Le Premier Président de Harlay.--Son portrait.--Ses ancêtres.--Son
attitude vis-à-vis des ducs.--Les procès de Saint-Simon et du maréchal
de Luxembourg.--L'échec de la candidature de Harlay a la charge de
chancelier.--Ses causes.--Mort de Harlay (1707).--Le duc du Maine
se prononce contre les ducs dans la querelle du bonnet.--Vaines
tentatives de Saint-Simon.--Découragement des ducs.--Fin de la
première période de la querelle du bonnet.
C'est en septembre 1689 que se produisait la retraite de Novion.
Messieurs de la pairie l'accueillirent avec allégresse, tout en
ne se défendant pas de quelque inquiétude. C'était sans doute une
admirable chose que d'en finir avec le passé; mais qu'allait être
l'avenir? Tous les regards se tournèrent vers celui que chacun
désignait pour la fonction la plus élevée du Parlement, où il
fut d'ailleurs porté tout aussitôt: le procureur général Achille
III de Harlay, seigneur de Grosbois et de Beaumont-en-Gâtinais,
celui-là même dont nous venons de voir passer la silhouette.
Au physique, tout le contraire de Novion, dont il ne rappelait en
rien le grand air et l'imposante majesté: un robin dépourvu de
prestance, au geste effacé, orné d'une barbiche broussailleuse,
semblable à celle d'un bouc, médiocrement vêtu, peu soigné de sa
personne et ayant moins l'apparence d'un haut magistrat que celle
d'un régent de collège. Mais quand l'attention se portait sur
la figure, on éprouvait une sorte de saisissement, tant il s'en
dégageait d'intelligence et de vie. Et l'impression première se
modifiait et l'on s'expliquait le choix de Louis XIV.
Saint-Simon nous a laissé du personnage jusqu'à trois portraits,
d'un relief saisissant, qu'il est facile de fondre en un seul,
car, à quelques détails près, ils ne diffèrent pas sensiblement.
«Pour l'extérieur, dit-il, un petit homme vigoureux et maigre,
un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux,
parlants, perçants, qui ne regardoient qu'à la dérobée, mais
qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le
faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque
d'ecclésiastique, et des manchettes plates comme eux, une perruque
fort brune et fort mêlée de blanc, touffue mais courte, avec une
grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé,
avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours
les murailles, pour se faire faire place avec plus de bruit,
et n'avançoit qu'à force de révérences respectueuses et comme
honteuses, à droite et à gauche, à Versailles[105].»
[Note 105: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 136.]
Les yeux constituaient la marque caractéristique de cette
physionomie. Saint-Simon, qui était lui-même pourvu «d'un œil de
vrille», ne tarit pas d'exclamations à ce sujet. Il le fait en
termes qui ne permettent guère de concevoir que ce fussent des
yeux sournois, «ne regardant qu'à la dérobée». Il spécifie, en
effet, que «c'étoient des yeux de vautour qui sembloient dévorer
les objets et percer les murailles». Or des yeux, même de vautour,
ne sauraient accomplir de pareils prodiges, sans regarder en face!
«Les sentences, poursuivent les _Mémoires_, et les maximes étoient
son langage ordinaire, même dans les propos communs. Toujours
laconique, jamais à son aise, ni personne avec lui; beaucoup
d'esprit naturel et fort étendu; beaucoup de pénétration, une
grande connoissance du monde, surtout des gens avec qui il avoit
affaire; beaucoup de belles-lettres, profond dans la science
du droit et, ce qui malheureusement est devenu si rare, du
droit public; une grande lecture et une grande mémoire et, avec
une lenteur dont il s'étoit fait une étude, une justesse, une
promptitude, une vivacité de réparties surprenante et toujours
présente. Supérieur aux plus fins procureurs dans la science du
Palais, et un talent incomparable de gouvernement par lequel il
s'étoit tellement rendu le maître du Parlement qu'il n'y avoit
aucun de ce corps qui ne fût devant lui un écolier et que la
Grand'Chambre et les Enquêtes assemblées n'étoient que des
petits garçons en sa présence, qu'il dominoit et qu'il tournoit
où et comme il le vouloit, souvent sans qu'ils s'en aperçussent,
sans oser branler devant lui, sans toutefois avoir jamais donné
accès à aucune liberté ni familiarité avec lui à personne, sans
exception; magnifique par vanité aux occasions, ordinairement
frugal par le même orgueil, et modeste de même dans ses meubles et
dans son équipage, pour s'approcher des mœurs des anciens grands
magistrats...»
Voilà ce qu'on peut appeler le côté des mérites... Il faut
reconnaître que, bien qu'entremêlés de coups de griffe, les
compliments abondent: procédé habituel à Saint-Simon quand il
veut accabler son homme,--la scélératesse exigeant, pour être
poussée à l'excès, une forte dose de facultés brillantes... Voici,
maintenant, le revers de la médaille: «C'est un dommage extrême
que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient
trouvés destitués de toute vertu et n'aient été consacrés qu'au
mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux,
malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses
besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les
plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude
entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus
consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son
intérêt, sa passion et le vent surtout de la Cour et de la
fortune[106].»
[Note 106: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 166.]
Cette accumulation d'outrages paraîtra peut-être excessive. Ce
n'est là cependant qu'un simple spécimen: nous en verrons bien
d'autres!... En attendant qu'il nous soit permis de remettre
les choses au point, ce qu'il importe de retenir, c'est la
grande situation occupée par Harlay au sein du Parlement. Cette
situation, il la devait, en partie, au prestige de ses ancêtres,
au premier rang desquels figurait Achille Ier, celui-là même dont
L'Estoille a dit «qu'il étoit le vrai atlas de sa compagnie,
le Piso de nostre aage, descrit par Tacite au sixième livre
des _Annales_, qui n'inclinoit jamais à opinion qui sentist
son homme lasche[107]». C'est de lui qu'Achille III tenait ces
«yeux de vautour» qui faisaient rentrer les méchants en terre et
transperçaient le roc. La chronique rapporte,--et cet exemple
d'atavisme ne manque pas d'intérêt,--qu'un jour Achille Ier se
trouvant à Estains, où il possédait une maison, le village fut
envahi par une troupe de lansquenets à la solde de l'Espagne. Déjà
les logis étaient marqués, les vivres mis en réquisition, les
tonneaux tirés de la cave, quand le Premier Président apparut sur
le seuil de sa porte, n'ayant d'autres armes que son bonnet, sa
robe écarlate et son regard... Mais ce regard, dans son éloquence
muette, disait tant de choses que, saisie d'une épouvante subite,
la bande entière, sans en demander plus long, rechargea ses
bagages, se remit en selle et détala à toute bride.
[Note 107: _Mémoires de de L'Estoille_, édit. Petitot, 49, p.
61.]
On ne s'imagine pas quels souvenirs avaient laissés au Palais, où
le culte des traditions était resté vivace, les hauts faits de ce
personnage, son patriotisme ardent, ses vibrantes objurgations aux
Guises, sa résistance héroïque aux factieux. La légende s'était
peu à peu mêlée à l'histoire et le petit-fils en recueillait comme
une sorte d'auréole à laquelle ne nuisaient pas non plus ses
relations étroites avec les maréchaux de Luxembourg, de Noailles
et de Villeroy, et ses alliances avec les maisons les plus
puissantes de la robe[108].
[Note 108: Sa mère était une Bellièvre, sa bisaïeule une de
Thou. Enfin, il avait épousé, au mois de septembre 1667, Mlle
de Boissy, fille de Guillaume de Lamoignon. _Mémoires d'Olivier
d'Ormesson_, t. II, p. 520.]
Mais c'est surtout à lui-même qu'il devait sa grande autorité.
Investi, dès 1667, de la charge de procureur général que, en
1661, son père avait acquise de Fouquet, au prix de 2400000
livres[109], il avait, pendant vingt-deux ans, exercé cette
fonction avec une maîtrise incomparable. La jurisprudence, en
matière civile autant qu'en matière religieuse, n'avait pas de
secrets pour lui. Mais c'est principalement dans les questions
de droit public, si fréquemment agitées alors, que se révélait sa
vaste érudition. Il possédait, sur ce sujet unique, plus de deux
mille manuscrits provenant des recueils constitués par les anciens
Premiers Présidents: c'étaient «les trésors de la tradition
parlementaire»... Aussi n'est-ce pas à lui qu'on eût pu faire
accroire que les pairs du temps de Louis XIV descendaient des
grands vassaux et qu'ils étaient «les successeurs nés des rois»!
[Note 109: _Note au journal de Dangeau_, t. II, p. 473.
Achille II, père d'Achille III et petit-fils d'Achille Ier, avait
été conseiller au Parlement, maître des requêtes et conseiller
d'État, avant de devenir procureur général.]
Quoi que Saint-Simon en puisse dire, cet extraordinaire petit
homme possédait,--nous le verrons bientôt,--quelques qualités. Par
contre, il était affligé de deux défauts. Premièrement, il était
d'un caractère peu maniable; certains disaient même hargneux.
Deuxièmement, il avait trop d'esprit,--un esprit amer, piquant,
emportant la pièce. Un de ses biographes proclame que ses morsures
atteignaient seulement ceux qui les méritaient[110]. L'abbé
Legendre s'en explique différemment: «Tout en lui, dit-il, sentoit
son grand magistrat, hors peut-être un peu trop d'humeur...
Quoiqu'il eût toujours le sourcil froncé, c'était un homme à
sarcasmes qui ne pouvoit retenir un bon mot, y allât-il de se
brouiller avec son meilleur ami[111].»
[Note 110: _Causes célèbres et intéressantes_, Paris, 1752, t.
IX, p. 676.]
[Note 111: _Mémoires de l'abbé Legendre_, p. 31.]
On eût pu, de ces facéties, composer plusieurs volumes. On se
borna à en composer un, qui parut sous le titre de _Harlæana_...
J'imagine bien qu'il doit en être de quelques-unes comme des
réponses historiques qui, pour la plupart, sont fabriquées après
coup. Mais, même en en supprimant la moitié, la collection
resterait encore assez riche. Ce virtuose de l'épigramme
possédait, en outre, un art merveilleux pour décourager les
solliciteurs. Ne pouvant refuser audience au supérieur des
Jésuites et au prieur des Oratoriens, entre lesquels un litige
était pendant, il les convoqua ensemble dans son cabinet. Il plaça
l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, les invita à s'expliquer
à tour de rôle et les écouta avec une patience qui, d'ordinaire,
n'était pas son fait. Et lorsque, suspendus à ses lèvres, ils
attendaient l'oracle qu'ils supposaient devoir servir d'opinion
à la Cour, Harlay se leva, prononça quelques paroles sur la
sanctification des âmes par la vie monastique et l'éternelle
béatitude qui en est la récompense, puis, s'inclinant devant
chacun des religieux:--Mon Père, dit-il au Jésuite, c'est avec
vous que je voudrais vivre...--Et avec vous, mon Père, dit-il
à l'Oratorien, que je voudrais mourir... Ils n'en tirèrent pas
davantage[112].
[Note 112: Sa causticité, qui n'était pas toujours aussi
bénigne, n'épargnait personne. La liste serait longue des gens
de qualité que, toujours avec force saluts, il exaspéra de ses
boutades. Irritée de n'en rien obtenir, certaine grande dame le
traite de _Barbe de chat_. Une seconde, la duchesse de La Ferté,
le qualifie de _vieux singe_. Il accompagnait les mécontents
jusqu'à leur carrosse, sous prétexte de ne rien perdre des
assiduités dont on le gratifiait et souvent, au moment de prendre
congé, trouvait le moyen de lancer un nouveau lardon.]
Était-ce la paix, était-ce la guerre qu'apportait, dans les plis
de sa robe écarlate, cet étrange personnage? Ce qu'on savait de
son tempérament n'était pas de nature à rassurer. Les ducs, au
surplus, avaient déjà contre lui un grief sérieux: la part qu'il
avait prise à l'élévation des enfants de Mme de Montespan. Mais
de ce grief même pouvait naître un avantage. En récompense des
services rendus dans cette conjoncture délicate, Harlay avait reçu
la promesse du poste de chancelier «que le cadavre du bonhomme
Boucherat» ne pouvait occuper longtemps. Or le désir qu'il
éprouvait d'obtenir les sceaux devait, pensait-on, donner barres
sur lui. Comment admettre, en effet, qu'il s'exposât à s'aliéner
un parti puissant dont l'animosité pouvait constituer un obstacle
sérieux au succès de sa candidature?
Ce n'était donc pas sans impatience qu'on attendait une
prestation de serment fournissant aux pairs l'occasion de se
rendre au Palais. Quelle serait l'attitude du Premier Président?
Se découvrirait-il? Ne se découvrirait-il pas? Chercherait-il
quelque expédient qui lui permît de réserver l'avenir?--Le jour
décisif arrivé, l'émotion dut être intense au camp des ducs...
Leur incertitude fut, d'ailleurs, de courte durée. Suivant son
habitude, Harlay distribua force révérences; mais lorsqu'il
s'adressa à la pairie, il tint son mortier fixé sur sa tête à la
façon d'un homme qui n'en démordrait pas.--C'était la guerre.
On espérait que, intransigeant sur cette question de principe,
il se relâcherait sur les points secondaires. Mais ici encore
il en fallut rabattre. Tel avait été Novion, tel était Harlay.
Rien de changé, ni sur le bonnet, ni sur la garde des bancs,
ni sur le surbourrage, ni sur l'installation des paravents en
forme de guérites. Les ducs continuèrent, sous la surveillance
d'un conseiller, à se meurtrir sur le bois dur, tandis que les
présidents, haut perchés sur leurs banquettes, dont le cuir se
tendait sur l'abondance du capiton, et préservés des vents coulis
sous «leurs mécaniques», insultaient à la disgrâce de la pairie.
Si encore Harlay s'en était tenu aux entreprises anciennes! Mais
voilà qu'à son tour il se lançait dans la voie des usurpations.
On n'a pas oublié la gymnastique à laquelle se livraient les ducs
pour sortir de séance, par suite de la fermeture de la porte du
Barreau. Or, qui fit condamner cette porte, dont la suppression
les mit dans la pénible nécessité de grimper à l'échelle donnant
accès dans la lanterne de la cheminée? C'est Harlay... Qui
accorda une distinction nouvelle aux princes du sang en leur
attribuant licence de quitter leur siège par le petit degré du
roi,--ce qui leur permettait de suivre un autre chemin que les
pairs? Harlay, encore Harlay... Qui infligea à ces derniers
cette suprême humiliation de voir, à chaque fin d'audience, un
huissier escalader les hauts gradins pour frayer passage au
Premier Président, alors qu'eux-mêmes ne recevaient même pas les
bons offices d'un laquais? Harlay, toujours Harlay... Misères
sans doute que tout cela, misères qu'on éprouvait quelque honte à
décrire, mais qu'il était impossible de ne pas souligner, parce
qu'elles dénotaient bien «l'esprit orgueilleux et tracassier de la
robe[113]»!
[Note 113: _Mémoires de Saint-Simon_, t. X, p. 429.]
Et puis, aux griefs d'ordre général s'ajoutaient les griefs
particuliers. Ceux-ci s'accumulaient peu à peu, au point de former
bientôt une masse formidable. Saint-Simon, pour son compte, eut à
soutenir, contre Mme de Lussan, une instance qui mettait en jeu
des intérêts considérables. Rien de plus simple, dit-il, que son
affaire; mais Harlay veillait. Il intervint, sous prétexte de
réglementation, fit la leçon aux conseillers, «qu'il menoit à la
baguette», et, comme il vouloit que Saint-Simon perdît son procès,
le procès plaidé par Saint-Simon fut effectivement perdu par
lui[114].
[Note 114: _Ibid._, t. V, p. 248.]
En même temps s'en poursuivait un autre qui eut le don de
révolutionner un groupe de ducs dont La Rochefoucauld se
constitua le chef: celui du maréchal de Luxembourg, le héros de
Steinkerque et de Fleurus, lequel réclamait un droit de préséance
sur certains de ses collègues de la pairie. Les prétentions du
maréchal paraissaient peu fondées. Il n'en gagna pas moins.
Pourquoi? Parce qu'il était le parent de Harlay.
Maudit Harlay! Alors se déchaîna contre lui une tempête de rage:
c'était à qui découvrirait le moyen de lui nuire. Il ne pouvait
plus s'agir, comme pour Novion, de genoux brisés entre deux
fauteuils ou de scènes de pugilat autour du balustre royal: les
molestations de ce genre ne sont plaisantes qu'une fois. Ce que
l'on s'ingéniait à trouver, c'était un affront qui l'atteignît
tout à la fois dans sa personne et dans sa fortune... L'occasion
se fit longtemps attendre. Elle finit par se produire,--au moment
où, par suite du décès de Boucherat, devint vacante la charge de
chancelier. Cette charge, la première du royaume, avait été à deux
reprises différentes, promise au Premier Président par Sa Majesté
elle-même. Quelle vengeance raffinée que de déterminer l'échec
d'une candidature qui, reposant sur des bases aussi solides,
devait être considérée comme inexpugnable!--C'est à quoi, de
longue date, avaient tendu les efforts des conjurés.
Comment y parvinrent-ils et quelle fut leur tactique?--A en
croire Saint-Simon, le duc de La Rochefoucauld se serait fait
une application continuelle de desservir Harlay en se prévalant
du procès du maréchal de Luxembourg. Explication inadmissible:
cette affaire, qui passionna les ducs, avait laissé tout le
monde, Louis XIV en particulier, fort indifférent[115]. C'est
dans un motif plus sérieux,--la question religieuse,--qu'il faut,
semble-t-il, chercher le secret de l'élimination du Premier
Président.
[Note 115: Dangeau rapporte que, le 27 mars 1696, à la
veille du procès, le roi fit venir les officiers du Parlement
qui devaient connaître de l'affaire et leur déclara qu'il leur
laissait le soin de la juger «selon les lois».]
On sait que les chefs de la Compagnie judiciaire jouissaient du
privilège de traiter directement avec Sa Majesté les affaires
touchant la cour de Rome. On connaît, d'autre part, la politique
constante du Parlement: soumission sans réserves, au point de
vue spirituel, aux décisions des conciles, «aussi haut placés
au-dessus des papes que les papes au-dessus des évêques»;
indépendance absolue, au contraire, en tout ce qui avait trait
au temporel, et spécialement à ce qu'on appelait les franchises
nationales,--indépendance d'autant plus irréductible qu'elle
prenait son point d'appui sur le droit divin des rois. Poussée
à ses limites extrêmes, cette doctrine pouvait mener jusqu'au
schisme, ce qui avait failli advenir, au siècle précédent, par
le fait d'Achille Ier de Harlay. Son rôle, à l'encontre du parti
ultramontain, ne se borna pas, en effet, à faire condamner les
théories du père Mariana et le livre de Bellarmin sur le _pouvoir
des papes_. Il forma, dans la période qui précéda l'abjuration
d'Henri IV, le projet de secouer le joug de Rome en instituant un
patriarche français: une révolution qui eût fait de Paris «une
nouvelle Genève» et bouleversé le monde catholique[116]... Achille
III eût sûrement reculé devant une mesure aussi radicale; mais
il n'en partageait pas moins les convictions de ses ancêtres,
et souvent ses scrupules de gallican imposaient silence à son
ambition. Certaine conversation qu'il eut avec Louis XIV est
restée célèbre. Comme il soumettait à l'examen du roi un bref qui
lui semblait attentatoire aux libertés de l'église nationale,
Sa Majesté insinua qu'on ne pouvait avoir trop d'égards pour la
personne du Saint-Père:
[Note 116: Ce projet fut sérieusement discuté. Il recueillit
l'adhésion de deux princes de l'Église, l'archevêque de Bourges et
le cardinal de Lenoncourt. _Histoire du Parlement_, par Voltaire,
chap. XXXIV.]
--Oui, Sire, répliqua Harlay. Il faut lui baiser les pieds et lui
lier les mains[117].
[Note 117: Il s'agissait du bref par lequel Clément IX avait
condamné _in globo_ la consultation du _cas de conscience_ en
faveur des jansénistes.]
Cette façon d'apprécier les rapports de la cour de France avec le
Vatican n'avait pas déplu, pendant la première moitié du règne.
Elle parut choquante et «fut tournée à poison» lorsque, dominé par
son entourage acquis lui-même à la politique de la Compagnie de
Jésus, Louis XIV modifia sa manière de voir. Dévot, nul doute que
Harlay ne le fût; mais, pour rigide qu'elle pût être, sa dévotion
était celle de presque toute la robe, c'est-à-dire qu'elle
frisait le jansénisme. N'avait-il pas été l'élève, n'était-il
pas resté l'ami du vertueux Hamon, celui-là même que Sainte-Beuve
range parmi _les grands spirituels_ du dix-septième siècle, et
dont la tendre piété édifia si longtemps la petite phalange
de Port-Royal[118]? N'entretenait-il pas encore des relations
secrètes avec certains solitaires? Ne comptait-il pas enfin, dans
sa parenté la plus proche, l'ancien archevêque de Paris, lequel,
en grande faveur au moment de la déclaration de 1682, était devenu
la bête noire de Mme de Maintenon[119]! Or, de jansénisme, on ne
voulait plus, à la Cour, entendre parler. C'était la pire des
tares, c'était «le crime le plus irrémissible et certainement
exclusif de tout[120]». Mieux valait passer pour un franc libertin
que d'être soupçonné de bienveillance à son égard. Louis XIV
n'hésitait pas entre les deux états d'esprit. Le duc d'Orléans,
avant son départ pour l'Espagne, étant allé prendre congé de lui,
indiqua que, parmi les gentilshommes attachés à sa suite, se
trouvait M. de Fontpertuis:
[Note 118: _Port-Royal_, par Sainte-Beuve, t. IV, p. 289.]
[Note 119: _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 277.]
[Note 120: _Ibid._, t. VIII, p. VI.]
«--Comment! mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de
cette folle qui a couru M. Arnauld partout! Un janséniste! je ne
veux point de cela avec vous.
--Ma foi, Sire, lui répondit M. d'Orléans, je ne sais point ce
qu'a fait la mère; mais, pour le fils, être janséniste!... Il ne
croit pas en Dieu.
--Est-il possible, reprit le roi, et m'en assurez-vous? Si cela
est, il n'y a point de mal; vous pouvez le mener[121].»
[Note 121: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 135. Voir
également (t. III, p. 414) le récit relatif à la visite du
chirurgien Maréchal à Port-Royal-des-Champs.]
C'étaient, chaque jour, des manifestations de même nature, se
traduisant par des actes non moins caractéristiques[122]... Quel
merveilleux moyen, pour perdre le serviteur dans l'esprit du
maître, que cet antagonisme en matière religieuse! Quel puissant
appui les ducs n'allaient-ils pas trouver auprès du cénacle dans
l'intimité duquel se réfugiaient les scrupules séniles du roi!
Celui-ci n'avait plus cette volonté tenace devant laquelle tout
cédait. Certaines personnes, affectionnées d'une façon plus
spéciale, le dirigeaient sans peine, à condition de ne le point
heurter de face et d'attendre qu'un travail patient et assidu
eût porté ses fruits. Les voies furent ainsi préparées et, quand
sonna l'heure décisive, la meute entière donna à pleine voix. M.
de La Rochefoucauld, qui avait eu, de tout temps, l'oreille de Sa
Majesté, intervint au dernier moment et porta de si furieux coups
«d'estramaçon» qu'il obtint gain de cause. C'est Pontchartrain
qui fut choisi: Harlay, courbé sous l'affront, put se convaincre
de la fragilité des ambitions humaines, même lorsqu'elles reposent
sur la parole du plus grand des rois. On ne lui épargna, du reste,
aucune avanie. Saint-Simon clôture, en effet, le bulletin de la
journée par cette note suggestive: «Aucun de nous ne se cacha de
lui nuire en tout ce qu'il put, et tous se piquèrent de faire
éclater leur joie lorsqu'ils le virent frustré de cette grande
place. Le dépit qu'il en conçut fut extrême et si public qu'il
en devint encore plus absolument intraitable et qu'il s'écrioit
souvent, avec une amertume qu'il ne pouvoit contenir, qu'on le
laisseroit mourir dans la poussière du Palais[123].»--Ailleurs,
les _Mémoires_ diront plus franchement «qu'il en creva de
rage[124]».
[Note 122: L'une des plus remarquables avait été la
substitution, pour les représentations de Saint-Cyr, de la
tragédie de _Jephté_, de l'abbé Boyer, un poète de cinquième
ordre, à l'_Athalie_, de Racine, frappé d'ostracisme, parce que
réputé janséniste. Voir, à ce sujet, un article de M. Gazier, dans
_la Revue hebdomadaire_ du 18 janvier 1908.]
[Note 123: _Mémoires de Saint-Simon_, t. II, p. 219.]
[Note 124: _Ibid._, t. X, p. 224.]
La vérité est que, vers cette époque, peut-être à la suite
des assauts dont il venait d'être l'objet, il fut atteint
d'une attaque d'apoplexie pour laquelle on le saigna quatre
fois,--accident qui inspira l'épigramme suivante, plus acerbe que
spirituelle:
Ne le saignez pas tant: l'émétique est meilleur.
Purgez, purgez, purgez! le mal est dans l'humeur[125].
[Note 125: _Correspondance de Mme de Sévigné._ Lettre du 9
juillet 1695.]
Les ducs étaient-ils pour quelque chose dans cette malicieuse
publication? Rien ne permet de le dire; mais on peut affirmer
qu'ils en firent des gorges chaudes.
C'est au lendemain de cet effort que se termina la première
période de l'affaire du bonnet. Chacun, en effet, se rendait
compte qu'il n'y avait rien à faire: d'autant mieux qu'il venait
de se produire un événement qui éloignait de plus en plus la
réalisation de toute espérance. Par sa déclaration du 5 mai 1694,
portant reconnaissance des légitimés, Louis XIV avait décidé que
ceux-ci, le duc du Maine et le comte de Toulouse, occuperaient
au Parlement «un rang intermédiaire» entre les ducs et les
princes du sang, avec cette précision qu'en prenant leur avis
le Premier Président ne ferait qu'une demi-révérence, mais se
découvrirait[126]. Cette attribution du droit au salut, destiné
à établir la supériorité des bâtards sur les ducs, condamnait
implicitement les prétentions de ces derniers. C'est ainsi, du
reste, qu'en jugea M. du Maine. Dès qu'il fut en âge de prendre
parti dans la querelle, il se prononça nettement contre les ducs,
afin d'empêcher que, traités comme lui, ils ne parussent ses
égaux... C'était, tant que la situation des jeunes princes ne
serait pas modifiée, un obstacle insurmontable: les pairs se le
tinrent pour dit.
[Note 126: On avait pensé à mettre les légitimés au même rang
que les princes du sang, mais Harlay «fit entendre à M. du Maine
qu'il ne feroit jamais rien de solide qu'en mettant les princes
du sang hors d'intérêt et en leur en donnant un de soutenir
ce qui seroit fait en sa faveur; que, pour cela, il falloit
toujours laisser une différence entière entre les distinctions
que le Parlement faisoit aux princes du sang et celles qu'on
lui accorderoit au-dessus des pairs, et de former ainsi un rang
intermédiaire». _Mémoires de Saint-Simon_, t. I, p. 165.]
Il se produisit bien encore quelques tentatives de rébellion; mais
elles ne parvinrent pas à triompher du découragement général. Deux
d'entre elles émanaient de Saint-Simon qui, au lendemain du jour
où il eut prêté serment, jugea opportun de se précipiter dans la
lice... Oh! la robe n'aurait pas facilement raison de lui! Il le
fit bien voir.
Sa première manifestation visa les fameuses guérites. Les
présidents n'ayant pas eu l'audace de s'en servir en présence du
duc de Berry et du duc d'Orléans, il n'admit pas qu'à son égard
il pût en être d'autre sorte. C'est pourquoi il alla s'asseoir à
la place réservée aux pairs ecclésiastiques, juste derrière les
«mécaniques», et, prenant prétexte de ce qu'elles lui cachaient
la vue, envoya un émissaire pour les faire baisser. Aussitôt les
ficelles furent mises en mouvement, les anneaux glissèrent sur les
tringles, les guérites s'évanouirent et le jeune néophyte apparut
aux regards de tous dans l'auréole de sa dignité nouvelle!
Son second exploit ne fut pas moins glorieux. De nombreuses
réceptions s'étant produites, peu après la sienne, il constata,
à l'une d'elles, que, pour trois bancs de pairs, il y avait
quatre conseillers-gardiens, c'est-à-dire un de trop. Il fit
remarquer «la nouveauté» à ses voisins, qui n'avaient rien aperçu,
puis, d'un geste impérieux, la signala au Premier Président. Le
moment était solennel. «L'œil de vrille», dont la nature l'avait
pourvu, se mesura avec «l'œil de vautour» de Harlay. Ce fut l'œil
de vautour qui capitula. Sur un signe rapide, le conseiller
usurpateur abandonna le banc où il n'avait que faire et, la mine
piteuse, regagna sa place. «Depuis, s'écrie triomphalement le
vengeur des ducs, ils n'ont plus hasardé celle-ci[127]»!
[Note 127: _Mémoires_, t. X, p. 431.--Saint-Simon reporte
cet incident à la date de 1700. Il oublie qu'il ne fut reçu au
Parlement qu'en 1702.]
Poudre perdue! Ces brillantes escarmouches n'eurent pas la
bonne fortune de secouer la torpeur des pairs. L'indiscipline,
d'ailleurs, régnait parmi eux et chacun tirait de son côté. MM.
d'Elbeuf et de Ventadour ne voulaient entendre parler de rien.
Le maréchal de Luxembourg, ravi de la tournure de son procès, ne
cessait de faire l'éloge du Premier Président. Brissac, obscur
et ruiné, ne quittait plus la mauvaise compagnie. Bouillon,
assagi par l'histoire du faux cartulaire de Brioude, n'était pas
d'humeur à se lancer dans de nouvelles entreprises. La Force, las
des exils, prison, enlèvement de ses enfants et mortifications
diverses qu'on lui avait fait subir pour le ramener à la foi
catholique, se terrait dans ses domaines du Périgord. Lesdiguières
sortait à peine de pages. Rohan avait toujours, quand sa présence
était utile, quelque étang à pêcher. Tresmes et La Rochefoucauld
aimaient mieux perdre leur temps en querelles futiles que de le
consacrer à la grande affaire du bonnet[128]...
[Note 128: _Mémoires de Saint-Simon_, t. V, p. 49.]
Ainsi s'acheva cette première période qui, malgré l'agitation
profonde à laquelle elle donna lieu, ne peut offrir qu'une faible
idée de la seconde, si riche en développements pittoresques, en
fantaisies inattendues et en complications théâtrales. C'est qu'il
lui manqua cet acteur incomparable, animé du feu sacré et brûlant
les planches, que fut Saint-Simon. Son apparition, en effet, ne se
produisit qu'à la dernière heure, alors que les troupes, en tête
desquelles il aspirait à mener le bon combat, étaient en pleine
débandade. Son rôle, dans cette première phase, fut donc le rôle
d'un chroniqueur, non celui d'un témoin. Constatation bien faite
pour surprendre... En l'entendant exposer, avec cette intensité de
vie, les scènes que nous venons de passer en revue, on a peine à
croire qu'il ne les ait pas vécues lui-même. Telle est cependant
la vérité, au moins pour tout ce qui touche Novion. Lorsque
celui-ci quitta le Palais, Saint-Simon avait à peine quatorze ans
et ne le connaissait même pas de vue.
Seul, d'ailleurs, pendant que chacun déposait les armes, le
nouveau venu persistait à rester sur la brèche. Convaincu que
la plume est souvent aussi meurtrière que l'épée, et que les
plus rudes coups ne sont pas toujours ceux qu'on porte à visage
découvert, il travaillait pour l'avenir dont il espérait une
revanche. Retiré dans cet arrière-cabinet, que ses familiers
appelaient _sa boutique_, où se trouvaient réunis déjà
d'innombrables matériaux, il préparait, en vue du journal auquel
il consacra sa vieillesse, un récit de la querelle du bonnet,
arrangé à sa façon, et gravait à l'eau-forte, sans grand souci
d'ailleurs de l'exactitude, le portrait de ses adversaires... On
se souvient: «Ces hommes si corrompus et de genres de corruptions
si divers,... quoique tous corrompus au dernier excès»!--Nous
savons que chacun d'eux aura son compte!--Après avoir accommodé
Novion de la manière qu'on a pu voir, il composait, «à huis-clos
et le verrou tiré», le dossier de Harlay, y classait avec méthode
une liasse énorme de fiches griffonnées au cours des luttes dont
nous venons de recueillir l'écho, et dressait contre lui le plus
âpre des réquisitoires.