

fondre en sa personne les qualités et les travers de l'un et de

l'autre; empruntant au premier, avec une tenue d'une correction

irréprochable, l'amour du faste, de la représentation, des beaux

monuments; au second, l'allure dégagée, la grâce, la bonne humeur,

la vie facile et certain détachement des anciennes traditions: le

tout accommodé d'un large esprit de tolérance et d'un scepticisme

de bon ton. Son château de Cramayel-en-Brie, où l'on comptait

vingt appartements à l'usage des invités, n'était certes pas

comparable à Versailles, mais dépassait Saint-Germain comme

confort et comme luxe. Quant à son hôtel de la rue Sainte-Avoye,

c'était, avec son escalier de marbre du Languedoc, sa chapelle,

sa coupole, ses admirables tapisseries, ses plafonds de Lebrun,

ses portraits de Mignard, ses tableaux de Lesueur, une demeure

princière. Tout y était à l'avenant: meubles, curiosités,

objets d'art, la bibliothèque,--cette _Memmienne_ à la garde de

laquelle Naudé, avant d'entrer au service de Mazarin, avait été

préposé,--et certaine collection d'antiques et de médailles,

composée à grands frais, dont l'État devait avoir un jour la bonne

fortune de se rendre acquéreur... Tout cela avait coûté gros et

ce n'était point un secret que la fortune du possesseur de ces

merveilles, quoique considérable, était sérieusement compromise.

«Je n'ai jamais vu, écrit un contemporain, manger son bien avec

autant d'intrépidité!»

Ce prodigue incorrigible, peint en 1690 par Rigaud et en 1713 par

François de Troy, était un homme de belle stature et de forte

corpulence: tête puissante, fine et affable. Saint-Simon assure

que le visage, quoique marqué de la petite vérole, «avoit beaucoup

de grâces» et «quelque chose de majestueux». Tout en prêtant,

d'ailleurs, à M. de Mesmes les scélératesses sans nombre dont

il a l'habitude d'accabler ses adversaires, Saint-Simon ne lui

conteste pas certaines qualités. «Beaucoup d'esprit, déclare-t-il,

grande présence d'esprit, élocution facile, naturelle, agréable;

pénétration, réparties promptes et justes; hardiesse jusqu'à

l'effronterie; ni âme, ni honneur, ni pudeur; petit maître en

mœurs, en religion, en pratique; habile à donner le change, à

tromper, à s'en moquer, à tendre des pièges, à se jouer de paroles

et d'amis ou à leur être fidèle, selon qu'il convenait à ses

intérêts; d'ailleurs d'excellente compagnie, charmant convive,

un goût exquis en meubles, en bijoux, en fêtes, en festins et en

tout ce qu'aime le monde; grand brocanteur et panier percé, sans

s'embarrasser jamais de ses profusions, avec les mains toujours

ouvertes pour le gros, et l'imagination fertile à s'en procurer,

poli, affable, accueillant avec distinction et suprêmement

glorieux, quoique avec un air de respect pour la véritable

seigneurie et les plus bas ménagements pour les ministres et pour

tout ce qui tenait à la Cour[214].»

[Note 214: _Mémoires de Saint-Simon_, t. IX, p. 171.]

Saint-Simon n'est pas plus tendre pour la famille. Des paysans

«du Mont-de-Marsan», s'écrie-t-il, dont bon nombre payent

encore la taille! Et, avec un dédain non déguisé, il représente

l'un de ces rustres quittant en sabots les landes natales,

partant pour Toulouse, où, d'écolier, il devint professeur de

droit, appelé à Pau par sa souveraine, Marguerite de Navarre,

laquelle l'employa dans diverses missions et, en récompense de

ses services, le fit nommer lieutenant civil au Châtelet. Ce

fut le fondateur de la dynastie: une dynastie riche en hommes

de valeur, magistrats, jurisconsultes, ambassadeurs, soldats,

qui, tous, suivant l'expression d'un chroniqueur, furent aussi

utiles aux peuples qu'à la Couronne:--Jean-Jacques, seigneur

de Malassise, bien connu par la paix boiteuse qui porte son

nom;--Henri, seigneur de Boissy, l'ami de Pibrac, de Paul de

Foix, de Montaigne, de tous les hommes illustres de cette époque,

protecteur des lettres et des savants, lettré et savant lui-même,

dont Brantôme déclare «qu'il étoit un très grand, subtil et

habile personnage d'État, d'affaires, de sciences et de haute

gentillesse[215];»--Jean-Pierre, un poète doublé d'un astronome,

qui, à ce double titre, se perdait souvent dans les nues et que

Joachim du Bellay rappelait sur la terre en strophes exquises:

[Note 215: Lettre à Paul de Foix, du 1er septembre 1570.]

De la céleste musique

Ne plaisent tant les doux sons

Que le miel de tes chansons

Plus doux que le miel attique[216]!

[Note 216: _Vie de Jean-Pierre de Mesmes_, par Guillaume

Colletet.]

--Claude, comte d'Avaux, le diplomate fameux qui représente

la France dans les négociations relatives aux traités de

Westphalie;--un autre, Henri, troisième du nom, lequel, député

aux États généraux de 1614, y joua un rôle que certains écrivains

ont comparé à celui de Mirabeau aux États de 1789: patriote

ardent à la chaude éloquence, dont la bourgeoisie acclama cette

affirmation que les trois ordres étaient frères, comme issus

d'une mère commune; que, sans doute, le Tiers occupait, au sein

de sa famille, la dernière place, mais qu'il n'était pas rare de

voir des maisons menées à la ruine par l'imprévoyance des aînés,

recouvrer grandeur, fortune et gloire, grâce à la sage industrie

des cadets[217]... Audacieuse proposition que ne pardonnèrent

jamais ni les ducs ni la noblesse: d'autant mieux qu'elle était

accompagnée d'une retentissante revendication du pouvoir politique

des Parlements[218].

[Note 217: _Relation de Florimond Rapine_, p. 152.]

[Note 218: Le _Journal d'Olivier d'Ormesson_ et les _Mémoires

de Mathieu Molé_ restituent à Henri de Mesmes, trop souvent

méconnu, sa véritable physionomie. C'est lui qui, au cours de la

Fronde, protestait dans une inoubliable apostrophe contre l'avis

émis d'appeler l'armée espagnole. Le coadjuteur, qui ailleurs

l'accuse de pusillanimité, ne peut s'empêcher de s'écrier: «Le

Président de Mesmes fit une exclamation, au seul nom de l'envoyé

de l'archiduc, éloquente et pathéthique au-dessus de tout ce que

j'ai lu en ce genre dans l'antiquité.»--_Mémoires du cardinal de

Retz_, t. I, p. 292.]

Saint-Simon n'ignore rien de ce passé. Il prend même plaisir

à énumérer les alliances, les héritages, les emplois obtenus,

les missions accomplies,--et ne s'aperçoit point que tout cela

constitue une illustration deux fois centenaire, avec laquelle

bon nombre de pairies, la sienne notamment, n'eussent pu sans

péril affronter la comparaison. Mais il est trop l'homme de son

temps pour compter le mérite personnel et les services rendus,

s'ils ne se présentent sous le couvert de la naissance. Pour lui,

au dix-huitième siècle comme au seizième siècle, la tribu des de

Mesmes reste entachée «de la crasse héréditaire».

Ce fut en 1712 que l'héritier d'une race si discutée fut investi

de la Première Présidence, bien que,--chose grave à un moment où

la tiédeur en matière religieuse n'était plus admise,--il passât

pour n'être rien moins que dévot[219]... A en croire Saint-Simon,

il n'aurait eu d'autre titre à cette faveur que la protection

de la cour de Sceaux. Le marquis de Sourches, plus véridique,

fait remarquer qu'il était le doyen du grand banc, et, depuis

dix-huit mois, remplaçait le titulaire, Le Pelletier de Rosambo,

qui, malade et incapable, ne faisait au Palais que de rares

apparitions[220].

[Note 219: Il semble qu'on exigeât alors des magistrats, comme

des protestants récemment convertis, un certificat de «bonne

catholicité». Aussi, dans l'enquête à laquelle tout nouveau promu

était soumis, M. de Mesmes eut-il soin de faire entendre l'abbé

Philippe-Michel Bonnet, docteur en théologie de la maison et

Société de Sorbonne, curé de Saint-Nicolas-des-Champs. L'honnête

ecclésiastique déclara avoir constaté plusieurs fois, dans son

église, la présence du récipiendaire. S'il ne l'avait pas vu

fréquenter les sacrements de pénitence et d'eucharistie,--«ce

qui seroit très difficile de connaître à l'égard de tous les

paroissiens»,--il savait, pour s'en être informé, que ce grand

magistrat avait rempli ses devoirs aux Pâques dernières et que,

à l'imitation de ses aïeux, il avait accepté les honneurs du

marguilliage!... On ne peut s'empêcher de reconnaître que cet

acte de foi en partie double arrivait fort à propos. Aussi cette

formule attira-t-elle l'attention du greffier Gilbert de Lisle

dont la surprise se traduisit par la note suivante: «Voyez comme

le curé a signé sa déposition.»]

[Note 220: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p.

268 et 269. Le Pelletier de Rosambo avait, depuis peu, succédé

à Harlay. Il se hâta de démissionner pour se soustraire aux

responsabilités d'une tâche au-dessus de ses forces.]

Cette nomination fut saluée,--elle méritait de l'être,--par

des applaudissements unanimes... A vrai dire M. de Mesmes ne

ressemblait guère à ces grands magistrats, «stoïques et tout

d'une pièce», qu'on avait vus jadis dominer l'émeute et tenir

tête aux rois. Un pareil rôle eût peut-être dépassé ses moyens.

En revanche, il est permis de croire qu'aucun des robins de

vieille roche, auxquels nous venons de faire allusion, n'eût,

avec une maîtrise comparable à la sienne, préservé à la fois

la Couronne et la Compagnie judiciaire des périls que firent

naître pour elles une suite ininterrompue de conflits. Époque

profondément troublée. Tout allait pousser à une désorganisation

générale: les convoitises nées d'un régime nouveau; l'affaire

de la Constitution, c'est-à-dire de la bulle _Unigenitus_, dont

les péripéties bouleversaient les consciences; le système de

Law, aussi dangereux pendant l'ère des illusions qu'affolant

après la débâcle; l'explosion des rancunes parlementaires,

comprimées depuis plus d'un demi-siècle et jalouses de prendre

leur revanche... Soutenus, en effet, par l'opinion, qui ne se

résigna jamais au despotisme, Messieurs des Enquêtes,--ces

«terribles Enquêtes», l'effroi de Mazarin,--ne tardaient pas à

rouvrir ce cabinet «de la première», dont jadis Nicolas de Novion

avait «confisqué la clef». Et là, comme aux beaux jours de la

Fronde, allaient se débattre, avec une singulière âpreté, les

questions politiques, religieuses, économiques, financières, qui

passionnaient la bourgeoisie et la robe: une sorte de club en

permanence où, en dépit d'un attachement sincère à la royauté,

soufflait l'esprit révolutionnaire. Dongois, qui avait vu «le

cabinet» à l'œuvre, le signalait autrefois comme un danger pour

l'État. «Dieu veuille, s'écriait-il, qu'après la mort du roi il ne

ressuscite pas!» Et voilà que, semblable au phénix, «le cabinet de

la première» renaissait de ses cendres!

Pour parer à ces difficultés multiples, l'homme qu'il fallait à la

tête du Parlement, ce n'était ni un jurisconsulte platonique comme

Lamoignon, ni une nature de prime-saut comme Nicolas de Novion,

ni un autoritaire renfrogné comme Harlay, mais un diplomate rompu

au maniement des hommes, avisé, délié, fertile en ressources,

sachant allier «le tact au manège». Or ces facultés maîtresses, de

Mesmes les possédait à un haut degré. Il excellait notamment dans

l'art de tirer parti des défauts aussi bien que des qualités de

son entourage. Doué d'une pénétration très vive, il s'assimilait

rapidement les matières les plus ardues. Le vieux roi, si peu

prodigue de démonstrations, prenait plaisir à le recevoir et

écoutait sans fatigue ce langage sobre, concis, dépourvu d'apprêt

oratoire, qui avait le mérite de présenter les sujets compliqués

sous une forme simple et agréable. «Ordinairement, dit Hénault,

M. D'Aguesseau, alors procureur général, et d'un autre caractère,

l'accompagnoit, et l'on disoit qu'il menoit le procureur général

à la Cour, et que le procureur général le menoit au Parlement:

c'étoit les peindre tous deux[221]...» Les succès du Premier

Président n'étaient pas moins vifs dans les assemblées des

chambres, «cette image d'une république qu'il faut réduire sans la

maîtriser[222]». Il s'y montrait inimitable... Ce qui, d'ailleurs,

ne le mettait pas à l'abri des suspicions. Que, dans chacun des

deux camps, on l'accusât de tromper l'un au profit de l'autre,

c'était inévitable. Intermédiaire désigné entre la Cour et sa

Compagnie, obligé à de perpétuels ménagements en vue d'obtenir des

concessions réciproques, il lui était difficile de satisfaire tout

le monde. La question sera de savoir si, dans l'accomplissement

de la tâche plus politique que judiciaire qu'il eut à remplir, sa

participation aux affaires publiques ne fut pas féconde en heureux

résultats, et si, d'autre part, il eut à se reprocher des calculs

intéressés et des capitulations de conscience: c'est ce que nous

examinerons bientôt.

[Note 221: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]

[Note 222: _Ibid._]

Nous nous bornerons, pour le moment, à constater que la bonne

opinion dont le Palais lui fit crédit, au surlendemain de sa

nomination, s'accrut au fur et à mesure qu'on le fréquenta

davantage: son irrésistible séduction calmait les défiances,

dissipait les malentendus, ramenait les dissidents. Il n'est

pas jusqu'au charme d'une modestie, sûrement plus apparente que

réelle, qui ne contribuât à augmenter son prestige. C'est ainsi

que le Palais applaudissait à sa mercuriale de 1712 où, énumérant

les vertus dont le magistrat idéal doit être orné, il terminait sa

harangue par ces paroles dites avec un art consommé: «Heureux ceux

qui profiteront de ces «réflexions que j'ay l'honneur de soumettre

à la compagnie avec un cœur plein de respect. Plus heureux encore

si je puis en profiter moi-même, en ayant besoin plus qu'aucun

autre[223]...» Comment rester sourd aux arguments de ce galant

homme qui tenait en réserve, pour chacun de ses collègues, un

mot gracieux et une complaisance illimitée, qui se livrait à

«une dépense prodigieuse» en vue de leur faire honneur et leur

réservait toujours un couvert à sa table, la plus somptueuse

de Paris, où, pour peu que les convives fussent nombreux, le

personnel attitré des officiers de bouche se doublait de trente

gardes-suisses, commandés par deux sergents[224]!

[Note 223: _Collection de Gilbert de Lisle._]

[Note 224: _Collection de Gilbert de Lisle._]

Cette indulgence aimable,--et c'est ce qui en doublait la

valeur,--ne dépassait guère les limites du Palais. Les détracteurs

de la robe n'avaient, avec lui, qu'à se bien tenir. «Pénétré,

rapporte Hénault, de ce qui étoit dû à sa place et le voulant

faire sentir, à cause du peu d'égards que les gens du monde

ont pour la magistrature, il étoit haut par caractère et par

politique, quoique affable et de mœurs commodes avec tous les

autres. On croignoit de lui déplaire parce qu'il imposoit, et

on cherchoit son amitié parce qu'il étoit de bon air d'être son

ami[225].» Nul, lorsqu'il le jugeait nécessaire, ne maniait,

comme ce Gascon d'origine et de tempérament, l'ironie, la

malice, l'épigramme. Nul n'avait de ces reparties soudaines

qui déroutent l'interlocuteur. Le Régent lui-même en fit

plus d'une fois l'expérience. Ayant, un jour, à la suite d'un

refus d'enregistrement, répondu par des injures empruntées au

vocabulaire des halles, de Mesmes lui ferma la bouche d'un

mot:--«Son Altesse Royale exige-t-elle aussi qu'on enregistre ses

paroles[226]?»

[Note 225: _Mémoires du président Hénault_, p. 399.]

[Note 226: Barbier (t. I, p. 210) donne du fait une version

différente: «Pour finir la conversation, rapporte-t-il, le prince

lui a dit à son ordinaire: «Allez-vous faire f...., vous et

votre Compagnie!» On dit que le Premier Président lui a répondu:

«--Monseigneur, j'ai eu souvent l'occasion de parler au feu roi

Louis XIV. Il ne s'est jamais servi de ces termes-là avec un de

ses palefreniers.»]

Qu'un pareil homme ait apporté, dans l'affaire du bonnet, la

passion que lui attribuent les _Mémoires_, personne ne le croira.

Il semble, au contraire, qu'après s'être prêté de bonne grâce aux

tentatives de conciliation qui échouèrent par l'intransigeance

de certains ducs, il se soit absorbé dans l'étude des questions,

autrement graves, dont, après la mort du roi, fut saisi le

Parlement. Non qu'il se désintéressât d'une querelle qui tenait

si fort au cœur de ses collègues; mais il ne lui déplut pas d'en

partager la charge avec celui de ses lieutenants qu'il savait le

plus apte à mener la campagne.

Ce lieutenant n'était autre qu'André III de Novion, le petit-fils

du prétendu instigateur de «l'affaire». Président à mortier depuis

1689, date de la retraite de son aïeul, c'était un magistrat rompu

aux affaires, possédant «le fond des diverses jurisprudences»

et n'ignorant rien de ce qui touchait aux rapports de la robe et

de la pairie. En lui revivait l'âme des anciens Potier,--avant

fortune faite: qualités et défauts. Nicolas de Novion, bourgeois

de cœur, était grand seigneur en son particulier. André de Novion,

plus scrupuleusement fidèle à son origine, restait bourgeois

partout et toujours, dans ses goûts, son habillement, sa vie

parcimonieuse, son langage, ses mœurs: une exception flagrante à

la loi que nous venons de rappeler, à savoir que l'homme porte

l'empreinte du temps où il a vécu. Celui-ci retardait de deux

siècles. Au milieu des splendeurs du règne de Louis XIV et des

raffinements de la Régence, il demeurait une façon d'antique. Tout

luxe lui répugnait, toute dépense lui fendait l'âme, et, pour

se rendre à sa terre de Grignon, il se fût volontiers servi de

l'équipage du Premier Président Lemaitre: une charrette à bœufs,

avec de la paille fraîche en guise de coussins. Autant d'ailleurs

il aimait à porter le mortier, autant le chapeau à plumes lui

déplaisait.

«Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre!...»

s'écria-t-il avec Perrin Dandin. Las des visites qui

l'assaillaient durant les absences de M. de Mesmes, il s'enfuyait

vers le vieux logis de sa famille, rue des Blancs-Manteaux, où

personne ne songeait à le relancer. Là, au milieu d'un passé qui

lui était cher, il se reposait des tristesses du présent. En

face logeait un charron, «homme du meilleur sens du monde», et,

tandis que les gens de qualité se morfondaient à sa porte, il

causait tranquillement avec celui-ci, «sur le pas de sa boutique».

C'est dans ce milieu que, certain jour, vint le trouver un pauvre

diable de plaideur, lequel, le prenant pour un valet, lui présenta

sa requête, en se plaignant de la sauvagerie du maître... Le

malheureux faillit perdre la tête quand, apprenant que sa cause

avait obtenu un tour de faveur, il vit son interlocuteur de la rue

des Blancs-Manteaux diriger, l'hermine sur l'épaule, les débats du

Parlement. Mais son procès était bon et il le gagna.

Probe par nature, chaste par tempérament, intraitable par mépris

de l'humanité, cet original recueillait moins de sympathies que

d'estime. Mais il enlevait tous les suffrages quand, sortant

de son effacement volontaire, il prenait part aux débats de la

Grand'Chambre où sa logique semblait irrésistible. Ses rudesses,

à l'égard de ceux qui s'écartaient de la bonne règle, étaient

d'ailleurs légendaires. L'abbé Croizat, maître des requêtes, en

savait quelque chose[227]. Le chancelier Voisin aussi. Comme il

jugeait à propos d'assurer le Parlement «de sa protection», André

de Novion lui répondit: «Monsieur, c'est plus qu'il ne demande.»

[Note 227: _Souvenirs du président d'Aligre._ _Revue

rétrospective_, 2e série, t. VI, p. 5.]

Ce nouvel adversaire ne pouvait trouver grâce aux yeux de

Saint-Simon. Il s'en tire cependant à meilleur compte que ses

devanciers. La raison en est peut-être toute fortuite. Son

portrait,--le dernier de l'admirable collection que constituent

les _Mémoires_,--arrive à une heure propice: celle où, prenant

congé de ses lecteurs, Saint-Simon atteste le ciel que, la vérité

étant le premier devoir de l'historien, il ne cessa jamais de

la dire, fût-ce au prix des plus grands sacrifices[228]. Sous

l'influence momentanée de ces beaux sentiments, il rend hommage

à la probité d'André de Novion, lequel n'était, concède-t-il,

ni injuste ni malhonnête... Mais, le naturel revenant au galop,

il se hâte de déclarer qu'on ne saurait faire état de la parole

d'un pareil personnage. Pourquoi? Parce que c'était un homme

«plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance,... un

dangereux maniaque qui avait laissé maints monuments de folie et

de l'égarement de son esprit». Des preuves de cet égarement et de

ces monuments de folie, il n'en est fourni aucune. On ne saurait,

en effet, regarder comme telles, ni l'émigration vers la rue des

Blancs-Manteaux de ce Potier hypocondriaque, ni ses manifestations

d'estime à l'égard du charron... N'importe! C'était un fou: qu'on

se garde d'en douter!

[Note 228: «Je puis dire que je l'ai chérie jusque contre

moi-même.»--_Mémoires de Saint-Simon_, t. XIX, p. 220.]

Or, chose inouïe! c'est ce fou qui, en collaboration avec de

Mesmes, va prendre en mains l'affaire du bonnet! Et, spectacle

non moins déconcertant, ce même fou accomplira sa tâche avec

une logique, une méthode, un esprit de suite, une variété de

moyens dont la belle ordonnance provoquera les applaudissements

de la galerie!... Comment expliquer ce prodige? L'explication

est fort simple: c'est que «ce solitaire», si l'on veut aussi

«ce sauvage», ne fut un fou que pour les besoins des _Mémoires_.

Dans les _Écrits inédits_,--qui, n'étant point destinés à faire

auprès des générations futures illusion sur les infortunes de la

pairie, pouvaient se permettre le luxe de la sincérité,--André

de Novion n'est représenté ni comme un fou, ni même comme «un

dangereux maniaque». Il y apparaît, au contraire, comme un

magistrat de beaucoup d'esprit, d'une capacité profonde, sachant,

«plus fortement que nul autre, trouver des traits d'habile

homme[229]»... C'est là une de ces contradictions dont nous avons

déjà relevé plus d'un exemple et dont on connaît les motifs...

Comme, d'ailleurs, l'opinion des _Écrits inédits_ est aussi celle

des contemporains, parmi lesquels le marquis de Sourches[230],

notre choix ne saurait être douteux.--On va, du reste, pouvoir se

prononcer en connaissance de cause.

[Note 229: _Écrits inédits_, t. IV, p. 61 et suiv.]

[Note 230: _Journal du marquis de Sourches_, t. XIII, p. 262.]

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 24 / 53 题