Discussions entre les ducs.--La reprise de l'affaire du
bonnet.--Avantages accordés par le roi aux légitimés.--Le rang
intermédiaire.
Toute décevante qu'elle eût été pour les pairs, la première
période de l'affaire du bonnet ne leur avait cependant pas refusé
certaines compensations. Ce n'est point sans quelque agrément
qu'on moleste une série de hauts robins, qu'on chasse celui-ci
du balustre royal et qu'on fait perdre à celui-là la place de
chancelier. Mais le principal avantage de l'affaire avait été de
fournir un aliment à l'activité ducale. Que devenir maintenant
qu'elle sommeillait?
Certes, les causes de conflits ne manquaient pas. De mai 1643 à
mai 1711, la pairie n'avait pas subi moins de quatre-vingt-dix
«retranchements» qui, tous, auraient pu donner lieu à des
rencontres. Le malheur, c'est que la plupart d'entre eux
s'accomplissaient par la volonté ou avec l'assentiment du
souverain. On réclamait, il prononçait, chacun s'inclinait. Tout
bien pesé, les ducs n'avaient plus à en découdre qu'avec les
princes d'Allemagne ou d'Italie[159]. Lorsqu'il en débarquait un
à Versailles, ses pas, ses gestes, ses paroles, ses démarches
étaient surveillés avec soin. On lui contestait «le tabouret
de grâce», les distinctions que lui accordait la Sorbonne,
la place qu'il occupait aux entrées, mariages, baptêmes ou
obsèques. Au besoin, on se plantait résolument devant lui, au
jeu du roi, quitte à s'attirer de vertes mercuriales[160]. Mais
«ces principicules», dont le plus habituel défaut n'était point
de rouler sur l'or, voyageaient rarement. Ce n'était que des
adversaires accidentels. Les relancer dans leurs États, en vue
d'apurer cette fameuse question de la réciprocité de main «qui
remontoit presque au déluge»? Impossible d'y songer. Il n'était
point, en effet, d'expédient auquel ne recourussent ces étrangers
retors pour se soustraire à une marque d'égalité qui choquait leur
orgueil. Dès que la renommée, aux cent voix, leur annonçait la
visite d'un duc, c'était une fuite générale. Celui-ci s'enfermait
dans quelque château perdu au fond des bois. Celui-là prenait
la poste pour explorer les confins de la Pologne. Un troisième,
l'Électeur de Bavière, se mettait au lit, comme s'il eût été
atteint d'une maladie contagieuse[161]...
[Note 159: Il ne faut pas confondre les princes d'Allemagne
ou d'Italie avec les _princes étrangers_. Ces derniers, d'origine
française ou étrangère, mais établis dans le royaume, avaient la
prétention de posséder des privilèges presque analogues à ceux des
maisons souveraines. C'étaient les maisons de Lorraine, de La Tour
d'Auvergne, de Rohan, de La Trémoille, de Monaco. Voir une note
dans les _Mémoires de Saint-Simon_, édit. Boislisle, t. I, p. 202.]
[Note 160: Ayant eu la hardiesse de se glisser devant le
prince des Deux-Ponts, l'ex-vidame de Chartres s'attira, de la
part de la duchesse d'Orléans, cette pénible remontrance: «D'où
vient que M. de Saint-Simon presse si fort M. le prince des
Deux-Ponts? Veut-il le supplier de prendre un de ses fils en
qualité de page?» _Correspondance de Madame_, t. I, p. 339.]
[Note 161: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 11.]
Abandonnés à eux-mêmes, les ducs devenaient la proie des
dissensions intestines: tels les janissaires du sultan Mourad,
n'ayant plus d'infidèles à combattre, se dévorèrent entre eux...
Et il s'agissait naturellement de questions de préséance. La
règle, en la matière, était celle-ci: _Chacun sied premier, selon
que premier a été fait pair._ Tout dépendait d'une date, celle de
l'érection: ce qui semble fort simple. Mais rien n'interdisait
de revendiquer des pairies anciennes tombées en déshérence et
de s'élever, à la faveur de ces titres, au degré occupé jadis
par leurs détenteurs. Le procès type de ce genre est celui du
maréchal de Luxembourg qui, créé duc de Piney, en 1662, imagina
de se réclamer d'une érection remontant à 1581, laquelle lui eût
fait gagner dix-huit rangs et, du coup, déchaîna à ses trousses
dix-huit ennemis mortels. On plaida durant toute la fin du
dix-septième siècle et «le tapissier de Notre-Dame» mourut à la
peine; mais son fils, s'étant empressé de reprendre l'instance,
le débat restait toujours pendant. D'autre part, le duc d'Antin
nourrissait une ambition analogue. Légataire d'une demoiselle de
Rouillac, qui prétendait avoir hérité de la pairie d'Épernon, il
entreprit de faire valoir ce droit qui lui eût permis de précéder
la totalité de ses collègues. Ce qu'il y avait de grave, dans ce
projet fantaisiste, c'est que, en sa qualité de fils de Mme de
Montespan, d'Antin était parvenu à intéresser le roi à sa cause.
Et voilà que, la contagion aidant, ces «chimères» étaient
suivies d'une quinzaine d'autres. Chacun se précipitait sur les
pairies éteintes: Matignon, Estouteville, Albret, Aiguillon,
Château-Thierry, Pont-de-Vaux...; quelques-uns,--dont MM. de
Chevreuse et de Bouillon,--trouvant que ce n'était pas assez d'une
seule, en revendiquaient deux. Ce déchaînement de convoitises,
envenimées par la chicane, révolutionna si bien l'institution que
«les esprits politiques» finirent par s'émouvoir.
Qu'attendre, en effet, de pareilles querelles, si ce n'est une
division irrémédiable! Cela, à une heure où, suivant toutes
vraisemblances, un changement de règne allait laisser le champ
libre à de plus hautes ambitions. Saint-Simon fut des premiers
à comprendre l'étendue du péril, à pousser le cri d'alarme,
à combattre «les schismes», à supplier ses amis de rentrer
au fourreau leurs armes fratricides. Mais, comme celle de
la prophétesse antique, sa voix eût risqué de se perdre dans
le désert, si la résistance héroïque de quelques-uns aux
sollicitations royales en faveur de d'Antin, n'avait découragé
celui-ci. Son désistement, à la veille de l'audience, eut
l'avantage de refroidir certains plaideurs, notamment M. de
Chaulnes qui, «né timide et chancelant, crut voir sa condamnation
écrite par les épines que le favori éprouvoit». Peu après, l'édit
de 1711, interdisant toute action judiciaire en matière de pairie
sans l'autorisation expresse de Sa Majesté, achevait la déroute
des militants.
C'eût été le silence, l'immobilité, la vie oisive et sans
attraits, si la reprise de l'affaire du bonnet n'était venue,
fort à point, fournir des aliments nouveaux à la généreuse ardeur
des ducs. Chose bizarre! La cause qui avait amené la fin de la
première période fut celle-là même qui détermina l'ouverture de la
seconde: nous voulons dire la fortune inouïe des _légitimés_, dont
le sort se liera désormais d'une façon si étroite à la marche des
événements, qu'il serait impossible de n'en point parler.
Les bâtards de souverains n'étaient point chose rare sous
l'ancienne monarchie. Celle-ci assurait leur existence dans des
conditions de confort très appréciables; mais, officiellement,
ils demeuraient étrangers à la famille royale. Henri IV, dont
le sens moral était moins développé que les appétits sensuels,
éprouva le besoin de procurer aux siens, par une reconnaissance
publique régulièrement enregistrée, un état civil qui en fît
des Bourbons. Il commença par César de Vendôme que, dans une
requête où l'inconscience le dispute à la bonhomie, il déclarait
être,--avec l'agrément de la Providence, nouvellement appelée à la
protection des amours illégitimes,--issu de ses relations «avec
feu sa très chère cousine Gabrielle d'Estrées[162]». L'affaire
suscita bien des critiques. Les jurisconsultes, textes en mains,
démontrèrent qu'une pareille pratique n'était permise qu'à la
condition d'être assortie de justes noces. Quant au Parlement, il
opposait une sérieuse résistance, et son vote n'était obtenu que
par surprise. Aussi bien se hâtait-il, après la mort tragique du
Béarnais, d'annuler certains privilèges conférés au jeune duc, de
même qu'après celle d'Henri III, il avait aboli ceux qui avaient
été concédés à MM. de Joyeuse et d'Épernon.
[Note 162: _Collection de Gilbert de Lisle._]
Louis XIV, dans son olympienne toute-puissance, allait faire
mieux. Il lui appartenait, en introduisant au sein de sa race
légitime une progéniture née d'un double adultère, d'accorder des
lettres de grande naturalité aux fantaisies les moins avouables.
Aux points de vue moral et religieux, le procédé était vif.
Au point de vue juridique, c'était le renversement de tout.
D'abord, pour la raison, déjà donnée, qu'il ne pouvait y avoir
de légitimations sans mariage; puis, pour cet autre motif que
la reconnaissance des enfants adultérins était interdite; enfin,
parce que les enfants en question restaient ceux de l'époux
trompé, M. de Montespan, tant qu'une action en désaveu ne les
avait point dépossédés de leur filiation légale. Un précédent
était nécessaire pour «servir de chausse-pied»: on le créa, grâce
à la complaisance de Mme de Longueville[163], et les bâtards de
Mme de Montespan devinrent les légitimés du roi.
[Note 163: Sur l'invitation qui lui fut adressée, Mme de
Longueville consentit à reconnaître le chevalier de Longueville,
né des relations de son fils, le comte de Saint-Paul, alors
décédé, avec la maréchale de La Ferté.]
Ce fut, déclare Saint-Simon, «le piédestal des horribles
prodiges qu'on a vus depuis»... «Prodiges» n'est pas trop fort.
Ce n'est point, en effet, sans stupéfaction que l'on parcourt
la nomenclature des grâces dont, à partir de ce jour, ces
favoris de la fortune furent l'objet: titres, dignités, emplois,
gouvernements de provinces, commandements d'armées, prébendes,
dots, pierreries, pensions. Chacun d'eux fut gorgé. Mais au duc
du Maine,--le petit bossu, le pied-bot,--était réservée la part
du lion. En dehors des honneurs dont on l'accablait, deux pairies
anciennes étaient reconstituées à son profit et, en vue de faire
de lui le plus puissant seigneur terrien du royaume, Sa Majesté
avait le triste courage d'arracher à la désolation de la Grande
Mademoiselle, par des promesses qui ne devaient pas être tenues,
une partie énorme de ses biens patrimoniaux, la terre d'Aumale,
le comté d'Eu et la principauté des Dombes, lesquels n'étaient,
d'ailleurs, considérés que comme un avancement d'hoirie[164].
[Note 164: Un écrivain, qui joignait à une rare indépendance
d'esprit une connaissance approfondie du dix-septième siècle,
Mme Arvède Barine, a remarquablement exposé les conditions dans
lesquelles, pour enrichir le duc du Maine, Louis XIV et Mme de
Montespan jouèrent la Grande Mademoiselle et Lauzun. «Cette
affaire, dit Arvède Barine, est odieuse d'un bout à l'autre».
_Louis XIV et la Grande Mademoiselle_, p. 367.]
Tant qu'il ne s'agit que d'emplois ou de libéralités à la charge
du Trésor ou des tiers, les ducs se continrent. Mais quand à ces
avantages vinrent se joindre des faveurs faisant échec à leurs
droits,--comme la création «du rang intermédiaire»,--leur colère
ne connut plus de bornes. Ils estimaient, en effet, qu'entre eux
et le souverain il n'y avait place pour personne. Pas même pour
les princes du sang. Aussi protestaient-ils contre toute faveur
accordée à ces derniers. Une, surtout, qui datait de quelques mois
à peine, leur était particulièrement sensible: l'attribution aux
princes d'un droit de préférence pour les fonctions honorifiques
du sacre. Le dépit que les ducs ressentaient de «ces injustices
préméditées» était si vif, qu'il leur inspirait parfois des
sentiments qu'on peut qualifier de révolutionnaires. C'est ainsi
que, dans un libelle inédit d'avril 1728, relatif à l'affaire
_des paniers_[165], après avoir représenté la pairie comme la
récompense du courage, de la vertu, du sang versé sur les champs
de bataille, en un mot «de services immortels», ils s'étonneront,
non sans impertinence, de voir cette grande institution dominée
par des frères ou des neveux de rois, qui en possèdent les
avantages sans avoir rien fait pour les acquérir. C'est, en une
formule moins vibrante, mais d'une façon aussi nette, l'apostrophe
célèbre de Figaro: «Noblesse, fortune, un rang, des places!...
Qu'avez-vous fait pour tant de biens?... Vous vous êtes donné la
peine de naître.» Messieurs de la pairie précurseurs de Caron de
Beaumarchais, c'est une de ces surprises comme en ménagent parfois
les dessous de l'histoire!... Ces récriminations de gens qui,
pour la plupart, avaient, eux aussi, trouvé dans leur berceau les
avantages dont ils se faisaient un mérite personnel, n'étaient
que bouffonnes. Ce qui est plus grave, et ce qui caractérise
leur mentalité, c'est qu'ils y ajoutaient les allusions les plus
perfides contre ceux des princes qui appartenaient à la branche de
Bourbon-Condé, c'est-à-dire contre tous, sauf le duc d'Orléans.
Ces princes, insinuaient-ils, étant, dans des circonstances que
personne alors n'ignorait, issus de l'adultère, usurpaient la
place qui leur était faite sur les marches du trône[166]!--D'où
violente colère de Sa Majesté, poursuites pour outrages à ce que
la France possédait de plus auguste, «le sang de nos rois»,
et condamnation au feu, par la main du bourreau, du libelle
diffamatoire[167].
[Note 165: Cette affaire, qui fit grand tapage, fut
occasionnée par la mode nouvelle. Aux séances de musique, la reine
avait, à ses côtés, deux princesses du sang. Or, comprimé par le
panier de ces dames, le panier de la reine, au lieu de s'étendre
dans le sens horizontal, se développait en hauteur. On juge du
scandale: le cardinal Fleury en délibéra avec Sa Majesté. Après
quoi, le premier gentilhomme de la chambre, M. de La Trémoille,
fut chargé de notifier aux princesses une décision leur enjoignant
de se placer en recul et à une certaine distance, dans un ordre
prescrit jadis par le feu roi. Les princesses obéirent; mais, à
leur tour, elles exigèrent que les duchesses restassent derrière
elles. D'où fureur des duchesses et des ducs qui, à la suite
d'incidents divers, mirent en circulation le libelle dont il
s'agit.]
[Note 166: Allusion à la fin tragique d'Henri de Bourbon,
prince de Condé, qui, disait-on, mourut empoisonné à l'instigation
de sa femme. Celle-ci, Catherine-Charlotte de La Trémoille,
accoucha, après le décès de son mari, d'un fils qu'on assurait
être né de ses rapports avec un page qui fut condamné comme auteur
principal du crime: ce fils posthume était l'aïeul du grand Condé.
Voici en quels termes le journal de l'Estoille rend compte de
cet événement: «Le cinquiesme de ce mois (mars 1588) mourut à
Saint-Jean-d'Angély, Henry de Bourbon, prince de Condé, le second
jour de sa maladie, ayant été empoisonné comme on disoit, à la
sollicitation de sa femme, de la maison de La Trémoille, laquelle
fut constituée prisonnière, se trouvant grosse dudit page, sans
que le mari y eût aucunement part, lequel se sauva des premiers
et fut défait en effigie et condamné par contumace, et un nommé
Brillaud, domestique dudit prince en personne, ayant été tiré à
quatre chevaux en la place publique de Saint-Jean-d'Angély, et
plusieurs autres emprisonnés, auxquels on commença à faire le
procès.» Cette affaire donna lieu, au dire de Mathieu Marais (t.
III, p. 535) à deux instances criminelles. Charlotte-Catherine de
La Trémoille fut déchargée de la poursuite par un arrêt de 1595
rendu sur le rapport de de Thou.]
[Note 167: L'arrêt, rendu le 30 avril 1728, fut exécuté
le même jour, au bas de l'escalier du Palais. Le libelle, le
réquisitoire des gens du roi et le texte de la sentence ont
été recueillis par le greffier Gilbert de Lisle. _Archives
nationales_, t. V, p. 370.]
Telles étant les dispositions des ducs à l'égard de ceux qui
les primaient, on comprend les transports que déchaîna en eux
l'élévation des adultérins égalés «aux fils du sacrement»,
laquelle, du second rang, les reléguait au troisième. Il fallait
bien, en public, leur faire bon visage; mais comme on se
dédommageait lorsqu'ils tournaient le dos! Que de doléances sur
«ces inventions inimaginables»! Que de rancunes à l'égard de leurs
bénéficiaires! Que d'injures à l'égard de Harlay-le-Cynique qui,
d'abord comme procureur général, puis comme Premier Président,
avait assuré l'exécution des ordres royaux! Les malédictions
allaient sans cesse grandissant, car il ne se passait pas de
jour qui n'apportât un surcroît d'humiliations pour la pairie:
dispense de prêter serment accordée aux bâtards; droit de
traverser le parquet; enregistrement devant la Grand'Chambre des
lettres patentes les concernant; concession à leur postérité
des prérogatives dont ils jouissaient eux-mêmes... L'édit
de mai 1711,--dont nous venons de parler,--sous prétexte de
réglementation générale, concédait aux légitimés des avantages
nouveaux: celui des honneurs du sacre, de préférence aux ducs;
celui de disposer en faveur des mâles de leur famille, toujours
avec droit de préséance, des duchés dont ils pouvaient faire
l'acquisition; celui enfin d'être reçus au Parlement à vingt ans,
tandis que les pairs ne l'étaient qu'à vingt-cinq[168]!
[Note 168: Les princes du sang étaient admis à quinze ans.]
Autant de coups de massue, suivis bientôt d'une foule d'autres!
En effet, une série de catastrophes,--que certains considéraient
comme un châtiment céleste,--venaient bouleverser la fin du
règne. C'était la mort, toujours précipitée, parfois tragique,
de presque tous les membres de la famille royale: Monseigneur le
grand Dauphin; la duchesse de Bourgogne; le duc de Bourgogne,
devenu héritier présomptif; un troisième Dauphin encore en bas
âge; le duc de Berri... Il ne restait qu'un pauvre enfant, qu'on
ne croyait point appelé à vivre: celui-là même qui régnera sous
le nom de Louis XV... Affolé par cette accumulation de maux,
Louis XIV prenait la résolution de concéder aux bâtards tous
les droits dont jouissaient les princes du sang, y compris
«l'habilité au trône[169]». Il devait enfin achever son œuvre
par des dispositions testamentaires aux termes desquelles les
principales attributions de la régence,--l'éducation du roi, la
garde de sa personne et, par suite, le commandement des troupes
de Paris,--étaient enlevées au duc d'Orléans pour être confiées au
duc du Maine...
[Note 169: Déclaration du 23 mai 1715.]
Cette accumulation de faveurs que rien ne justifiait, ni les
services rendus, ni l'éclat du talent, déchaînèrent chez Messieurs
de la pairie d'incroyables tempêtes. Les plus modérés se livrèrent
à des transports auprès desquels pâlissent les fureurs légendaires
d'Oreste. Tous, d'ailleurs, tombaient d'accord pour proclamer que,
depuis la tentative d'Encelade se ruant à l'assaut du ciel, on
ne trouvait ni dans la fable, ni dans l'imagination des poètes,
aucun phénomène comparable à celui-ci... Ce phénomène, si gros
de conséquences pour l'avenir, allait, en attendant la mort du
roi, désormais prochaine, produire ce résultat inattendu de faire
renaître de ses cendres l'affaire du bonnet. L'explication en est
bien simple. Aussi longtemps qu'ils furent réduits à une situation
intermédiaire, inférieure à celle des princes, supérieure, mais de
peu, à celle des ducs, les bâtards ne permirent pas qu'on saluât
ces derniers, de peur de diminuer la distance qui les séparait.
Maintenant qu'ils les dominaient de cent coudées, l'obstacle
n'existait plus. Que pouvait bien faire à des gens qui touchaient
du doigt à la Couronne, qu'on distribuât aux ducs quelques
politesses de plus ou de moins?--Les circonstances s'y prêtant, la
seconde période de la querelle allait s'ouvrir.