IX

Le duc du Maine et le Premier Président de Mesmes.--Leur duplicité

d'après les «Mémoires».--Affront au bailli de Mesmes.--Scène violente

faite par Saint-Simon au duc du Maine.--La version des «Mémoires»

est-elle la vraie?--Raisons d'en douter.

De quelle façon l'affaire rebondit-elle? C'est ce que nous allons

rechercher en suivant pas à pas le récit de Saint-Simon.

D'après lui, l'auteur du mal ne serait autre que le triomphateur

du jour, le duc du Maine. Le but qu'il poursuivait? Brouiller si

bien avec tout le monde Messieurs de la pairie que, absorbés par

le souci de leur propre défense, ils n'eussent, au commencement

du prochain règne, ni le loisir ni le pouvoir d'attaquer les

légitimés et de leur faire rendre gorge.

La reprise de «l'affaire» était le moyen tout indiqué pour la

mise en œuvre de ce plan machiavélique... M. du Maine ne perdit

pas une minute. Le jour même de son élévation, il se confondait

en protestations de tendresses à l'égard des ducs, exaltait la

grandeur de leur dignité et mettait son crédit à leur service. Il

n'en rencontrait pas un, au prône ou aux réunions de Versailles,

qu'aussitôt il ne parlât «de l'indécence du bonnet». Sans doute,

il avait participé au maintien de l'abus, tant qu'il en avait

tiré un profit «de distinction»; mais, depuis que la bonté du roi

l'avait promu au rang insigne de prince du sang, les prétentions

de la robe lui paraissaient intolérables... Étonnés d'un pareil

langage, ses interlocuteurs l'accueillaient froidement; mais le

petit boiteux revenait à la charge et, de sa propre initiative,

«remettait tout en train». De difficultés, il certifiait qu'on

n'en éprouverait aucune. Les princes? Leur bonne volonté était

certaine. Le Premier Président de Mesmes? Il avait engagé sa

parole et répondait du Parlement. Le roi? Sa Majesté ne demandait

qu'à être agréable aux deux partis et applaudirait à une

réconciliation générale!

Cette communication d'un homme, que rendait si suspect son mépris

des règles fondamentales du royaume, ne pouvait inspirer que de

la défiance. Hormis M. de Noailles, un naïf, et M. d'Aumont[170],

«un pigeon privé», c'est-à-dire un faux frère, chacun s'accorda

à reconnaître qu'elle cachait un complot en vue de rabaisser les

ducs «par le mauvais succès de leur entreprise». Faire d'eux le

jouet de la robe, en même temps que «la risée du monde», c'était à

quoi tendaient tant d'efforts.

[Note 170: Il ne s'agit pas ici du vieux duc d'Aumont qui

expulsa Nicolas de Novion du balustre royal, mais de son fils

Louis, lequel porta longtemps le titre de marquis de Villequier.]

Cette conviction étant bien assise, il semble qu'il n'y eût qu'un

parti à prendre: décliner, sous un prétexte assorti de paroles

flatteuses, une offre aussi perfide. Mais, du temps de Louis XIV,

on ne raisonnait pas comme aujourd'hui... Mise aux voix, dans

une réunion tenue chez M. de La Trémoille, cette solution fut

repoussée à l'unanimité. Refuser, c'eût été trahir l'animosité

qu'on éprouvait à l'égard de M. du Maine et faire entendre

qu'on était résolu «à l'attaquer», dès l'avènement d'un nouveau

souverain. Ce qui, en raison du mécontentement du roi et des

rancunes de son bâtard préféré, «dont le sein étoit un gouffre

noir», entraînerait des conséquences terribles! C'est pourquoi

ces natures aussi pénétrantes que compliquées se résignaient «à

donner dans le panneau tendu»,--sacrifice d'autant plus admirable

qu'elles ne se faisaient aucune illusion sur le sort qui leur

était réservé!

«L'embarquement» eut donc lieu sous les auspices du nautonnier

du Maine. Mais le duc d'Antin avait à peine rédigé un mémoire

sage, honnête, mesuré et «d'une brièveté remarquable[171]», que

les présidents prenaient ombrage, se cabraient et manifestaient

de ridicules exigences. Ils daignaient bien consentir à accorder

le salut; mais à quelle condition? A la condition que, comme

autrefois, la pairie accompagnât le Parlement tant à l'entrée qu'à

la sortie des séances... Qui le croirait? Ce compromis honteux

paraissait acceptable à certains ducs! Heureusement, Saint-Simon

était là pour les rappeler à la pudeur... Que demandait-on,

en somme? «Une civilité qui ne se refuse pas à un honnête

domestique...» Et, en échange, qu'exigeaient les présidents? Un

monstrueux avantage: l'obligation pour les pairs de marcher à

la suite, comme des laquais... Non, non, mille fois non: mieux

valait, à perpétuité, grimper à l'échelle!

[Note 171: La remise au roi de ce mémoire est mentionnée par

Dangeau sous la date du 6 décembre 1714. Les ducs y réclament deux

choses: «l'une, que le Premier Président, en leur demandant leur

avis, les salue, comme il salue les présidents; l'autre, qu'on ne

mette point de conseiller au bout de leur banc».]

Il suffisait maintenant d'une étincelle pour mettre le feu aux

poudres. Elle se produisit sous la forme d'un propos que l'on

prêta au Premier Président de Mesmes:

--Sire, aurait-il dit à Sa Majesté, au cours d'une entrevue

secrète, les ducs ne négligeront rien, dès la constitution d'un

nouveau règne, pour dépouiller MM. du Maine et de Toulouse des

avantages dont ils sont nantis. Leur ambition va plus loin encore:

ils escomptent la mort du jeune Dauphin pour établir, comme en

Pologne, une monarchie élective et porter l'un d'eux à la couronne.

Et Saint-Simon, dont cette prétendue déclaration fait trop bien

le jeu pour qu'il ne la tienne pas pour authentique, de fournir

des précisions, comme s'il eût assisté à la scène[172]. Mais,

ce qu'il néglige de mentionner dans ses _Mémoires_, c'est un

détail qui, révélé par les _Écrits inédits_, donne la clef de

cet entretien énigmatique. Ce n'est pas hors de propos que le

mot de monarchie élective avait été prononcé. La conversation

l'avait amené tout naturellement, à l'occasion «d'un homme de

lettres qui travailloit pour les ducs» et qu'il était question

«d'enlever», sans doute pour le jeter à la Bastille[173]. Or, de

quel méfait s'était rendu coupable ce libelliste? De publications

en vue d'établir que les grandes sanctions de l'État appartenaient

exclusivement à la pairie et que, à défaut d'héritiers légitimes,

c'est elle, elle seule, qui, en vertu des lois anciennes de

la monarchie française, décidait de l'élection des rois...

Prétentions datant de loin sans doute, mais dont l'affirmation,

à la veille d'un changement de règne, avait quelque peu ému la

noblesse, le Parlement et Sa Majesté elle-même[174].

[Note 172: _Additions au journal de Dangeau_, t. XV, p. 363.]

[Note 173: _Écrits inédits_, t. IV, p. 148.]

[Note 174: _Mémoires du maréchal de Richelieu_, t. I, p. 76.]

Les ducs, cela va de soi, protestaient de la pureté de leurs

intentions et, au moment même où ils ourdissaient leur trame

contre les légitimés, donnaient l'assurance que les dernières

dispositions de Louis XIV ne trouveraient pas de défenseurs plus

fidèles qu'eux-mêmes. Ils se hâtaient, d'ailleurs, pour opérer

une diversion, de présenter à Sa Majesté une requête contre les

présidents et un mémoire récapitulatif de leurs griefs... Requête

et mémoire demeurèrent sans réponse[175].

[Note 175: La requête est du 5 janvier 1715, le mémoire du

mois de février suivant. _Écrits inédits_, t. III, p. 383 et suiv.]

Ce silence était significatif: les pairs ne s'y trompèrent pas.

Fidèles à leur ancienne tactique, ils décidaient de mettre la robe

à l'index: sentence qui reçut une exécution immédiate. Le bailli

de Mesmes, ambassadeur de Malte et frère du Premier Président,

s'étant présenté à Versailles, le duc de Tresmes lui interdit

l'entrée du cabinet royal, en spécifiant que, s'il lui infligeait

cet affront, c'était par mesure de représailles[176]...

[Note 176: M. de Caumartin était, presque en même temps,

l'objet d'un traitement identique.]

La rupture était complète. Aussi bien nul ne se souciait plus

d'avoir affaire avec ces gens terribles qu'étaient les ducs.

Accusé de manquements à sa parole, le Premier Président affirma

n'avoir rien promis, si ce n'était sa bonne volonté. Mme la

Princesse, parlant au nom de ses fils, jura ses grands dieux que

feu M. le Prince regardait «le refus du bonnet» comme une marque

distinctive dont il n'eût, à aucun prix, permis l'abolition. Quant

au roi, excédé de tant de manèges, il signifiait aux parties

qu'elles eussent à ne lui plus parler de rien...

Cependant,--dernière tentative,--une entrevue avait lieu entre

deux délégués de la pairie et la duchesse du Maine, derrière

laquelle, ne sachant à quel saint se vouer, s'effaçait son timide

époux. Certes, si l'on put adresser quelques reproches à la

petite-fille du grand Condé, ce ne fut pas celui de manquer de

franchise. Elle protesta que, lorsqu'on possédait des avantages

aussi précieux que ceux dont les légitimés avaient le bonheur

d'être nantis, on n'y renonçait pas de gaîté de cœur, et que,

pour elle, plutôt que d'en faire son deuil, elle n'hésiterait pas

à mettre le feu aux quatre coins du royaume... Cela dit, elle

concluait en ces termes:

--Donnant donnant, messieurs les ducs. Engagez-vous par écrit à

maintenir les faveurs accordées à M. du Maine: nous ferons de

notre mieux pour que vous ayez satisfaction.

C'était, au dire de Saint-Simon, l'aveu cynique du complot ourdi

entre M. de Mesmes et les châtelains de Sceaux, c'est-à-dire le

duc et la duchesse du Maine, sous le regard complaisant de Sa

Majesté... Trahison! s'écrie-t-il, trahison!... Et, aussitôt, de

ruminer mille projets hasardeux. Après une nuit sans sommeil,

il guetta M. du Maine au sortir de la chapelle, tomba chez lui

comme une trombe et là, en tête à tête avec ce prince, «si odieux

aux ténèbres que les ténèbres le rejetoient», fit une scène

d'une violence telle que le malheureux, d'ordinaire «vermeil et

désinvolte, devint interdit et pâle comme un mort». Et ce grand

justicier, qui,--ô logique!--s'était sciemment offert à la risée

du monde pour ne point s'exposer aux rancunes du favori, terminait

par cette apostrophe menaçante contenant assignation à bref délai:

«Monsieur, vous pouvez tout: vous nous le montrez bien et à toute

la France. Jouissez de votre pouvoir et de tout ce que vous avez

obtenu... Il vient quelquefois des temps où on se repent trop tard

d'en avoir abusé et d'avoir joué et trompé de sens froid tous les

principaux seigneurs du royaume en rang et en établissement, qui

ne l'oublieront jamais!»... On se demandera avec angoisse,--étant

donné que le plus courtois des refus devait causer à la pairie des

maux incalculables,--quel put bien être le châtiment réservé à

cette philippique «dite d'un ton de croquemitaine[177]»... Qu'on

se rassure. Nous savons, de l'intéressé lui-même, très pénétré du

sentiment de sa bravoure, que, loin de lui procurer les palmes du

martyre, elle ne lui causa jamais le moindre désagrément.

[Note 177: _Princesses et grandes dames_, par Arvède Barine,

p. 250.]

Telle est la version de Saint-Simon. L'exposé qui vient d'en être

fait résume deux chapitres de ses _Mémoires_ et une addition au

_Journal de Dangeau_, laquelle, antérieure de quelques années,

est, comme d'habitude, moins montée de couleur et de ton[178]...

Que penser d'un pareil récit? Convient-il de croire à sa

sincérité, lorsqu'il attribue à M. du Maine la responsabilité de

cette seconde entreprise dont l'issue ne devait, pas plus que

celle de la première, flatter l'amour-propre des ducs?--Nous

estimons qu'il y a lieu de se montrer sceptique.

[Note 178: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 296.]

C'est qu'en effet tout est suspect dans cette étrange narration.

Sur l'un ou l'autre point une vérification est-elle possible? On

peut être sûr par avance qu'elle soulignera une inexactitude.

En veut-on un exemple? Prenons l'algarade du duc de Tresmes

interdisant au bailli de Mesmes l'entrée du cabinet royal.

Saint-Simon ne l'eût point, pour un caprice, passée sous silence,

parce qu'elle fournissait un aliment à ses rancunes; mais comme il

s'applique à atténuer les conséquences d'un procédé violent qui le

ravit! «Le Premier Président, déclare-t-il, obtint que le roi dît

au duc de Tresmes qu'il ne devoit pas faire servir sa charge à sa

vengeance particulière, mais sans aigreur, et d'ailleurs fut sourd

à tout ce que le Premier Président lui put dire et ne se voulut

mêler de rien[179].»

[Note 179: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]

Chez Dangeau, autre son de cloche. «Quand, rapporte l'exact

chroniqueur, le Premier Président fut sorti, le roi envoya

chercher le duc de Tresmes, à qui il fit une réprimande assez

sérieuse. Il dit même à ses ministres, en entrant au Conseil et à

Mme de Maintenon, en entrant chez elle, qu'il n'avoit quasi jamais

été plus en colère[180].»... Mais voilà qui est plus significatif.

On sait que la victime de cette agression fut le bailli de Mesmes.

Saint-Simon ne peut s'y tromper, car il annote sans protestation

le récit de Dangeau. Mais cet affront, à un personnage d'aussi

mince figure, cadre mal sans doute avec l'importance qu'il entend

donner aux représailles de la pairie. Toujours est-il que, dans

les _Mémoires_, par une distraction qu'on a peine à croire

involontaire, un frère est substitué à l'autre et que le Premier

Président est représenté comme ayant subi l'injure infligée à

l'ambassadeur de Malte[181].

[Note 180: _Journal de Dangeau_, t. XV, p. 362.--Revenant

le lendemain sur cet incident, Dangeau annonce que le duc de

Tresmes parla à Sa Majesté «le matin, dans son lit, pour marquer

sa douleur de lui avoir déplu et que le roi eut la bonté de lui

pardonner».]

[Note 181: _Mémoires de Saint-Simon_, t. XI, p. 34.]

Aux inexactitudes il convient de joindre les invraisemblances. A

qui fera-t-on croire que les pairs, dont on sait l'acharnement

contre la robe, demeurèrent _taisants_ lorsqu'ils eurent le champ

libre, par suite de l'élévation «du fils chéri de Jupiter»?

que ces grands seigneurs orgueilleux qui, trois ans plus tôt,

résistaient avec tant de crânerie aux instances royales en faveur

de d'Antin, un autre favori, s'abaissèrent, par crainte de

dangers chimériques, à l'attitude piteuse que leur prêtent les

_Mémoires_[182]?

[Note 182: On le croira d'autant moins que, d'après les

_Écrits inédits_, t. IV, p. 143, les ducs avaient, à une première

démarche de M. du Maine, répondu assez cavalièrement: «Ils avoient

rompu de manière à lui laisser bien voir ce qu'ils en pensoient.»]

Mais l'affirmation la plus choquante est celle qui a trait au rôle

attribué au duc du Maine,--une des personnalités historiques dont

le caractère a le plus prêté matière à discussion...

Pour Barbier, qui se fait le porte-parole du public, M. du Maine

fut «un prince très sage et très estimé[183]». Ceux qui vécurent

dans son intimité n'avaient pas de lui une moins bonne opinion.

Mme de Staal de Launay le représente sous les couleurs les plus

favorables. Enveloppé par la défiance, le cœur du duc du Maine

ne se découvrait guère: il n'en était pas moins, assure Mme de

Staal, un gentilhomme accompli, d'un esprit fin et cultivé, d'un

caractère noble et sérieux, aimant l'ordre, épris de justice,

ne s'écartant jamais des bienséances, possédant tous les dons

qu'on apprécie dans le monde, mais ne les produisant qu'avec une

extrême répugnance, à raison de son goût pour le travail et la

solitude[184]: ce qui explique ses retraites prolongées au fond de

certaine tourelle où il s'oubliait à dire son chapelet, à dresser

des plans de jardin ou bien à traduire l'_Anti-Lucrèce_... Si

bien que, outrée de tant d'inertie, l'impétueuse duchesse, sa

femme, lui décochait des traits de ce genre:--Un beau matin,

monsieur, vous trouverez, en vous éveillant, que vous êtes de

l'Académie et M. d'Orléans à la Régence[185]!... Ce n'est sûrement

point là l'intrigant, dépourvu de scrupules, qui, prodigue de

démarches, de discours, de promesses, toujours sur la brèche et

se dépensant de cent manières différentes, organisa «les odieuses

manœuvres» dont pâtirent les ducs!

[Note 183: _Journal de Barbier_, t. I, p. 13.]

[Note 184: _Mémoires de Mme de Staal de Launay_, _in fine_.]

[Note 185: Le maréchal de Villars, qui paraît avoir bien

connu le duc du Maine, parle «de son éloignement naturel de toute

entreprise». _Mémoires de Villars_, t. II, p. 413.]

Mais il y a un autre duc du Maine, le duc du Maine de Saint-Simon

et un peu aussi celui de Madame Palatine. Ce second personnage,

il faut le reconnaître, ne ressemble guère au premier. C'est une

façon d'hypocrite à l'intelligence alerte, ayant de l'esprit

«comme un ange»,--un ange déchu, s'entend,--dont il possède la

malignité, la perversité d'âme, les simulations hors mesure, les

séductions et le charme, expert en combinaisons artificieuses,

s'appliquant à nuire et y parvenant toujours, capable d'ailleurs

de vues à longue échéance et en poursuivant la réalisation avec

une invincible ténacité... Tout cela s'alliant,--contradiction

qu'on ne s'explique guère,--avec une telle poltronnerie que, pour

le pousser en avant, la duchesse en est réduite aux arguments

tangibles, c'est-à-dire «aux coups de bâton[186]».

[Note 186: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 223. Ce n'est

pas seulement de poltronnerie que parlent les _Mémoires_; c'est

aussi de «lâcheté»: accusation dont un examen sérieux paraît

aujourd'hui avoir fait justice.]

C'est en face de ce Machiavel au petit pied, rusé, délié,

retors, que, pour juger le récit des _Mémoires_, il importe de

se placer... Quel est donc le calcul qu'ils lui prêtent? Un

calcul inconciliable avec le bon sens le plus élémentaire. Non

que nous contestions l'excellence de la maxime chère à Louis XI:

diviser pour régner. Mais nous n'aurions garde d'en recommander

l'application aux princes,--non pourvus d'un trône,--dont le

sort dépend d'un débat judiciaire... Quel but poursuivaient les

légitimés? Conserver le bénéfice des avantages à eux concédés par

deux édits et par un testament? Quel était le tribunal chargé de

statuer? La Cour de Parlement. De quels éléments se composait

cette Cour? Des membres de la pairie et de la robe, chacun ayant

voix égale... Or n'est-il pas de règle qu'un plaideur cherche

d'abord à se concilier ses juges, sauf à les maudire ensuite si

la décision ne lui est pas favorable? M. du Maine change tout

cela et, sous couleur d'opérer une division habile, s'applique

à indisposer tout le monde: les uns, en proclamant que leur

opiniâtreté à refuser le salut du bonnet est injustifiable; les

autres, en les «embarquant» malgré eux dans la plus fâcheuse des

aventures! De la part d'un homme gratifié par la nature «du génie

d'un démon», on confessera que c'est une singulière politique.

Politique d'autant plus inadmissible, qu'elle eût été en

contradiction avec celle de Louis XIV, dont l'intérêt et les

désirs se confondaient avec ceux des légitimés. Que le souverain

crût nécessaire de recourir à de minutieux ménagements, cela

peut paraître paradoxal. Rien, cependant, n'est plus exact. Le

temps, en effet, était loin où le catéchisme royal faisait de

lui un lieutenant du Très-Haut; où Bossuet le représentait comme

un dieu, mortel sans doute, mais comme «un dieu»; où lui-même,

convaincu de son essence surhumaine, faisait admettre cet axiome

que sa volonté devait être obéie «sans discernement[187]»...

Depuis lors, que de revers, d'amertume, d'humiliations, bien

faits pour ébranler sa foi dans l'origine et l'efficacité de la

puissance dont il était investi! A l'acclamation des foules ont

succédé les malédictions du peuple, les chansons outrageantes, les

placards séditieux affichés dans les lieux publics, «surtout à ses

statues[188]». Le triomphateur ébloui est remplacé par un vaincu

qui ne se fait d'illusions ni sur l'amoindrissement du prestige

monarchique, ni sur la fin désormais prochaine du pouvoir absolu.

Comment croire, dès lors, qu'à propos d'un conflit puéril il va

indisposer cette grande institution judiciaire, le Parlement, dont

les décisions,--il ne l'ignore pas,--régleront le sort de ses

dispositions posthumes[189]?--Aussi bien ne cesse-t-il de déclarer

qu'il ne fera rien, dans l'affaire du bonnet, sans l'accord

préalable des parties en cause.

[Note 187: _Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, par Arvède

Barine, p. 146.]

[Note 188: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VI, p. 408.]

[Note 189: Voir, notamment, les _Mémoires de Saint-Simon_, t.

X, p. 261 et suiv.]

Ce sont là, semble-t-il, des présomptions puissantes contre la

thèse de Saint-Simon. Celui-ci n'est pas, d'ailleurs, le seul

contemporain qui se soit expliqué sur cette période de l'affaire.

Le maréchal de Villars, un duc et pair également, d'autant plus

jaloux des prérogatives de sa dignité qu'il en était investi de

fraîche date, actif, remuant, très au courant des intrigues, a

laissé, lui aussi, des _Mémoires_. Or Villars ne souffle mot des

incidents rapportés par Saint-Simon. Ses explications sont moins

compliquées. Aussitôt après l'édit de juillet 1714, conférant aux

légitimés «l'habilité au trône», une démarche fut faite auprès de

Sa Majesté, et ce fut lui, Villars, qui porta la parole[190]:

[Note 190: Villars ne fixe pas la date de cette démarche, mais

il indique qu'elle fut antérieure à son départ pour Bade où il

arriva le 9 septembre 1714.]

--«Sire, déclara-t-il, il est surprenant que ceux qui ont

l'honneur de représenter Votre Majesté dans son Parlement refusent

aux pairs de France un honneur que Votre Majesté veut bien leur

faire en toute occasion. Nous remarquons tous les jours, lorsque

Votre Majesté a son chapeau sur la tête, et que nous approchons

d'Elle, qu'Elle veut bien l'ôter. Y a t-il quelque apparence de

raison que le Premier Président le refuse et que le représentant

veuille plus d'honneurs que le représenté n'en exige?»

Et le roi de répondre ce qu'il répond à tout le monde:

--«A la vérité, je n'en trouve aucune; mais il sera plus agréable

pour les pairs que le Parlement se rende de lui-même que si

c'étoit par mon ordre.»

C'est dans ces conditions toutes naturelles qu'eut lieu la reprise

de l'affaire. Quant à des promesses, encore moins à une pression,

à «l'embarquement» de la pairie sous la menace des plus cruelles

calamités, à une ligue «scélérate», à la virulente sortie que

l'on sait--il n'en est pas question. La formule de Villars est

d'une simplicité qui impose la confiance. «Les pairs, dit-il,

prétendoient le bonnet. Les princes légitimés s'y opposèrent parce

que ce droit auroit trop rapproché les pairs d'eux; mais ils n'y

mirent plus d'obstacles quand, par l'édit qui leur donnoit la

faculté de parvenir à la couronne après les princes du sang, ils

furent gratifiés des mêmes honneurs et privilèges[191].»

[Note 191: _Mémoires de Villars_, t. II, p. 349.]

Une neutralité bienveillante: telle fut, telle devait être

l'attitude des légitimés, jusqu'au jour où, ruinés dans leurs

espérances par l'annulation du testament royal, ils n'eurent plus

de ménagements à garder. De contrainte morale, les ducs n'en

subirent aucune. S'ils se lancèrent dans un nouveau conflit avec

la robe, c'est qu'ils se figuraient avoir facilement raison de

M. de Mesmes, avec lequel plusieurs d'entre eux entretenaient

des rapports d'amitié. Ils s'attachèrent d'abord à le séduire

par leurs flatteries; puis, tout aussi vainement, essayèrent

de l'intimider par leurs menaces[192]... Qu'il y ait eu alors

des pourparlers en vue d'une transaction que le duc du Maine,

désireux de se faire bien venir des deux parties,--ses juges de

demain,--envisagea avec faveur; cela n'est pas douteux. Mais

là, suivant toutes vraisemblances, se borna l'initiative de ce

prince dans des négociations que l'intransigeance de certains

ducs empêcha d'aboutir. Cette faute, imputable à ses amis et

à lui-même, l'auteur des _Mémoires_ n'était pas homme à la

reconnaître: d'où l'ingénieux arrangement que lui inspira le

silence du cabinet, au moment où il donna à ses notes leur forme

définitive... Les choses ainsi mises au point, il est permis

de croire que la prétendue trahison de 1714 est le pendant de

la soi-disant agression de 1681: avec cette différence que,

pour 1681, le vengeur de la pairie dut se contenter d'une

victime,--Novion; tandis que, pour 1714, ayant le moyen de s'en

offrir deux, MM. du Maine et de Mesmes, il n'eut garde de négliger

une occasion aussi heureuse.

[Note 192: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]

X

La dernière maladie de Louis XIV.--Les ducs délibèrent.--Les ducs

de La Force, de Charost, d'Antin, le maréchal de Villars, les

ducs de Coislin, de Tresmes.--Les pairs ecclésiastiques.--M. de

Reims.--Questions d'étiquette.--Négociations avec le Régent.

Cependant le moment décisif approchait: celui que les pairs,

pareils au peuple d'Israël soupirant après la terre promise,

appelaient de tous leurs vœux. La mort de Louis XIV n'était plus

qu'une affaire de semaines. Commencée à la disparition du duc de

Bourgogne, la déchéance suivait son cours avec une effrayante

rapidité. Le teint était devenu couleur de cire et les traits

avaient subi une altération telle que, rencontré ailleurs qu'à

Versailles, le royal malade n'eût été reconnu de personne.

L'imminente éventualité d'un changement de règne déchaînait les

convoitises. Sans parler des ducs d'Orléans et du Maine qui,

chacun de son côté, travaillaient à se créer des partisans, en

vue d'une rencontre prochaine à la barre de la Grand'Chambre,

les ambitions de toute nature,--Dieu sait si elles étaient

nombreuses!--se donnaient librement carrière. La Cour, du plus

humble au plus élevé, offrait le spectacle d'une lamentable

bassesse. Les salons du futur Régent se vidaient en un clin d'œil,

ou s'emplissaient si bien qu'une aiguille n'eût pu tomber à terre,

suivant que le bulletin médical faisait présager une amélioration

ou une recrudescence du mal. L'absorption de deux biscuits, avec

un doigt de vin d'Espagne, ramenait au moribond cette foule

servile. Le renvoi d'un bouillon ou le recours à quelque empirique

la précipitait du côté du soleil levant.

Au sein de la pairie l'agitation touchait à son comble. En dépit

des visées politiques de certains de ses membres, l'affaire du

bonnet constituait la grande préoccupation. Depuis plusieurs mois

déjà, on se concertait: non, d'ailleurs, sans quelque peine. Le

château de Versailles était, en effet, le lieu du royaume où la

police était le plus active. Grâce à l'habile organisation d'un

service d'espionnage, rien n'échappait à la surveillance du roi.

Toute démarche suspecte donnant lieu à un rapport, des assemblées

plénières n'eussent point été possibles. Aussi se réunissait-on

par séries de quatre ou cinq, tantôt chez l'un, tantôt chez

l'autre, chaque groupe communiquant avec le groupe voisin par

l'entremise d'un émissaire. Et pendant qu'un serviteur faisait

le guet dans les couloirs, les conjurés, assis, suivant l'ordre

du tableau, au fond d'une pièce reculée, abordaient l'ordre du

jour... Débats approfondis, graves et d'une rare prolixité!

Saint-Simon surtout était inépuisable, quand il rencontrait

quelque résistance: «Monsieur, lui écrit le chancelier de

Pontchartrain, un siècle entier de conversation vous paraîtrait

un moment étranglé si on ne finissoit pas par être de votre

avis[193].» Un de ceux qui lui tenaient tête le plus volontiers

était M. de Noailles, Brutus-Noailles, dont, en dépit de ce

sobriquet tragique, chacun proclamait l'excellent esprit[194]. Un

jour, entre eux, la discussion s'échauffa si bien qu'elle dégénéra

en querelle. M. de Noailles, de belle prestance et doué d'un

vigoureux organe, écrasait son adversaire. Celui-ci avait beau

gesticuler, jeter feu et flamme, sa voix de crécelle ne parvenait

pas à prendre le dessus. Ce que voyant, il grimpait sur le gradin

de la fenêtre; puis, ne pouvant encore se faire entendre, il se

hissait au sommet d'une armoire, d'où il s'époumonait à fulminer

ses arguments.

[Note 193: _Mémoires de Saint-Simon_, t. VIII, p. 365.]

[Note 194: Ainsi nommé parce que, à l'époque où couraient, sur

le duc d'Orléans, les bruits les plus défavorables, M. de Noailles

s'était déclaré prêt à jouer, auprès de lui, le rôle de Brutus.]

Saint-Simon avait, dès cette époque, réuni autour de sa personne

tout un groupe de ducs animés de sentiments analogues aux siens,

poursuivant les mêmes chimères et captivés par le charme de sa

conversation, qu'un contemporain qualifie «d'enchanteresse», par

le sel de ses lardons, par ses critiques passionnées et aussi

par sa rare compétence sur les questions d'étiquette. Tous, dans

l'immense tableau que constituent ses _Mémoires_, font l'objet de

portraits brossés de main de maître. Si, au cours de la rapide

revue que nous en allons dresser, quelques-uns reçoivent des

égratignures, c'est à celui qui fut leur compagnon d'armes que ces

ombres ducales devront en demander raison.

Au premier rang, il convient de placer M. de La Force: un ami

de vieille date auquel Saint-Simon restera fidèle jusque dans

la disgrâce. M. de La Force, très expert en l'art de la parole,

avait de l'intelligence, de l'instruction, de l'aptitude au

maniement des affaires et un grand besoin d'activité. Mais sa

qualité dominante, aux yeux du petit cénacle, c'était «d'être

fort duc et pair et incapable de gauchir». L'abaissement de

la robe constituait pour lui un article de foi; d'autant plus

que, personnellement, il avait eu maille à partir avec elle:

non à Paris, mais en province. La province, en effet, marchait

sur les traces de la capitale. Il n'existait pas de présidial,

de sénéchaussée ou de bailliage où l'on ne se passionnât pour

l'affaire du bonnet.

Quant aux divers parlements du royaume, personne, du plus élevé

des magistrats jusqu'au dernier des procureurs, n'y jurait que

par Novion et Harlay. Dès qu'un pair, en cours de voyage, faisait

mine d'user de son droit en siégeant à l'une de ces hautes

juridictions, présidents et conseillers s'appliquaient,--pour

l'entrée, la sortie, les saluts,--à traiter l'indiscret comme

l'eussent pu faire leurs collègues de Paris. C'est à Bordeaux

que la patience de M. de La Force avait été mise à l'épreuve: le

Parlement exigea qu'il prît la suite de la Compagnie et interdit

à son carrosse l'entrée de la cour du Palais... Des procédés

inqualifiables que M. de La Force n'oublia jamais[195].

[Note 195: Cette affaire fut soumise à Sa Majesté et donna

lieu à une longue correspondance de MM. de La Vrillière et de

Ponchartrain.]

Après lui, il faut citer M. de Charost. «Bonhomme, dévot et

qui ne pense pas à mal», dit de lui Mathieu Marais[196].

Saint-Simon célèbre ses qualités morales, mais confirme l'opinion

peu flatteuse de son confrère en chronique sur la valeur

intellectuelle du personnage. «Ce n'étoit pas, déclare-t-il, un

homme à exister, par conséquent à compter.» Mais, ajoute-t-il, «il

étoit tout à moi»... La nullité de ce courtisan digne d'estime

qui, après la disgrâce de Villeroy, obtint les fonctions de

gouverneur de Louis XV, fut sans doute la raison de sa fortune:

«tel est, en effet, le malheur des princes et la nécessité des

combinaisons».

[Note 196: _Journal de Mathieu Marais_, t. II, p. 328.]

Ajoutons, d'un trait rapide:--«M. d'Antin, qui ne se consolait

pas de n'avoir pu obtenir le titre d'Épernon»;--le maréchal

de Villars, que sa gloire militaire n'empêchait pas d'être

fort sensible aux questions de cérémonial;--M. d'Estrées, un

viveur ruiné, en quête d'emplois que la Cour s'obstinait à lui

refuser;--M. de Sully, le meilleur danseur de Versailles,

pris par Louis XIV en aversion, on ne savait pourquoi, et qui

supportait cette défaveur avec plus de résignation que les

entreprises de la robe;--M. de Coislin, évêque de Metz, héritier

et successeur de son frère, le «tortionnaire» de Nicolas de

Novion[197];--M. de Tresmes, premier gentilhomme de la Chambre

et gouverneur de Paris... Une happelourde! s'accordait-on à

reconnaître... «Une vieille bête», dit, plus simplement, Madame

Palatine: d'une bêtise si grande qu'elle finit par constituer sa

force et par le maintenir en place[198]... Pourvu que son cerveau

ne fût pas soumis à de trop rudes épreuves, il n'y avait pas

d'obstacles devant lesquels reculât le zèle de M. de Tresmes. Les

corrections manuelles relevaient de son département: témoin ses

algarades au bailli de Mesmes et à M. de Caumartin. Peut-être

trouverait-on le secret d'une attitude aussi militante dans ce

fait qu'ayant, en vertu d'une licence royale, transformé son hôtel

de la rue Neuve-Saint-Augustin en académie de jeux,--bassette,

pharaon, biribi,--dont la ferme lui rapportait quarante mille écus

de rente, il se trouvait en butte à l'hostilité du Parlement:

émus des scandales quotidiens dont son tripot était le théâtre,

certains de Messieurs ne dissimulaient pas leur intention d'en

prescrire la fermeture, en vertu du droit de police dont ils

étaient investis[199].

[Note 197: La réception de M. de Coislin qui, bien que

d'Église, était pourvu d'une pairie laïque, donna lieu à de graves

débats. L'admettrait-on en costume civil, avec l'épée et le

«bouquet de plumes»? ou en costume ecclésiastique, avec rochet et

camail?... C'est pour ce dernier parti qu'on se décida, après avis

du roi.]

[Note 198: C'est lui, assurait-on,--on ne prête qu'aux

riches,--qui, regardant d'un air connaisseur plusieurs

crucifiements du Christ, soutenait qu'ils étaient l'œuvre d'un

peintre unique: «Ne voyez-vous pas la signature: INRI? Elle est la

même sur toutes les toiles.»]

[Note 199: L'hôtel de Gesvres (ou de Tresmes) partageait ce

privilège avec l'hôtel de Soissons qui appartenait au prince de

Carignan.]

Quoique moins nombreux, l'élément ecclésiastique n'était pas non

plus à dédaigner. Un élément pondérateur, est-on tenté de croire:

des gens d'Église, revêtus de l'habit qui commande le détachement

des vanités terrestres, élevés en dehors de tout préjugé de caste

et ne pouvant transmettre, après eux, une dignité dont les hasards

de la fortune les ont pourvus, ne devaient, semble-t-il, avoir à

la bouche que des paroles de paix! Qu'on se détrompe. L'air de la

pairie «étoit si contagieux» que ceux-là mêmes, dont on eût été

en droit d'attendre le plus de modération, se faisaient remarquer

par leur turbulence. Tel M. de Clermont-Chatte, évêque-duc de

Laon, qui, très bon homme en son particulier, devenait intraitable

quand les privilèges de sa dignité se trouvaient en péril. Tel

aussi M. de Saulx-Tavannes, évêque-comte de Châlons, lequel eût

bel et bien précipité le cardinal Dubois du haut des gradins de la

Grand'Chambre, s'il s'était avisé, comme il en avait l'intention,

d'usurper la préséance[200]!

[Note 200: Les pairs laïcs s'étaient engagés à prêter

main-forte à M. de Châlons. La résolution, dit Saint-Simon, «avoit

passé par moi et auroit été exécutée si le cardinal Dubois s'y fût

commis». _Mémoires_, t. X, p. 443.]

Mais le plus fougueux de ces prélats était M. de Mailly,

archevêque de Reims, légat-né du Saint-Siège et primat de la Gaule

Belgique: un de ces cadets de bonne maison que des convenances

de famille obligeaient, souvent contre leur gré, à entrer dans

les ordres. En dehors des mœurs, qu'il avait irréprochables,

M. de Mailly ne prit jamais de l'état ecclésiastique, pour

lequel il ne sentait aucune inclination[201], «que ce qu'il ne

put laisser». Ambitieux, adroit, plein de ressources, rompu à

l'intrigue et d'une ténacité rare, il avait, en nouant avec Rome

des intelligences secrètes que Louis XIV ne lui pardonna jamais,

enlevé «à force de bras» la haute situation dont il était pourvu.

Il allait même bientôt, à l'insu du gouvernement, qui refusa

plusieurs mois de ratifier sa nomination, obtenir la barrette.

Mais il aspirait à mieux encore et se flattait de devenir grand

aumônier de France et archevêque de Paris. C'est pourquoi il se

lançait à corps perdu dans les affaires de la Constitution où,

prétendaient certains pêcheurs en eau trouble, il y avait de

gros profits à réaliser... Des difficultés, ce singulier prélat

en avait avec tout le monde. Le rôle de la Grand'Chambre était

encombré de procès qu'il perdait régulièrement: procès avec ses

curés, procès avec ses chanoines, procès avec l'Université. Puis,

lorsque le parti ultramontain l'emporta d'une façon définitive,

conflits avec ses suffragants, avec son chapitre, avec bon

nombre d'ecclésiastiques vis-à-vis desquels il ne ménageait ni

les mesures vexatoires, ni les lettres de cachet[202]... Ce

personnage «difficultueux et des moins disposés à entrer en

composition[203]», mis en évidence par son titre de premier pair

du royaume, devait jouer, dans l'affaire, un rôle considérable.

Il le joua, en effet, aux côtés de Saint-Simon, son ami et son

allié, sinon son parent. Celui-ci, il faut le dire à sa louange,

n'hésitait pas à blâmer la ligne de conduite de M. de Reims et

possédait une qualité, le désintéressement, que ce dernier ne

paraît pas avoir souvent mise en pratique.

[Note 201: «L'abbé de Mailly, qui n'avoit jamais voulu tâter

de la moinerie, n'avoit pas plus d'inclination pour l'état

ecclésiastique; sa mère l'y força... On peut juger quel prêtre ce

fut et quelles études il fit; mais il avoit de l'honneur et fit de

nécessité vertu.» _Mémoires de Saint-Simon_, t. IV, p. 298.]

[Note 202: D'après Buvat (_Journal de la Régence_, t. II, p.

294), M. de Mailly obtint trente-deux lettres de cachet contre

des prêtres de son diocèse. Une chanson--on en fit plusieurs à ce

sujet--lui prête le langage suivant:

Les curés sont trop mutins:

J'ai beau, pour punir ces lutins,

Excommunier, interdire...

Ils croient que c'est pour rire,

Et pour les mettre à la raison

La Fare a besoin d'un bâton.

La Fare, l'un de ses vicaires généraux, s'était livré à des voies

de fait contre un des récalcitrants. _Chansonnier historique_, t.

II, p. 174.]

[Note 203: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 358.]

Pendant que Louis XIV agonisait, ce groupe des ardents

multipliait les conférences, agitait les questions d'étiquette,

s'ingéniait en combinaisons de nature à rehausser le lustre de

«l'institution». Certains songeaient, dès à présent, à ouvrir

le feu contre les bâtards. D'autres, résolus à créer un ordre

spécial composé des seuls membres de la pairie, proposaient de

profiter des circonstances pour se séparer de la noblesse. On

sait qu'une distinction était faite entre ducs et non-ducs. Les

ducs constituaient _la noblesse titrée_; tout ce qui n'était

pas duc était relégué dans la noblesse _non titrée_[204]. Or,

l'occasion semblant favorable pour accentuer cette ligne de

démarcation, quelques pairs étaient d'avis de faire bande à part

pour aller saluer le nouveau roi. Ce projet, devenu public par

suite d'indiscrétions, déchaîna une incroyable effervescence

parmi les simples gentilshommes qui protestèrent dans un mémoire

rédigé par le marquis de Conflans[205]. Quel était l'auteur de

cette tentative? Saint-Simon accuse nettement le duc de Noailles.

Il prétend même avoir payé de sa personne pour dissuader ses

collègues d'une entreprise dont il redoutait les conséquences;

mieux encore, il fournit le canevas des harangues qu'il aurait

prononcées à cette occasion. Ce qu'il y a de fâcheux, pour lui,

c'est que, une fois de plus, il se trouve ici en contradiction

avec ses contemporains. Le fauteur de ces troubles ne serait autre

que lui-même, «le petit furibond». Aussi ne lui ménage-t-on pas

le blâme, même dans l'entourage de M. d'Orléans. «Je suis sûre,

écrit la duchesse de Lorraine[206], que tout ce qui s'est passé

sur cela, entre les ducs et la noblesse, ne vient que de ce vilain

mâtin-là[207].» Et elle s'étonne que «ce vilain mâtin-là» ne soit

pas l'objet de mesures coercitives... Saint-Simon reconnaît,

au surplus, que les gentilshommes non titrés étaient si montés

contre lui qu'ils apostèrent des laquais devant sa porte pour

noter le nom des personnes qui continuaient à le voir. Disgrâce

qui atteignit également son _alter ego_, M. de Reims, «dont la

dignité passagère n'avoit pas honte d'entrer dans un dessein si

odieux[208]».

[Note 204: Cette distinction existait encore sous la

Restauration. _Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. I, p. 396.]

[Note 205: _Journal de Mathieu Marais_, t. I, p. 177.]

[Note 206: Élisabeth-Charlotte d'Orléans, sœur du Régent.]

[Note 207: _Notice sur la vie et les mémoires de Saint-Simon_,

par Chéruel, p. XLV.]

[Note 208: _Mémoire du Parlement_, du mois d'avril 1716.]

En ce qui touche le bonnet, les dispositions étaient prises du

jour où le roi fut contraint de garder la chambre. De nombreux

pairs avaient vu le futur Régent. A tous il avait fait de superbes

promesses. Mais, comme des réponses individuelles ne paraissaient

pas suffisantes, on lui expédia une députation sous la conduite

de M. de Mailly[209]. Le duc d'Orléans confirma ses précédentes

déclarations, affirmant que son premier soin, en prenant le

pouvoir, serait de donner satisfaction aux réclamants. «Nous

exigeons, ripostèrent ceux-ci, que cette satisfaction nous soit

accordée à la séance même où il sera statué sur la régence.--Soit!

fut-il répondu.--Vous trouverez bon que nous restions couverts

quand le Premier Président prendra notre avis?--Je vous en donne

ma parole...»

[Note 209: Elle comprenait, outre M. de Mailly, MM. de

Langres, de Beauvais, de Luynes, de Saint-Simon, de La Force, de

Charost, de Chaulnes et de Rohan-Rohan. _Écrits inédits_, t. III,

p. 435.]

Parole de prince!... Le roi avait à peine rendu le dernier soupir

que M. d'Orléans convoquait, dans son petit entresol, en vue de la

réunion du Parlement, qui devait avoir lieu le lendemain de très

bonne heure, ceux des pairs qui se trouvaient encore à Versailles.

Ce fut alors un autre langage. Certes, l'engagement subsistait

toujours: on en aurait prochainement la preuve. Mais l'heure ne

semblait pas bien choisie pour des manifestations de cette nature.

A qui n'apparaissait-il pas, en effet, que la première séance

du haut sénat de France devait être consacrée, non à des débats

d'ordre privé, mais aux affaires de l'État? Soulever une question

d'étiquette quand le sort du royaume se trouvait en jeu, ne

serait-ce point un défi à l'opinion publique déjà mal disposée à

l'égard des pairs?... Et, en une péroraison «dorée», M. d'Orléans

supplia ses amis les ducs de ne pas l'exposer, et avec lui la

Couronne, aux pires aventures.

Ce ne fut qu'un cri d'indignation. Surmontant enfin leur émoi, ses

interlocuteurs s'écrièrent:

--Mais, monsieur, quand les affaires publiques seront réglées,

vous vous moquerez des nôtres. Une conjoncture comme celle-ci

est notre seule planche de salut. Passé l'occasion, vous nous

remettrez sans fin, et nous en resterons pour notre courte honte!

Cette généreuse ardeur ne dura pas plus qu'un feu de paille.

Qu'attendre, en effet, d'un corps habitué à la servitude et auquel

l'ombre du roi défunt, planant sur l'assemblée, inspirait encore

un insurmontable effroi! Parmi ces beaux parleurs, il ne s'en

trouva pas un assez hardi pour «oser hocher le mors» au prince

qui représentait cette grande ombre. Une transaction apparut aux

meilleurs comme la seule issue possible. Saint-Simon se chargea

d'en trouver la formule: un des Messieurs prendrait la parole, au

début de la réunion du Parlement, exposerait les revendications

de la pairie, déclarerait ne point s'opposer à ce que l'affaire

fût ajournée, moyennant la promesse d'une solution favorable à

brève échéance, et interpellerait le duc d'Orléans pour le mettre

en demeure de s'engager devant toute l'assistance... Ce n'était

qu'un expédient; mais, comme il n'y avait pas de remède, on se

résigna,--après d'orageuses discussions au cours desquelles

quelques têtes exaltées, inconsolables de n'avoir pas le moindre

robin à s'offrir en holocauste, proposèrent de se rattraper sur

les bâtards.

Commencée à huit heures du soir, cette conférence,--une véritable

veillée d'armes,--se prolongea assez avant dans la nuit. Puis,

comme il n'y avait pas une minute à perdre, chacun se mit en

route pour Paris où, en vue d'arrêter les dernières dispositions,

rendez-vous fut pris, pour cinq heures du matin, chez M. de

Reims, au bout du Pont-Royal, derrière l'hôtel de Mailly. A cinq

heures, chacun se trouvait à son poste et l'on délibéra encore.

A sept heures, la pairie se rendait en masse au Parlement, bien

convaincue que, malgré les tergiversations de M. d'Orléans,

le succès ne pouvait faire doute. Mais son espoir allait, une

nouvelle fois, être déçu, par suite de l'intervention aussi

habile qu'énergique de deux personnages dont, avant d'aller plus

loin,--nous en aurons ensuite fini avec les portraits,--il importe

de dire quelques mots.

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 23 / 53 题